Paul Ollendorf, éditeur (p. 220-233).


XIX


Armelle écrivit à son père sa prochaine arrivée et ce départ fut l’abîme inconnu vers lequel la vie les porta.

Ils n’avaient plus ni méchanceté, ni colère. Désormais ils n’aspiraient qu’à se liguer contre l’idée nouvelle que les paroles de Claude avaient évoquée et qui les effleurait sournoisement comme un frôlement d’ailes, la nuit. Elle leur semblait si formidable qu’ils ne savaient trop comment se défendre. La moindre erreur pouvait les perdre. Tout leur effort se bornait ainsi qu’au premier instant, à se serrer l’un contre l’autre, à se faire petits et humbles devant l’ennemi et à simplement attendre qu’il s’en allât de lui-même.

Ils se confinèrent dans la tour, berceau et tombe de leur rêve. Ils la voulaient décorer de leurs joies dernières, comme de fleurs tristes, et, au départ, ils la fermeraient pieusement comme on ferme un sépulcre où repose quelqu’un que l’on aima.

Surtout ils affectionnaient l’une des chapelles formées par l’embrasure des fenêtres. Leurs songeries se plaisaient à la mélancolie de l’étendue, parmi les collines dénudées et les marais monotones.

Ils se prenaient souvent la main, ce qui déliait leur cœur et leurs lèvres. Ils s’affranchirent des silences farouches où chacun pleure au fond de soi, et les larmes de leur vie coulèrent ensemble. Ils s’entretenaient du passé. Ils analysaient leur amour. Et, une à une, se dévoilaient les causes de leur défaite.

Claude dit, montrant l’espace :

— Tant que nous avons vécu là, seuls, au milieu de la nature, nous nous sommes élevés, parce qu’elle nous mêlait à elle qui est pure et généreuse. Dès que nous l’avons quittée nous avons commencé de descendre.

Une autre fois, il accusa la ville :

— Il ne fallait pas y entrer. Nous y sommes entrés, et elle nous a fait du mal. Habitués à nous offrir de toute notre foi aux émotions du dehors, nous nous sommes livrés à elle, et elle nous a imprégnés de ses soucis médiocres, et c’est son âme inférieure et non plus celle de la nature qui s’est mêlée à la nôtre.

Et Armelle lui objectant :

— Alors, aucun être noble ne saurait vivre parmi les hommes sans en être avili ?

Il répliqua :

— Si, il en est que nul contact ne souille, il en est d’irréductibles qui partagent la vie des autres tout en gardant leur vie intérieure, et nul milieu qui ne soit propice à leur embellissement. Nous ne sommes pas de ces élus et la ville close a détruit nos meilleures énergies.

Ils la renièrent. Elle leur paraissait une prison aux murs infranchissables. auprès des fenêtres, ils regardaient l’immensité comme un lieu de délices interdit à leurs pas. Ils étaient prisonniers de la ville. Elle ne leur ouvrirait ses portes que pour les jeter sur des chemins opposés où jamais plus ils ne se rencontreraient.

Cependant, au plus secret d’eux-mêmes, une voix incessante leur indiquait une issue par laquelle ils pouvaient fuir ensemble, la main dans la main. C’était la petite porte basse que Claude avait découverte. Il suffisait de se courber un peu.

Ils n’y voulaient point réfléchir. Si dangereuse qu’ils sentissent la tentation, ils n’admettaient pas qu’elle le fût assez pour avoir raison d’eux. Contre elle s’insurgeait la foule indignée de leurs convictions, de leurs espoirs et de leurs libres tendances. Et la bataille se déroulait dans les champs obscurs de leur cerveau, sans qu’ils cherchassent à voir clair, certains que l’idée ne s’acharnerait pas et s’en irait comme elle était venue.

Ils se traînaient donc de jour en jour, affaiblis, découragés ainsi que des malades à qui le dénouement de leurs longues souffrances finit par être indifférent.

— Comme je suis lasse ! disait Armelle, comme je vous devine las !… Pourquoi sommes-nous ainsi ?

Ils cherchaient. Ils répétaient les causes de leur misère, l’attribuant en outre aux imperfections inévitables de toute expérience humaine, à l’impossibilité de se maintenir sur des cimes trop élevées. Mais aucun de ces motifs ne les satisfaisait. Il y en avait un autre, unique et tout-puissant, que leur conscience se refusait à discerner et que cependant ils proclamèrent un jour de crise violente où s’étaient déchaînés leurs instincts inférieurs.

Ce jour-là on les eût dits tous deux avides de disputes, tant leurs allures devenaient cassantes et leur ton agressif. Enfin un mot de la jeune femme servit à Claude pour s’écrier :

— Soyez donc franche, Armelle, vous avez l’air de m’accuser… je ne serais pas fâché de connaître vos griefs.

— Je n’ai point de griefs, Claude, nous examinons ce qui a déterminé l’amoindrissement de nos rapports, et je me demande si votre jalousie…

— Ma jalousie, mais c’est vous qui l’avez provoquée par votre conduite avec Paul !

Elle s’irrita, de geste et d’accent :

— Et de quel droit vous en mêliez-vous ? de quel droit avez-vous jeté cet enfant dehors ?

— Du droit que j’avais de refréner votre coquetterie, Armelle…

Ils étaient debout, l’un devant l’autre, âpres et hostiles. Armelle prononça sourdement :

— Et votre désir ? Croyez-vous que cela ne nous ait pas désunis ?… vous ne compreniez donc pas que rien ne m’échappait de vos accès de convoitise ? Oh ! votre désir fiévreux et suppliant, comme il m’exaspérait !

Il lui posa la main sur la bouche.

— Taisez-vous, Armelle, ce désir était la vérité… c’était la vérité de ma chair amoureuse de la vôtre, la vérité de la nature et de la vie… Et savez-vous pourquoi nous avons été vaincus ?… je viens de le voir clairement, moi… et je le savais depuis longtemps… et vous aussi… eh bien… voici pourquoi… voici.., c’est parce que…

Ses doigts se crispaient aux épaules d’Armelle. Il parlait d’une voix solennelle et haletante, comme sous le souffle d’une inspiration :

— C’est parce que nous avons dédaigné la vérité, c’est parce que nous avons résisté à la nature et à la vie… Entendez-vous… quand je vous implorais… eh bien… eh bien… Armelle… il fallait vous donner…

Elle tomba sur une chaise en sanglotant :

— Il fallait me prendre, Claude…

Il y eut un grand silence. Comme deux flammes blanches luisaient les cris désolés d’Armelle et de Claude. Et à ces flammes vinrent fondre leur colère et leur injustice.

Il s’assit à quelque distance d’elle et, les mains jointes sur son front, il dit à voix basse :

— Il fallait nous prendre… c’est notre faute à tous deux… nous nous sommes trompés… Si nous nous étions pris, nous pouvions nous passer de la nature et la ville close ne nous eût pas fait de mal… Oh ! comment n’avons-nous pas senti notre devoir ? tout nous l’indiquait, la marche progressive de nos rêves, aussi bien que l’abandon de nos attitudes. Au fond de la Bretagne, ne vous ai-je pas avoué mon désir comme une chose sainte et logique, et ne l’avez-vous pas accueilli sans honte ? Notre amour, qui avait monté toujours, voulait franchir le degré suprême qui le séparait de son but. J’en ai eu l’intuition, moi, sur la lande de Lanvaux : il eût été beau de s’y prendre.

— Moi aussi, Claude, j’en ai eu l’intuition.

Il continua d’un ton amer :

— Mon dieu, mon dieu, à quelles inepties nous sommes-bous soumis ? Notre serment, quelle bêtise ! ma crainte de la lassitude, votre haine du désir, notre effroi de gâter le charme de nos rapports, quelles folies ! Nous qui avons brisé les barrières les plus solides, nous n’avons pu vaincre la peur de l’acte amoureux. Car au fond, c’est devant cela que nous avons reculé. On a fait de cet acte quelque chose d’épouvantable et de mystérieux. C’est une sorte d’abîme, un gouffre que l’on entoure d’obstacles et contre lequel on nous prévient dès notre enfance. On le qualifie en termes méprisants, chute, défaillance, faute. Se donner, c’est succomber. Les mots amant et maîtresse sont des injures. C’est l’acte le plus important. Deux êtres qui s’aiment diffèrent totalement selon qu’ils l’ont accompli ou non. On croirait qu’ils n’ont plus la même âme. Voilà ce qui nous a terrifiés. Nous n’avons pas compris qu’au point de vue moral l’acte d’amour ne signifie rien, rien en vérité…

— Oh ! Claude, dit Armelle, c’est ma faute, la faute de mes répugnances et de mes incompréhensions de femme.

— C’est la mienne aussi, Armelle, vous l’avez dit, il fallait vous prendre, vous prendre de force, violer votre instinct et votre chair. Mais, comme vous, je ne savais pas et je n’ai jamais cherché à vous convaincre.

Il se rapprocha d’elle.

— Je vais vous dire ce que nous devions faire. Puisque nous nous aimions, sincèrement et hautement, nous devions d’abord jouir de notre amour, suivant notre droit et notre devoir, et nous accorder les grandes et fortes joies de la chair. Puis nous devions revenir à Paris, vivre, ensemble ou séparément selon notre volonté, mais nous mêler à la vie de nos semblables. Et j’affirme que, protégés par un amour normal et magnifique, nous n’eussions pas descendu. Je n’aurais pas été jaloux ni vous provocante. Confiants l’un en l’autre, pleins de souvenirs et d’espoirs, en harmonie parfaite avec la nature, en harmonie parfaite avec tous nos instincts, affranchis des préjugés stupides et des entraves gênantes, nous étions invincibles. Nous devenions vraiment les deux êtres libres, beaux, complets, graves et simples, que nous avions rêvé de devenir. Nous pouvions tendre la main aux autres… Au lieu de cela…

Il s’interrompit. La vision du rêve perdu le brisait. Ses lèvres tremblaient. Il ne réussit qu’à prononcer :

— Maintenant… Armelle… il faut rompre… Ou bien… ou bien…

Il n’acheva pas. Il la contemplait avec égarement et soudain, il s’abattit à ses pieds en gémissant :

— Je t’aime, Armelle, je t’aime à en mourir, ne me quitte pas, ne nous quittons jamais… je ne puis vivre sans toi… Oh ! mon Armelle, mon Armelle…

Il embrassait, comme un suppliant, les genoux de la jeune femme. Il roulait sa tête entre les mains abandonnées et il répétait :

— Mon Armelle, mon Armelle… aie pitié… ne me quitte pas…

Elle le laissait faire, les bras inertes, le visage impassible. Ayant levé les yeux sur elle, il fut frappé de sa froideur. À quoi pensait-elle ? Il dénoua son étreinte.

Et ils ne bougèrent plus, l’un près de l’autre, et si loin l’un de l’autre.


Des jours s’écoulèrent. Ils les vécurent ensemble. Jamais toutefois, il n’y eut entre eux autant d’indifférence. Chacun pensait et souffrait à part. Les heures mornes sonnaient sans qu’une parole fût échangée.

Ils essayaient de voir l’avenir. Ils reconnaissaient que la vie à Guérande ou à Paris, dans des conditions d’amour analogues, était impossible. Alors indéfiniment se présentaient les deux issues, toutes deux aussi détestables, la rupture ou le mariage. Et de la première comme de la seconde, ils s’éloignaient avec horreur. Souvent Claude répétait :

— Non, n’est-ce pas, Armelle, nous ne nous quitterons jamais ?

— Nous ne nous quitterons jamais, répondait la jeune femme, distraite.

L’autre issue demeurait ouverte. Et l’idée, l’idée inqualifiable dont ils avaient négligé le péril, ne les lâchait pas, non plus ennemi caché, à l’attaque sournoise, mais ennemi nombreux et audacieux qui les harcelait et les investissait étroitement.

Une fatigue extrême leur soufflait les pires conseils. Un absurde besoin de réhabilitation les guettait dans les rues de la ville close. Toutes leurs habitudes de mondains, tous les préjugés, toutes les vieilles croyances, toutes les opinions établies, montaient à l’assaut comme des troupes disciplinées et coutumières de la victoire. Et leur désir surtout les disposait à se rendre. Ils s’appartiendraient ! Ils goûteraient la volupté sans être néanmoins amant et maîtresse. Et de la sorte, ils satisferaient à toutes les lois et à toutes les règles et ils n’auraient à lutter contre rien, ni contre personne, ni contre eux-mémés. Quelle tentation !

Mais une certitude absolue les rassurait contre un tel dénouement. Ils seraient sauvés, dût un miracle intervenir. De cela, ils ne doutaient point.

Armelle cependant gardait toujours son visage impénétrable et son étrange silence.