Association du capital et du travail/Conclusion

John Wilson, Typ. (p. 42-46).

Conclusion.


Voilà par quels moyens on peut et l’on doit introniser ici la grande réforme sociale et ouvrière. Moyens pacifiques, manière chrétienne, système simple et juste, s’il en fût jamais.

N’ayez donc pas peur, messieurs les bourgeois et messieurs les riches. Nous ne voulons pas emporter d’assaut vos bourses, vos banques ou vos propriétés. Non, par une simple déclaration de principes à être consacrés par une loi, nous voulons obtenir un progrès, une amélioration qui vous sera aussi profitable qu’elle est juste et nécessaire aux ouvriers.

Et vous, amis ouvriers, ne craignez pas que votre demande ne soit accordée, car c’est l’intérêt de vos patrons de vous l’accorder : or, vous savez que ces bons patrons du Canada, tout comme tous les patrons du monde, ne repoussent pas ce qui peut leur être profitable. C’est aussi un acte de justice, et vos patrons ne sont pas des monstres ; ils ont une âme à sauver eux aussi ; et ils savent que si Dieu est juste et bon pour le bon samaritain, il est sévère et inexorable pour le mauvais riche.

On veut créer une industrie, on est à la veille de le faire, on le fera : j’en ai la ferme confiance, car le décroissement effroyable de la population du Bas-Canada, l’émigration désolante, désespérante même de nos compatriotes à l’étranger, fait un devoir à nos ennemis mêmes de mettre un terme à l’affaiblissement du corps national : sinon il mourra et son linceul enveloppera riches et pauvres : quand la patrie meurt les méchants disparaissent avec les bons, riches comme pauvres s’en vont : l’étranger prend la place vide, et mieux que nous, se maintient en soutenant les siens.

Ayons-la cette industrie si nécessaire au Bas-Canada ; ayons-la par un moyen ou par un autre. Mais ayons aussi la meilleure manière d’en tirer profit pour la masse du peuple ouvrier, tout comme pour le capital, au point de vue de l’intérêt permanent et bien entendu de la société toute entière.

Est-ce à dire que, parce que nous aurons une grande industrie manufacturière, le peuple ouvrier sera heureux ? Est-ce à dire qu’il suffira d’avoir une grande industrie pour que toutes les classes de la société, pour que les classes ouvrières, le commerce, les professions, l’agriculture, en profitent dans la large et superbe mesure du raisonnable, sinon du « plus possible » ? Non ! le contraire est démontré. On peut avoir l’industrie la plus étendue et la plus grandiose, en même temps que l’indigence la plus profonde, le pire esclavage social, la dégradation morale et l’obscurcissement intellectuel de la grande masse du peuple.

Et cela arrive à coup sûr chaque fois que le capital s’empare du monopole de l’industrie. Car alors, les riches seuls profitent de l’industrie ; la masse des travailleurs n’y gagne qu’une maigre pitance ; le capitaliste veut produire à aussi bon marché que possible pour écouler ses produits manufacturés à l’étranger et faire concurrence à tous ses rivaux ; pour produire à bon marché le capitaliste fait travailler la main d’œuvre à aussi bon marché que possible : — d’où vient que pendant que les capitalistes regorgent de millions et étouffent dans le luxe, l’ouvrier n’a souvent pas le sou sonnant et croupit dans la misère avec toute sa famille. La société s’écroule alors par sa base, qui est l’injustice, et la vengeance populaire l’engloutit sous ses ruines.

Et je suis certain qu’il n’y a pas un marchand, pas un homme de profession, médecin, avocat, notaire, etc., pas un épicier, pas un boucher, pas un commerçant, pas un artisan quelconque qui me dira que cela ne préjudicie pas à ses intérêts. Car, tous ils savent comme moi que le riche qui vaut un million ne leur achètera pas plus de denrées ou de marchandises, ou ne donnera guère plus à faire aux hommes de profession, s’il vaut deux millions de plus ; tandis que si ces deux millions additionnels étaient partagés entre mille individus, l’aisance qui en résulterait pour les classes ouvrières, centuplerait les affaires de tous les marchands et de tous les hommes de profession dans tout endroit où cette excellente distribution de la richesse aurait lieu.

Le moyen équitable par lequel nous pouvons arriver à cette distribution si avantageuse à toutes les classes, mais surtout aux travailleurs. Le moyen si simple, pratique, d’un succès certain, d’une justice exquise, d’un caractère pacifique et d’une essence toute chrétienne, ce n’est pas moi qui l’offre, c’est la conscience humaine, c’est la force sympathique de la charité incarnée, qui nous commandent à tous de nous associer et de nous unir !

Je n’exagère pas : je suis certain de ce que je dis, ma raison en voit la claire évidence et ma conscience rend témoignage à l’exactitude de mes prévisions ; votre bon sens reconnaîtra que tout cela est juste et tout naturel, et confirmera, je n’en ai aucun doute, ma profonde et exacte, conviction. C’est donc à vous, amis ouvriers, de voir à ce que, dans l’agitation qui se fait et le mouvement qui se prépare, votre voix fasse valoir vos droits à la maîtrise du travail et à la propriété du produit, conjointement, tant pour la maîtrise que pour la propriété, avec le capital. Faites en sorte que parmi les législateurs qui confectionneront les lois d’initiative et de protection de notre industrie, il y en ait qui n’oublient pas d’y faire intercaler la clause qui vous garantira contre le servage qui a valu à l’Europe des siècles de misère, suivis aujourd’hui d’une époque de révolutions et de châtiments ; la clause qui fera de vous vos maîtres — qui fera de vous des sociétaires et des propriétaires conjoints des produits de votre travail, — la clause qui amènera l’aisance, la fortune dans vos foyers, et fermera à tout jamais la porte à cette misère qui nous a déjà causé tant de maux, qui a dépeuplé la patrie, qui a arraché tant et de si justes plaintes à tant de mères, et qui a fait périr tant de petits enfants, faute du nécessaire, faute de soins, faute quelquefois même d’un pauvre morceau de pain !

Si pour obtenir vos droits, il nous faut faire une immense et irrésistible démonstration comme celle de 1867, dont le glorieux souvenir n’est pas encore effacé, et qui a produit une augmentation des salaires de cinquante pour cent, c’est-à-dire plus de pain, de meilleurs vêtements moins de gêne à cinquante mille personnes à Montréal, sans compter l'avantage qu’en ont retiré le commerce et toutes les industries ; s’il faut, dis-je, pour obtenir vos droits une nouvelle démonstration, encore plus éclatante, plus unanime, plus belle, vous la ferez d’un commun accord, avec l’irrésistible élan du droit et de la justice, et remporterez cette fois encore la grande et fondamentale réforme que je vous propose.

Du cœur, du courage, un peu d’enthousiasme, la conscience de votre droit sacré, indéniable, et de votre devoir pour vos familles, pour votre pays et pour vous-mêmes, la nécessité où vous êtes de vous remuer pour sauver vos familles de l’exil, de la misère, des maux et des malédictions qui torturent aujourd’hui l’Europe où vos frères affolés ne savent plus que faire pour secouer un joug abominable : quel levier pour soulever tous les obstacles et obtenir paisiblement le triomphe de vos plus chers intérêts, votre délivrance et la place que Dieu vous à destinée dans une société vraiment chrétienne !

Votre ami,
MÉDÉRIC LANCTOT.