Ouvrir le menu principal
N’hésitez pas à l’importer ! voir scan
Gallica

ou

N’hésitez pas à l’importer ! voir scan
Gallica - OC tome 4


Atys

1676
Musique de Jean-Baptiste Lully


Représenté pour la première fois le 10 janvier 1676 au Château de Saint-Germain-en-Laye.


La scène est en Phrygie. Le théâtre représente une montagne consacrée à Cybele.



Le théâtre représente le palais du temps, où ce dieu paraît au milieu des douze heures du jour, et des douze heures de la nuit.

Le Temps

En vain j'ai respecté la célèbre mémoire

Des héros des siècles passés ;

C'est en vain que leurs noms si fameux dans l'histoire,

Du sort des noms communs ont été dispensés :

Nous voyons un héros dont la brillante gloire [5]

Les a presque tous effacés.

choeur des heures.

Ses justes lois.

Ses grands exploits

Rendront sa mémoire éternelle :

Chaque jour, chaque instant [10]

Ajoute encor à son nom éclatant

Une gloire nouvelle.


La déesse Flore conduite par un des zéphyrs s'avance avec une troupe de nymphes qui portent divers ornements de fleurs.


Le Temps

La saison des frimas peut-elle nous offrir

Les fleurs que nous voyons paraître ?

Quel dieu les fait renaître [15]

Lorsque l'hiver les fait mourir ?

Le froid cruel règne encore ;

Tout est glacé dans les champs,

D'où vient que Flore

Devance le printemps ? [20]

Flore

Quand j'attends les beaux jours, je viens toujours trop tard,

Plus le printemps s'avance, et plus il m'est contraire ;

Son retour presse le départ

Du héros à qui je veux plaire.

Pour lui faire ma cour, mes soins ont entrepris [25]

De braver désormais l'hiver le plus terrible,

Dans l'ardeur de lui plaire on a bientôt appris

À ne rien trouver d'impossible.

Le Temps et Flore

Les plaisirs à ses yeux ont beau se présenter,

Sitôt qu'il voit Bellone, il quitte tout pour elle ; [30]

Rien ne peut l'arrêter

Quand la gloire l'appelle.


Le chœur des heures répète ces deux derniers vers. La suite de Flore commence des jeux mêlés de danses et de chants.

Un Zéphyr

Le printemps quelquefois est moins doux qu'il ne semble,

Il fait trop payer ses beaux jours ;

Il vient pour escorter les jeux et les amours, [35]

Et c'est l'hiver qui les rassemble.


Melpomène qui est la muse qui préside à la tragédie, vient accompagnée d'une troupe de héros, elle est suivie d'Hercule, d'Antaee, de Castor, de Pollux, de Lyncée, d'Idas, d'Étéocle, et de Polynice.

Melpomène

parlant à flore.

Retirez-vous, cessez de prévenir le temps ;

Ne me dérobez point de précieux instants :

La puissante Cybele

Pour honorer Atys qu'elle a privé du jour, [40]

Veut que je renouvelle

Dans une illustre cour

Le souvenir de son amour.

Que l'agrément rustique

De Flore et de ses jeux, [45]

Cède à l'appareil magnifique

De la muse tragique,

Et de ses spectacles pompeux.


La suite de Melpomène prend la place de la suite de Flore. Les héros recommencent leurs anciennes querelles. Hercule combat et lutte contre Antaee, Castor et Pollux combattent contre Lyncée et Idas, et Etéocle combat contre son frère Polynice. Iris, par l'ordre de Cybele, descend assise sur son arc, pour accorder Melpomène et Flore.

Iris

parlant à Melpomène.

Cybele veut que Flore aujourd'hui vous seconde.

Il faut que les plaisirs viennent de toutes parts, [50]

Dans l'empire puissant, où règne un nouveau Mars,

Ils n'ont plus d'autre asile au monde.

Rendez-vous, s'il se peut, dignes de ses regards ;

Joignez la beauté vive et pure

Dont brille la nature, [55]

Aux ornements des plus beaux arts.


Iris remonte au ciel sur son arc, et la suite de Melpomène s'accorde avec la suite de Flore.

Iris et Melpomène

Rendons-nous, s'il se peut, dignes de ses regards ;

Joignons la beauté vive et pure

Dont brille la nature,

Aux ornements des plus beaux arts. [60]

Le Temps et le choeur des heures

Préparez de nouvelles fêtes,

Profitez du loisir du plus grand des héros ;

Le Temps, Melpomène et Flore

Préparez de nouvelles fêtes

Préparons de nouvelles fêtes

Profitez du loisir du plus grand des héros [65]

Profitons du loisir du plus grand des héros.

Tous ensemble

Le temps des jeux, et du repos,

Lui sert à méditer de nouvelles conquêtes.


ACTE I





Scène I


La scène est en Phrygie. Le théâtre représente une montagne consacrée à Cybele.

Atys

Allons, allons, accourez tous,

Cybele va descendre. [70]

Trop heureux phrygiens, venez ici l'attendre.

Mille peuples seront jaloux

Des faveurs que sur nous

Sa bonté va répandre.


Scène II


Idas,Atys

Allons, allons, accourez tous, [75]

Cybèle va descendre.

Atys

Le soleil peint nos champs des plus vives couleurs,

Il a séché les pleurs

Que sur l'émail des prés a répandu l'aurore ;

Et ses rayons nouveaux ont déja fait éclore [80]

Mille nouvelles fleurs.

Idas

Vous veillez lorsque tout sommeille ;

Vous nous éveillez si matin,

Que vous ferez croire à la fin

Que c'est l'amour qui vous éveille. [85]

Atys

Non, tu dois mieux juger du parti que je prends.

Mon cœur veut fuir toujours les soins et les mystères ;

J'aime l'heureuse paix des cœurs indifférents ;

Si leurs plaisirs ne sont pas grands,

Au moins leurs peines sont légères. [90]

Idas

Tôt ou tard l'amour est vainqueur,

En vain les plus fiers s'en défendent,

On ne peut refuser son cœur

À de beaux yeux qui le demandent.

Atys, ne feignez plus, je sais votre secret. [95]

Ne craignez rien, je suis discret.

Dans un bois solitaire et sombre,

L’indifférent Atys se croyait seul, un jour ;

Sous un feuillage épais où je rêvais à l'ombre,

Je l'entendis parler d'amour. [100]

Atys

Si je parle d'amour, c'est contre son empire,

J'en fais mon plus doux entretien.

Idas

Tel se vante de n'aimer rien,

Dont le cœur en secret soupire.

J'entendis vos regrets, et je les sais si bien [105]

Que si vous en doutez je vais vous les redire.

Amants qui vous plaignez, vous êtes trop heureux :

Mon cœur de tous les cœurs est le plus amoureux,

Et tout près d'expirer je suis réduit à feindre ;

Que c'est un tourment rigoureux [110]

De mourir d'amour sans se plaindre !

Amants qui vous plaignez, vous êtes trop heureux.

Atys

Idas, il est trop vrai, mon cœur n'est que trop tendre,

L'amour me fait sentir ses plus funestes coups.

Qu'aucun autre que toi n'en puisse rien apprendre. [115]


Scène III


SANGARIDE, DORIS, ATYS, IDAS.

Sangaride et Doris

Allons, allons, accourez tous,

Cybèle va descendre.

Sangaride

Que dans nos concerts les plus doux,

Son nom sacré se fasse entendre.

Atys

Sur l'univers entier son pouvoir doit s'étendre. [120]

Sangaride

Les dieux suivent ses lois et craignent son courroux.

Atys, Sangaride, Iris, Doris

Quels honneurs ! Quels respects ne doit-on point lui rendre ?

Allons, allons, accourez tous,

Cybèle va descendre.

Sangaride

Écoutons les oiseaux de ces bois d'alentour, [125]

Ils remplissent leurs chants d'une douceur nouvelle.

On dirait que dans ce beau jour,

Ils ne parlent que de Cybèle.

Atys

Si vous les écoutez, ils parleront d'amour.

Un roi redoutable, [130]

Amoureux, aimable,

Va devenir votre époux ;

Tout parle d'amour pour vous.

Sangaride

Il est vrai, je triomphe, et j'aime ma victoire.

Quand l'amour fait régner, est-il un plus grand bien ? [135]

Pour vous, Atys, vous n'aimez rien,

Et vous en faites gloire.

Atys

L'amour fait trop verser de pleurs ;

Souvent ses douceurs sont mortelles :

Il ne faut regarder les belles [140]

Que comme on voit d'aimables fleurs.

J'aime les roses nouvelles,

J'aime à les voir s'embellir,

Sans leurs épines cruelles,

J'aimerais à les cueillir. [145]

Sangaride

Quand le péril est agréable,

Le moyen de s'en alarmer ?

Est-ce un grand mal de trop aimer

Ce que l'on trouve aimable ?

Peut-on être insensible aux plus charmants appas ? [150]

Atys

Non vous ne me connaissez pas.

Je me défends d'aimer autant qu'il m'est possible ;

Si j'aimais, un jour, par malheur,

Je connais bien mon cœur

Il serait trop sensible. [155]

Mais il faut que chacun s'assemble près de vous,

Cybèle pourrait nous surprendre.

Atys et Idas

Allons, allons, accourez tous,

Cybèle va descendre.


Scène IV


SANGARIDE, DORIS

Sangaride

Atys est trop heureux. [160]

Doris

L'amitié fut toujours égale entre vous deux,

Et le sang d'assez près vous lie :

Quel que soit son bonheur, lui portez-vous envie ?

Vous, qu'aujourd'hui l'hymen avec de si beaux nœuds

Doit unir au roi de Phrygie ? [165]

Sangaride

Atys, est trop heureux.

Souverain de son cœur, maître de tous ses vœux,

Sans crainte, sans mélancolie,

Il jouit en repos des beaux jours de sa vie ;

Atys ne connaît point les tourments amoureux, [170]

Atys est trop heureux.

Doris

Quel mal vous fait l'amour ? Votre chagrin m'étonne.

Sangaride

Je te fie un secret qui n'est su de personne.

Je devrais aimer un amant

Qui m'offre une couronne ; [175]

Mais, hélas ! Vainement

Le devoir me l'ordonne,

L'amour, pour mon tourment,

En ordonne autrement.

Doris

Aimeriez-vous Atys, lui dont l'indifférence [180]

Brave avec tant d'orgueil l'amour et sa puissance ?

Sangaride

J'aime, Atys, en secret, mon crime, est sans témoins.

Pour vaincre mon amour, je mets tout en usage,

J'appelle ma raison, j'anime mon courage ;

Mais à quoi servent tous mes soins ? [185]

Mon cœur en souffre davantage,

Et n'en aime pas moins.

Doris

C'est le commun défaut des belles.

L'ardeur des conquêtes nouvelles

Fait négliger les cœurs qu'on a trop tôt charmés, [190]

Et les indifférents sont quelquefois aimés

Aux dépens des amants fidèles.

Mais vous vous exposez à des peines cruelles.

Sangaride

Toujours aux yeux d'Atys je serai sans appas ;

Je le sais, j'y consens, je veux, s'il est possible, [195]

Qu'il soit encor plus insensible ;

S'il me pouvait aimer, que deviendrais-je ? Hélas !

C'est mon plus grand bonheur qu'Atys ne m'aime pas.

Je prétends être heureuse, au moins, en apparence ;

Au destin d'un grand roi je me vais attacher. [200]

Sangaride et Doris

Un amour malheureux dont le devoir s'offense,

Se doit condamner au silence ;

Un amour malheureux qu'on nous peut reprocher,

Ne saurait trop bien se cacher.


Scène V


ATYS, SANGARIDE, DORIS.
Atys

On voit dans ces campagnes [205]

Tous nos phrygiens s'avancer.

Doris

Je vais prendre soin de presser

Les nymphes nos compagnes.


Scène VI


ATYS, SANGARIDE.
Atys

Sangaride, ce jour est un grand jour pour vous.

Sangaride

Nous ordonnons tous deux la fête de Cybèle, [210]

L'honneur est égal entre nous.

Atys

Ce jour même, un grand roi doit être votre époux

Je ne vous vis jamais si contente et si belle ;

Que le sort du roi sera doux !

Sangaride

L’indifférent Atys n'en sera point jaloux. [215]

Atys

Vivez tous deux contents, c'est ma plus chère envie ;

J'ai pressé votre hymen, j'ai servi vos amours.

Mais enfin ce grand jour, le plus beau de vos jours,

Sera le dernier de ma vie.

Sangaride

Ô dieux !

Atys

Ce n'est qu'à vous que je veux révéler [220]

Le secret désespoir où mon malheur me livre ;

Je n'ai que trop su feindre, il est temps de parler ;

Qui n'a plus qu'un moment à vivre,

N'a plus rien à dissimuler.

Sangaride

Je frémis, ma crainte est extrême ; [225]

Atys, par quel malheur faut-il vous voir périr ?

Atys

Vous me condamnerez vous-même,

Et vous me laisserez mourir.

Sangaride

J'armerai, s'il le faut, tout le pouvoir suprême...

Atys

Non, rien ne me peut secourir, [230]

Je meurs d'amour pour vous, je n'en saurais guérir ;

Sangaride

Quoi ? Vous ?

Atys

Il est trop vrai.

Sangaride

Vous m'aimez ?

Atys

Je vous aime.

Vous me condamnerez vous-même,

Et vous me laisserez mourir.

J'ai mérite qu'on me punisse, [235]

J'offense un rival généreux,

Qui par mille bienfaits a prévenu mes vœux :

Mais je l’offense en vain, vous lui rendez justice ;

Ah ! Que c'est un cruel supplice

D'avouer qu'un rival est digne d'être heureux ! [240]

Prononcez mon arrêt, parlez sans vous contraindre.

Sangaride

Hélas !

Atys

Vous soupirez ? Je vois couler vos pleurs ?

D'un malheureux amour plaignez-vous les douleurs ?

Sangaride

Atys, que vous seriez à plaindre

Si vous saviez tous vos malheurs ! [245]

Atys

Si je vous perds, et si je meurs,

Que puis-je encore avoir à craindre ?

Sangaride

C'est peu de perdre en moi ce qui vous a charmé,

Vous me perdez, Atys, et vous êtes aimé.

Atys

Aimé ! Qu'entends-je ? Ô ciel ! Quel aveu favorable ! [250]

Sangaride

Vous en serez plus misérable.

Atys

Mon malheur en est plus affreux,

Le bonheur que je perds doit redoubler ma rage ;

Mais n'importe, aimez-moi, s'il se peut, d'avantage,

Quand j'en devrais mourir cent fois plus malheureux. [255]

Sangaride

Si vous cherchez la mort, il faut que je vous suive ;

Vivez, c'est mon amour qui vous en fait la loi.

Atys

Hé comment ! Hé pourquoi

Voulez-vous que je vive,

Si vous ne vivez pas pour moi ? [260]

Atys et Sangaride

Si l'hymen unissait mon destin et le vôtre,

Que ses noeuds auraient eû d'attraits !

L'amour fit nos cœurs l'un pour l'autre,

Faut-il que le devoir les sépare à jamais ?

Atys

Devoir impitoyable ! [265]

Ah quelle cruauté !

Sangaride

On vient, feignez encor, craignez d'être écouté.

Atys

Aimons un bien plus durable

Que l'éclat de la beauté :

Rien n'est plus aimable [270]

Que la liberté.


Scène VII


ATYS, SANGARIDE, DORIS, IDAS, CHOEUR DE PHRYGIENS CHANTANTS. CHOEUR DE PHRYGIENNES CHANTANTES. TROUPE DE PHRYGIENS DANSANTS, TROUPE DE PHRYGIENNES DANSANTES, DIX HOMMES PHRYGIENS CHANTANTS CONDUITS PAR ATYS, DIX FEMMES PHRYGIENNES CHANTANTES CONDUITES PAR SANGARIDE. SIX PHRYGIENS DANSANTS. SIX NYMPHES PHRYGIENNES DANSANTES.
Atys

Mais déjà de ce mont sacré

Le sommet paraît éclairé

D'une splendeur nouvelle.

Sangaride s'avançant vers la montagne. [275]

La déesse descend, allons au devant d'elle.

Atys et Sangaride

Commençons, commençons

De célébrer ici sa fête solennelle,

Commençons, commençons

Nos jeux et nos chansons. [280]

Le chœur répète ces deux derniers vers.

Atys et Sangaride

Il est temps que chacun fasse éclater son zèle.

Venez, reine des dieux, venez,

Venez, favorable Cybèle.

Les chœurs répètent ces deux derniers vers.

Atys

Quittez votre cour immortelle,

Choisissez ces lieux fortunés [285]

Pour votre demeure éternelle.

Les choeurs

Venez, reine des dieux, venez.

Sangaride

La terre sous vos pas va devenir plus belle

Que le séjour des dieux que vous abandonnez.

Les choeurs

Venez, favorable Cybèle. [290]

Atys et Sangaride

Venez voir les autels qui vous sont destinés.

Atys,Sangaride,Idas Doris et les choeurs

Écoutez un peuple fidèle

Qui vous appelle,

Venez, reine des dieux, venez,

Venez, favorable Cybèle. [295]


Scène VIII


LA DÉESSE CYBÈLE PARAÎT SUR SON CHAR, ET LES PHRYGIENS ET LES PHRYGIENNES LUI TÉMOIGNENT LEUR JOIE ET LEUR RESPECT.

cybèle

sur son char.

Venez tous dans mon temple, et que chacun révère

Le sacrificateur dont je vais faire choix :

Je m'expliquerai par sa voix,

Les vœux qu'il m'offrira seront sûrs de me plaire.

Je reçois vos respects ; j'aime à voir les honneurs [300]

Dont vous me présentés un éclatant hommage,

Mais l'hommage des cœurs

Est ce que j'aime davantage.

Vous devez vous animer

D'une ardeur nouvelle, [305]

S'il faut honorer Cybèle,

Il faut encor plus l'aimer.


Cybèle portée par son char volant, se va rendre dans son temple. Tous les phrygiens s'empressent d'y aller, et répètent les quatre derniers vers que la déesse a prononcés.>br />

les choeurs

Nous devons nous animer

D'une ardeur nouvelle,

S'il faut honorer Cybèle, [310]

Il faut encor plus l'aimer.


ACTE II



Le théâtre change et représente le temple de Cybèle.



Scène I


CELAENUS ROI DE PHRYGIE, ATYS, SUIVANTS DE CELAENUS.

Celaenus

N'avancez pas plus loin, ne suivez point mes pas ;

Sortez. Toi ne me quitte pas.

Atys, il faut attendre ici que la déesse

Nomme un grand sacrificateur. [315]

Atys

Son choix sera pour vous, seigneur ;

Quelle tristesse semble avoir surpris votre cœur ?

Celaenus

Les rois les plus puissants connaissent l'importance

D'un si glorieux choix :

Qui pourra l'obtenir étendra sa puissance [320]

Partout où de Cybèle on révère les lois.

Atys

Elle honore aujourd'hui ces lieux de sa présence,

C'est pour vous préférer aux plus puissants des rois.

Celaenus

Mais quand j'ai vu tantôt la beauté qui m'enchante,

N'as-tu point remarqué comme elle était tremblante ? [325]

Atys

À nos jeux, à nos chants, j'étais trop appliqué,

Hors la fête, seigneur, je n'ai rien remarqué.

Celaenus

Son trouble m'a surpris. Elle t'ouvre son âme ;

N'y découvres-tu point quelque secrète flâme ?

Quelque rival caché ? [330]

Atys

Seigneur, que dites-vous ?

Celaenus

Le seul nom de rival allume mon courroux.

J'ai bien peur que le ciel n'ait pu voir sans envie

Le bonheur de ma vie,

Et si j'étais aimé mon sort serait trop doux. [335]

Ne t'étonnes point tant de voir la jalousie

Dont mon âme est saisie,

On ne peut bien aimer sans être un peu jaloux.

Atys

Seigneur, soyez content, que rien ne vous alarme ;

L'hymen va vous donner la beauté qui vous charme, [340]

Vous serez son heureux époux.

Celaenus

Tu peux me rassurer, Atys, je te veux croire,

C'est son cœur que je veux avoir,

Dis-moi s'il est en mon pouvoir ?

Atys

Son cœur suit avec soin le devoir et la gloire, [345]

Et vous avez pour vous la gloire et le devoir.

Celaenus

Ne me déguise point ce que tu peux connaître.

Si j'ai ce que j'aime en ce jour

L'hymen seul m'en rend-t-il le maître ?

La gloire et le devoir auront tout fait, peut-être, [350]

Et ne laissent pour moi rien à faire à l'amour.

Atys

Vous aimez d'un amour trop délicat, trop tendre.

Celaenus

L'indifférent Atys ne le saurait comprendre.

Atys

Qu'un indifférent est heureux !

Il jouit d'un destin paisible. [355]

Le ciel fait un présent bien cher, bien dangereux,

Lorsqu'il donne un cœur trop sensible.

Celaenus

Quand on aime bien tendrement

On ne cesse jamais de souffrir, et de craindre ;

Dans le bonheur le plus charmant, [360]

On est ingénieux à se faire un tourment,

Et l'on prend plaisir à se plaindre.

Va songe à mon hymen, et vois si tout est prêt,

Laisse-moi seul ici, la déesse paraît.


Scène II


CYBÈLE, CELAENUS, MÉLISSE, TROUPE DE PÊTRESSES DE CYBÈLE.
Cybèle

Je veux joindre en ces lieux la gloire et l'abondance, [365]

D'un sacrificateur je veux faire le choix,

Et le roi de Phrygie aurait la préférence

Si je voulais choisir entre les plus grands rois.

Le puissant dieu des flots vous donna la naissance,

Un peuple renommé s'est mis sous votre loi ; [370]

Vous avez sans mes soins, d'ailleurs, trop de puissance,

Je veux faire un bonheur qui ne soit du qu'à moi.

Vous estimez Atys, et c'est avec justice,

Je prétends que mon choix à vos vœux soit propice,

C'est Atys que je veux choisir. [375]

Celaenus

J'aime Atys, et je vois sa gloire avec plaisir.

Je suis roi, Neptune est mon père,

J'épouse une beauté qui va combler mes vœux :

Le souhait qui me reste à faire,

C'est de voir mon ami parfaitement heureux. [380]

Cybèle

Il m'est doux que mon choix à vos désirs réponde ;

Une grande divinité

Doit faire sa félicité

Du bien de tout le monde.

Mais surtout le bonheur d'un roi chéri des cieux [385]

Fait le plus doux plaisir des dieux.

Celaenus

Le sang approche Atys de la nymphe que j'aime,

Son mérite l'égale aux rois :

Il soutiendra mieux que moi-même

La majesté suprême [390]

De vos divines lois.

Rien ne pourra troubler son zèle,

Son cœur s'est conservé libre jusqu'à ce jour ;

Il faut tout un cœur pour Cybèle,

À peine tout le mien peut suffire à l'amour. [395]

Cybèle

Portez à votre ami la première nouvelle

De l'honneur éclatant où ma faveur l'appelle.


Scène III


CYBÈLE, MÉLISSE.

Mélisse se retire.

Cybèle

Tu t'étonnes, Mélisse, et mon choix te surprend ?

Mélisse

Atys vous doit beaucoup, et son bonheur est grand.

Cybèle

J'ai fait encore pour lui plus que tu ne peux croire. [400]

Mélisse

Est-il pour un mortel un rang plus glorieux ?

Cybèle

Tu ne vois que sa moindre gloire ;

Ce mortel dans mon cœur est au dessus des dieux.

Ce fut au jour fatal de ma dernière fête

Que de l'aimable Atys je devins la conquête : [405]

Je partis à regret pour retourner aux cieux,

Tout m'y parût changé, rien n'y plut à mes yeux.

Je sens un plaisir extrême

À revenir dans ces lieux.

Où peut-on jamais être mieux, [410]

Qu'aux lieux où l'on voit ce qu'on aime ?

Mélisse

Tous les dieux ont aimé, Cybèle aime à son tour.

Vous méprisiez trop l'amour,

Son nom vous semblait étrange,

À la fin il vient un jour [415]

Où l'amour se venge.

Cybèle

J'ai crû me faire un cœur maître de tout son sort,

Un cœur toujours exempt de trouble et de tendresse.

Mélisse

Vous braviez à tort

L'amour qui vous blesse ; [420]

Le cœur le plus fort

À des moments de faiblesse.

Mais vous pouviez aimer, et descendre moins bas.

Cybèle

Non, trop d'égalité rend l'amour sans appas.

Quel plus haut rang ai-je à prétendre ? [425]

Et de quoi mon pouvoir ne vient-il point à bout ?

Lorsqu'on est au-dessus de tout,

On se fait pour aimer un plaisir de descendre.

Je laisse aux dieux les biens dans le ciel préparés,

Pour Atys, pour son cœur, je quitte tout sans peine, [430]

S'il m'oblige à descendre, un doux penchant m'entraîne ;

Les cœurs que le destin a le plus séparés,

Sont ceux qu'amour unit d'une plus forte chaîne.

Fais venir le sommeil ; que lui-même en ce jour,

Prenne soin ici de conduire [435]

Les songes qui lui font la cour ;

Atys ne sait point mon amour,

Par un moyen nouveau je prétends l'en instruire.

Cybèle

Que les plus doux zéphyrs, que les peuples divers,

Qui des deux bouts de l'univers [440]

Sont venus me montrer leur zèle,

Célèbrent la gloire immortelle

Du sacrificateur dont Cybèle a fait choix,

Atys doit dispenser mes lois,

Honorez le choix de Cybèle. [445]


Scène IV


Les zéphyrs paraissent dans une gloire élevée et brillante. Les peuples différents qui sont venus à la fête de Cybèle entrent dans le temple, et tous ensemble s'efforcent d'honorer Atys, qui vient revêtu des habits de grand sacrificateur. Cinq zéphyrs dansants dans la gloire. Huit zéphyrs jouant du haut-bois et des cromornes, dans la gloire. Cinq zéphyrs jouant du haut-bois. Trois cromornes jouant dans la gloire. Troupe de peuples différents chantants qui accompagnent Atys. Six indiens et six égyptiens dansants. Six indiens. Six égyptiens.

Choeur des peuples et des zéphyrs

Célébrons la gloire immortelle

Du sacrificateur dont Cybèle a fait choix :

Atys doit dispenser ses lois,

Honorons le choix de Cybèle.

Que devant vous tout s'abaisse, et tout tremble ; [450]

Vivez heureux, vos jours sont notre espoir :

Rien n'est si beau que de voir ensemble

Un grand mérite avec un grand pouvoir.

Que l'on bénisse

Le ciel propice, [455]

Qui dans vos mains

Met le sort des humains.

Atys

Indigne que je suis des honneurs qu'on m'adresse,

Je dois les recevoir au nom de la déesse ;

J'ose, puisqu'il lui plaît, lui présenter vos vœux : [460]

Pour le prix de votre zèle,

Que la puissante Cybèle

Vous rende à jamais heureux.

choeurs des peuples et des zephirs.

Que la puissante Cybèle

Nous rende à jamais heureux. [465]


ACTE III





Scène I


Le théâtre change et représente le palais du grand sacrificateur de Cybèle.

Atys

seul


Que servent les faveurs que nous fait la fortune

Quand l'amour nous rend malheureux ?

Je perds l'unique bien qui peut combler mes vœux,

Et tout autre bien m'importune.

Que servent les faveurs que nous fait la fortune [470]

Quand l'amour nous rend malheureux ?


Scène II


IDAS, DORIS, ATYS, SANGARIDE.

Idas

Peut-on ici parler sans feindre ?

Atys

Je commande en ces lieux, vous n'y devez rien craindre.

Doris

Mon frère est votre ami.

Idas

Fiez-vous à ma sœur. [475]

Atys

Vous devez avec moi partager mon bonheur.

Idas et Doris

Nous venons partager vos mortelles alarmes ;

Sangaride

les yeux en larmes

Nous vient d'ouvrir son cœur.

Atys

L'heure approche où l'hymen voudra qu'elle se livre [480]

Au pouvoir d'un heureux époux.

Idas et Doris

Elle ne peut vivre

Pour un autre que pour vous.

Atys

Qui peut la dégager du devoir qui la presse ?

Idas et Doris

Elle veut elle-même aux pieds de la déesse [485]

Déclarer hautement vos secrètes amours.

Atys

Cybèle pour moi s’intéresse,

J'ose tout espérer de son divin secours...

Mais quoi, trahir le roi ! Tromper son espérance !

De tant de biens reçus est-ce la récompense ? [490]

Idas et Doris

Dans l'empire amoureux

Le devoir n'a point de puissance ;

L'amour dispense

Les rivaux d'être généreux ;

Il faut souvent pour devenir heureux [495]

Qu'il en coûte un peu d'innocence.

Atys

Je souhaite, je crains, je veux, je me repends.

Idas et Doris

Verrez-vous un rival heureux à vos dépends ?

Atys

Je ne puis me résoudre à cette violence.

Atys, Idas et Doris

En vain, un cœur, incertain de son choix. [500]

Met en balance mille fois

L'amour et la reconnaissance,

L'amour toujours emporte la balance.

Atys

Le plus juste parti cède enfin au plus fort.

Allez, prenez soin de mon sort, [505]

Que Sangaride ici se rende en diligence.


Scène III


Atys

SEUL.

Nous pouvons nous flatter de l'espoir le plus doux

Cybèle et l'amour sont pour nous.

Mais du devoir trahi j'entends la voix pressante

Qui m'accuse et qui m'épouvante. [510]

Laisse mon cœur en paix, impuissante vertu,

N'ai-je point assez combattu ?

Quand l'amour malgré toi me contraint à me rendre,

Que me demandes-tu ?

Puisque tu ne peux me défendre, [515]

Que me sert-il d'entendre

Les vains reproches que tu fais ?

Impuissante vertu laisse mon cœur en paix.

Mais le sommeil vient me surprendre,

Je combats vainement sa charmante douceur. [520]

Il faut laisser suspendre

Les troubles de mon cœur.

Atys s'endort.

Le théâtre change et représente une antre entouré de pavots et de ruisseaux, où le dieu du sommeil se vient rendre accompagné des songes agréables et funestes.


Scène IV


ATYS DORMANT, LE SOMMEIL, MORPHÉE, PHOBETOR, PHANTASE, LES SONGES AGRÉABLES, LES SONGES FUNESTES, DEUX SONGES JOUANTS DE LA VIOLE, DEUX SONGES JOUANTS DU THEORBE, SIX SONGES JOUANTS DE LA FLUTE, DOUZE SONGES FUNESTES CHANTANTS, SEIZE SONGES AGRÉABLES ET FUNESTES DANSANTS, HUIT SONGES AGRÉABLES DANSANTS, HUIT SONGES FUNESTES DANSANTS.
Le sommeil

Dormons, dormons tous ;

Ah que le repos est doux !

Morphée

Régnez, divin sommeil, régnez sur tout le monde, [525]

Répandez vos pavots les plus assoupissants ;

Calmez les soins, charmez les sens,

Retenez tous les cœurs dans une paix profonde.

Phobetor

Ne vous faites point violence,

Coulez, murmurez, clairs ruisseaux, [530]

Il n'est permis qu'au bruit des eaux

De troubler la douceur d'un si charmant silence.

le sommeil, morphée, phobetor, et phantase.

Dormons, dormons tous,

Ah que le repos est doux !

Les songes agréables approchent d'Atys, et par leurs chants, et par leurs danses, lui font connaître l'amour de Cybèle, et le bonheur qu'il en doit espérer.

Morphée

Écoute, écoute Atys la gloire qui t'appelle, [535]

Sois sensible à l'honneur d'être aimé de Cybèle,

Jouis heureux Atys de ta félicité.

morphée, phobetor et phantase.

Mais souviens-toi que la beauté,

Quand elle est immortelle,

Demande la fidélité [540]

D'un amour éternel.

phantase.

Que l'amour a d'attraits

Lorsqu'il commence

À faire sentir sa puissance !

Que l'amour a d'attraits [545]

Lorsqu'il commence

Pour ne finir jamais.

Trop heureux un amant

Qu'amour exempte

Des peines d'une longue attente ! [550]

Trop heureux un amant

Qu'amour exempte

De crainte et de tourment !

phobetor.

Goûte en paix chaque jour une douceur nouvelle,

Partage l'heureux sort d'une divinité, [555]

Ne vante plus la liberté,

Il n'en est point du prix d'une chaîne si belle.

morphée, phobetor et phantase.

Mais souviens-toi que la beauté,

Quand elle est immortelle,

Demande la fidélité [560]

D'un amour éternel.

phantase.

Que l'amour a d'attraits

Lorsqu'il commence

À faire sentir sa puissance !

Que l'amour a d'attraits [565]

Lorsqu'il commence

Pour ne finir jamais !


Les songes funestes approchent d'Atys, et le menacent de la vengeance de Cybèle s'il méprise son amour, et s'il ne l'aime pas avec fidélité.

un songe funeste.

Garde-toi d’offenser un amour glorieux,

C'est pour toi que Cybèle abandonne les cieux

Ne trahis point son espérance. [570]

Il n'est point pour les dieux de mépris innocent,

Ils sont jaloux des cœurs, ils aiment la vengeance,

Il est dangereux qu'on offense

Un amour tout-puissant.

Chœur De Songes Funestes

L'amour qu'on outrage [575]

Se transforme en rage,

Et ne pardonne pas

Aux plus charmants appas.

Si tu n'aimes point Cybèle

D'une amour fidèle, [580]

Malheureux, que tu souffriras !

Tu périras :

Crains une vengeance cruelle,

Tremble, crains un affreux trépas.


Atys épouvanté par les songes funestes, se réveille en sursaut, le sommeil et les songes disparaissent avec l'antre où ils étaient, et Atys se retrouve dans le même palais où il s'était endormi.


Scène V


ATYS, CYBÈLE, MÉLISSE.
Atys

Venez à mon secours, ô dieux ! Ô justes dieux ! [585]

Cybèle

Atys, ne craignez rien, Cybèle est en ces lieux.

Atys

Pardonnez au désordre où mon cœur s'abandonne ;

C'est un songe...

cybele

Parlez, quel songe vous étonne ?

Expliquez-moi votre embarras.

Atys

Les songes sont trompeurs, et je ne les crois pas. [590]

Les plaisirs et les peines

Dont en dormant on est séduit,

Sont des chimères vaines

Que le réveil détruit.

Cybele

Ne méprisez pas tant les songes [595]

L'amour peut emprunter leur voix,

S'ils font souvent des mensonges,

Ils disent vrai quelque fois.

Ils parlaient par mon ordre, et vous les devez croire.

Atys

Ô ciel !

cybele

N'en doutez point, connaissez votre gloire. [600]

Répondez avec liberté,

Je vous demande un cœur qui dépend de lui-même.

Atys

Une grande divinité

Doit s'assurer toujours de mon respect extrême.

cybele

Les dieux dans leur grandeur suprême [605]

Reçoivent tant d'honneurs qu'ils en sont rebutés,

Ils se lassent souvent d'être trop respectés,

Ils sont plus contents qu'on les aime.

Atys

Je sais trop ce que je vous dois

Pour manquer de reconnaissance... [610]


Scène VI


SANGARIDE, CYBÈLE, ATYS, MÉLISSE.

SANGARIDE, Se jetant aux pieds de Cybèle.

J'ai recours à votre puissance,

Reine des dieux, protégez-moi.

L’intérêt d'Atys vous en presse...

Atys

interrompant Sangaride.

Je parlerai pour vous, que votre crainte cesse.

sangaride.

Tous deux unis des plus beaux nœuds... [615]

Atys

interrompant Sangaride.>br />

Le sang et l'amitié nous unissent tous deux.

Que votre secours la délivre

Des lois d'un hymen rigoureux,

Ce sont les plus doux de ses vœux

De pouvoir à jamais vous servir et vous suivre. [620]

Cybele

Les dieux sont les protecteurs

De la liberté des cœurs.

Allez, ne craignez point le roi ni sa colère,

J'aurai soin d’apaiser

Le fleuve Sangar votre père ; [625]

Atys veut vous favoriser,

Cybèle en sa faveur ne peut rien refuser.

Atys

Ah ! C'en est trop...

Cybele

Non, non, il n'est pas nécessaire

Que vous cachiez votre bonheur,

Je ne prétends point faire [630]

Un vain mystère

D'un amour qui vous fait honneur.

Ce n'est point à Cybèle à craindre d'en trop dire.

Il est vrai, j'aime Atys, pour lui j'ai tout quitté,

Sans lui je ne veux plus de grandeur ni d'empire, [635]

Pour ma félicité

Son cœur seul peut suffire.

Allez, Atys lui-même ira vous garantir

De la fatale violence

Où vous ne pouvez consentir.

                       [640]

Sangaride se retire.

Cybele

parle à Atys.

Laissez-nous, attendez mes ordres pour partir,

Je prétends vous armer de ma toute-puissance.


Scène VII


CYBÈLE, MÉLISSE.

cybèle.

Qu'Atys dans ses respects mêlé d’indifférence !

L'ingrat Atys ne m'aime pas ;

L'amour veut de l'amour, tout autre prix l'offense, [645]

Et souvent le respect et la reconnaissance

Sont l'excuse des cœurs ingrats.

mélisse.

Ce n'est pas un si grand crime

De ne s'exprimer pas bien,

Un cœur qui n'aima jamais rien [650]

Sait peu comment l'amour s'exprime.

Cybele

Sangaride est aimable, Atys peut tout charmer,

Ils témoignent trop s'estimer,

Et de simples parents sont moins d'intelligence :

Ils se sont aimés dés l'enfance, [655]

Ils pourraient enfin trop s'aimer.

Je crains une amitié que tant d'ardeur anime.

Rien n'est si trompeur que l'estime :

C'est un nom supposé

Qu'on donne quelquefois à l'amour déguisé. [660]

Je prétends m'éclaircir, leur feinte sera vaine.

mélisse.

Quels secrets par les dieux ne sont point pénétrez ?

Deux cœurs à feindre préparés

Ont beau cacher leur chaîne,

On abuse avec peine [665]

Les dieux par l'amour éclairés.

Cybele

Va, Mélisse, donne ordre à l'aimable Zephir

D'accomplir promptement tout ce qu'Atys désire.


Scène VIII


Cybele

, seule.

Espoir si cher, et si doux,

Ah ! Pourquoi me trompez-vous ? [670]

Des suprêmes grandeurs vous m'avez fait descendre,

Mille cœurs m'adoraient, je les néglige tous,

Je n'en demande qu'un, il a peine à se rendre ;

Je ne sens que chagrins, et que soupçons jaloux ;

Est-ce le sort charmant que je devais attendre ? [675]

Espoir si cher, et si doux,

Ah ! Pourquoi me trompez-vous ?

Hélas ! Par tant d'attraits fallait-il me surprendre ?

Heureuse, si toujours j'avais pû m'en défendre !

L'amour qui me flattait me cachait son courroux : [680]

C'est donc pour me frapper des plus funestes coups,

Que le cruel amour m'a fait un cœur si tendre ?

Espoir si cher, et si doux,

Ah ! Pourquoi me trompez-vous ?


ACTE IV



Le théâtre change et représente le palais du fleuve Sangar.



Scène I


SANGARIDE, DORIS, IDAS.

doris.

Quoi, vous pleurez ?

idas.

D'où vient votre peine nouvelle ? [685]

doris.

N'osez-vous découvrir votre amour à Cybèle ?

Sangaride

Hélas !

Doris, et Idas.

Qui peut encore redoubler vos ennuis ?

Sangaride

Hélas ! J'aime... Hélas ! J'aime...

doris, et idas.

Achevez.

Sangaride

Je ne puis.

doris, et idas.

L'amour n'est guère heureux lorsqu'il est trop timide.

Sangaride

Hélas ! J'aime un perfide [690]

Qui trahit mon amour ;

La déesse aime Atys, il change en moins d'un jour,

Atys comblé d'honneurs n'aime plus Sangaride.

Hélas ! J'aime un perfide

Qui trahit mon amour. [695]

doris, et idas.

Il nous montrait tantôt un peu d'incertitude ;

Mais qui l'eut soupçonné de tant d'ingratitude ?

Sangaride

J'embarrassais Atys, je l'ai vu se troubler :

Je croyais devoir révéler

Notre amour à Cybèle ; [700]

Mais l'ingrat, l'infidèle,

M’empêchât toujours de parler.

doris et idas.

Peut-on changer si tôt quand l'amour est extrême ?

Gardez-vous, gardez-vous

De trop croire un transport jaloux. [705]

Sangaride

Cybèle hautement déclare qu'elle l'aime,

Et l'ingrat n'a trouvé cet honneur que trop doux ;

Il change en un moment, je veux changer de même,

J'accepterai sans peine un glorieux époux,

Je ne veux plus aimer que la grandeur suprême. [710]

doris et idas.

Peut-on changer si tôt quand l'amour est extrême ?

Gardez-vous, gardez-vous

De trop croire un transport jaloux.

Sangaride

Trop heureux un cœur qui peut croire

Un dépit qui sert à sa gloire. [715]

Revenez ma raison, revenez pour jamais,

Joignez-vous au dépit pour étouffer ma flamme,

Réparez, s'il se peut, les maux qu'amour m'a fait,

Venez rétablir dans mon âme

Les douceurs d'une heureuse paix ; [720]

Revenez, ma raison, revenez pour jamais.

idas et doris.

Une infidélité cruelle

N'efface point tous les appas

D'un infidèle,

Et la raison ne revient pas [725]

Si tôt qu'on l'a rappelle.

Sangaride

Après une trahison

Si la raison ne m'éclaire,

Le dépit et la colère

Me tiendront lieu de raison. [730]

sangaride, doris, idas

Qu'une première amour est belle ?

Qu'on a peine à s'en dégager !

Que l'on doit plaindre un cœur fidèle

Lorsqu'il est forcé de changer.


Scène II


CELAENUS, SUIVANTS DE CELAENUS, SANGARIDE, IDAS, ET DORIS.

celaenus.

Belle nymphe, l'hymen va suivre mon envie, [735]

L'amour avec moi vous convie

À venir vous placer sur un trône éclatant,

J’approche avec transport du favorable instant

D'où dépend la douceur du reste de ma vie :

Mais malgré les appas du bonheur qui m'attend, [740]

Malgré tous les transports de mon âme amoureuse,

Si je ne puis vous rendre heureuse,

Je ne serai jamais content.

Je fais mon bonheur de vous plaire,

J'attache à votre cœur mes désirs les plus doux. [745]

Sangaride

Seigneur, j'obéirai, je dépends de mon père,

Et mon père aujourd'hui veut que je sois à vous.

celaenus.

Regardez mon amour, plutôt que ma couronne.

Sangaride

Ce n'est point la grandeur qui me peut éblouir.

celaenus.

Ne sauriez-vous m'aimer sans que l'on vous l'ordonne. [750]

Sangaride

Seigneur contentez-vous que je sache obéir,

En l'état où je suis c'est ce que je puis dire...


Scène III


ATYS, CELAENUS, SANGARIDE, DORIS, IDAS, SUIVANTS DE CELAENUS.

celaenus.

Votre cœur se trouble, il soupire.

Sangaride

Expliquez en votre faveur

Tout ce que vous voyez de trouble dans mon cœur. [755]

celaenus.

Rien ne m'alarme plus, Atys, ma crainte est vaine,

Mon amour touche enfin le cœur de la beauté

Dont je suis enchanté :

Toi qui fus témoin de ma peine,

Cher Atys, sois témoin de ma félicité. [760]

Peux-tu la concevoir ? Non, il faut que l'on aime,

Pour juger des douceurs de mon bonheur extrême.

Mais, près de voir combler mes vœux,

Que les moments sont longs pour mon cœur amoureux !

Vos parents tardent trop, je veux aller moi-même [765]

Les presser de me rendre heureux.


Scène IV


ATYS, SANGARIDE.
Atys

Qu'il sait peu son malheur ! Et qu'il est déplorable !

Son amour méritait un sort plus favorable :

J'ai pitié de l'erreur dont son cœur s'est flatté.

Sangaride

Epargnez-vous le soin d'être si pitoyable, [770]

Son amour obtiendra ce qu'il a mérité.

Atys

Dieux ! Qu'est-ce que j'entends !

Sangaride

Qu'il faut que je me venge.

Que j'aime enfin le roi, qu'il sera mon époux.

Atys

Sangaride, eh d'où vient ce changement étrange ? [775]

Sangaride

N'est-ce pas vous, ingrat, qui voulez que je change ?

Atys

Moi !

Sangaride

Quelle trahison !

Atys

Quel funeste courroux !

atys et sangaride.

Pourquoi m'abandonner pour une amour nouvelle ?

Ce n'est pas moi qui rompt une chaîne si belle.

Atys

Beauté trop cruelle, c'est vous. [780]

Sangaride

Amant infidèle, c'est vous.

Atys

Ah ! C'est vous, beauté trop cruelle.

Sangaride

Ah ! C'est vous amant infidèle.

atys et sangaride.

Beauté trop cruelle, c'est vous,

Amant infidèle, c'est vous, [785]

Qui rompez des liens si doux.

Sangaride

Vous m'avez immolée à l'amour de Cybèle.

Atys

Il est vrai qu'à ses yeux, par un secret effroi,

J'ai voulu de nos cœurs cacher l'intelligence :

Mais ce n'est que pour vous que j'ai craint sa vengeance, [790]

Et je ne la crains pas pour moi.

Cybèle m'aime en vain, et c'est vous que j'adore.

Sangaride

Après votre infidélité,

Auriez-vous bien la cruauté

De vouloir me tromper encore ? [795]

Atys

Moi ! Vous trahir ? Vous le pensez ?

Ingrate, que vous m'offensez !

Hé bien, il ne faut plus rien taire,

Je vais de la déesse attirer la colère,

M'offrir à sa fureur, puisque vous m'y forcez... [800]

Sangaride

Ah ! Demeurez, Atys, mes soupçons sont passés ;

Vous m'aimez, je le crois, j'en veux être certaine.

Je le souhaite assez,

Pour le croire sans peine.

Atys

Je jure,

Sangaride

Je promets, [805]

atys et sangaride.

De ne changer jamais.

Sangaride

Quel tourment de cacher une si belle flamme.

Redoublons-en l'ardeur dans le fonds de nôtre âme.

atys et sangaride.

Aimons en secret, aimons-nous :

Aimons plus que jamais, en dépit des jaloux. [810]

Sangaride

Mon père vient ici.

Atys

Que rien ne vous étonne ;

Servons-nous du pouvoir que Cybèle me donne,

Je vais préparer les zéphirs

À suivre nos désirs.


Scène V


SANGARIDE, CELAENUS, LE DIEU DU FLEUVE SANGAR, TROUPE DE DIEUX DE FLEUVES, DE RUISSEAUX, ET DE DIVINITÉS DE FONTAINES, LE FLEUVE SANGAR, SUITE DU FLEUVE SANGAR, DOUZE GRANDS DIEUX DE FLEUVES CHANTANTS, HUIT DIEUX DE FLEUVES JOUANS DE LA FLUTE, QUATRE DIVINITÉS DE FONTAINES, ET QUATRE DIEUX DE FLEUVES CHANTANTS ET DANSANTS, QUATRE DIVINITÉS DE FONTAINES, DEUX DIEUX DE FLEUVES, DEUX DIEUX DE FLEUVES DANSANTS ENSEMBLE, DEUX PETITS DIEUX DE RUISSEAUX CHANTANTS ET DANSANTS, QUATRE PETITS DIEUX DE RUISSEAUX DANSANTS, SIX GRANDS DIEUX DE FLEUVES DANSANTS, DEUX VIEUX DIEUX DE FLEUVES ET DEUX VIEILLES FONTAINES DANSANTES, DEUX VIEUX DIEUX DE FLEUVES DANSANTS, DEUX VIEILLES NYMPHES DE FONTAINES DANSANTES.

le dieu du fleuve sangar.

Ô vous, qui prenez part au bien de ma famille, [815]

Vous, vénérables dieux des fleuves les plus grands,

Mes fidèles amis, et mes plus chers parents,

Voyez quel est l'époux que je donne à ma fille :

J'ai pris soin de choisir entre les plus grands rois.

choeur de dieux de fleuves.

Nous approuvons votre choix. [820]

le dieu du fleuve sangar.

Il a Neptune pour père,

Les phrygiens suivent ses lois ;

J'ai crû ne pouvoir faire

Un choix plus digne de vous plaire.

choeur de dieux de fleuves.

Tous, d'une commune voix, [825]

Nous approuvons votre choix.

Le dieu du fleuve Sangar.

Que l'on chante, que l'on danse,

Rions tous lorsqu'il le faut ;

Ce n'est jamais trop tôt [830]

Que le plaisir commence.

On trouve bientôt la fin

Des jours de réjouissance ;

On a beau chasser le chagrin,

Il revient plustôt qu'on ne pense. [835]

le dieu du fleuve sangar, et le choeur.

Que l'on chante, que l'on danse,

Rions tous lorsqu'il le faut ;

Ce n'est jamais trop tôt

Que le plaisir commence :

Que l'on chante, que l'on danse, [840]

Rions tous lorsqu'il le faut.

dieux de fleuves, divinites de fontaines, et de ruisseaux chantants et dansants ensemble.

La beauté la plus sévère

Prend pitié d'un long tourment,

Et l'amant qui persévère

Devient un heureux amant. [845]

Tout est doux, et rien ne coûte

Pour un cœur qu'on veut toucher,

L'onde se fait une route

En s'efforçant d'en chercher,

L'eau qui tombe goutte à goutte [850]

Perce le plus dur rocher.

L'hymen seul ne saurait plaire,

Il a beau flatter nos vœux ;

L'amour seul a droit de faire

Les plus doux de tous les nœuds. [855]

Il est fier, il est rebelle,

Mais il charme tel qu'il est ;

L'hymen vient quand on l'appelle,

L'amour vient quand il lui plaît.

Il n'est point de résistance [860]

Dont le temps ne vienne à bout,

Et l'effort de la constance

À la fin doit vaincre tout.

Tout est doux, et rien ne coûte

Pour un coeur qu'on veut toucher, [865]

L'onde se fait une route

En s'efforçant d'en chercher,

L'eau qui tombe goutte à goutte

Perce le plus dur rocher.

L'amour trouble tout le monde, [870]

C'est la source de nos pleurs ;

C'est un feu brûlant dans l'onde,

C'est l'écueil des plus grands cœurs :

Il est fier, il est rebelle,

Mais il charme tel qu'il est ; [875]

L'hymen vient quand on l'appelle,

L'amour vient quand il lui plaît.

un dieu de fleuve et une divinité de fontaine et chantent ensemble.

D'une constance extrême,

Un ruisseau suit son cours ;

Il en sera de même [880]

Du choix de mes amours,

Et du moment que j'aime

C'est pour aimer toujours.

Jamais un coeur volage

Ne trouve un heureux sort, [885]

Il n'a point l'avantage

D'être longtemps au port,

Il cherche encor l'orage

Au moment qu'il en sort.

choeur de dieux de fleuves, et de divinités de fontaines.

Un grand calme est trop fâcheux, [890]

Nous aimons mieux la tourmente.

Que sert un cœur qui s'exempte

De tous les soins amoureux ?

À quoi sert une eau dormante ?

Un grand calme est trop fâcheux, [895]

Nous aimons mieux la tourmente.


Scène VI


ATYS, TROUPE DE ZEPHIRS VOLANTS, SANGARIDE, CELAENUS, LE DIEU DU FLEUVE SANGAR, TROUPE DE DIEUX DE FLEUVES, DE RUISSEAUX, ET DE DIVINITÉS DE FONTAINES.

choeur de dieux de fleuves, et de fontaines.

Venez former des nœuds charmants,

Atys, venez unir ces bienheureux amants.

atys.

Cet hymen déplaît à Cybèle,

Elle défend de l'achever : [900]

Sangaride est un bien qu'il faut lui réserver,

Et que je demande pour elle.

le choeur.

Ah quelle loi cruelle !

celaenus.

Atys peut s'engager lui-même à me trahir ?

Atys contre moi s'intéresse ? [905]

Atys

Seigneur, je suis à la déesse,

Dés qu'elle a commandé, je ne puis qu'obéir

le dieu du fleuve sangar, et le choeur.

Pourquoi faut-il qu'elle sépare

Deux illustres amants pour qui l'hymen prépare

Ses liens les plus doux ? [910]

le choeur.

Opposons-nous

À ce dessein barbare.

Atys

élevé sur un nuage.

Apprenez, audacieux,

Qu'il n'est rien qui n'obéisse

Aux souveraines lois de la reine des dieux. [915]

Qu'on nous enlève de ces lieux ;

Zéphyrs, que sans tarder mon ordre s'accomplisse.

Les zéphyrs volent et enlèvent Atys et Sangaride.

le choeur.

Quelle injustice !


ACTE V



Scène I


CELAENUS, CYBÈLE, MÉLISSE.


Le théâtre change et représente des jardins agréables.

celaenus.

Vous m'ôtez Sangaride ? Inhumaine Cybelle ;

Est-ce le prix du zèle [920]

Que j'ai fait avec soin éclater à vos yeux ?

Préparez-vous ainsi la douceur éternelle

Dont vous devez combler ces lieux ?

Est-ce ainsi que les rois sont protégés des dieux ?

Divinité cruelle, [925]

Descendez-vous exprès des cieux

Pour troubler un amour fidèle ?

Et pour venir m'ôter ce que j'aime le mieux ?

Cybele

J'aimais Atys, l'amour a fait mon injustice ;

Il a pris soin de mon supplice ; [930]

Et si vous êtes outragé,

Bientôt vous serez trop vengé.

Atys adore Sangaride.

celaenus.

Atys l'adore ? Ah le perfide !

Cybele

L'ingrat vous trahissait, et voulait me trahir : [935]

Il s'est trompé lui-même en croyant m'éblouir.

Les zéphyrs l'ont laissé, seul, avec ce qu'il aime,

Dans ces aimables lieux ;

Je m'y suis cachée à leurs yeux ;

J'y viens d'être témoin de leur amour extrême. [940]

celaenus.

Ô ciel ! Atys plairait aux yeux qui m'ont charmé ?

Cybele

Eh pouvez-vous douter qu'Atys ne soit aimé ?

Non, non, jamais amour n'eût tant de violence,

Ils ont juré cent fois de s'aimer malgré nous,

Et de braver notre vengeance ; [945]

Ils nous ont appelés cruels, tyrans, jaloux ;

Enfin leurs cœurs d'intelligence,

Tous deux... ah je frémis au moment que j'y pense !

Tous deux s'abandonnaient à des transports si doux,

Que je n'ai pu garder plus longtemps le silence : [950]

NI retenir l'éclat de mon juste courroux.

celaenus.

La mort est pour leur crime une peine légère.

Cybele

Mon cœur à les punir est assez engagé ;

Je vous l'ai déjà dit, croyez-en ma colère,

Bientôt vous serez trop vengé. [955]


Scène II


ATYS, SANGARIDE, CYBÈLE, CELAENUS, MÉLISSE, TROUPE DE PRÊTRESSES DE CYBÈLE.

cybèle et celaenus.

Venez vous livrer au supplice.

atys et sangaride.

Quoi la terre et le ciel contre nous sont armés ?

Souffrirez-vous qu'on nous punisse ?

cybèle et celaenus.

Oubliez-vous votre injustice ?

atys et sangaride.

Ne vous souvient-il plus de nous avoir aimés ? [960]

cybèle et celaenus.

Vous changez mon amour en haine légitime.

atys et sangaride.

Pouvez-vous condamner

L'amour qui nous anime ?

Si c'est un crime,

Quel crime est plus à pardonner ? [965]

cybèle et celaenus.

Perfide, deviez-vous me taire

Que c'était vainement que je voulais vous plaire ?

atys et sangaride.

Ne pouvant suivre vos désirs,

Nous croyons ne pouvoir mieux faire

Que de vous épargner de mortels déplaisirs. [970]

Cybele

D'un supplice cruel craignez l'horreur extrême.

cybèle et celaenus.

Craignez un funeste trépas.

atys et sangaride.

Vengez-vous, s'il le faut, ne me pardonnez pas,

Mais pardonnez à ce que j'aime.

cybèle et celaenus.

C'est peu de nous trahir, vous nous bravez, ingrats ? [975]

atys et sangaride.

Serez-vous sans pitié ?

cybèle et celaenus.

Perdez toute espérance.

atys et sangaride.

L'amour nous a forcés à vous faire une offense,

Il demande grâce pour nous.

cybèle et celaenus.

L'amour en courroux [980]

Demande vengeance.

Cybele

Toi, qui portes partout et la rage et l'horreur,

Cesse de tourmenter les criminelles ombres,

Viens, cruelle Alecton, sors des royaumes sombres,

Inspire au cœur d'Atys ta barbare fureur. [985]


Scène III


ALECTON, ATYS, SANGARIDE, CYBÈLE, CELAENUS, MÉLISSE, IDAS, DORIS, TROUPE DE PRÊTRESSES DE CYBÈLE, CHOEUR DE PHRYGIENS.


Alecton sort des enfers, tenant à la main un flambeau qu'elle secoue en volant et en passant au-dessus d'Atys.

Atys

Ciel ! Quelle vapeur m'environne !

Tous mes sens sont troublés, je frémis, je frissonne,

Je tremble, et tout à coup, une infernale ardeur

Vient enflammer mon sang, et dévorer mon cœur.

Dieux ! Que vois-je ? Le ciel s'arme contre la terre ? [990]

Quel désordre ! Quel bruit ! Quel éclat de tonnerre !

Quels abîmes profonds sous mes pas sont ouverts !

Que de fantômes vains sont sortis des enfers !


Il parle à Cybèle, qu'il prend pour Sangaride.

Sangaride, ah fuyez la mort que vous prépare

Une divinité barbare : [995]

C'est votre seul péril qui cause ma terreur.

Sangaride

Atys reconnaissez votre funeste erreur.


Atys prenant Sangaride pour un monstre.

Quel monstre vient à nous ! Quelle fureur le guide !

Ah respecte, cruel, l'aimable Sangaride.

Sangaride

Atys, mon cher Atys. [1000]

Atys

Quels hurlements affreux !

celaenus, à sangaride.

Fuyez, sauvez-vous de sa rage.


Atys, tenant à la main le couteau sacré qui sert aux sacrifices.

Il faut combattre ; amour, seconde mon courage.


Atys court aprés Sangaride qui fuit dans un des côtés du théâtre.

celaenus, et le choeur.

Arrête, arrête malheureux.

Celaenus court aprés Atys.


Sangaride

{{didascalie |, dans un des cotés du théâtre.

Atys !

Le Choeur

Ô ciel ! [1005]

Sangaride

Je meurs. [1005]

le choeur

Atys, Atys lui-même,

Fait périr ce qu'il aime !

celaenus

revenant sur le théâtre.

Je n'ai pu retenir ses efforts furieux,

Sangaride expire à vos yeux.

Cybele

Atys me sacrifie une indigne rivale. [1010]

Partagez avec moi la douceur sans égale,

Que l'on goûte en vengeant un amour outragé.

Je vous l'avais promis.

celaenus.

Ô promesse fatale !

Sangaride n'est plus, et je suis trop vengé. [1015]


Celaenus se retire au côté du théâtre, où est Sangaride morte.


Scène IV


ATYS, CYBÈLE, IDAS, MÉLISSE, CHOEUR DE PHRYGIENS.

Atys

Que je viens d'immoler une grande victime !

Sangaride est sauvée, et c'est par ma valeur.

Cybele

touchant Atys.

Achève ma vengeance, Atys, connais ton crime,

Et reprends ta raison pour sentir ton malheur.

Atys

Un calme heureux succède aux troubles de mon cœur. [1020]

Sangaride, nymphe charmante,

Qu'êtes-vous devenue ? Où puis-je avoir recours ?

Divinité toute puissante,

Cybèle, ayez pitié de nos tendres amours,

Rendez-moi, Sangaride, épargnez ses beaux jours. [1025]

Cybele

montrant à Atys Sangaride morte.

Tu la peux voir, regarde.

Atys

Ah quelle barbarie !

Sangaride a perdu la vie !

Ah quelle main cruelle ! Ah quel cœur inhumain !...

Cybele

Les coups dont elle meurt sont de ta propre main. [1030]

Atys

Moi, j'aurais immolé la beauté qui m'enchante ?

Ô ciel ! Ma main sanglante

Est de ce crime horrible un témoin trop certain !

le choeur.

Atys, Atys lui-même,

Fait périr ce qu'il aime. [1035]

Atys

Quoi, Sangaride est morte ? Atys est son bourreau !

Quelle vengeance ô dieux ! Quel supplice nouveau !

Quelles horreurs sont comparables

Aux horreurs que je sens ?

Dieux cruels, dieux impitoyables, [1040]

N'êtes-vous tout-puissants

Que pour faire des misérables ?

Cybele

Atys, je vous ai trop aimé :

Cet amour par vous-même en courroux transformé

Fait voir encore sa violence : [1045]

Jugez, ingrat, jugez en ce funeste jour,

De la grandeur de mon amour

Par la grandeur de ma vengeance.

Atys

Barbare ! Quel amour qui prend soin d'inventer

Les plus horribles maux que la rage peut faire ! [1050]

Bienheureux qui peut éviter

Le malheur de vous plaire.

Ô dieux ! Injustes dieux ! Que n'êtes-vous mortels ?

Faut-il que pour vous seuls vous gardiez la vengeance ?

C'est trop, c'est trop souffrir leur cruelle puissance, [1055]

Chassons-les d'ici bas, renversons leurs autels.

Quoi, Sangaride est morte ? Atys, Atys lui-même

Fait périr ce qu'il aime.

le choeur.

Atys, Atys lui-même

Fait périr ce qu'il aime. [1060]

Cybele

ordonnant d'emporter le corps de Sangaride morte.

Ôtez ce triste objet.

Atys

Ah ! Ne m'arrachez pas

Ce qui reste de tant d'appas :

En fussiez-vous jalouse encore,

Il faut que je l'adore [1065]

Jusques dans l'horreur du trépas.


Scène V


CYBÈLE, MÉLISSE.

Cybele

Je commence à trouver sa peine trop cruelle,

Une tendre pitié rappelle

L'amour que mon courroux croyait avoir banni,

Ma rivale n'est plus, Atys n'est plus coupable, [1070]

Qu'il est aisé d'aimer un criminel aimable

Après l'avoir puni.

Que son désespoir m'épouvante !

Ses jours sont en péril, et j'en frémis d'effroi :

Je veux d'un soin si cher ne me fier qu'à moi, [1075]

Allons... mais quel spectacle à mes yeux se présente ?

C'est Atys mourant que je vois !


Scène VI


ATYS, IDAS, CYBÈLE, MÉLISSE, PRÊTRESSES DE CYBÈLE.

idas. soûtenant Atys.

Il s'est percé le sein, et mes soins pour sa vie

N'ont pu prévenir sa fureur.

Cybele

Ah ! C'est ma barbarie, [1080]

C'est moi, qui lui perce le cœur.

Atys

Je meurs, l'amour me guide

Dans la nuit du trépas ;

Je vais où sera Sangaride,

Inhumaine, je vais où vous ne serez pas. [1085]

Cybele

Atys, il est trop vrai, ma rigueur est extrême,

Plaignez-vous, je veux tout souffrir.

Pourquoi suis-je immortelle en vous voyant périr ?

atys et cybèle.

Il est doux de mourir

Avec ce que l'on aime. [1090]

Cybele

Que mon amour funeste armé contre moi-même,

Ne peut-il vous venger de toutes mes rigueurs.

Atys

Je suis assez vengé, vous m'aimez, et je meurs.

Cybele

Malgré le destin implacable

Qui rend de ton trépas l'arrêt irrévocable, [1095]

Atys, sois à jamais l'objet de mes amours :

Reprends un sort nouveau, deviens un arbre aimable

Que Cybèle aimera toujours.

{{didascalie |Atys prend la forme de l'arbre aimé de la déesse Cybèle, que l'on appelle pin.

Cybele

Venez furieux corybantes,

Venez joindre à mes cris vos clameurs éclatantes ; [1100]

Venez, nymphes des eaux, venez dieux des forêts,

Par vos plaintes les plus touchantes

Secondez mes tristes regrets.


Scène VII


CYBÈLE, TROUPE DE NYMPHES DES EAUX, TROUPE DE DIVINITÉS DES BOIS, TROUPE DE CORYBANTES, QUATRE NYMPHES CHANTANTES, HUIT DIEUX DES BOIS CHANTANTS, QUATORZE CORYBANTES CHANTANTES, HUIT CORYBANTES DANSANTES, TROIS DIEUX DES BOIS DANSANTS, TROIS NYMPHES DANSANTES.

Cybele

Atys, l'aimable Atys, malgré tous ses attraits,

Descend dans la nuit éternelle ; [1105]

Mais malgré la mort cruelle,

L'amour de Cybèle

Ne mourra jamais.

Sous une nouvelle figure,

Atys est ranimé par mon pouvoir divin ; [1110]

Célébrez son nouveau destin ;

Mais malgré la mort cruelle,

L'amour de Cybèle

Ne mourra jamais.

Sous une nouvelle figure, [1115]

Atys est ranimé par mon pouvoir divin ;

Celebrez son nouveau destin ;

Mais malgré la mort cruelle,

L'amour de Cybèle

Ne mourra jamais. [1120]

Sous une nouvelle figure,

Atys est ranimé par mon pouvoir divin ;

Celebrez son nouveau destin,

Pleurez sa funeste aventure.

choeur des nymphes des eaux, et des divinites des bois.

Célébrons son nouveau destin, [1125]

Pleurons sa funeste aventure.

Cybele

Que cet arbre sacré

Soit révéré

De toute la nature.

Qu'il s'élève au dessus des arbres les plus beaux : [1130]

Qu'il soit voisin des cieux, qu'il règne sur les eaux ;

Qu'il ne puisse brûler que d'une flamme pure.

Que cet arbre sacré

Soit révéré

De toute la nature. [1135]

Le choeur répète ces trois derniers vers.

Cybele

Que ses rameaux soient toujours verts :

Que les plus rigoureux hivers

Ne leur fassent jamais d'injure,

Que cet arbre sacré

Soit révéré [1140]

De toute la nature.

Le choeur répète ces trois derniers vers.

cybèle, et le choeur des divinités des bois et des eaux.

Quelle douleur !

cybèle, et le choeur des corybantes.

Ah ! Quelle rage !

cybèle, et les choeurs.

Ah ! Quel malheur !

Cybele

Atys au printemps de son âge [1145]

Périt comme une fleur

Qu'un soudain orage

Renverse et ravage.

cybèle, et le choeur des divinités des bois, et des eaux.

Quelle douleur !

cybèle, et le choeur des corybantes.

Ah ! Quelle rage ! [1150]

cybèle, et les choeurs.

Ah ! Quel malheur !


Les divinités des bois et des eaux, avec les corybantes, honorent le nouvel arbre, et le consacrent à Cybèle. Les regrets des divinités des bois et des eaux, et les cris des corybantes, sont secondés et terminés par des tremblements de terre, par des éclairs, et par des éclats de tonnerre.

cybèle, et le choeur des divinités des bois, et des eaux.

Que le malheur d'Atys afflige tout le monde.

cybèle, et le choeur des corybantes.

Que tout sente, ici bas,

L'horreur d'un si cruel trépas.

cybèle, et le chœur des divinités des bois, et des eaux.

Pénétrons tous les cœurs d'une douleur profonde : [1155]

Que les bois, que les eaux, perdent tous leurs appas.

cybèle, et le chœur des corybantes.

Que le tonnerre nous réponde :

Que la terre frémisse, et tremble sous nos pas.

cybèle, et le chœur des divinités des bois, et des eaux.

Que le malheur d'Atys afflige tout le monde.

tous ensemble.

Que tout sente, ici bas, [1160]

L'horreur d'un si cruel trépas.