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Astronomie populaire (Arago)/XX/05

GIDE et J. BAUDRY (Tome 3p. 24-32).

CHAPITRE V

historique de la découverte du mouvement de rotation de la terre


Héraclide de Pont, Ecphantus le Pythagoricien, Philolaüs de Crotone, Nicétas de Syracuse, ont cru pouvoir considérer le mouvement diurne de la sphère étoilée comme une simple apparence dépendante du mouvement de rotation de la Terre sur son centre.

Aristote admet que les planètes et les étoiles ne tournent pas autour de la Terre, mais bien les cieux de cristal qui les portent et auxquels elles sont attachées. Chaque planète a sa sphère ; le Soleil et la Lune ont les leurs.

Suidas disait que les Babyloniens faisaient cuire des œufs en les faisant tourner rapidement dans une fronde. Le mouvement de rotation de la Terre étant plus rapide que celui d’une fronde, quelques auteurs avaient tiré de l’anecdote de Suidas la conséquence que la Terre ne tournait pas ; en effet, disaient-ils, si notre globe tournait, chaque point de la surface devrait s’échauffer par le frottement de l’atmosphère, comme les œufs des Babyloniens. Mais l’atmosphère tournant comme la Terre qui l’enveloppe, l’objection est sans valeur et ne mérite aucune attention.

Voici comment s’explique Sénèque sur le grand problème de la rotation de la Terre :

« Il importe d’examiner si la Terre est immobile au centre du monde, ou si, le ciel étant immobile, la Terre tourne sur elle-même. Des auteurs ont dit que la Terre nous entraîne sans que nous nous en apercevions, et que c’est notre mouvement qui produit les levers et les couchers apparents des astres. C’est un objet bien digne de nos contemplations que de savoir si nous avons une demeure paresseuse, ou si au contraire elle est douée d’une excessive vitesse, si Dieu fait tout tourner autour de nous ou s’il nous fait tourner nous-même. »

Une opinion assez généralement répandue fait de l’auteur de l’Almageste un partisan décidé des sphères de cristal d’Aristote, mais c’est une erreur. Ptolémée ne se prononce pas à ce sujet dans son grand ouvrage ; pour lui, les orbites et les épicycles sont de simples lignes ; il ne les doue nulle part d’une consistance matérielle.

Purbach, astronome du xve siècle, fit revivre les sphères de cristal d’Aristote ; il fit plus, au lieu de supposer chaque planète attachée à la surface de sa propre sphère de cristal, il imagina qu’elle se mouvait entre deux sphères semblables et concentriques, comme entre deux murs, disait-il, qui les empêchaient de sortir de leurs orbites.

Nous ne nous arrêterons pas à réfuter une pareille conception. Les comètes observées par Tycho, en brisant les cieux de cristal d’Aristote, durent à plus forte raison ne laisser aucune parcelle de ceux de Purbach.

Après avoir rejeté le système des sphères de cristal et des épicycles, Bacon disait : « Rien n’est plus faux que toutes ces imaginations, si ce n’est les mouvements de la Terre, plus faux encore. »

En voyant l’illustre chancelier, l’auteur du Novum organum, arriver à une pareille conséquence, on se rappelle ces paroles d’un prédicateur très-peu orthodoxe dans sa conduite privée, qui disait en chaire : « Mes chers frères, faites ce que je dis et non pas ce que je fais. »

La Galla, un des ennemis de Galilée, un des adversaires les plus prononcés du système de Copernic, produisait contre ce système ce singulier raisonnement : « Dieu étant au Ciel et non sur la Terre, peut mouvoir le Ciel et non la Terre. » (Venturi, t. i, p. 160.)

On n’attend pas de moi, sans doute, que je réfute de pareils arguments.

J’ai exposé précédemment (liv. xvi, chap. x) le système de Copernic, dans lequel le grand principe de la mobilité de la Terre autour du Soleil fut proclamé avec éclat par l’illustre astronome de Thorn dans son beau livre des Révolutions célestes, imprimé à Nurenberg en 1543. Dans les brillantes leçons qu’il professa à l’Université de Padoue, Galilée soutint le système de Copernic. Ces leçons donnèrent lieu à une vive polémique de la part des péripatéticiens, partisans du système de Ptolémée, et ce qui était bien plus dangereux pour l’illustre professeur, de la part des théologiens qui prétendaient que la doctrine du chanoine de Thorn était contraire aux Saintes Écritures.

Les adversaires de Galilée, aussi ignorants que superstitieux, ne cessaient de répéter le Terra in œternum stat de l’Écriture, et le passage que j’ai apprécié dans le chapitre précédent et où il est dit que Josué commanda au Soleil de s’arrêter.

En réponse à ses ennemis, Galilée écrivit en 1615 une lettre à la grande-duchesse Christine de Toscane, dans laquelle, prenant la question au point de vue théologique, il s’efforçait de prouver que la Bible avait jusque-là été mal interprétée. Cette prétention d’un savant non engagé dans les ordres religieux à expliquer les Saintes Écritures, excita à Rome une grande rumeur, et fut considérée comme l’empiétement le plus dangereux sur les prérogatives de l’Église.

Dans la même année 1615, le moine carme napolitain Foscarini publia une dissertation où il chercha à concilier le sens littéral des passages de l’Écriture avec le système de Copernic, en faisant remarquer que la Bible, que la Genèse ne sont pas des ouvrages de science, et que pour être compris il fallait bien se conformer en apparence aux idées et aux préjugés de la multitude.

Cependant l’orage qu’amassaient à Rome contre Galilée les péripatéticiens, devenant de plus en plus menaçant, il résolut de se rendre dans la ville éternelle pour confondre ses ennemis. Il y trouva des préventions beaucoup plus vives qu’il ne l’avait supposé. Les moines, ses antagonistes, avaient circonvenu tous les cardinaux ; les démonstrations savantes et lucides de Galilée n’eurent enfin pour résultat que la publication d’un décret du saint-office par lequel les ouvrages de Copernic et du carme Fôscarini furent censurés et prohibés. Quant à lui, il n’échappa à une censure explicite que parce que les preuves qu’il donnait à l’appui du double mouvement de la Terre n’étaient pas publiées. Aussi, lorsque Galilée publia à Florence, en 1632, son célèbre ouvrage les Dialogues, dans lequel le double mouvement de la translation de la Terre autour du Soleil et de la rotation diurne se trouve défendu par des considérations astronomiques longuement déduites, il ne tarda pas à être dénoncé à Rome. Galilée, alors âgé de soixante-dix ans, malgré l’état très-précaire de sa santé, malgré une maladie contagieuse qui avait fait établir un cordon sanitaire sur les frontières de la Toscane, fut obligé de se rendre en 1637 dans la capitale du monde chrétien. Le 20 juin de cette année, les inquisiteurs rendirent leur sentence ; elle portait que l’auteur des Dialogues était condamné à la détention dans les prisons du saint-office, suivant le bon plaisir du pape : Urbain VIII portait alors la tiare. On dicta à l’illustre astronome une formule d’abjuration qu’il fut tenu de prononcer à genoux, et qui était conçue en ces termes, que j’emprunte à l’Histoire de l’Astronomie de Delambre :

« Moi, Galileo Galilei, fils de feu Vincent Galileo, Florentin, âgé de soixante-dix ans, constitué personnellement en jugement, et agenouillé devant vous, éminentissimes et révérendissimes cardinaux de la république universelle chrétienne, inquisiteurs généraux contre la malice hérétique, ayant devant les yeux les saints et sacrés Évangiles, que je touche de mes propres mains ; je jure que j’ai toujours cru, que je crois maintenant, et que, Dieu aidant, je croirai à l’avenir tout ce que tient, prêche et enseigne la sainte Église catholique et apostolique romaine ; mais parce que ce saint-office m’avait juridiquement enjoint d’abandonner entièrement la fausse opinion qui tient que le Soleil est le centre du monde, et qu’il est immobile ; que la Terre n’est pas le centre, et qu’elle se meut ; et parce que je ne pouvais la tenir, ni la défendre, ni l’enseigner d’une manière quelconque, de voix ou par écrit, et après qu’il m’avait été déclaré que la susdite doctrine était contraire à la sainte Écriture, j’ai écrit et fait imprimer un livre dans lequel je traite cette doctrine condamnée et j’apporte des raisons d’une grande efficacité en faveur de cette doctrine, sans y joindre aucune solution ; c’est pourquoi j’ai été jugé véhémentement suspect d’hérésie pour avoir tenu et cru que le Soleil était le centre du monde et immobile, et que la Terre n’était pas le centre et qu’elle se mouvait. C’est pourquoi voulant effacer des esprits de vos éminences et de tout chrétien catholique cette suspicion véhémente conçue contre moi avec raison, d’un cœur sincère et d’une foi non feinte, j’abjure, maudis et déteste les susdites erreurs et hérésies, et généralement toute autre erreur quelconque et secte contraire à la susdite sainte Église ; et je jure qu’à l’avenir je ne dirai ou affirmerai de vive voix ou par écrit, rien qui puisse autoriser contre moi de semblables soupçons ; et si je connais quelque hérétique ou supect d’hérésie, je le dénoncerai à ce saint-office ou à l’inquisiteur, ou à l’ordinaire du lieu dans lequel je serai. Je jure, en outre, et je promets, que je remplirai et observerai pleinement toutes les pénitences qui me sont imposées ou qui me seront imposées par ce saint-office ; que s’il m’arrive d’aller contre quelques-unes de mes paroles, de mes promesses, protestations et serments, ce que Dieu veuille bien détourner, je me soumets à toutes peines et supplices qui, par les saints canons et autres constitutions générales et particulières, ont été statués et promulgués contre de tels délinquants. Ainsi, Dieu me soit en aide et ses saints Évangiles, que je touche de mes propres mains.

« Moi, Galileo Galilei susdit, j’ai abjuré, juré, promis, et me suis obligé comme ci-dessus, en foi de quoi, de ma propre main, j’ai souscrit le présent chirographie de mon abjuration, et l’ai récité mot à mot à Rome, dans le couvent de Minerve, ce 22 juin 1633.

« Moi, Galileo Galilei, j’ai abjuré comme dessus de ma propre main. »

On raconte qu’après l’abjuration, Galilée en se relevant dit à demi-voix et en frappant la Terre des pieds, e pur si muove (et cependant elle se meut) ; mais le fait n’est pas avéré, c’eût été de la part de l’illustre condamné une trop grande imprudence pour qu’on doive supposer que ces paroles sortirent de sa bouche.

Conçoit-on rien de plus dégradant que l’obligation dans laquelle on plaça l’immortel vieillard de se parjurer et de déclarer, avec les formes les plus respectables qu’on pût trouver, qu’il tenait pour fausse une doctrine dont ses profondes études lui avaient démontré la vérité ! Il n’est pas de torture physique plus cruelle que la torture morale qui fut infligée à Galilée ; pas une âme honnête ne me démentira.

Si l’on ne devait faire une très-large part à l’âge, aux infirmités et à la situation dans laquelle on avait placé Galilée, on serait vraiment désolé de trouver dans l’acte d’abjuration qu’il souscrivit, la promesse de dénoncer au saint-office, à l’inquisiteur, ou à l’ordinaire du lieu de sa résidence, toute personne qui, à sa connaissance, serait suspecte d’hérésie.

Jordano Bruno, quelques années auparavant, avait montré une bien plus grande fermeté, en s’écriant devant le bûcher qui devait le consumer : « La sentence que vous venez de me lire, prononcée au nom d’un Dieu de miséricorde, vous fait peut-être plus de peur qu’à moi-même. »

Jordano Bruno avait soutenu dans des livres qui ne contribuèrent pas peu à sa condamnation par les inquisiteurs, que chaque étoile était un Soleil autour duquel circulaient des planètes semblables à la Terre. Il émit la pensée qu’il y avait dans notre système plus de planètes que nous n’en voyons, et que, si nous ne les apercevions pas, cela tenait à leur excessive petitesse et à leur grand éloignement de la Terre.

En 1737, un siècle environ après l’odieux procès qui marquera d’un stigmate indélébile le tribunal au nom duquel la sentence fut rendue contre Galilée, et les juges qui y apposèrent leurs noms, on a exécuté dans un des lieux les plus apparents de l’église de Santa-Croce, un beau monument en marbre, que les voyageurs de tous les pays ne manquent jamais d’aller visiter, et qui rappelle à la fois la gloire d’un des plus grands hommes que la Toscane ait produits, et les persécutions qui abreuvèrent ses derniers jours.

Le pape Benoît XIV annula la sentence de l’inquisition qui condamnait l’ouvrage de Galilée. La théorie du mouvement de la Terre est aujourd’hui enseignée partout, même à l’observatoire romain. Je citerai comme preuve de cette assertion les lignes suivantes, que j’extrais d’un Mémoire du père Secchi, jésuite, sur les observations du pendule, publié à Rome en 1851 : « Le mouvement de rotation de la Terre autour de son axe est une vérité qui, de nos jours, n’a pas besoin d’être démontrée ; elle est, en effet, un corollaire de toute la science astronomique. »