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Aspirant et journaliste, souvenirs des cent jours et de la restauration

Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 8
Auguste Jal

Aspirant et journaliste, souvenirs des cent jours et de la restauration
ASPIRANT ET JOURNALISTE




SOUVENIRS


DES CENT JOURS ET DE LA RESTAURATION.




N’allez pas croire que je vais écrire un chapitre de Mémoires ; je n’ai point, grâce au ciel, la fatuité que cette prétention suppose. Pour écrire des Mémoires, il faut avoir été célèbre par son talent, ou par le rôle qu’on a joué dans le monde. — Je ne sais pas si la Contemporaine, qui n’a été que belle et femme d’esprit, avait le droit de nous donner autant de volumes que madame de Genlis ! — Or, je n’ai rien été, moi, qu’un pauvre aspirant de marine, je ne suis rien qu’un pauvre homme de lettres fort peu connu, excepté peut-être de quelques artistes et de quelques marins ; je serais donc souverainement ridicule si je venais singer l’auteur des Confessions, et ajouter un tome aux cent mille volumes de Mémoires qu’on a écrits et publiés depuis quinze ans. N’ayez pas peur que cette folle envie me prenne. J’ai trop d’amour-propre pour ne pas me tenir en garde contre les démangeaisons d’une aussi sotte vanité !

J’ai vu cependant des choses curieuses, ou qui, du moins, me semblent telles, et je voudrais bien vous les raconter. Permettez-moi le rôle de narrateur. Ne faites pas attention à moi, je ne serai pas plus un personnage dans ce récit, que je ne l’ai été dans le drame comique et tragique qui s’est joué en ma présence. Une ou deux fois seulement, peut-être, je m’avancerai un peu sur le devant de la scène pour parler seul, comme font les acteurs secondaires qui ont aussi à expliquer leur position, leurs intérêts et leur participation au drame, mais à qui les convenances interdisent de longues communications avec le public.

Ce sont les souvenirs de la fin d’une carrière que j’avais rêvée si belle, et qu’on m’a interdite si tôt, et ceux du commencement d’une autre où j’ai été plus heureux, qui me reviennent aujourd’hui.


C’est en mai 1816 que cinq ou six cents jeunes officiers de marine furent licenciés, et privés par un caprice, ou plutôt par une combinaison ministérielle, du droit de servir la patrie. Deux hommes, dont l’un avait du moins l’excuse d’une véritable et aveugle passion politique, firent ce tort à nous et à la profession qu’on nous arrachait violemment : le vieux vicomte Dubouchage et M. Portier. Pourquoi fûmes-nous renvoyés ? Je l’ai su hier seulement. Pendant seize ans j’ai cherché à connaître le motif de cette indigne exclusion, je l’ai demandé cent fois, jamais je n’ai pu obtenir de réponse ; hier enfin (8 septembre 1832), un ancien employé qui a eu les secrets du temps, m’a dit : « C’est pour opinion que vous avez été renvoyé ; toutes les dénonciations les plus absurdes, anonymes ou signées, venues de haut ou de bas, issues des ports, de la cour ou de la police, ont été accueillies avec empressement. Vous avez été accusé de bonapartisme ; on vous a reproché la part que vous avez prise aux Cent-Jours ; et comme vous étiez sans protections, on n’a jamais voulu vous réintégrer. Du reste, vous ne trouveriez plus de traces de ceci ni dans votre dossier, ni dans aucun de nos cartons. Nous avons eu tellement honte de ce que nous avions fait, que nous avons tout brûlé, et que jamais nous n’avons osé avouer ce que je vous confesse aujourd’hui. » Ainsi, c’est l’opinion d’hommes de vingt ans que l’on consultait pour défaire leur avenir ! On les sacrifiait à une délation ou à une de leurs paroles étourdies ! Et les Bourbons se sont étonnés de trouver ensuite leurs adversaires, ces mêmes hommes de vingt ans, à qui ils avaient appris leur importance, car aucun de nous ne s’était trompé sur la cause de sa disgrâce ; elle ne nous avait pas été avouée, mais au train dont allaient les choses, après la seconde restauration, nous l’avions dû deviner. Depuis long-temps j’ai pardonné au ministre extravagant de Louis XVIII la longue misère à laquelle il me condamna ; c’est à lui que je dois la douce existence d’artiste dont je jouis, et cette médiocrité tranquille que me rendent si précieuse la constante amitié des officiers, mes anciens camarades, l’intimité de quelques hommes de lettres et de quelques artistes des plus distingués de notre époque, et la conscience que j’ai de n’être l’objet d’aucune malveillance de la part de qui me connaît un peu, parce que je n’ai jamais été jaloux de personne, et qu’autant que je l’ai pu, j’ai été bienveillant pour tout le monde. Un critique fort spirituel, et ordinairement moins indulgent, M. Gustave Planche, a dit : — c’était trop de bonté de s’occuper de moi ! — « Il ne restera rien de cet écrivain ; mais il n’a point d’ennemis. » Et que m’importent après cela mes livres ! ai-je jamais compté d’ailleurs sur l’avenir ? la mémoire des lecteurs, ai-je jamais espéré de la fixer plus de deux jours ? Que mon souvenir reste au cœur de mes amis ; puis-je avoir un autre souhait à faire ? ..

Et voilà que je me laisse aller à un mouvement d’orgueil ; je m’étais bien promis pourtant de m’en défendre ! Mais n’y a-t-il pas de quoi être fier d’un éloge aussi rare ? J’aurais fait le Contrat social, l’Essai sur les Mœurs, et tout ce que fera sans doute l’ingénieux flatteur à qui j’adresse ici mes remercîmens, que je donnerais cela volontiers pour que M. Planche eût dit vrai.

Quand vint la première restauration, nous étions à Brest, sur le vaisseau où l’empereur avait voulu que nous apprissions notre métier. Personne à bord du Tourville, pas même notre commandant, M. Faure de la Creuze, qui avait été membre de la convention, ne savait qu’il existât quelque part au monde des Bourbons ; personne surtout ne pensait qu’un Bourbon pût succéder au trône de l’empereur. Aussi, quand la première fleur de lis nous arriva à la tête d’un journal, quand on nous annonça l’entrée à Paris d’un frère de Louis XVI, et le règne continuant du successeur de Louis XVII, mort au Temple, nous ne comprîmes rien à tout cela. Nous crûmes que Paris était devenu fou ; il y eut en nous un moment de doute et d’hésitation auquel succéda une morne tristesse. Cependant l’empire nous avait appris à obéir sans discuter, et nous obéîmes. Les derniers événemens ayant retardé le jour de notre promotion, nous espérions que bientôt le ministère songerait à nous. Nous attendîmes long-temps ; et, à la fin, le 10 février 1815, nous fûmes nommés aspirans de première classe. Il y avait trois ans et demi que nous étions à l’école où nous devions rester trois ans au plus. Nous quittâmes tous Brest pour aller dans nos familles.


J’étais à Paris quand la nouvelle s’y répandit du débarquement de Napoléon à Fréjus ; je me souviens de cela, comme s’il y avait huit jours. Le télégraphe avait apporté le 5 mars, vers l’après-midi, le bulletin de cet événement qui devait changer encore une fois la face du royaume ; le gouvernement le tint secret toute la soirée. Cependant de vagues rumeurs couraient dans les théâtres et dans cette vieille galerie de bois du Palais-Royal, où se promenaient, chaque soir, un grand nombre d’anciens militaires assez peu amis de la cour. On ne savait ce dont il s’agissait, mais on était certain qu’il y avait quelque chose. L’événement était fort inattendu, au moins, de la majorité de la population, tellement que lorsque le 6, à huit heures du matin, tout Paris sut que l’empereur avait touché la côte de France malgré la croisière de l’île d’Elbe, personne n’y crut d’abord. L’aspect de la ville était étrange. Ce qu’il y avait d’inquiétude, d’assurance, de tristesse morne, de joie mal dissimulée, de crainte et d’espérance sur la physionomie de cette grande cité qui avait tant regretté Napoléon et si bien fêté Louis XVIII, ne saurait se dire. Il fallait voir les vieux courtisans des Bourbons accourir dès le matin aux Tuileries pour savoir si la rumeur publique ne les avait pas abusés ! Il fallait voir, allant de l’un chez l’autre, les anciens dignitaires de l’empire pour se féliciter du succès d’une entreprise dont ils avaient la confidence, et que rien désormais ne pouvait empêcher de réussir ! C’était un mouvement, une activité dont on n’a pas une idée !

Ce fut ce jour-là que nous vîmes reparaître les singuliers uni formes que les émigrés rentrés en 1814 avaient fait faire pour se montrer aux Tuileries, à l’heure de la messe. Je n’oublierai jamais un ancien major de Champagne-infanterie, et un ci-devant mousquetaire gris de Louis XV, qui nous donnèrent la comédie dans le salon de la Paix, où l’un étalait son long et vaste habit blanc à revers bleu de ciel, et l’autre sa veste courte de drap écarlate, cuirassée d’un spincer de drap gris à croix noire. Chacun de ces défenseurs de la monarchie menacée était plus que septuagénaire. La traînante rapière du fantassin qui avait appris en Angleterre à suspendre son épée à deux tresses de soie ; le petit chapeau à la Saxe galonné d’or, la perruque à la brigadière, les jambes de vanneau dans les bottes hautes, larges et pointues, qui montaient jusqu’aux rotules saillantes du cavalier de Fontenoy, excitèrent le rire des spectateurs. Ils étaient pourtant bien affligés ces deux vieillards ! Le mousquetaire qui avait bercé à Versailles toute cette famille, que l’exil allait revoir peut-être pour la seconde fois, pleurait de grosses larmes, des larmes de regret véritable ; car il n’avait rien gagné à la restauration que le droit de porter son antique uniforme, et une cocarde de ruban blanc qu’il avait faite d’autant plus énorme ce jour-là, que le péril lui paraissait plus grand ! Il n’avait eu pension, ni dignité, ni croix de Saint-Louis ; tout ce qu’il avait obtenu, le vieux soldat de Richelieu qui avait pris part à cette belle charge de la maison du roi contre les escadrons anglais, c’était un brevet du lis ! Il nous dit cela en essuyant ses yeux avec le revers de sa main sèche, qu’il n’avait même pu ganter ; il nous le dit sans amertume, sans adresser un seul reproche au roi : bien différent en cela de tant de gens qui se réjouissaient aux Tuileries même de la catastrophe prochaine, parce qu’elle allait renverser un pouvoir qu’on avait, disaient-ils, vu avare à l’égard des émigrés et des hommes de la révolution, ralliés aux Bourbons depuis un an. « — Les Bourbons n’ont rien fait pour moi, mais c’est égal ; je les ai vus naître, je les sers depuis soixante ans, et ce n’est pas aujourd’hui que je les abandonnerai ! Ils ont besoin de moi, me voilà. Mon épée leur appartient, je viens mourir à côté d’eux sur les degrés du trône. » Et le bonhomme levait en l’air son chapeau, l’agitait avec enthousiasme et criait de toutes ses forces : « Vive le roi ! A bas le tyran corse ! » Cris impuissans qui trouvaient à peine deux ou trois échos dans ce salon, où nous étions plus de deux cents personnes.

Jusqu’au 19 mars, le major du régiment de Champagne et le mousquetaire de Louis XV ne quittèrent pas le château ; ils se retirèrent quand ils virent qu’on les avait trompés, et que roi ni princes n’étaient disposés à arroser de leur sang les marches du trône. Ils assistèrent au départ de Louis XVIII, et Gros les a oubliés dans le tableau où il a représenté cette scène d’adieux qui fut si triste, et arracha des pleurs à ceux mêmes des témoins qui aimaient le moins les Bourbons, et les blâmaient le plus de cette nouvelle fuite. Il était écrit apparemment que la restauration n’aurait pas un souvenir pour ces deux vieux officiers ! rien pour eux, pas même une place dans une peinture historique, où certainement auront voulu figurer bien des gens qui n’étaient pas cette nuit-là dans l’escalier du pavillon de Flore ! Ils y étaient pourtant, eux, mais gros ne l’aura pas su, et ils n’auront point été chez le peintre officiel pour réclamer leur rang dans cette procession funèbre. L’artiste aurait peut-être été fort embarrassé de rendre convenablement ces deux personnages épisodiques ; mais la douleur ennoblit tout et jusqu’au ridicule. Un grand peintre ferait quelque chose de très-touchant de Don Quichotte rêvant Dulcinée infidèle ; il aurait fallu que Gros fût ce grand peintre, car mes deux longs vieillards étaient bien autrement grotesques que Don Quichotte ! Quand je les vis pour la première fois entrer dans le salon de la Paix où tout le monde parlait bas et d’un air composé, il me sembla voir deux masques se trompant de porte, et entrant dans une chambre mortuaire, croyant se présenter dans une salle de bal. Du jour où le débarquement de Napoléon ébranla le sceptre aux mains de Louis XVIII, les consignes des Tuileries furent modifiées. Tout homme ayant un uniforme d’officier ou seulement de garde national fut admis à la salle des maréchaux ; on ouvrit bien large la porte au dévouement, et il faut dire que ce fut la curiosité qui profita de ces avances tardives faites à ce qu’il y avait d’énergique dans la société de Paris. On allait tous les jours là, comme à la bourse et au café, pour savoir des nouvelles, les nouvelles qu’on faisait dans le cabinet du roi pour soutenir le plus long-temps possible l’opinion. Elles étaient les plus étranges, les plus incroyables ; aussi personne n’y ajoutait foi [1]. Les hommes les plus importans de la cour se chargeaient de les propager et de les discuter pour en démontrer la véracité.

Je me souviens qu’au moment où le roi revenait de renouveler son serment à la Charte, cérémonie qui ressemblait beaucoup à celle de l’extrême-onction, administrée à un mouvant, le vieux comte de Viomesnil vint dans l’embrassure d’une croisée où je causais avec un colonel, mon compatriote, et dit à son glorieux camarade : « Réjouissez-vous, colonel, Bonaparte est perdu ; il a quitté Lyon où les jacobins l’ont d’ailleurs assez froidement reçu, et toute son escorte a déserté. — Vous êtes bien sûr de cela, général ? demanda le baron **’* à M. de Viomesnil. — Fort sûr, monsieur le baron ; c’est le roi qui nous l’a annoncé tout à l’heure. — J’en demande bien pardon à monsieur le comte, dis-je alors étourdiment, mais on a voulu flatter le roi, ou le roi n’a pas voulu vous décourager. — Monsieur, répliqua le vieillard d’un air sévère, on ne s’aviserait pas de tromper le roi, et le roi est trop gentilhomme pour vouloir tromper personne. — Encore une fois pardon, monsieur le comte, mais le fait est impossible ; si un simple aspirant de marine pouvait décemment proposer un pari à un officier-général, j’aurais l’honneur de parier avec vous que Bonaparte ne marche pas seul vers Paris. Il est dans la partie de la France qui lui est le plus dévouée. Lyon est fort napoléoniste, demandez plutôt à monsieur qui est de cette ville aussi bien que moi, et qui y a conservé des relations. Tout ce qui environne Lyon pense à peu près de même ; loin donc que Bonaparte y ait perdu son escorte, il a dû l’y grossir. » Le général était fort en colère. « Croyez-vous ce que dit ce jeune homme ? » Le colonel ne se hâtait pas de répondre. « En deux mots, monsieur le comte, voici ce que je prévois comme certain : nous sommes le 16, eh bien ! le 20, Bonaparte sera à Paris. — Mais, monsieur, savez-vous bien que ce que vous dites-là est horrible, ou tout au moins fort imprudent ? — Imprudent, pourquoi ? ce n’est ni vous ni le colonel qui me dénonceriez sans doute, si j’avais dit quelque chose qui pût me compromettre ! Bonaparte aime les anniversaires ; son fils est né le 20 mars, et je suis convaincu que fût-il à St.-Cloud maintenant, il n’entrerait aux Tuileries que le 20 mars. » Le colonel sourit, l’autre me regarda avec bonhomie et me dit : « Vous êtes fou, mon ami ; vos désirs seront trompés. Bonaparte n’entrera pas dans la capitale, nous avons donné ordre qu’on l’arrêtât entre Paris et Lyon. »

Il n’y avait rien à répondre à cela ; aussi ne cherchai-je pas une parole. On avait donné ordre qu’on arrêtât Napoléon entre Paris et Lyon ! Et qui avait donné cet ordre ? à qui cet ordre avait-il été donné ? On rirait de Darius s’il avait dit avec confiance : « J’ai donné ordre qu’on arrête Alexandre. » Et Darius avait huit cent mille soldats ! et après tout c’était Darius ! Mais Alexandre et Bonaparte ne s’arrêtaient pas ainsi ! La confiance du bon M. de Viomesnil, les courtisans, dont l’événement dérangeait les habitudes, la partageaient, ou cherchaient à se la donner. Leurs propos étaient à cet égard les plus plaisans qu’on puisse imaginer. N’avons-nous pas entendu au pavillon Marsan, madame de Serrent, femme tout-à-fait d’autrefois, qui apparemment était restée dans le sommeil de la Belle au bois dormant pendant vingt-deux années, nous dire sérieusement : « On n’a pas idée de cela, messieurs ! je ne comprends pas comment M. le lieutenant de police n’en finit pas tout de suite avec ce gueux de Bonaparte ; avant la révolution, si un polisson de cette espèce s’était présenté sur les côtes de France, avec des intentions malveillantes, on lui aurait envoyé un exempt et quatre soldats du guet, et tout aurait été dit ! »

Voilà où on en était à la cour en 1814 ! Louis XVIII seul ne s’abusait pas. Quand il eut appris que Napoléon était débarqué, sans que les douaniers du golfe Juan et les paysans du midi eussent tiré sur lui un coup de fusil, il comprit qu’un hasard seul pouvait empêcher une restauration impériale ; il fit alors préparer ses voitures et ses bagages. Cela se fit assez secrètement, mais tout se sait vite à Paris, et la nouvelle du départ futur du roi se répandit en même temps que celle de la défection des soldats de l’île d’Elbe, jetée par la police aux crédules du faubourg Saint-Germain et du Marais.


Tous les chefs d’administration, pour faire preuve de dévouement, cherchèrent à enrôler des volontaires qui devaient s’opposer à l’invasion des conquérans de l’île d’Elbe. Le ministre de la marine convoqua dans la cour de son hôtel ce qu’il y avait à Paris de marins des trois familles, militaire, administrative et médicale. Nous nous trouvâmes une soixantaine qu’on mit sous les ordres de l’amiral Missiessy ; puis, vieux et jeunes, officiers et pharmaciens, chirurgiens et commissaires, enfans de la révolution et de la vieille France, nous nous rangeâmes sur deux rangs ; on nous fit mettre l’épée à la main et l’on nous mena par les rues voisines du château, faire une innocente promenade. Cette démonstration, qui, du reste, fut la seule, amusa assez les habitans. Quelques anciens serviteurs des Bourbons, qu’on avait fait rentrer dans le corps des officiers de vaisseau, où ils étaient tout étonnés de se retrouver, essayèrent de réchauffer le royalisme éteint de la capitale ; on accueillit par de bruyans éclats de rire leurs cris d’amour et de fidélité. « Mon cher camarade, me dit un capitaine de frégate qui marchait à côté de moi, le peuple est un ingrat. Louis XVIII a refait ou travaillait à refaire ce que la révolution avait défait, et les Parisiens ne comprennent pas cela. Ils iront au-devant du tyran, et ils retrouveront bien leurs voix pour crier : vive ! à cet empereur de la canaille ! »

Le 20 mars vint, malgré les ordres de M. de Viomesnil, malgré le nouveau baiser donné à la Charte ; malgré l’argent distribué à Lyon par le comte d’Artois aux soldats qui attendaient l’empereur, des cocardes tricolores dans leurs gibernes ; malgré les volontaires royaux, et même malgré les souvenirs récens de la terrible campagne de Russie, qui devaient être plus forts contre Napoléon que toute l’armée royaliste. La nation ne se souvint de rien, ni du dix-huit brumaire, ni des libertés confisquées, ni de la conscription qui l’avait décimée, ni des longues guerres dont elle sortait à peine ; elle ne se rappela que l’occupation du territoire par les troupes étrangères, les prétentions de la noblesse, l’influence du clergé ; elle laissa partir le roi goutteux qui gouvernait sur un fauteuil, et courut sous les pas du monarque à cheval.

On a beaucoup exagéré de part et d’autre l’effet que produisit l’entrée de Napoléon à Paris ; les passions y voient mal. J’ai cela présent à la mémoire comme aux yeux, et je me souviens de la fausseté des diverses relations. Depuis le matin le drapeau blanc avait été amené du pavillon de l’Horloge ; les Tuileries attendaient les trois couleurs. A une heure après midi, un officier-général, célèbre dans les fastes de la guerre comme commandant de la cavalerie, prit possession du château au nom de l’empereur son maître et le nôtre, comme il nous le dit dans son langage monarchique impérial. Quelque temps après, un lieutenant-colonel des ci-devant lanciers rouges vint dire que l’empereur serait à Paris dans quatre heures ; il était alors à Ville-Juif, et il laissait à Louis XVIII le temps de s’éloigner afin de n’être pas obligé de le prendre, capture dont il ne se souciait pas apparemment. A la nuit tombante, Napoléon se présenta à la porte des Tuileries ; il y avait beaucoup de monde sur la place du Carrousel, mais là étaient les indifférens, les curieux ; les napoléonistes étaient dans la cour des Tuileries et dans les appartemens dont ils avaient repris possession dès le commencement de la journée, comme si l’empereur revenait seulement d’un voyage à Fontainebleau. Napoléon et son cheval furent portés, c’est le mot propre, de la grille à la porte du pavillon, comme ils l’avaient été huit jours auparavant dans la rue de la Barre à Lyon, en descendant du pont de la Guillotière. On pressait tellement l’empereur, qu’il fut plusieurs fois obligé de prier qu’on s’éloignât un peu de lui, et d’avertir qu’on lui faisait mal.

Dans cette cour, l’enthousiasme était au comble, mais tout se passait assez froidement sur la place. On criait peu, on regardait ; on était plus surpris que joyeux, parce que tout cela avait l’attrait d’un drame encore à sa péripétie. Et puis, ce peuple qui était sur le Carrousel se rappelait que très-peu de mois auparavant, il avait fait au comte d’Artois et à Louis XVIII une réception où la joie était allée jusqu’au délire. Il Lui fallait voir l’empereur au grand jour ; il lui fallait un de ces regards fascinateurs dont Napoléon savait si bien l’effet sur les masses mobiles du peuple parisien, pour prendre son parti d’une nouvelle inconséquence, d’un retour à ses anciennes affections. Le temps était sombre, et la nuit close ; il y avait des patrouilles dans les rues ; beaucoup de boutiques s’étaient fermées, parce que l’opinion de la plupart des bourgeois était qu’un combat devait avoir lieu dans la ville entre ce qui restait encore de la maison du roi, et ce qui arrivait de la vieille armée avec Napoléon : ce doute refroidit beaucoup l’entrée de l’empereur ; il n’y eut que peu de cris hors l’enceinte des Tuileries. La nuit ne fut pas sans inquiétude ; Paris attendait le lendemain pour savoir s’il devait croire à l’empereur, ou si ce n’était qu’une apparition fantastique dont il avait été frappé.

Le jour vint enfin. Le peuple était allé en foule, dès six heures, voir le soleil se lever sur le pavillon tricolore. Quelques groupes de curieux étaient restés au Carrousel, amusés par le bivouac du bataillon d’Excelmans. L’empereur se montra au balcon de bonne heure ; un cri général : « Le voilà ! le voilà ! Vive l’empereur ! » salua son arrivée. Il était sans chapeau et remercia de la main. Il avait sa capote grise, usée, trouée ; reste de cette capote historique qu’il n’avait pas manqué de mettre aussi en entrant à Lyon, pour frapper la population lyonnaise du spectacle de la misère qu’on avait faite à sa royauté de l’ile d’Elbe. Je me rappelle que plusieurs d’entre nous qui étions dans la cour des Tuileries, nous rendîmes naïvement complices de ce petit charlatanisme. « Voyez, disions-nous aux personnes qui se tenaient pressées contre les grilles et passaient leurs visages entre les barreaux, voyez, voilà pourtant à quel état de dénûment on l’a réduit ! une capote rapiécée ! Et si vous aviez vu ses bottes sans talons, c’était à faire pitié ! Quant à son chapeau, dont un fil de fer est la ganse, personne n’en voudrait pour deux sous, à moins que ce ne fût pour faire une relique ! » Chacune de ces paroles produisait un effet extraordinaire. Compères de bonne foi, nous étions si émus, que nous propagions cette émotion profonde et que les vivat allaient croissans de minute en minute, au point que Napoléon, assourdi par le bruit, se retira, après avoir dit quelques paroles qui ne descendirent pas jusqu’aux spectateurs militaires placés sous l’horloge. J’étais contre la grille de l’arc-de-triomphe quand l’empereur parut ; derrière moi était une vieille femme du peuple à qui je racontais quelques-uns des épisodes de la soirée de la veille ; elle pleurait à chaudes larmes à ces récits que l’enthousiasme d’une imagination jeune et fortement frappée colorait assez vivement, et tout en pleurant, elle me disait : « Ce cher empereur, je l’aime, m’sieur l’officier, encore plus que je n’aimais Louis XVI ; cependant j’aimais ben Louis XVI ! C’est tout simple, il avait doté feu mon mari qu’était valet de garde-robe chez le petit dauphin, qu’est donc mort à Meudon, le pauvre enfant ! Mais l’empereur a donné la croix d’honneur à mon fils, de sa propre main, à Leipsicre ; et çà c’est une bonté dont je lui saurai gré toute ma vie, parce que mon fils est simplement le fils d’un portier ! Louis XVI ne lui aurait pas donné la croix de St.-Louis, dans les temps ! » J ‘écoutais cette bonne femme, quand tout à coup elle pousse un cri : « Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! voyez-donc, monsieur ! — Et qu’avez-vous, madame ? » Elle me montrait du doigt le ciel, au-dessus du balcon où était l’empereur. « — Des corbeaux !... voyez, juste au-dessus de la tête de l’empereur !... l’pauvre cher homme ! çà ne lui portera pas bonheur !... c’est qu’on n’a jamais vu mentir ces pronostics-là !... Bonne sainte Vierge, ayez pitié de lui et de nous !... » Ses larmes redoublèrent, mais ce n’était plus sa joie si vraie de tout à l’heure qui les provoquait. Je cherchai à la dissuader, à la consoler ; je ne trouvai aucune raison convaincante... Je ne suis pas plus superstitieux que beaucoup d’esprits forts que j’ai vus se targuer de leur incrédulité sur le chapitre des présages, mais j’avoue que je fus frappé du ton de conviction de la vieille portière. Le soir je quittai Paris, poursuivi par cette idée fatale, qui me fit entrevoir comme très-menaçante la politique de la sainte-alliance, et comme très-prochaine une terrible guerre.


J’allai passer à Lyon le temps qui me restait de mon congé, et ne revins à Paris que pour assister à l’assemblée du Champ-de-Mai, le 1er juin.

Ce fut un grand et triste spectacle que celui de cette fête ! Le Champ-de-Mars offrait un coup d’œil magnifique, mais que l’enceinte politique avait un aspect différent ! Là, enthousiasme, ardeur militaire, patriotisme exalté ; ici contrainte, réserve, défiance. La garde nationale de Paris rivalisait de tenue avec la garde impériale qu’on avait réunie en un instant ; mais ce n’était pas le même élan d’amour pour Napoléon. Elle défila en beaux pelotons, bien formés, marchant à merveille, mais trop souvent muets. Cependant elle n’y mit pas de froideur calculée ; elle ne voyait pas arriver l’impératrice et le roi de Rome qu’on lui promettait depuis deux mois, et que retenait l’empereur d’Autriche ! Les cris qui partirent des rangs de cette garde civique étaient forts significatifs ; pour un : vive l’empereur ! dix : vive la garde impériale ! Napoléon ne s’y trompa point, il comprit bien que ces souhaits adressés à sa garde par les citoyens se résumaient tous dans une pensée de crainte pour l’avenir, et qu’il n’était plus considéré par la population parisienne comme le sauveur unique du pays. Aussi parut-il ennuyé et grondeur pendant la distribution qu’il fit des drapeaux sur l’autel de la patrie. Pour aller jusqu’à cette estrade, il passa au milieu d’une haie dont les deux rangs étaient si rapprochés par la curiosité, que souvent il éloigna de sa main, à droite et à gauche, les personnes qui le touchaient de trop près : tout le monde voulait lire dans ses yeux les destins de la France, et cette investigation paraissait le contrarier un peu. Une chose qui le gênait aussi et lui causait une impatience assez mal dissimulée, c’était le grotesque costume dont il était revêtu. Figurez-vous l’homme à la capote grise ou au simple habit vert, si beau comme cela, si noble, si bien coiffé de ce petit chapeau auprès duquel celui de Nansouty était un géant ; figurez-vous cet homme caché sous l’attirail d’un courtisan de François Ier, qui aurait mis son manteau comme le Crispin de la parade ! quel déguisement ! Les soldats de la vieille garde, qui brillaient là avec leurs habits rougis par le soleil, avec leurs bonnets à poils rongés par une longue campagne avant l’exil dans la mer italique, ne purent s’empêcher de sourire en voyant leur général ainsi vêtu. La toque à plume blanche, à ganse et à bouton de diamant, allait mal à la figure grasse de Napoléon. Les artistes le remarquèrent, ce qu’ils remarquèrent aussi, c’est le mauvais goût qui avait présidé à la composition de ce costume de cérémonie, amalgame étrange du manteau court à la Henri III, de la tunique théâtrale qu’Elleviou avait mise en réputation dans Françoise de Foix, de la coiffure de Charles IX, du tricot de soie collant qu’on portait sous Henri IV, et des souliers de satin blanc dont se paraient tous les seigneurs du temps de Louis XII. Les royalistes se moquèrent, les artistes critiquèrent, bien que David eût passé par-là, les compagnons d’armes de l’empereur gémirent tout bas du ridicule qu’il se donnait ; les représentans du peuple dirent assez haut combien un tel travestissement leur paraissait peu convenable. De l’hémicycle où les députés étaient placés selon l’ordre alphabétique de leurs départemens, s’éleva un murmure désapprobateur quand Napoléon parut sur l’amphithéâtre où l’on allait dire la messe ; je fus effrayé de cette rumeur.

La députation du Finistère avait eu la bonté de me faciliter l’entrée de l’enceinte réservée, afin que je pusse bien voir ce spectacle qui m’avait fort tenté. J’étais placé presqu’en face de l’empereur, et je ne perdis pas un de ses mouvemens, un de ses fréquens froncemens de sourcils, un de ses gestes d’impatience ; j’assiste encore aujourd’hui à ce supplice auquel il était comdamné ; je le vois encore accuser par sa contenance la lenteur du prélat officiant ; je le vois regardant, d’un œil fixe, M. Dubois [2] qui lui débitait le discours voté par la majorité des électeurs, discours où se trouvait cachée sous le dévouement une scission trop prochaine entre l’assemblée et l’empereur ; je le vois prenant, pour se distraire, du tabac à poignée dans les boîtes de l’archevêque de Bourges et de l’archichancelier de l’empire qui se tenaient debout à ses côtés. Oh ! qu’il était malheureux ! que tout cela le faisait souffrir ! quelle responsabilité il avait assumée sur sa tête ! Son génie suffira-t-il aux difficultés ? La victoire sera-t-elle fidèle à ses aigles ? Que de nuages sur ce vaste front ! Cette haute confiance qu’avait jadis en lui le vainqueur de l’Europe, qu’est-elle devenue ? il est incertain, il hésite, il est timide ! Lui, timide ! Oui, écoutez-le. Il va répondre à M. Dubois.... Il parle de liberté sans éloquence, en homme qui n’y croit pas, qui la caresse et la prend comme une alliée nécessaire, dont il se défera quand il n’en aura plus besoin ; il parle de gloire avec amour, mais de ses victoires futures sans conviction. Ce n’est plus là Bonaparte si sûr de lui, si abondant en grands effets de poésie dont il réalisera les merveilleuses promesses ; ce n’est plus le Bonaparte d’Egypte et d’Italie, le Napoléon d’Austerlitz et même de Moscou ! Sa foi en lui-même n’est pas ardente comme autrefois ; il est descendu Dieu du trône, il vient d’y remonter homme ; il sent cela, et s’en inquiète. Que fera l’homme ? Retrouvera-t-il quelque chose du Dieu dans la périlleuse entreprise où le voilà lancé ? S’il faut qu’il reste au-dessous de sa vaste renommée, que deviendra-t-il ? Le voyage de Cannes à Paris est une aventure heureuse, mais ce n’est qu’une aventure ; la guerre déclarée, et qu’il faut bien accepter, est une autre chose vraiment ! La nation aura-t-elle encore ce sentiment aveugle de dévotion à l’empereur qu’elle lui avait voué jadis ? Ne lui gardera-ton pas rancune de l’Espagne et de Moscou ? Les idées libérales que l’opposition aux Bourbons a développées déjà dans les classes élevées et moyennes, ne seront-elles pas exigeantes envers lui ? Le peuple qui fut blessé de l’octroi de la charte ne le sera-t-il pas aussi de l’octroi de l’acte additionnel aux constitutions de l’empire ? Une première parole violée ne jettera-t-elle pas le pays dans la défiance ? Il faudra vaincre d’abord, et quand on aura vaincu, il faudra gouverner ; gouverner pendant la paix, gouverner le petit empire, non plus le grand qui étendait ses bras de la Hollande à la pointe d’Italie pour lever les contributions dont s’enrichissait le trésor impérial ! La parole libre reprendra sa puissance, la presse aidera la tribune, la chambre des représentans oubliera les traditions du corps législatif pour remonter jusqu’à celles de l’assemblée nationale, la chambre des pairs aura honte des souvenirs du sénat ; il faudra enfin être empereur constitutionnel !..... Qui pourra dire qu’en ce moment, lorsque tant de pensées désolantes l’assiégeaient, l’obsédaient, pâlissaient son front, contractaient ses lèvres et donnaient à ses yeux une effrayante immobilité. Napoléon n’ait pas jeté un souvenir de regret à son île d’Elbe ! Oh ! sans doute il la regretta ; mais ce coup d’œil en arrière fut rapide ; c’est en avant qu’il avait besoin de regarder. En avant !... Il ne voit peut-être que trop bien l’événement futur ! Aussi, comme il voudrait toucher à la fin de cette cérémonie qu’il juge bien au fond du cœur, misérable parodie des vieilles assemblées du peuple ! Hâtez-vous donc, hérauts d’armes à la dalmatique semée d’abeilles d’or, à la voix retentissante, hâtez-vous donc de proclamer au nom de l’empereur que l’acte additionnel est accepté par le peuple français ! Grand chambellan, prince archi-chanceher, prince Joseph Napoléon, hâtez-vous ; hâtez-vous, messeigneurs, d’apporter la table, et de présenter la plume à l’empereur qui doit signer l’acte de promulgation de la constitution ! Et le serment ! Allons, vite, M. de Bourges, monsieur le premier aumônier, à genoux devant Sa Majesté ; présentez-lui le livre des Evangiles. — Il jure.

; Répétez, monsieur l’archi-chancelier, et que nous jurions tous ! 

Au Te deum maintenant. Louez Dieu, remerciez Dieu ; mais ayez pitié de l’empereur ! Ne voyez-vous pas que son sang bout, qu’il veut partir ? Son œil vous demande un cheval ! Amenez-lui son cheval de bataille ! Comme le Richard de Shakespeare, il donnerait son royaume pour un cheval ! Otez lui son manteau lie-de-vin, son épée de théâtre, sa coiffure de velours à plumes ; rendez-lui son habit vert, et ses petites épaulettes, et son épée de général et son petit chapeau sans panache si connu de ses grognards ! Il n’entend plus vos tambours ; les trompettes de Bulow, de Blucher et de Wellington résonnent seules à ses oreilles ; vos fanfares, vos cris, vos sermens ne le tireront pas de son rêve militaire ! Tout ce qui l’entoure lui reste étranger ; il court par la pensée dans les plaines de Belgique, au grand galop de son cheval blanc ; il Ivresse ses régimens ; il parle aux soldats ; il multiplie ses ordres ; il fait déployer ses longues colonnes pour opérer un grand mouvement, décisif peut-être… !

Tout à coup l’empereur se leva, et nous nous levâmes tous. Près de moi était un nègre, un officier décoré, chef d’escadron de chasseurs à cheval, député de je ne sais quel département. Comme moi, il avait étudié avec un intérêt soutenu la figure de Napoléon. Pendant cette longue séance nous n’avions pas échangé une parole, mais quelquefois mes yeux avaient rencontré les siens où se lisait un singulier mécontentement. Quand l’empereur descendit les gradins de l’amphithéâtre pour aller distribuer les drapeaux, le nègre franchit l’enceinte où nous étions, pour se trouver mieux sur son passage ; je le suivis machinalement. J’étais à côté de lui au moment où Napoléon passa ; il me prit la main le long de sa cuisse, la pressa bien fort, regarda fixement l’empereur, puis il me dit d’un ton qui me fit une impression douloureuse : « Il n’en a pas pour trois mois ! » L’officier noir remit son chapeau avec humeur, me regarda, me salua, et disparut. Je ne l’ai jamais rencontré depuis, et depuis seize ans je le cherche !

La journée du 1er juin où nous eûmes tant de vent, tant de poussière, tant de chaleur et tant d’ennui, finit par des fêtes….. Quinze jours après, c’était fait de l’empire et de l’empereur ! Alors me revinrent en mémoire la prédiction du nègre et les corbeaux de ma bonne femme du 20 mars ! et je pleurai amèrement.

M. le baron Vouty de la Tour, premier président de la Cour impériale de Lyon, était président de la députation du Rhône au Champ-de-Mai. Je lui avais été adressé et recommandé par un oncle de mon père, magistrat de notre ville. Il m’avait fait un excellent accueil, et m’avait engagé à dîner pour le 2 juin. Je trouvai à son hôtel nombreuse et brillante compagnie ; il traitait plusieurs députés des départemens et quelques officiers-généraux de ses amis. On faisait cercle au salon quand j’y fus introduit. La conversation était animée ; on parlait politique avec une liberté qui gênait beaucoup notre amphytrion, homme de beaucoup d’esprit, mais un peu méticuleux, et qui n’aurait pas voulu qu’on pût redire à l’empereur que chez lui on se permettait de faire de l’opposition à l’Acte additionnel. Il cherchait à mettre d’accord les opinions les plus divergentes ; par politesse, par bienséance, presque tout le monde lui cédait ; il n’y avait là qu’un homme intraitable, un homme d’un extérieur fort simple, espèce de campagnard éloquent, aux manières énergiques, à la voix rude et forte ; il ne concédait rien à personne. « Votre Bonaparte, disait-il, je m’en défie. Vous ne me ferez pas croire qu’il aime jamais la liberté et l’égalité. Quelle parade il nous a fait jouer hier ! Et toute cette cour, tous ces valets dans leurs costumes de saltimbanques ! Et puis des princes, des ducs et des barons !» — Le salon de M. Vouty de la Tour était plein de barons, de ducs et de princes, et le malin républicain leur jetait durement cette épigramme au visage. — « Ou il étouffera la liberté, leur empereur, ou la liberté l’étouffera ; et je parie pour la liberté ! » M. le baron de la Tour était fort embarrassé ; il fit hâter le dîner pour se tirer de la situation où le mettait son malencontreux opposant.

On servit enfin. Chacun cherchait sa place à table ; je trouvai la carte qui portait mon nom entre celles de deux hommes fort célèbres. Leur voisinage m’effraya. L’un d’eux était cet ennemi de l’empereur que je venais d’entendre discuter si vertement, et dont j’avais cherché à deviner le nom pendant qu’il parlait : c’était un membre de la Convention, un régicide. L’autre était aussi un conventionnel ayant voté la mort du roi, mais d’une trempe bien différente. Le premier, loyal, convaincu, sincère, incapable de transiger avec sa conscience, a laissé une mémoire honorable dans l’histoire de la révolution. Le second, jacobin à ailes de pigeon, sans-culotte à talons rouges, cruel par peur, courtisan de la guillotine, n’a jamais eu l’estime de ceux mêmes à la suite desquels il marchait en serviteur soumis. J’étais fort peu content d’avoir ce dernier à ma gauche, et son collègue à ma droite ; j’avoue que j’eus peur, et j’en ris aujourd’hui quand j’y songe. Mais figurez-vous un pauvre garçon de vingt ans, — alors à vingt ans on n’était pas homme ; l’empire avait mis bon ordre aux prétentions des jeunes gens de cet âge qui auraient eu des velléités trop mâles en matière de politique ! — figurez-vous, dis-je, un garçon de vingt ans, né à Lyon quelques mois après le siège de cette ville, pendant les horreurs d’une terreur locale qui a gardé le nom du représentant Réverchon, bercé par conséquent avec les récits des funestes événemens de la veille, et voyez-le à table entre deux des hommes les plus fameux de la terrible époque qu’on lui apprit à détester en lui racontant son père cherché par la hache du bourreau, et sauvé par un gendarme ; son aïeul guillotiné après avoir été un des premiers partisans de la révolution ; un de ses oncles égorgé et empaillé par des furieux qui finissent par jeter ce mannequin de chair dans la Saône ! Elevé dans la crainte de Dieu et dans la haine de la Convention, dont je ne connaissais que les œuvres sanglantes, je frémis en m’asseyant sur cette chaise, que le hasard avait si mal placée ; je ne sais pas si, un instant, je ne me dis pas en moi-même : « Ces gens-là me mangeront pour leur dessert ! »

Je m’efforçai cependant de faire bonne contenance, et je me résignai à tout ce qui pouvait arriver. Je dînai mal, très-mal, quoique j’eusse bon appétit. Je mangeais du bout des dents sans dire une parole, et en écoutant la conversation des deux vieux politiques. Je ne fus pas long-temps à m’apercevoir que ces messieurs avaient peu d’affection l’un pour l’autre. L’homme aux bas de soie et à la coiffure poudrée n’aimait pas son ci-devant collègue, mais il affectait avec lui beaucoup de politesse, il le caressait de paroles flatteuses ; du reste, c’était un causeur spirituel, assez gai et fin ; il appelait l’empereur : Sa Majesté Bonaparte. A ma gauche on avait un autre langage, on supprimait la qualité et le titre, on disait : Bonaparte, tout court, ou quelquefois M. Bonaparte. Louis XVIII, au moins, disait : M. de Bonaparte ! La politique du moment fit le fonds de la conversation, dont je ne perdis pas un mot, parce qu’elle se croisait devant moi, gâtant tous les mets que je touchais. L’empire y était condamné à mort. Napoléon était traité avec un mépris incroyable, on le prenait par force et comme pis-aller pour la guerre, mais on se promettait de lui faire violence à la paix, s’il durait jusqu’à la paix. J’étais indigné. Du moment présent aux temps passés, la transition n’était pas difficile pour des votans ; la guillotine fut toute la précaution oratoire. Oh ! alors, je fus bien à plaindre, et je me hasardai à jeter une parole au milieu de ce dialogue qui courait railleur, insouciant, — et à mon sens, féroce, — comme s’il eût été question de fêtes, de spectacles ou d’histoire ancienne. « — Encore un régicide, messieurs, dis-je d’une voix que la frayeur rendait discrète. — Oh ! c’est une hypothèse lointaine, monsieur, et qui n’est peut-être pas réalisable, répondit le révolutionnaire marquis. — Et pourquoi pas ? répliqua l’autre. Vous voilà toujours avec vos timidités et vos temporisations ! Vous avez été cependant bon à l’œuvre, mais il fallut terriblement vous pousser. « L’autre resta froid à ce compliment ; celui qui l’avait fait, reprit : « — Le peuple sait son droit contre les tyrans ; il en a usé une fois, et ne le laissera plus tomber en désuétude. — Ainsi, ajoutai-je, rien ne plaiderait devant vous la cause de Napoléon, tyran pendant la paix, ni sa gloire, ni le souvenir des grands services qu’il a rendus à la patrie comme administrateur ? — Assurément non. C’est un grand capitaine, je l’avoue, mais il a fait la guerre pour lui, pour faire de toute sa famille des boutures impériales plantables à Naples, en Espagne, en Hollande, en Westphalie, à Rome, que sais-je ? Quant à l’administrateur, qu’a-t-il inventé ? La Convention a tout fait avant lui ; il nous a imités, et voilà tout. Et quand il aurait trouvé quelque chose, peut-on mettre cela en compensation avec toutes les libertés perdues ? C’est un tyran. Qu’il se tienne bien, car nous lui ferons une dure guerre, nous autres qui ne nous laissons pas facilement séduire, et qui ne nous sommes point pris par les pâtes dans la glu impériale ! Moi, je n’aurai pas plus de ménagement pour lui que je n’en ai eu pour l’autre. »

J’ai eu toujours à cœur la mort de Louis XVI ; j’avais presque appris à lire dans le Cimetière de la Madeleine, et j’aimais ce roi faible et malheureux dont je ne comprenais pas les crimes, dont je comprenais moins encore le jugement: j’éprouvai donc le besoin de protester contre ces dernières paroles :

— Ah ! monsieur, peut-on se vanter de la mort d’un homme, d’un roi que j’ai tant vu pleurer ! n’était-ce pas... ?

— Oui, répondit doucereusement celui des deux conventionnels que vous savez, oui, nous sommes peut-être allés un peu loin.

— Un peu loin, interrompit l’autre en me prenant le bras, et en me le serrant avec une force que la passion triplait chez ce vieillard, vous n’y étiez pas, jeune homme, et vous ne pouvez comprendre la nécessité de cette mort ! Qu’il vous suffise de savoir que l’arrêt était indispensable. Louis XVI trahissait ; soit faiblesse ou autrement, il entretenait avec l’étranger des correspondances coupables, j’en suis sûr ; nous avons dû l’en punir. Je ne dis point que ce ne fût pas un honnête particulier, un ouvrier intelligent, mais c’était un mauvais roi pour une république, et la république était indispensable. Maintenant encore, vous me présenteriez cent fois Louis XVI avec toutes ses vertus, que cent fois je lui ferais couper la tête. »

Ce sang-froid à parler d’une tête coupée me confondit. Je regardai fixement mon tueur de rois, comme pour savoir si c’était entêtement d’opinion, cruauté, faux point d’honneur, qui fait soutenir ce qu’on a fait de mal, même quand on a la certitude qu’on a eu tort, ou conviction profonde ; je vis qu’il n’y avait dans ce cœur ni remords, ni cruauté, ni obstination, mais fanatisme sincère. Quant au marquis, je remarquai qu’il était mal à son aise de la franchise de notre interlocuteur ; la mort de Louis XVI ne lui paraissait plus, sans doute, vue du point où nous étions placés, une chose aussi nécessaire qu’il l’avait cru jadis. Il était plus libre qu’autrefois, et ne se voyait pas obligé d’obéir aux ordres d’une majorité qui avait les cachots et les bourreaux pour punir la minorité. Il sourit comme pour me dire : « C’est un vieux fou, un niais qui conserve ses croyances de vingt-deux ans ! » Le vieux fou me faisait peur ; mais j’éprouvais, pour celui qui le jugeait ainsi, un tout autre sentiment, celui du mépris le plus profond. Je sortis malade de ce dîner. Je n’ai jamais revu depuis celui que j’ai désigné par sa coiffure à frimas, mais j’ai retrouvé son inflexible collègue dans le monde ; je l’ai vu bon, aimable, indulgent, toujours ferme dans ses principes républicains. J’ai su qu’il était excellent père de famille, excellent ami. Cela ne me surprend pas aujourd’hui ; j’en fus alors très-étonné. Je m’étais fait d’un régicide l’idée qu’on a d’un de ces criminels vulgaires que la société rejette avec horreur de son sein ; l’éducation m’avait fait ces premières impressions qui ont eu beaucoup de peine à s’effacer.


Le 4 juin, l’empereur devait recevoir dans la galerie du Muséum tous les députés du Champ-de-Mai ; je voulus assister à cette réception, et avant de me rendre au Louvre, je montai aux Tuileries. Il y avait beaucoup de monde dans la salle des maréchaux ; toutes les personnes qui avaient quelque chose à demander à Napoléon étaient là, le placet à la main. Je ne sollicitais rien, mais je tenais à voir de près l’empereur. Je pris mon rang dans une des deux files qui étaient formées obliquement, de la porte par où il devait sortir à celle de la galerie vitrée qu’il allait traverser pour se rendre à la chapelle. J’étais à côté d’un soldat décoré qui venait prier l’empereur de faire entrer son fils dans un des lycées ; il obtint cette faveur. Napoléon le reconnut très-bien ; il y avait dix ans pourtant qu’il ne l’avait vu. Quand l’huissier annonça l’empereur, le plus grand silence succéda au tumulte des conversations particulières ; il ne fut interrompu que par deux ou trois salves de vivat poussées au moment où parut l’homme au frac vert. J’étais à droite dans la haie que parcourait Napoléon, le douzième environ des expectans. Je le vis très-bien venir: il était sérieux, tenait à la main son chapeau, parlait vite, s’arrêtait quelques secondes à peine devant chacun des pétitionnaires, se retournait de temps à autre vers les généraux Bertrand et Drouot, pour leur recommander les affaires dont on venait de l’entretenir, et continuait rapidement sa visite. Il s’arrêta à quelques pas de l’endroit où j’étais, et se mit à rire. Il voyait venir quelqu’un à lui, c’était un homme vieux et maigre, marchant vite comme un courtisan attardé, affublé d’un habit de soie à la française, et d’une culotte couleur forge de pigeon. L’accoutrement était parfaitement ridicule. Un défenseur du tiers-état dans ce costume gothique de l’ancienne cour, il y avait de quoi se moquer pendant un mois ! Tout le monde sourit en le voyant, et peut-être aussi en voyant sourire l’empereur. Napoléon reconnut à dix pas son visiteur essoufflé, et le montrant avec gaîté aux généraux de sa suite : » Tiens, dit-il, c’est l’abbé Sièyes ! » Il appuyait malignement sur le mot abbé comme pour faire une antithèse de l’habit avec la qualité. Au reste, toutes les fois que l’empereur voyait l’abbé Sièyes, ou prononçait son nom, il ne pouvait s’empêcher de rire, en se rappelant sans doute le bon tour qu’il avait joué à ce directeur si fin, si habile, qui avait eu la prétention de gouverner la France, et s’était laissé si facilement duper par le petit général Bonaparte, à qui l’on accordait bien des talens militaires, mais dont le directoire, tout en redoutant son ambition, niait la capacité politique. Après quelques mots échangés entre l’empereur et l’abbé faiseur de constitutions, Sièyes salua profondément, et Napoléon reprit sa promenade un moment interrompue : il arriva à mon soldat qui m’avait fait lire sa pétition, morceau d’éloquence soldatesque vraiment fort remarquable, je vous assure. Ce vétéran d’Aboukir et de Marengo tremblait de tous ses membres. « — Que veux-tu ? lui demanda l’empereur. — Sire, votre majesté... — Eh bien ! parle. — Dame, sire... — Quelles campagnes as-tu faites ? — Oh ! pour ça, sire, toutes avec vous. — Tu as la croix, que te faut-il de plus ? — Sire... sire… ce papier vous le dira… » Napoléon prit le placet, l’ouvrit, le parcourut, et se retournant avec bonté du côté du pétitionnaire : « Accordé, mon camarade, ton fils sera élevé aux frais de l’empire. »

« Et vous, ajouta l’empereur en venant à moi, que voulez-vous ? » Je n’étais pas préparé à cette question ; je croyais que Napoléon ne parlait qu’à ceux qui cherchaient à obtenir de lui une parole ; je restai interdit ; je tremblais encore plus fort que le soldat ; ma langue, soudainement épaissie, restait collée à mon palais ; mes yeux attachés à ses yeux se fermaient insensiblement comme ils auraient fait aux rayons du soleil ; j’étais magnétisé. Je n’avais pas pour me tirer d’embarras vingt campagnes à énumérer, et une pétition à présenter ; il fallait pourtant se décider ; j’avais entendu dire que l’empereur n’aimait pas qu’on hésitât devant lui, et cette pensée ajoutait encore à mon embarras. A la fin, — il me semble qu’un siècle s’était passé depuis que l’empereur m’avait demandé : « que voulez-vous ? — à la fin je répondis : « — Je sors de l’école de la Marine, et j’espère être embarqué bientôt. » — Et la garde ! parlez de cela à Drouot. » Il me salua de la tête, et passa à mon voisin de droite. Je restai immobile, stupéfait de ma bonne fortune. Peu à peu, je me rassurai et j’en vins à me demander pourquoi l’empereur m’avait proposé d’entrer dans les marins de la garde, quand je lui parlais d’un futur embarquement. J’étais jeune, grand et fort ; et puis Napoléon avait pu être trompé par un sabre traînant que je portais, un grand sabre qui était devenu proverbe parmi mes camarades. J’allai rappeler au général Drouot la parole de l’empereur ; mais cela ne put pas s’arranger. Au lieu de rejoindre le corps des marins de la garde, je fus incorporé dans la compagnie des aspirans, à laquelle on confia la défense de la butte Montmartre. Nous restâmes à ce poste, que les transactions diplomatiques rendirent tout-à-fait inutile, jusqu’au jour de la capitulation de Paris. On nous fit évacuer Montmartre avant que les troupes étrangères entrassent dans la capitale. Pendant le trajet que nous fîmes sur les boulevarts, encombrés par les femmes qui attendaient l’arrivée des Russes, et qui manifestaient une joie atroce, nous fûmes souvent insultés. Il nous fallut une grande modération pour ne pas tirer vengeance de ces ignobles outrages. Je vis le lendemain un officier de cuirassiers, moins patient que nous, punir avec énergie, et d’une manière assez plaisante, un monsieur et sa compagne qui, en passant près d’un détachement que cet officier conduisait à pied, s’avisèrent de dire : « En voilà encore de ces brigands de soldats de Bonaparte I » Notre cuirassier s’approcha de l’impertinent duo, appliqua un vigoureux soufflet au cavalier, puis se plaçant côte à côte avec la dame, leva, très-grand qu’il était, son talon à la hauteur de la hanche de cette femme, et son éperon, déchirant du haut en bas la robe de mousseline blanche et le jupon, il la laissa demi-nue, fort embarrassée de sa contenance et obligée de chercher un refuge dans un fiacre.


Je ne voulais pas assister à la seconde entrée des Bourbons ; mais je ne pus quitter Paris que luit jours après celui où Louis XVIII s’y montra entouré de toutes les troupes étrangères qui l’escortaient comme un roi captif. Il était trop clair, à voir la composition de ce cortège, que c’était au nom de la sainte-alliance qu’il était appelé à régner. La joie des femmes et d’une certaine partie de la population fut d’une telle indécence à cette occasion, que Wellington se crut obligé de leur en faire affront en disant aux folles qui allèrent lui faire visite, l’embrasser et le remercier de la bataille de Waterloo, qu’en Angleterre, après un malheur public aussi grand, les femmes, loin de se parer de leurs habits de fête, traîneraient en pleurant des voiles de deuil. Je me souviens que l’empereur Alexandre, passant dans la rue de la Paix, où il allait, je crois, empêcher qu’une centaine d’imbéciles, sous la direction d’un jeune enthousiaste qui depuis a donné un nouveau synonyme à naïveté, ne cherchassent à ébranler la colonne qu’ils avaient la prétention de renverser par flatterie, pour les cosaques et les grenadiers autrichiens ; — l’empereur Alexandre se sentant pressé de tous côtés par des femmes qui le dévoraient des yeux, lui disaient qu’il était magnanime comme prince et beau comme homme, baisaient ses genoux, ses bottes, le bout de sa longue ceinture d’argent, sa main qu’il retirait avec modestie, et jusqu’à la croupe blanche de son cheval, sourit d’abord de pitié et finit par dire : « En vérité, c’est trop ; j’ai honte pour vous de tant d’amour, vous me feriez rougir de la victoire. »

C’est à Lyon que je retournai. En arrivant à Roanne, j’appris que mon père était à quelques lieues de là, à Saint-Alban, ou il prenait les eaux. Je m’y rendis. Cet établissement était tenu par un lie nos parens, M. Jailly. Lorsque je descendis de cheval, mon père et son cousin vinrent à moi d’un air contraint auquel je ne concevais rien. Cela m’inquiétait ; je leur demandai la raison de cet embarras qui me paraissait si peu naturel après une longue séparation. Après bien des précautions oratoires, bien des recommandations discrètes, mon père me dit : « — Il y a ici une personne qui a intérêt à n’être pas connue, apparemment ; elle est à Saint-Alban sous le nom du comte de Neubourg ; peut-être la reconnaîtras-tu, mais n’en fais pas semblant. Tu entends bien ! cela importe beaucoup. » Je n’eus pas de peine à promettre de respecter un incognito qui me paraissait, au surplus, sans aucun intérêt pour ma curiosité. On sonna le dîner, et je vis tous les pensionnaires revenir du jardin à la maison. Parmi eux, je remarquai, un livre à la main, seul et dans une allée tournante, un homme grand, enveloppé dans une longue redingote blanche, une toque de velours sur la tête. Je le reconnus tout de suite. C’était le maréchal Ney que j’avais vu souvent. Mon père me regardait avec inquiétude ; il s’aperçut que je savais le secret du prétendu comte de Neubourg, et, pendant tout le dîner, il veilla sur ma langue dont il redoutait quelque écart. Quand le repas fut fini, le maréchal reprit sa promenade et sa lecture. — Il lisait le Mérite des Femmes, de Legouvé ; je vois encore le volume entre ses mains. — Je pris à part mon père et M. Jailly, pour leur demander conseil sur ce que je devais faire ; car le hasard m’amenait à Saint-Alban pour rendre un service au maréchal Ney. « — Votre comte de Neubourg, je le connais. — Eh bien ! — Il faut que je lui parle. — Que tu lui parles, et pourquoi ? — Voici pourquoi. La veille de mon départ, j’ai rencontré dans un salon un homme qui a des relations avec la cour ; cet homme n’a pas voulu me tromper, j’en suis persuadé. Il est royaliste, et d’autant plus dévoué aux Bourbons, qu’il est sans naissance et qu’il veut faire un chemin rapide. Mais son dévouement n’exclut pas la générosité. Il a surpris aux courtisans une liste de proscription qui doit être publiée bientôt à Paris. « Vous partez, m’a-t-il dit, voici une liste de noms d’hommes qui seront proscrits avant huit jours ; si vous en rencontrez quelques-uns, prévenez-les du danger qu’ils courent. » — Est-ce que sur cette liste... ? — Le maréchal Ney y est en tête. Il faut que je l’avertisse. — Je tournai rapidement l’allée où Ney marchait en lisant, et me trouvai face à face avec lui. Je l’abordai, j’étais en uniforme, et je ne sais quel soupçon de déguisement lui vint à l’esprit, mais il s’arrêta, et sa figure exprima l’anxiété la plus grande. — Rassurez-vous, monsieur le maréchal, votre secret sera gardé tout aussi bien que s’il n’était connu de personne. Ne soupçonnez aucune trahison de ma part ; je suis le fils et le parent de deux personnes qui vous sont toutes dévouées, le propriétaire des eaux et son cousin. — Où voulez-vous en venir ? — Je lui dis ce que j’avais déjà confié à mon père. — Bah ! vous êtes sûr de cela ? — Très-sûr, mon- sieur le maréchal. Et en admettant que ce ne soit pas certain, n’est-ce pas probable ? il faut donc agir en conséquence. — Et, ajouta-t-il après un instant de silence, que pourront-ils me faire ? — Vous fusiller, par exemple Il réfléchit. — Je partirai bientôt, demain peut-être. — Lyon et Grenoble vous offrent un passage facile ; les autorités n’y ont pas encore été changées, elles vous assureront votre arrivée en Suisse. — Je quittai le maréchal, persuadé qu’il serait la nuit même à Lyon. Il passa par Aurillac, et vous savez le reste.

Lyon était agité par les factions, à ce point que le séjour m’en devint bien vite insupportable. Je n’y restai pas long-temps ; j’allai passer à la campagne deux mois avec mon père, qui commençait cette horrible maladie de poitrine, si prompte et si inopinée qui le ravit, jeune encore, à l’amour de toute une famille, à l’estime de toute une ville. Je reçus ordre quelque temps après de rejoindre Brest ; mais on me faisait défense de passer par Paris. On allongeait ainsi ma route, en la rendant difficile ; j’étais malade, et c’était en novembre, la saison était très-froide. — L’hiver de 1815 fut aussi rigoureux que l’été de 1816 fut humide. — Les voitures étaient rares et chères ; je fus souvent réduit aux pataches, invention diabolique qui augmenta beaucoup les accidens graves de l’hémoptysie dont je souffrais. Tout le long de la jetée de la Loire, je n’eus pour me transporter qu’une charrette à veaux ; et, la tête pendante entre les deux barreaux de l’arrière, je marquai cette longue route d’une trace de sang qui rougissait la neige. A Bourges, je fus logé, par billet de logement, chez M. le comte de Grandmaison, ancien garde du corps de Louis XVI, où je reçus la plus touchante hospitalité, bien que nos opinions différassent beaucoup. J’aime adonner ici un souvenir de reconnaissances ce couple de vieillards indulgens et empressés. Je regrette de ne pas me rappeler le nom d’un chaudronnier de Tours, qui me reçut avec une cordialité qui prouvait ses sympathies, non pas pour moi qu’il ne connaissait point, mais pour l’armée dont il voyait passer depuis quel temps les débris. Je fus soigné dans cette maison d’artisan aussi bien que j’aurais pu l’être dans l’hôtel d’un riche. J’eus pour garde-malades les trois filles du chaudronnier, aimables et jolies personnes, qui traitèrent l’étranger en frère. Elles n’avaient jamais quitté la Touraine, et tout leur bonheur était d’entendre parler de Paris qu’elles se mouraient d’envie de voir, et de la mer dont la seule pensée leur faisait une peur incroyable. Je leur racontai l’empereur, Paris, la cour, Louis XVIII, la mer, la tempête, le calme, le naufrage, et cela avec cette gaîté, cette chaleur, cet enthousiasme, cette verve de raillerie, cette poésie qu’on a au cœur et dans la voix, lorsqu’on est jeune et qu’on éprouve le besoin de plaire. Plaire par des récits qui trouvaient un si charmant auditoire, était tout ce qu’espérait et pouvait l’aspirant malade. Je n’étais pas riche, et il m’était bien cruel de ne pouvoir, en partant, laisser à chacune de ces enfans si obligeantes un de ces petits présens qui sont plutôt une date dans la vie de celui qui les reçoit, qu’une valeur attachée à un service ; je le leur dis naturellement, et forcé de prendre en plaisanterie une chose qui me paraissait sérieusement fâcheuse, je leur demandai si elles avaient jamais mis à la loterie ? — « Non, et nous n’avons pas envie d’y mettre. — Mais si vous étiez sûres d’y gagner ? — Est-ce qu’on est jamais sûr du hasard ? — Si je vous donnais des numéros, vous gagneriez. — Quelle folie ! — Voulez-vous des numéros ? les mettrez-vous ? — Donnez toujours, et si nous ne les mettons pas, nous verrons au moins si votre pressentiment était bon. — J’écrivis trois numéros, le chiffre de mon âge, celui du jour de mon départ, et le nombre 9, qui marquait celui des nuits passées auprès de mon lit par ces excellentes filles. Je partis. A Blois, où je me reposai près d’une semaine, je vis sur un journal le tirage de Paris ; quelle surprise ! quel bonheur ! 20, 17 et 9 étaient sortis ! J’avais fait cadeau d’un terne à mes hôtesses ! Elles avaient pu gagner quinze ou dix-huit cents francs ! — Je n’ai jamais su si elles avaient joué. Je l’aurais été demander à la boutique du chaudronnier, quand je suis passé à Tours en revenant d’Alger ; mais toute la ville était en émoi, pour l’arrestation de M. de Peyronnet, et d’ailleurs le conducteur de la diligence ne m’aurait pas donné le temps de faire cette visite qui aurait été longue. Que sont devenues ces trois belles filles depuis 1815 ?

D’Orléans à Bourges, j’avais voyagé dans une grande voiture avec huit officiers de différentes armes de la garde impériale. Cette partie de ma longue route me fut très-agréable ; je rencontrai là un des hommes les plus gais et les plus spirituels que j’aie entendus de ma vie, M. Dur qui sortait des chasseurs à cheval de la garde. C’est lui qui inventa la plupart des jolies histoires de M. de La Jobardière, que M. de Lourdoueix recueillit ensuite, et orna de ses dessins ; péché de sa jeunesse royaliste que la censure racheta plus tard.


J’arrivai à Brest, j’étais mourant. On me reçut à l’hôpital où je fus condamné par tous les médecins. Je puis dire que j’ai été mort, et je pourrais écrire l’histoire de cette lente agonie de l’esprit, plus cruelle que celle du corps. J’entendis, bien triste, M. Billard, dire au forçat infirmier qui me soignait : «Quand il sera mort, vous viendrez me prévenir. » Et je n’avais pas la force d’ouvrir les yeux, de soulever un doigt pour protester contre cet arrêt ! Et j’avais toute ma raison ! Oh ! ce supplice, le comprenez-vous ? c’est celui qu’endure l’individu qu’on a enterré vivant. François le forçat couvrit ma figure du drap fatal, que mon diligent docteur souleva promptement: quinze jours après, j’entrais en convalescence. A ma première sortie, j’allai rendre visite au préfet maritime, qui me reçut fort mal ; il se mit sur la hanche, et posant, lui, vieux serviteur de la république, en partisan dévoué des Bourbons, il me dit : « Je sais de vos nouvelles, monsieur ! quoi, vous vous permettez de tenir des propos outrageans et injurieux à la famille royale ! Savez-vous bien que je pourrais vous faire mettre entre quatre murailles ! » Je ne cherchai pas à me justifier ; mais le fait était faux. L’amiral me montra une dénonciation anonyme, qui lui avait été envoyée par la préfecture de Quimper ; avec cela je fus condamné. Plus tard, je prouvai qu’il y avait une erreur matérielle, on la reconnut et l’on me dit: « C’est un malheur, la mauvaise note est partie, et elle restera. » Je rapporte ce fait parce qu’il est caractéristique de l’époque ; toute la justice du temps est formulée dans la réponse qu’on vient de lire. Voici, au surplus, ce qui donna lieu à la méprise dont en définitive je fus la victime. A Vannes je m’étais trouvé à table d’hôte avec tous les officiers d’une légion vendéenne qui faisaient de la politique, Dieu sait laquelle ! J’étais au service, je m’abstins de répondre aux motions sanguinaires qui couraient comme des toasts de Cannibales ; tout le monde ne fut pas aussi prudent. Un garde du corps de la compagnie du Luxembourg, qui fuyait la France, était à table à côté de moi ; il fit quelques plaisanteries dont on ne lui demanda pas raison, mais qu’on se rappela. Ce qu’on ne se rappela pas, ce fut le plaisant. Je dois dire pourtant qu’une ressemblance de costume put tromper nos délateurs : le garde du corps et moi avions capote, bonnet de police, bottes éperonnées, — que je portais toujours depuis qu’après le 20 mars, M. le maréchal Grouchy m’avait donné à Lyon l’organisation et le commandement d’une compagnie d’artillerie qui devait marcher contre l’armée des paysans, sous les ordres du duc d’Angoulême ; commandement que je laissai bientôt à un officier aussi capable que je l’étais peu. Mais j’étais seul, et le maréchal avait compté sur mon zèle plus que sur mes connaissances, qui n’allaient pas alors au-delà des manœuvres de l’artillerie de mer. — Les galons et les boutons de nos uniformes étaient les seules choses qui nous distinguaient ; le garde du corps les avait d’argent, et les miens étaient d’or. Un accessoire remarquable me signalait à l’attention des gens qui avaient intérêt à me reconnaître, des lunettes auxquelles on ne fit pas attention. L’officier de la maison du roi allait à Brest s’embarquer pour l’Amérique ; il me l’avait dit. Lorsque je fus accusé du délit dont il s’était rendu coupable, je lui laissai le temps de partir avant de présenter ma justification complète ; il n’a jamais su cette circonstance, dont je ne prétends tirer avantage que contre les folles passions du parti qui tenait alors la France sous la terreur de ses prévôtés. Cet officier est mort dans la guerre des indépendans.


On ne savait trop comment renvoyer de la marine ceux d’entre nous qui n’étaient pas nobles ou fils de vilains dévoués. Pourtant on voulait épurer là comme ailleurs ; on s’avisa d’un moyen jésuitique. Nous fûmes forcés de subir de nouveaux examens, et sous ce prétexte qui était véritablement odieux, on nous partagea en quatre catégories d’opinions. Je fus placé dans la dernière et renvoyé. Ceci est de l’histoire, et où il faut la voir ce n’est pas dans ce qui m’arriva à moi personnellement, car je ne suis rien, mais dans ce qui advint à six cents officiers : on les chassa pendant qu’on rappelait des hommes d’une ignorance et d’une incapacité révoltantes (il y a eu trois ou quatre exceptions parmi les rentrans), et qui n’avaient pas vu la mer depuis vingt ans. Voilà comme on avait à cœur les intérêts de la marine ; voilà comme entendaient le bien du service les hommes à qui les destinées du pays étaient confiées.


Quand on aime une profession, quand on se sent une aptitude pour son art, quand on a fait des études et dépensé du temps, plus précieux que l’argent, pour se rendre propre à l’exercer, on n’y renonce pas tout de suite. J’aimais la marine, je l’aime encore avec passion ; je n’avais pas d’autre avenir, je cherchai à me faire réintégrer : toujours je fus repoussé. On me traita comme on aurait traité un homme influent. Il me fallut chercher à vivre par une nouvelle industrie. Mon père était mort sans laisser de fortune ; son petit héritage était nécessaire à ma mère et à l’éducation d’un frère cadet qui commençait la médecine. Il était juste que je n’y prétendisse rien ; on avait dépensé beaucoup pour me faire un état, et l’on devait autant au futur médecin. Quelle carrière aborder ? Quelles études faire ? Comment vivre en attendant ? Mon frère aîné se dévoua généreusement pour nous tous. Mais la fortune trompa ses espérances, elle se joua de sa constance et de ses efforts. Je voyais à Paris bon nombre d’officiers qui supportaient mal leur infortune, s’adressaient à M. Lafitte pour en obtenir des secours, et criaient ensuite contre le banquier libéral, s’il ne leur donnait que de faibles sommes, comme s’il devait sa fortune, laborieusement acquise, à qui ne voulait pas travailler de peur de déroger ! Cette façon d’aumônes accordées à l’opinion ne pouvait me convenir ; c’est du travail que je demandais partout, sans en trouver. J’avais fait d’assez mauvaises études, et j’étais parti du lycée débiteur envers mon professeur de rhétorique d’un pensum de six mille vers ; je songeai à rapprendre : on ne rapprend pas quand on est tourmenté par le besoin, et qu’on n’a pas tout ce qu’il faut pour étudier commodément. Ensuite, toute sa vie, on marche toujours, près de tomber, sur ce vide qu’on n’a pas su combler. Aussi, Dieu sait, depuis douze ans, quelles précautions il m’a fallu prendre pour marcher sur ce terrain miné. C’est l’art du danseur de corde qui consiste à paraître solide sur la voie étroite du funin.

J’avais le goût des arts, je m’y livrai avec bonheur, non pour produire, hélas ! mais pour juger l’artiste. Je me fis critique, comme on se fait spéculateur à la Bourse ; j’avais la même mise de fonds que la plupart des coulissiers ! Je n’avais qu’une excuse, la bonne foi et la nécessité. La nécessité ! elle était bien impérieuse !

J’avais frappé à toutes les portes, nulle part on ne m’avait dit : « Entrez, » excepté dans une bonne famille, qui est devenue la mienne, mais qui ne pouvait rien pour me faire une position. Je ne puis dire tout ce que j’ai entrepris ; il n’y a peut-être que le valet de la comédie qui ait le droit de dire comme moi :

J’ai fait tant de métiers dedans le naturel,
Qu’on peut bien m’appeler un homme universel !

J’ai dessiné des châles de cachemire chez M. Lupin, sous la direction d’un homme de talent dans ce genre, M. Glev..., qui n’a pu parvenir à faire de moi qu’un copiste malhabile. Je m’avisai un jour d’enseigner une langue que je n’ai jamais bien sue, et de donner à des étrangers des leçons de français : saint Jean donnait bien le baptême sans l’avoir reçu ! Un remords me prit et je quittai le professorat par respect pour la langue. Ce que je fis de mieux, le voici :

J’étais fort pauvre, et j’avais adopté pour mon restaurant, non pas le Café Anglais où je savais que certaines personnes dînaient toujours avec l’argent du respectable M. Lafitte, mais un petit cabaret de la rue Montpensier, où l’on dînait pour dix sous ; et de bons dîners, je vous assure ! un morceau de bœuf excellent, du pain et quelquefois du vin ! Mes commensaux étaient des cochers de cabriolets et quelques honnêtes ouvriers, presque tous anciens soldats. Je n’avais qu’un seul habit, un habit d’uniforme ayant des ancres brodées au collet et aux retroussis ; il me donnait un peu de considération à cette auberge ; seulement je n’y boutonnais pas mes épaulettes que je conservais pour faire mes visites dans quelques maisons où j’étais fort bien reçu, mais où l’on ignorait une misère que je cachais avec un col de chemise assez propre. Je n’étais pas si gai que les cochers, et leurs éclats de rire me faisaient mal quelquefois, bien que je fusse assez philosophe pour ma position. J’allais donc prendre mon repas vers quatre heures, avant que la société fût nombreuse ; et puis j’avais le choix des morceaux ! Un ouvrier me regardait souvent dans le coin obscur où je me plaçais d’ordinaire. Un soir, il s’approche poliment de moi, pose son assiette, son pain et sa bouteille, — ce jour-là je bus du vin ! — sur la toile cirée qui servait de nappe à ma table, et me dit:, « Excusez, mon officier, si je vous dérange ; mais j’ai à vous parler. — Asseyez-vous ; monsieur, et causons. — Vous êtes déplacé ici, mon officier. — Mais non, je suis conformément à ma fortune, il y a ici d’honnêtes gens dont la société ne saurait me déplaire ; et quant à la vie animale !... — Eh bien ! ça me fait de la peine, voyez-vous, vous n’êtes pas fait pour vivre avec nous autres, et il faut que chacun soit à sa place. — La mienne est humble, que voulez-vous ? je n’y resterai pas toujours, j’espère. — Auriez-vous de la répugnance pour un état manuel ? — Aucune. Je ne répugne qu’à l’oisiveté. — Voulez-vous venir avec moi tout à l’heure ? — Volontiers. — Achevons donc de dîner. »

Il ne m’en dit pas davantage. Nous finîmes notre repas en causant de choses indifférentes, et nous partîmes. C’est au faubourg Saint-Martin qu’il me conduisit. J’entrai après lui chez un tireur d’or. Il était à table avec sa femme, bonne et grosse mère de quarante ans, et leur fille, jolie blonde de dix-huit ans environ. On se leva obligeamment pour me recevoir, et l’on m’offrit du café. « Bourgeois, dit, après ces politesses, mon introducteur, voilà monsieur qui vous demande de l’ouvrage ; c’est un officier qui n’a pas d’argent de reste ; il a eu des malheurs ; enfin suffit ; il veut travailler, ce qui est très-bien, et j’en réponds. » Je serrai affectueusement la main à ce brave homme qui se portait caution pour quelqu’un qu’il avait deviné, mais qu’il ne connaissait pas. « Mais, répondit le maître tireur d’or, je ne sais pas à quoi je pourrais employer monsieur ; il n’a jamais été dans la partie, à ce que je crois ; et je pense, ajouta-t-il en regardant mes boutons timbrés d’une ancre, qu’il s’entendrait mieux à tirer sur une corde qu’à allonger un lingot. Cependant, si monsieur veut tourner la roue ! — Je tournerai la roue, monsieur, et je tâcherai de me figurer que c’est celle du gouvernail d’un vaisseau. — Je ne pourrai vous donner que quinze sous par jour. — Je suis à vous, monsieur. » Quinze sous, quand on n’a rien, c’est une fortune. Je soupirai tout en riant. « A demain donc, monsieur. On entre à sept heures à l’atelier. »

Je demeurais en haut de la rue de La Harpe ; il me fallait trois grands quarts d’heure pour aller chez mon patron ; je partis à six heures. Je mis de la coquetterie à ma toilette pour faire mon entrée. J’attachai mes épaulettes à mon habit, je ceignis mon épée : c’était fort ridicule, sans doute ; mais cela produisit un bon effet sur mes nouveaux camarades. Pas une plaisanterie, pas un mot grossier, pas une demande indiscrète, et cela tant que je restai à l’atelier du tireur d’or. Cette déférence, ce respect pour le malheur me touchèrent infiniment !

Me voilà tournant une roue, comme le chien de La Fontaine tournait la broche. La fonction était pénible, et je n’étais pas encore bien rétabli de ma longue maladie. Au bout de quelques jours, j’allai trouver le bourgeois, et lui dis : » Je n’ai pas osé vous demander de m’employer mieux ; mais je puis faire autre chose que tourner la roue et étirer vos barres d’argent doré. Je suis de Lyon, où j’ai vu faire la passementerie ; donnez-moi des instrumens et vous verrez ! — Je veux bien essayer. »

Mademoiselle Céleste, la jolie blonde, eut pitié de l’audacieux novice. Son père eut la bonté d’être un peu content, et je passai ouvrier à trente sous, heureux comme si j’avais été nommé enseigne de vaisseau. Pour le coup j’étais riche, et je buvais du vin tous les deux jours ! J’avais l’amour du spectacle ; je n’y avais pas été depuis long-temps. Tous mes plaisirs se bornaient à de longues visites au musée du Louvre et à la galerie du Luxembourg, sur laquelle j’avais écrit une brochure pseudonyme. Je parvins à mettre de côté quatre francs, et j’allai à l’Opéra, les bottes bien cirées, mes mains d’ouvriers cachées dans des gants honnêtement propres, mes brillantes épaulettes sur le dos et le sabre traînant au côté. Quel régal qu’Orphée, quand on aime la musique, la danse, et qu’on soupire après l’Opéra depuis un an ! Je passai une soirée délicieuse ! Laïs, Nourrit père, madame Albert-Him, mademoiselle Bigottini, tout ce qu’il y avait de mieux, et le foyer entre les deux pièces !

Cette soirée changea mon sort. Je rencontrai au foyer un colonel de mes amis qui me demanda ce que je faisais à Paris ; je le lui dis, peut-être avec plus d’orgueil que de naïveté. — Vous perdrez le reste de votre santé. Utilisez vos premières études et laissez la cannetille. — Je ne demanderais pas mieux, mais que faire ? Si je pouvais écrire quelque part. — On écrit beaucoup à présent, et les journaux sont très-courus. — Si je pouvais donner quelques leçons de dessin à des enfans et de grammaire à des cuisinières ! — Ou à des étrangers ? C’est une bonne idée. Je vous trouverai demain un écolier au moins. — En effet, le lendemain j’avais un Espagnol qui me donnait cent sous par cachet et prenait quatre leçons par semaine : c’était un gentilhomme pressé de lire nos auteurs. Je me rappelle une niaiserie du professeur que l’écolier prit pour une malice ; le premier livre où je le fis lire fut le don Quichotte de Florian. Pas mal choisi, n’est-ce pas ? ... J’allai dire adieu à mon bourgeois du faubourg Saint-Denis ; j’embrassai sa femme en la remerciant ; j’embrassai aussi mademoiselle Céleste ; je dis seulement : à revoir, à Dupuis mon protecteur, que j’ai vu souvent jusqu’en 1820 où il est allé s’établir en Allemagne, et j’engageai à dîner tout l’atelier pour la fin du mois. Alors j’achetai un habit bourgeois, un habit vert, un habit à la mode ! C’est une époque dans ma vie. L’Espagnol m’amena un Portugais, et celui-ci un Brésilien. J’étais au comble de mes vœux ; je ne devais rien à personne ; je dînais à vingt-deux sous tous les jours, et je voyais Talma une fois par semaine !

Comment je fus un instant commis de la guerre à la place d’un de mes amis qui avait été soldat du train, apothicaire, précepteur et qui depuis s’est fait prêtre, c’est ce qu’il est inutile que je dise. Comment je m’associai à un agent d’affaires qui gagnait de l’argent pendant que j’en perdais, moi, c’est ce qui serait trop long à raconter. Comment je devins journaliste... et parbleu comme tout le monde, par amour du théâtre où je voulais avoir des entrées franches, par désir de me voir imprimer, par vanité, et puis aussi par besoin d’avoir une existence stable. Le hasard me favorisa, et bientôt je fus associé à cinq ou six littérateurs de l’empire fort renommés. Ma nouvelle carrière fut heureuse ; elle m’a permis de payer une dette d’amour et d’élever un enfant !... Que de nuits j’ai passées ! combien j’ai travaillé ! que de tourmens d’amour-propre m’ont torturé ! et les choses que j’ai vues, les hommes que j’ai connus, les intrigues politiques et les intrigues de coulisses qui se sont nouées devant moi ! si je disais cela, quel appendice je joindrais à certains mémoires ! je m’en garderai bien. De tout ce qui m’est arrivé dans cette vie du journaliste quotidien, si active, si diverse, si fatigante, si agréable, si désolante et si gaie, je ne veux vous raconter qu’une aventure.

C’était en 1823, si je ne me trompe. Louis XVIII avait donné à madame du Cayla la petite maison de Saint-Ouen, que tout le monde connaît. Le don était connu du public ; on jasait beaucoup dans les salons de cette libéralité ; les femmes qui n’avaient pu obtenir l’honneur de l’amitié déclarée que le roi avait pour la jolie comtesse, en médisaient très-fort et se moquaient du vieux monarque qui affichait des prétentions de jeune homme, seulement parce que les courtisans lui avaient persuadé qu’un roi de Fiance, témoins tous ses aïeux, ne pouvait se passer décemment d’une amie en titre. Ruse de courtisans qui voulaient battre en brèche le crédit de M. Decazes. Louis XVIII savait bien qu’on murmurait, mais il était fier de ces attaques. Pour que le pavillon de Saint-Ouen dit mieux à tout le monde qui l’avait donné, le roi commanda à M. le baron Gérard un portrait en pied, qui devait être placé dans un des salons de madame du Cayla, et rester là comme une signature au bas d’un contrat. M. Gérard fit le portrait, qu’on porta aux Tuileries et de là à Saint-Ouen.

Pour l’inaugurer et pour pendre convenablement la crémaillère, comme nous disons, nous autres bourgeois, dans ce petit château royal, Louis XVIII, qui savait son Suétone, se rappela les fêtes de Bayes ; mais il se rappela aussi Pétrone, et il eut peur. La presse l’effrayait, il hésita ; les bons conseils de ses amis le raffermirent. Il fit arranger une fête au milieu de laquelle il devait paraître en personne et en peinture ; la musique de la chapelle et du Conservatoire reçut ordre d’embellir cette solennité: des invitations furent faites ; des tables furent dressées dans les jardins et chargées de rafraîchissemens ; à un signal convenu, un rideau vert, cachant le chef-d’œuvre de M. Gérard, — c’était une expression consacrée alors pour tout ce que produisait ce peintre, — devait s’ouvrir aux cris de vive le roi ! Tout était bien convenu et le jour pris. — Ce jour c’était le 3 mai. La politique se trouvait aussi de la partie. Cependant, la veille, Louis XVIII fut ébranlé ; on se moquait si ouvertement de cette parodie des galanteries de François Ier et de Louis XIV, qu’il résolut de ne pas aller à Saint-Ouen. Il avait prié le comte d’Artois de s’y rendre : autrefois, cet aimable seigneur, — c’est le nom flatteur que les dames du Vauxhall de Torré lui avaient donné unanimement en 1779, — n’aurait pas manqué d’obéir à un ordre de cette nature. Mais il avait vieilli, il avait pris le rôle d’un homme revenu des folies de l’amour : il était sage, pieux, et puis il faisait de l’opposition ; il avait élevé le pavillon Marsan contre le pavillon de Flore, et M. de Latil contre M. Decazes. Il refusa net. Grand scandale à la cour, bonne matière à railleries pour les salons et les journaux. On se passera donc du comte d’Artois, et le roi n’ira pas. Ce sera seulement une femme amie des arts qui aura préparé un triomphe à M. le baron Gérard, et donné à quelques amis le régal d’une bonne musique et d’une collation délicate.

Le jour arriva, il faisait un temps magnifique : beau, chaud, tout-à-fait propice à la fête. J’étais fort occupé au bureau du journal que nous publiions alors, journal qui a fait assez de bruit dans son temps. Je jetais bien vite en moule cette prose improvisée que les imprimeurs arrachent au rédacteur quand l’heure est venue de la composition ; j’avais grandement à faire, car j’étais seul et je voulais aussi aller à Saint-Ouen ; on vint m’annoncer M. le duc d’Escars. Cela me dérangeait beaucoup ; de quoi voulait me parler le vieux gentilhomme ? Avait-il inventé quelque nouveau plat dans ses conférences culinaires avec son glorieux maître ? — Faites entrer. — M. d’Escars entra. — Vous êtes, me dit-il le rédacteur en chef du Miroir ? — Oui, monsieur, jusqu’à la fin de ce mois ; je suis même le seul rédacteur présent, car tous mes collaborateurs sont à la campagne aujourd’hui. — Monsieur, je suis le duc d’Escars, et je viens... — Qu’y a-t-il pour votre service, monsieur le duc ? — Je viens à vous de la part du roi... — De la part du roi, monsieur ! Ne vous trompez-vous pas ? Le roi a bien eu des relations avec le Miroir ; mais elles ont été secrètes. Il lui a adressé des articles, peut-être un peu pour le compromettre, mais dans tous les cas pour satisfaire à son besoin royal de moquerie contre ses courtisans... — Monsieur, ce que vous me dites-là... — Est très-vrai ; le premier article que le Miroir ait publié contre M. Dudon était du roi. Tout se sait, surtout ces choses-là où il y a une petite vanité d’auteur en jeu. Louis XVIII n’a pas gardé son secret, pourquoi le tiendrais-je ? Mais enfin le roi s’est fait notre collaborateur, et c’est sans doute à ce titre qu’il nous fait demander un service. — Sa Majesté m’a chargé de vous prier... — Voyons, monsieur le duc, parlez sans hésiter. — Eh ! bien, monsieur, vous savez qu’aujourd’hui à Saint-Ouen… — Oui, monsieur le duc, j’ai un billet, j’y vais y aller tout à l’heure et je réserve deux colonnes pour parler au public demain de ce spectacle de la cour. — C’est justement ce que le roi redoute. — Je le crois, monsieur, mais il faudra bien pourtant que cela soit. — Le roi voudrait bien !... — Je suis désolé de refuser le roi, mais c’est impossible. — Refuser-le roi, c’est bien dur. — C’est seulement raisonnable. Que voulez-vous qu’on pense du Miroir, s’il ne parle pas de cette fête qui est un scandale public, entre nous ? Ne dira-t-on pas qu’il est vendu au roi ? — Mais il s’agit d’une affaire toute privée. Auriez-vous le droit de divulguer ce qui se passe chez moi ? Ce qui se passe à Saint-Ouen n’est pas davantage de votre domaine. — C’est une question que les tribunaux pourront juger, monsieur le duc. — Mais si votre voisin le boucher ou le boulanger venait vous dire : Monsieur, je donne une fête chez moi ; il y aura à ma porte des lampions et des gendarmes ; cela fera de l’effet dans le quartier, cependant, je vous en prie, n’en dites rien dans votre feuille, que feriez-vous ? — Dès que le roi comprend assez bien sa position pour se comparer ici à mon voisin le boulanger, dès qu’il n’emploie ni la menace ni la séduction, je vous promets que j’arrangerai les choses de manière à satisfaire Sa Majesté, sans déserter la cause des lecteurs du Miroir. M. Ternaux donne aujourd’hui une fête industrielle à Saint-Ouen, par opposition à la fête de madame du Cayla ; je rendrai compte de celle-là, et quant à madame du Cayla et au portrait de M. Gérard, ils n’y seront que par allusion ou comme les statues de Cassius et de Brutus. — Le moins possible, n’est-ce pas, monsieur ? — Soyez tranquille, monsieur le duc. Mais service pour service. Nous avons un procès, ridicule comme tous ceux qu’on nous a faits Jusqu’ici, pour des pointes, des épigrammes, des allusions ; peut-être parmi les articles incriminés y a-t-il quelques plaisanteries du roi lui-même ; que M. Marchangy ne poursuive pas, et ce sera justice. — J’en vais parler au roi.

Le duc revint une demi-heure après, chargé des remercîmens de Louis XVIII pour mon procédé de bon voisinage, et de sa promesse pour la suspension des poursuites du parquet. M. d’Escars me dit en s’en allant et en n ; e serrant la main : « Je vous en prie, tenez cela bien secret, monsieur, le roi vous en saura bon gré. » Ce secret, je ne l’ai point divulgué ; un seul de mes collaborateurs l’a connu dans le temps. Le Miroir ne par la point de la fête de madame du Cayla ; notre procès fut appelé, jugé, et nous fûmes condamnés. Quinze jours après le Miroir fut supprimé. Il avait commis un grand crime : M. Jouy et moi avions osé critiquer Louis XVIII, poète et auteur de la Relation du Voyage à Coblentz !

L’écrivain eut plus de vanité que le roi n’eut de cœur. Il avait Echangé sa parole d’honneur contre la mienne par ambassadeur ; il la retira, parce que M. Jouy s’était avisé de relever une faute de français dans l’écrit royal, et parce que moi, je louais trop mal ses vers.


A. JAL.

  1. Louis XVIII, malade d’un accès de goutte, se faisait rouler dans un fauteuil jusque derrière la porte du salon de la Paix ; puis il se mettait sur ses pieds et disait en souriant : « N’ayez pas de craintes, nous avons de bonnes nouvelles ; je me porte bien. » L’un était aussi vrai que l’autre.
  2. M. Dubois d’Angers, aujourd’hui aussi député de Maine-et-Loire.