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Art flamand (Verhaeren)

PoèmesSociété du Mercure de France (p. 107-111).


ART FLAMAND


I


Art flamand, tu les connus, toi,
Et tu les aimas bien, les gouges,
Au torse épais, aux tétons rouges ;
Tes plus fiers chefs-d’œuvre en font foi.

Que tu peignes reines, déesses,
Ou nymphes, émergeant des flots
Par troupes, en roses îlots,
Ou sirènes enchanteresses,

Ou femelles aux contours pleins,
Symbolisant les saisons belles,

Grand art des maîtres, ce sont elles,
Ce sont les gouges que tu peins.

Et pour les créer, grasses, nues,
Toutes charnelles, ton pinceau
Faisait rougeoyer sous leur peau
Un feu de couleurs inconnues.

Elles flamboyaient de tons clairs,
Leurs yeux s’allumaient aux étoiles,
Et leurs poitrines sur tes toiles
Formaient de gros bouquets de chair.

Les Sylvains rôdaient autour d’elles,
Ils se roulaient, suant d’amour,
Dans les broussailles d’alentour
Et les fourrés pleins de bruits d’ailes.

Ils amusaient par leur laideur,
Leurs yeux, points ignés trouant l’ombre,
Illuminaient, dans un coin sombre,
Leurs sourires, gras d’impudeur.


Ces chiens en rut cherchaient des lices ;
Elles, du moins pour le moment,
Se défendaient, frileusement,
Roses, et resserrant les cuisses.

Et telles, plus folles encor,
Arrondissant leurs hanches nues,
Et leurs belles croupes charnues,
Où cascadaient leurs cheveux d’or,

Les invitaient aux assauts rudes,
Les excitaient à tout oser,
Bien que pour le premier baiser
Ces femelles fissent les prudes.


II


Vous conceviez, maîtres vantés,
Avec de larges opulences,
Avec de rouges violences,
Les corps charnus de vos beautés.


Les femmes pâles et moroses
Ne miraient pas dans vos tableaux,
Comme la lune au fond des eaux,
Leur étisie et leurs chloroses,

Leurs fronts tristes, comme les soirs,
Comme les dolentes musiques,
Leurs yeux malades et phtisiques,
Où micassent les désespoirs,

Leurs grâces fausses et gommées,
S’allanguissant sur les sofas,
Sous des peignoirs en taffetas
Et des chemises parfumées.

Vos pinceaux ignoraient le fard,
Les indécences, les malices
Et les sous-entendus de vices,
Qui clignent de l’œil dans notre art,

Et les Vénus de colportage,
Les rideaux à demi tirés,
Les coins de chair moitié montrés
Dans les nids du décolletage,


Les sujets vifs, les sujets mous,
Les Cythères des bergeries,
Les pâmoisons, les hystéries,
L’alcôve — Vos femmes à vous,

Dans la splendeur des paysages,
Et des palais, lambrissés d’or,
Dans la pourpre et dans le décor
Somptueux des anciens âges,

Vos femmes suaient la santé,
Rouge de sang, blanche de graisse ;
Elles menaient les ruts en laisse
Avec des airs de royauté.