Assis sur un fagot, une pipe à la main

Œuvres complètes de Saint-Amant, Texte établi par Charles-Louis LivetP. JannetTome 1 (p. 181-185).

SONNET[1].


Assis sur un fagot, une pipe à la main,
Tristement accoudé contre une cheminée,
Les yeux fixes vers terre, et l’ame mutinée,
Je songe aux cruautés de mon sort inhumain.

L’espoir, qui me remet du jour au lendemain,
Essaye à gaigner temps sur ma peine obstinée,
Et, me venant promettre une autre destinée,
Me fait monter plus haut qu’un empereur romain.

Mais à peine cette herbe[2] est-elle mise en cendre,
Qu’en mon premier estat il me convient descendre,
Et passer mes ennuis à redire souvent :

Non, je ne trouve point beaucoup de difference
De prendre du tabac à vivre d’esperance,
Car l’un n’est que fumée, et l’autre n’est que vent.



SONNET.


Voicy le rendez-vous des enfans sans soucy,
Que pour me divertir quelquefois je frequente.
Le maistre a bien raison de se nommer la Plante,
Car il gaigne son bien par une plante aussy.

Vous y voyez Bilot pasle, morne et transy,
Vomir par les nazeaux une vapeur errante ;

Vous y voyez Sallard chatouiller la servante,
Qui rit du bout du nez en portrait raccourcy.

Que ce borgne a bien plus Fortune pour amie
Qu’un de ces curieux qui, soufflant l’alchimie,
De sage devient fol, et de riche indigent !

Cestuy-là sent enfin sa vigueur consumée,
Et voit tout son argent se resoudre en fumée ;
Mais lui, de la fumée il tire de l’argent.



SONNET.


Me voyant plus frisé qu’un gros comte allemant,
Le teint frais, les yeux doux, et la bouche vermeille,
Tu m’appelles ton cœur, ton ame, ta merveille,
Et me veux recevoir pour ton plus cher amant.

Tu trouves mon maintien si grave et si charmant,
Tu sens à mes discours un tel goust en l’oreille,
Que tu me veux aymer d’une ardeur nompareille,
Où desormais ta foy sera de diamant.

Pour me donner un nom qui me soit convenable,
Cloris, ton jugement est plus que raisonnable
Quand tu viens m’appeler un miroir à putains.

Je n’en refuse point le titre ny l’usage :
Il est vray, je le suis, tes propos sont certains,
Car tu t’es bien souvent mirée en mon visage.




SONNET.


Vos attraits n’ont plus rien que l’espée et la cappe ;
Vostre esprit est plus plat qu’un pied de pelerin ;
Vous pleurez plus d’onguent que n’en fait Tabarin,
Et qui voit vostre nez le prend pour une grappe.

Vous avez le museau d’un vieux limier qui lappe,
L’œil d’un cochon rosty, le poil d’un loup marin,
La chair d’un aloyau lardé de romarin,
Et l’embonpoint d’un gueux qui réclame Esculape.

Vous portez comme un cu longue barbe au menton ;
Vostre corps est plus sec que le son d’un teston[3] ;
Vous berçastes jadis l’ayeul de Melusine.

Pièce de cabinet, quittez nostre quartier,
Et, prenant pour jamais congé de la cuisine,
Qu’on ne vous trouve plus, sinon chez Dumonstier[4].



SONNET.


Entrer dans le βορδελ d’une démarche grave,
Comme un cocq qui s’apreste à jouer de l’ergot ;
Demander Janneton, faire chercher Margot
Ou la jeune bourgeoise, à cause qu’elle est brave ;

Fureter tous les troux, jusqu’au fond de la cave,
Y rencontrer Perrette, et, daubant du gigot,
Dancer le bransle double au son du larigot ;
Puis y faire festin d’une botte de rave ;

N’y voir pour tous tableaux que quelque vieux rebus,
Ou bien quelque almanach qui sema ses abus
L’an que Pantagruel desconfit les andouilles ;

Et, du haut jusqu’au bas, pour tous meubles de pris,
Qu’une vieille paillasse, un pot et des quenouilles :
Voilà le passe-temps du soudart de Cypris.



  1. Ce sonnet, si l’on en croit la tradition, auroit été composé chez un cabaretier nommé La Plante, du bourg de Sauzon, à Belle-Île. Saint-Amant reparle de ce La Plante au sonnet suivant.
  2. Le tabac, ou petun, comme disoient les burlesques.
  3. Teston, ancienne monnaie de France, que l’on commença à fabriquer sous Louis XII.
  4. Daniel Dumonstier (prononcez Du Moustier, comme convent, couvent), peintre célèbre, né vers 1550, mort en 1631. Il étoit fameux par ses collections de toutes sortes. — Voy. son Historiette dans Tallemant (édit. ln-12, V. 55.)