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Livre sixième
Chapitre I
La rue Tirechape
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Figurez-vous une de ces noires et antiques maisons du vieux Paris, située vers le milieu de la rue Tirechape… Neuf étages, je crois, couleur brune et sale, solives saillantes, fenêtres étroites et sombres, escalier roide, obscur, véritable labyrinthe dans lequel on ne peut se guider qu’au moyen d’une grosse corde à puits, grasse et luisante de vétusté… puis une réplique d’industrieux prolétaires, allant, venant, courant, montant, nichant et pullulant dans ces cellules étagées et entassées au-dessus les unes des autres comme les cases d’une ruche à miel.

Et pour pivot, pour centre de toutes ces existences de travail et de fatigue, une portière vieille, édentée, hargneuse, bavarde, un de ces types si admirablement mis en relief par notre Henri Monnier.

Il était nuit ; un homme assez âgé, vêtu de noir, descendait péniblement les hautes marches de l’escalier, étreignant avec force la bienheureuse corde à puits. La portière, entendant un bruit inusité à cette heure, où tout dormait dans la maison, ouvrit brusquement le carreau de son antre, et y passa d’abord son vilain bras jaune armé d’une chandelle fétide, puis sa figure fâcheuse et renfrognée…

– Qui descend là ?… répondez donc… c’est des heures indues…

– C’est moi, c’est moi… le docteur… dit une voix de basse-taille.

Ici, le cerbère quitta son ton aigre et criard pour une espèce de glapissement amical…

– Ah ! mon Dieu, c’est vous, monsieur le docteur ; mais il fallait m’appeler pour éclairer… Eh bien ! comment va-t-il, le vieux muet ? Il est dur à partir, celui-là… en a-t-il encore pour longtemps ? demanda-t-elle en se mettant devant le docteur, afin d’obtenir une réponse, ou de se faire, comme on dit, passer sur le corps.

– Comme ça… il va tout doucement, madame Bougnol.

– C’est pourtant pas faute de soins, dit celle-ci d’un air revêche… c’est qu’il s’entête alors, car il a son nègre, M. Targu, que c’est une adoration d’homme, quoi ! de voir comme il s’oublie pour son maître.

– Il est vrai que c’est un bien fidèle serviteur… il ne le quitte pas un moment.

– Ça n’empêche pas qu’il est encore bon enfant, ce nègre, de rester comme ça domestique d’un vieux grigou qui ne lui donne rien… puisque c’est au contraire le domestique qui nourrit son maître, c’est encore du propre.

– C’est un vertueux domestique, madame Bougnol, et c’est un exemple que les autres ne suivent malheureusement pas toujours.

– Et puis que ça doit être une fameuse scie… un muet… pas le moyen de causer… mais, après tout, il parlerait que ça serait tout de même, car on dirait que son nègre a peur qu’on lui mange son maître ; personne ne peut l’approcher.

– C’est qu’il est apparemment jaloux de son affection, dit le médecin, fatigué de la longueur de la conversation et cherchant à passer adroitement entre le mur et la portière. Mais celle-ci, qui le guignait de l’œil et suivait tous ses mouvements, faisait toujours face à l’ennemi, rendit cette tentative inutile, et continua :

– Monsieur, quelle est donc sa maladie, à ce pauvre vieux ? Est-ce vrai qu’il est fou ?… Pendant les deux premiers mois qu’il est venu loger ici, il se portait comme un charme, et voilà près d’un an qu’il est si malingre qu’il n’est pas descendu une fois dans la rue.

– Et il n’y descendra peut-être plus jamais, dit le docteur en secouant tristement la tête, et essayant de forcer le passage de vive force.

– Ah ! Dieu du ciel, est-ce qu’il va mourir ? dit la portière avec inquiétude ; c’est qu’alors il faudrait mettre l’écriteau, voyez-vous, monsieur le docteur ; nous approchons du terme…

– Je ne vous dis pas ça… mais il n’est pas bien du tout…

Et le docteur, profitant d’un moment d’inattention de madame Bougnol, se cramponna vite à la corde et se laissa glisser jusqu’en bas presque sans toucher les marches de l’escalier, avec autant de rapidité qu’un matelot qui s’affale le long d’un cordage.

– C’est égal, se dit la portière, je vais monter chez le vieux muet pour savoir quelque chose, si c’est possible.

Alors, fermant sa loge avec soin, elle commença son ascension, non sans faire une pause à chaque étage ; enfin, elle atteignit le septième et se trouva en face d’une petite porte grise.

Là elle moucha sa chandelle, s’emplit le nez de tabac, et agita timidement un cordon de sonnette terminé par une patte de lièvre. Un instant après, la porte s’entrouvrit assez pour donner passage à une grosse tête noire et crépue, coiffée d’une casquette rouge… C’était Atar-Gull.

– Que voulez-vous, madame, demanda-t-il d’un ton brusque.

– Monsieur Targu, dit la Bougnol en faisant l’agréable, je voudrais savoir des nouvelles de votre bon maître.

– Mon maître est souffrant, très souffrant, dit l’honnête serviteur avec un soupir qui fendit le cœur de la portière… et même il essuya une larme.

– Que voulez-vous, monsieur Targu, il faut bien se faire une raison ; tout le monde d’abord sait ici que vous nourrissez votre maître… et M. le Maire, qui est venu pour cet indigent de là-haut, a dit qu’il écrirait de votre conduite au gouvernement, que tôt ou tard un bienfait trouve sa récompense… et que…

– Merci, dit Atar-Gull en poussant brusquement sa porte au nez de la portière, qui redescendit en grondant.

Quand Atar-Gull se fut enfermé, il s’arrêta un moment dans la petite pièce qui donnait sur l’escalier… écouta avec attention… avant que d’entrer dans l’autre chambre, qui paraissait plus grande.

Dans celle où il se trouvait, on voyait deux vieilles malles vides, une chaise et une natte sur laquelle il se couchait… il poussa doucement la porte de l’autre pièce, et entra.

C’était le tableau le plus complet de la misère, mais non une misère sale et repoussante, car le peu de meubles qui garnissaient cette chambre nue étaient propres et cirés, les carreaux nets et transparents ; puis on voyait en outre un fauteuil de paille, garni de deux minces coussins, placé près de la fenêtre ombragée par des feuilles vertes et les fleurs rouges de hautes capucines, qui couraient sur un treillage de corde.

Enfin, sur un lit, composé d’un seul matelas et d’une paillasse, mais soigneusement tiré, rangé, bordé, dormait M. Wil.

Quel changement, mon Dieu ! ce n’était plus que l’ombre de lui-même ; cette figure, autrefois si riante, si joyeuse, si vermeille, était maintenant jaune, osseuse, allongée ; ses cheveux rares étaient tout blancs, et même, pendant son sommeil, un tremblement convulsif, presque continuel, agitait ses sourcils et sa lèvre supérieure qui, en se retroussant, laissant voir ses dents serrées… Atar-Gull, debout au pied du lit, les bras croisés, le considérait avec une inconcevable expression de joie et de haine satisfaite ! car il était bien satisfait… sa vengeance était complète… Oui, vous saurez que le cachot le plus noir, le plus infect, le plus horrible… eût été un palais, un Louvre pour le colon auprès de cette chambre froide et propre…

Oui, vous saurez que les tortures les plus lentes et les plus affreuses, la mort la plus cruelle eussent été des délices ineffables pour le colon auprès de la soumission humble et attentive de son esclave !

Jugez : la somme que M. Wil avait réalisée s’était trouvée tellement modique qu’elle ne put, on le sait, le faire subsister en Angleterre, et qu’il fut obligé de prendre la résolution de venir habiter Paris…

Comme il cherchait une rue sombre, retirée, pour s’y loger à bon compte, le maître de la modeste auberge où il était descendu l’adressa rue Tirechape. Wil, dont la tristesse et la mélancolie s’augmentaient de jour en jour, insouciant du chagrin, prit ce logement, parce que ce fut le premier qu’il vit.

Il était bien malheureux, et pourtant les soins d’Atar-Gull faisaient parfois luire une larme de bonheur dans ses yeux, et le dévouement incroyable de cet esclave le reposait un peu des horribles souvenirs de la Jamaïque. Le zèle du noir ne se démentit pas pendant les deux premiers mois du séjour de M. Wil à Paris ; seulement il usa d’une adresse prodigieuse pour éloigner toutes les personnes qui auraient pu s’approcher de son maître, ce qui lui fut d’autant plus facile que le colon n’entendait pas un mot de français, et qu’Atar-Gull ne savait de cette langue que juste ce qu’il fallait pour demander les objets de première nécessité.

Bientôt je ne sais quelle banqueroute diminua tellement la modeste existence du colon que son mince revenu ne lui eût pas suffi, si Atar-Gull, en faisant dans le jour quelques commissions, en rendant de légers services aux locataires, n’eût pas augmenté un peu le bien-être de M. Wil, à la grande édification du voisinage et du quartier.

Or, M. Wil n’avait d’autre distraction que quelques rares promenades qu’il faisait, appuyé sur le bras d’Atar-Gull, et le temps qu’il employait, le pauvre homme, à écrire une relation de ses malheurs, dans laquelle il ne tarissait pas d’éloges sur la belle conduite de son esclave et sur les admirables soins qu’il lui prodiguait, surtout depuis son séjour en France.

Un jour, environ deux mois après son arrivée à Paris, il fit signe à Atar-Gull de s’asseoir près de son lit, et lui fit lire l’espèce de journal dont nous avons parlé, qui à chaque page portait le nom d’Atar-Gull pompeusement entouré d’épithètes flatteuses et touchantes.

Enfin ce journal finissait par ces mots :

– Au moins, après ma mort, mon brave serviteur gardera ce témoignage de mon attachement et de ma reconnaissance ; car le ciel, m’ayant retiré ma famille, je reste tout seul au monde, isolé sur une terre étrangère, et je ne serais pleuré par personne, si le fidèle ami qui me sert, me nourrit même du peu qu’il gagne… n’était là pour me fermer les yeux et me donner une larme…

Quand Atar-Gull eut lu ces pages, il les prit et les serra, d’après l’ordre du colon, dans une petite cassette dont il avait seul la clef… Mais le lendemain il se passa dans cette petite chambre triste et retirée, entre ce bon et digne homme et son fidèle serviteur, l’horrible et inconcevable scène qu’on va lire.







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