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Livre cinquième
Chapitre III
La veille des noces
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Quand Atar-Gull atteignit la dernière rampe de la montagne, le soleil était déjà levé, et les rochers de la Soufrière projetaient au loin leurs grandes ombres.

Comme il allait entrer dans une espèce de bassin formé par plusieurs énormes blocs de granit qui entouraient une petite pelouse verte traversée par un filet d’eau, dont le courant se perdait sous de hautes herbes, il entendit le sifflement aigu d’un serpent, et s’arrêta. Un bruit sourd et précipité lui fit aussi lever la tête, et il vit un secretaris [1] qui, décrivant dans son vol de larges cercles autour du reptile, s’en approchait ainsi peu à peu…

Le serpent sentit l’inégalité de ses forces, et employa, pour fuir et regagner son trou qui était proche, cette prudence adroite, cette agilité calme qu’on lui connaît. Mais l’oiseau, devinant son intention, s’abattit tout à coup, d’un saut se jeta au-devant de sa retraite, et l’arrêta court en lui présentant une de ses grandes ailes terminée par une protubérance osseuse dont il se servait à la fois comme d’une massue et d’un bouclier. Alors le serpent se dressa, furieux, les couleurs vives et bigarrées de sa peau étincelèrent au soleil comme des anneaux d’or et d’azur… sa tête se gonfla de rage et de venin, ses yeux rougirent, et il ouvrit une gueule menaçante en poussant d’affreux sifflements…

Le secretaris étendit une de ses ailes, et s’avança de côté contre son ennemi qui le guignait de l’œil, et faisait osciller son corps à droite ou à gauche, suivant les mouvements et les attaques de l’oiseau. À un saut que fit ce dernier… le serpent s’abaissa tout à coup, et tenta de le mordre et de l’envelopper… Mais le secretaris, livrant le bout osseux de ses ailes aux dents aiguës du reptile, le saisit dans ses serres, et d’un effroyable coup de bec lui ouvrit le crâne.

Le serpent agita violemment sa queue… en battit la terre… se roula… se tordit… finit pas rester sans mouvement… et mourut.

Alors l’oiseau, revenant à la charge, lui déchiquetait la tête avec fureur, lorsqu’un coup de feu l’abattit.

Atar-Gull tressaillit, se retourna, et vit au-dessus de lui, sur une roche, Théodrick, son fusil à la main…

– Eh bien ! Atar-Gull, dit le jeune homme en se laissant glisser du haut du rocher, voilà de l’adresse, qu’en dis-tu ?

– Bien tué, bien tué, maître, mais c’est dommage, car les secretaris nous débarrassent de ces mauvais serpents… tenez, voyez plutôt celui-ci…

Et le noir montrait le reptile mort, qu’il tenait par la queue, et qui pouvait avoir sept à huit pieds de long et quatre pouces de diamètre…

– Diable !… j’en suis fâché… car nous sommes infestés de ces animaux, et je donnerais bien mille gourdes pour qu’il n’y en eût pas un dans tout l’île…

– Vous avez raison, maître… car les bestiaux sont souvent mortellement piqués…

– Oui, Atar-Gull, d’abord, et puis c’est que ma Jenny a encore une effroyable peur de ces animaux, moins pourtant qu’autrefois, car, alors le nom seul la faisait pâlir comme une morte, la pauvre enfant… Son père, sa mère, moi, nous avons tout tenté pour faire passer cette frayeur… nous avons cent fois mis des serpents empaillés, morts, sur son passage… aussi maintenant elle commence à les moins redouter…

– C’est le seul moyen, maître, dit Atar-Gull ; dans nos Kraals, c’est ainsi que nous habituons nos enfants et nos femmes à ne rien craindre ; mais j’y pense… en voici un… si vous l’employiez, maître, dit Atar-Gull, dont les yeux prirent une singulière expression qui disparut aussi vite que la pensée… mais il lui faut couper la tête, quoiqu’il soit mort… On ne saurait prendre trop de précautions.

– Brave homme ! dit Théodrick…

Et, aidant le noir à séparer la tête du corps, afin que son innocente plaisanterie fût sans aucun danger, la tête tomba.

– Bien, se dit Atar-Gull en lui-même… c’est une femelle…

– Allons, dit Théodrick, dépêchons-nous d’arriver à l’habitation, afin qu’on ne nous voie pas… porte le serpent, Atar-Gull, et suis-moi…

L’habitation était toute proche ; Théodrick marchait le premier, et le noir, tenant le serpent par la queue, le traînait sur la savane, qui s’affaissait et formait un léger sillon ensanglanté sous le poids du cadavre de ce reptile.

Ils arrivèrent…

La maison du bonhomme Wil, comme toutes les demeures des colons, n’avait qu’un rez-de-chaussée et un premier étage. Au rez-de-chaussée étaient les chambres de M. et Mme Wil et de Jenny. Une double persienne et une jalousie les défendaient de la chaleur dévorante du ciel des tropiques.

Théodrick… s’approcha sur la pointe du pied, car il trouva la persienne à demi ouverte… Jenny n’était pas dans sa chambre, elle priait sans doute avec sa mère… Alors Théodrick, écartant le store, enjamba la plinthe de la fenêtre, prit le serpent des mains d’Atar-Gull, qui, par une dernière mesure de précaution, voulut écraser encore le cou du reptile sur les dalles qui servaient d’appui au chambranle.

Puis Théodrick cacha le serpent, dont les vives couleurs étaient déjà ternies par la mort, sous une petite table, remit la jalousie, la persienne et le store en place, puis se retira. Comme il se retournait vers Atar-Gull, qui suivait tous ses mouvements avec une singulière attention…

– Ah ! je vous y prends, monsieur le séducteur, dit une bonne grosse voix avec un gros éclat de rire ; c’était le colon…

– Plus bas, monsieur Wil, plus bas, dit Théodrick, Jenny peut entendre…

– Eh bien… monsieur l’amoureux ?

– Eh bien, il ne le faut pas, je viens de faire ce que nous avons fait vingt fois… pour la guérir de sa malheureuse frayeur…

– Vrai… un serpent, oh ! la bonne farce ! ah ! nous allons rire… mais il n’y a rien à craindre au moins…

– La tête coupée et écrasée en deux endroits… monsieur Wil…

– Je suis tranquille, mon garçon… viens, nous allons nous cacher derrière la porte de la chambre, la bien tenir, et nous entendrons ses cris de Mélusine, dit le bonhomme en tâchant de marcher légèrement… pour gagner sans bruit la galerie sur laquelle donnait une des portes de l’appartement de Jenny. L’autre porte donnait chez sa mère…

Et suspendant leur respiration, serrant le bouton de la serrure, échangeant de joyeux regards, ils attendirent… Atar-Gull sourit plus que d’habitude en se rendant à son service.

C’était un ravissant réduit que la petite chambre de Jenny ! On voyait bien que la tendresse maternelle avait passé par là. L’amour, l’idolâtrie que cette belle et douce fille inspirait à son père et à sa mère étaient signés partout, dans les moindres détails, dans les plus minutieux arrangements de cet asile élégant et complet d’un véritable enfant gâté, comme on dit. Suivant l’usage, aucune tapisserie ne cachait les murailles nues, mais l’enduit qui les couvrait était d’un stuc si pur, si poli, si luisant, qu’on l’eût dit du plus beau marbre de Paros… Dans le fond se dressait un petit lit de bois de citronnier, blanc, virginal, entouré d’une gaze transparente, soutenu par quatre colonnettes de cuivre ciselé. Et puis, tout autour de l’appartement, on avait disposé des caisses d’acajou, assez profondes, supportées sur des pieds de bronze et remplies d’une foule de ces beaux camélias sans odeur que l’on peut conserver près de soi pendant la nuit… Enfin, de jolies chaises, tissées d’une précieuse écorce d’arbres, reposaient sur une natte faite des joncs les plus fins et les plus variés dans leurs couleurs vives et brillantes qui remaillaient comme un parterre. Le jour n’arrivait que faible et douteux au travers des jalousies, des persiennes et des stores de soie… seulement la fenêtre était entrouverte à cause de la chaleur. Il régnait dans cette jolie pièce je ne sais quelle suave et douce senteur, quel parfum de jeune fille, quel aspect candide, qui réjouissait l’âme.

Ce petit lit si frais, si blanc, ces murs polis et ces fleurs étincelantes, cette douce obscurité, cette harpe silencieuse, ces vêtements de fée jetés çà et là, ce petit miroir et cette croix sainte, ces rubans et ce rameau bénit, ces simples bijoux, en un mot tous ces riens qui sont si précieux pour une jeune fille, tout cela disait une vie de bonheur, d’innocence et d’amour… La porte s’ouvrit et Jenny entra.

Sa mère, qui l’accompagnait, avait tendrement lié son bras à la souple et gracieuse taille de sa fille, qui, tout en marchant, appuyait sa tête sur le sein maternel.

– Allons, recouche-toi, dit Mme Wil, nous avons prié ; il est encore de bonne heure et tes yeux sont un peu battus… je suis sûre que tu as mal dormi…

Et elle fit asseoir sa fille sur le lit, et se mit près d’elle…

– C’est vrai, maman, j’ai peu dormi… car le bonheur, vois-tu… empêche de dormir… je l’aime tant… il est si bon pour toi, pour mon père… mon Théodrick… dit la jeune fille d’une voix argentine et pure, en baisant les cheveux gris de sa mère qu’elle mêlait en souriant aux grosses boucles de sa belle chevelure blonde.

– Finis donc, Jenny, tu me décoiffes toute…

– Tiens, maman, je voudrais avoir tes cheveux et que tu eusses les miens…

– Oh ! la folle… je vais la battre… disait la bonne mère en tapant légèrement les jolies épaules blanches de Jenny à moitié découvertes…

– Mais oui, maman, car alors tu serais jeune… moi, je serais vieille… et ainsi je mourrais avant toi…

Et ses deux bras caressants attiraient sa mère, qui détournait la tête pour que sa fille ne vît pas les larmes de tendresse qui roulaient sur ses yeux…

– Ah ! maman… tu pleures… mon Dieu, t’aurais-je fait de la peine ?

Et Jenny, les yeux suppliants, les mains tendues, regardait sa mère avec anxiété.

– Chère, chère enfant adorée… murmura Mme Wil en couvrant sa fille de ces baisers maternels qu’on payerait par des années de souffrance… quand on n’a plus de mère !…

Cette expansion un peu calmée, Mme Wil se retira en ordonnant à sa fille de dormir encore un peu…

– Je dors, maman, répondit-elle en s’étendant sur son lit et en fermant tout à coup ses beaux yeux ; mais un malin sourire qui errait sur sa bouche dévoilait son vilain mensonge.

La porte de la chambre de sa mère se referma…

Alors Jenny ouvrit un œil attentif, puis l’autre, dressa sa jolie tête… son corps… écouta… les yeux grands, grands ouverts, comme une jeune biche aux aguets, et, n’entendant rien, fut d’un bond auprès d’un petit meuble surmonté d’une glace. Puis elle prit dans ce meuble des rubans, des fleurs, de la gaze… et, chantant à demi-voix la chanson que Théodrick aimait tant, elle essayait la coiffure qui plaisait aussi à Théodrick.

– Voyons, disait-elle, il faut qu’aujourd’hui je me fasse belle ; mais demain… oh ! demain… Quel beau jour… quel bonheur… et pourtant le cœur me bat bien fort quand j’y pense, mais ce n’est pas de frayeur… non… je ne crois pas… ô mon Théodrick ! serai-je bien comme cela, dis ?…

Et elle s’approchait si près du petit miroir, pour juger de l’effet de la fleur, de la gaze qui devait tant plaire à son amant, que la pure et fraîche haleine ternit d’une légère vapeur la surface brillante de la glace.

Alors, elle, promenant son joli doigt blanc sur cette humide rosée… y traçait, rêveuse et souriante, le nom de son Théodrick… Un léger frôlement qu’elle entendit du côté de la fenêtre la fit tressaillir… elle tourna vivement la tête… les joues colorées, toute honteuse de se voir peut-être surprise dans ses secrets les plus chers…

Mais tout à coup ses lèvres pâlirent… elle jeta violemment ses mains en avant… essaya de se lever… mais ne le put… Elle retomba sur sa chaise, agitée d’un affreux tremblement… La malheureuse enfant venait de voir la tête hideuse d’un monstrueux serpent qui se glissait à travers la jalousie et les persiennes, soulevait le store et s’avançait en rampant… Il se cacha un moment dans la caisse de fleurs qui encadrait la fenêtre.

La disparition momentanée de cet affreux reptile semblait donner des forces à Jenny, elle se précipita vers la porte de la galerie, s’y cramponna, tâcha de l’ouvrir en criant :

– Au secours ! ! ma mère… au secours !… un serpent…

Son père, sa mère, son amant tenaient cette porte en dehors, et Jenny entendit la joyeuse voix du bonhomme Wil qui disait :

– Oui, oui, crie bien, crie bien, ça t’apprendra à avoir peur… petite folle… il ne te mangera pas… sois donc raisonnable… mon Dieu ! que tu es enfant ! Prends cela sur toi, ma Jenny, dit sa bonne mère… une fois guérie de la peur, c’est pour toujours… Allons, sois gentille…

Jusqu’à son Théodrick qui ajouta :

– C’est moi, ma Jenny, c’est moi qui ai tout fait, et tu me donneras pourtant un beau baiser pour ma peine, car c’est pour ton bien, ange de toute ma vie…

Ils croyaient, eux autres, qu’ils s’agissait du serpent mort qu’ils avaient mis là pour habituer la pauvre enfant, comme ils disaient…

Jenny poussa un horrible cri et tomba au pied de la porte… Le serpent venait de déborder de la caisse, et sa queue était encore au milieu des fleurs, que sa gueule entrouverte, qui bavait l’écume, béait sur Jenny. Il s’approcha… vit sa femelle morte… écrasée sous la petite table, et poussa un long sifflement sourd et caverneux. Il entoura avec une inconcevable rapidité les jambes, le corps, les épaules de Jenny, qui s’était évanouie.

Le col visqueux et froid du reptile se collait contre le sein de la jeune fille. Et là, se repliant sur lui-même, il la mordit à la gorge. La malheureuse, rappelée à elle par cette atroce blessure, ouvrit les yeux et ne vit que la tête grise, sanglante du serpent et ses yeux, gonflés de rage… qui flamboyaient…

– Ma mère, ô ma mère !… cria-t-elle d’une voix éteinte et mourante…

À ce cri de mort, convulsif, saccadé, un éclat de rire, faible et strident, répondit. Et l’on put voir l’affreuse figure d’Atar-Gull qui soulevait un coin du store comme avait fait le serpent. Il riait, le noir ! !

Jenny ne criait plus… elle était morte…

– Ouvrons-lui… car la peur, trop prolongée, pourrait devenir dangereuse… dit le bonhomme Wil, cédant aux sollicitations de Théodrick et de sa femme… Il voulut ouvrir… Il ne pouvait… le corps de sa fille gênait… Il donna une violente secousse, et le cœur lui manquait… lorsqu’il se précipita dans la chambre, suivi de sa femme et de Théodrick, tous deux dans un effroyable état d’agitation… ils virent leur fille… morte…

Et, comme ils entraient, le serpent disparaissait par la fenêtre.

. . . . . . . . . . . . . . . .

N. B. – Il reste à expliquer ce fait, historique d’ailleurs, et la part qu’Atar-Gull eut à cet événement tragique.

Connaissant, comme tous les nègres, les habitudes des animaux de la contrée, il eut un rayon d’espoir quand il proposa à Théodrick de porter le serpent mort dans la chambre de Jenny.

Il savait que ces animaux s’accouplaient toujours, et que le mâle, rentrant dans son trou et ne trouvant plus sa femelle la chercherait et suivrait peut-être sa piste.

Aussi eut-il le soin, comme on l’a dit, de prendre la femelle par la queue, à cette fin que la partie saignante, écrasée, traînée par terre, laissât une trace, un fumet, capable de guider le mâle… Ce qui arriva…

Le mâle, en entrant dans son trou, et ne trouvant pas sa femelle, suivit la piste, arriva au pied de la fenêtre du rez-de-chaussée, où le nègre, par un excès d’infernale prévision, avait encore écrasé une partie du corps, grimpa, souleva la jalousie… entra dans la chambre, étrangla Jenny et regagna son antre.

Atar-Gull avait calculé juste : la haine se trompe rarement.




NoteModifier

  1. Espèce d’aigle marin.




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