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Astronomie populaire (Arago)/XX/27

GIDE et J. BAUDRY (Tome 3p. 353-357).

CHAPITRE XXVII

y a-t-il eu des changements dans la translation de la terre ?


Whiston, comme nous l’avons vu dans le chapitre xi, s’était proposé de rattacher à des causes physiques le déluge biblique, celui que Moïse a décrit. Son célèbre compatriote Halley avait envisagé le problème d’une manière moins spéciale.

Il existe, disait-il, des productions marines, loin de la mer et sur les plus hautes montagnes ; donc ces régions ont été jadis sous les eaux. Mais par quelle impulsion l’Océan abandonna-t-il des limites dans lesquelles de nos jours, sauf de très-légères oscillations, il reste constamment renfermé ? C’est ici que Halley appelle à son secours, non comme Whiston, une comète passant dans notre voisinage et donnant naissance à une très-forte marée, mais un astre de cette espèce qui, dans sa course elliptique autour du Soleil, choque directement la Terre. Examinons de près quels seraient les effets d’un pareil événement.

Concevons un corps solide marchant en ligne droite avec une certaine rapidité, et sur lequel, à l’origine, un autre corps beaucoup plus petit aura été seulement posé. Ces deux corps, quoiqu’ils ne soient pas liés l’un à l’autre, ne se sépareront point dans leur marche, parce que la force qui les entraîne leur aura graduellement, et dès le début, communiqué des vitesses égales. Supposons maintenant qu’un obstacle insurmontable se présente tout à coup sur le chemin du premier corps ; qu’il l’arrête instantanément. Les parties de la surface antérieure, les parties choquées seront, à la rigueur, les seules dont la vitesse se trouvera directement anéantie par l’obstacle ; mais comme les autres parties sont invariablement liées aux premières, puisque d’après notre hypothèse le corps est solide, ce corps s’arrêtera tout entier.

Il n’en sera pas de même du petit corps que nous avons simplement posé sur le premier. Celui-ci peut s’arrêter sans que l’autre, auquel rien ne le rattache si ce n’est un très-faible frottement, en éprouve aucun effet, sans qu’il perde rien de sa vitesse. En vertu de cette vitesse acquise et non anéantie, le petit corps se séparera du gros. Il continuera à se mouvoir dans la direction primitive jusqu’au moment où la pesanteur l’aura ramené à terre. On doit maintenant comprendre comment un promeneur est lancé au loin lorsque son cheval, en s’abattant, arrête tout à coup le rapide tilbury auquel il était attaché ; de quelle manière les voyageurs assis sur l’impériale des voitures à vapeur qui parcourent avec tant de vitesse les chemins de fer, sont lancés dans l’espace comme autant de projectiles, à l’instant même où un accident met fin aux mouvements de ces ingénieux appareils. Mais la Terre est-elle donc autre chose qu’une voiture qui, dans sa marche à travers les régions de l’espace, n’a besoin ni de roues ni de rails ? Notre vitesse tangentielle de translation autour du Soleil est d’environ 8 lieues par seconde (7 lieues 6 dixièmes). Si une comité d’une masse suffisante, en venant à la rencontre du globe, anéantissait d’un seul coup son mouvement, les corps qui se trouvent comme déposés à sa surface, tels que les êtres animés, nos voitures, nos meubles, nos machines, tous les objets, enfin, qui ne sont pas implantés directement ou indirectement dans le sol, s’élanceraient de leur place, avec la vitesse commune dont ils étaient primitivement doués : avec une vitesse de 8 lieues par seconde. Si je rappelle ici qu’un boulet de 24 n’a, même à sa sortie du canon, qu’une vitesse de 390 mètres par seconde, personne ne doutera qu’un choc de comète ne pût amener l’anéantissement instantané de tous les êtres animés qui peuplent la Terre.

Quant aux eaux de l’Océan, puisqu’elles sont mobiles, puisque rien ne les lie à la portion solide du globe, elles seraient aussi projetées en bloc. Cette effroyable masse liquide renverserait dans sa course impétueuse tous les obstacles qu’elle rencontrerait. Elle dépasserait les sommets des plus hautes montagnes, et dans ses mouvements de reflux elle ne produirait pas de moindres bouleversements. Le désordre que l’on remarque çà et là dans la disposition des couches superposées des différentes espèces de terrains, n’est, pour ainsi dire, qu’un accident microscopique, à côté de l’épouvantable chaos qui résulterait inévitablement d’un choc de comète assez puissant pour arrêter la Terre.

On n’a qu’à retrancher quelque chose de ces prodigieux effets, pour trouver ce qu’amènerait un choc qui, sans arrêter notre globe, changerait sensiblement sa vitesse. Il est, au reste, certain que cette vitesse n’a jamais été complétement anéantie ; car, dans ce cas, la force centrale n’étant pas contre-balancée, aurait fait tomber la Terre en ligne droite vers le Soleil où elle serait arrivée 64 jours 1/2 après le choc.

Voici les temps que plusieurs planètes de notre système emploieraient à tomber de la position qu’elles occupent aujourd’hui jusqu’au centre du Soleil, si la vitesse tangentielle qui, combinée avec l’action de cet astre, les fait circuler dans des courbes rentrantes, était subitement anéantie. Dans le calcul, on a pris pour distance de chaque planète au Soleil, le demi grand axe de son orbite elliptique, ce qui revient à dire qu’on a négligé l’excentricité.

Planètes. Temps de la chute.
Mercure 
15j,6
Vénus 
39 ,7
Terre 
64 ,6
Mars 
121 ,5
Cérès 
296 ,5
Jupiter 
766 ,8
Saturne 
1 900 ,6
Uranus 
5 382 ,9


La vitesse de translation de la Terre et la grandeur de son orbite sont liées entre elles de manière que l’une ne peut pas changer sans que l’autre ne varie en même temps. On ignore si les dimensions de l’orbite sont restées constantes. Rien ne prouve donc que la vitesse du globe, dans le cours des siècles, n’ait pas été plus ou moins altérée par un choc de comète. En tout cas, il est incontestable que les inondations auxquelles un pareil événement donnerait lieu, n’expliqueraient point les effets, maintenant bien décrits par les géologues, des cataclysmes que la Terre a subis.