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Calmann Lévy (p. 202-205).


XXXI


If he be turn’d to earth, let me but give him one hearty kiss, and you shall put us both into one coffin.
Webster.


Octave était tenu à un grand nombre de démarches nécessaires auprès de grands-parents qu’il savait désapprouver extrêmement son mariage. Dans des circonstances ordinaires, rien n’eût été plus pénible pour lui. Il fût sorti malheureux et presque dégoûté du bonheur, des hôtels de ses illustres parents. À son grand étonnement, il observa, en remplissant ces devoirs, que rien ne lui était pénible ; c’est que rien ne lui inspirait plus d’intérêt. Il était mort au monde.

Depuis l’inconstance d’Armance, les hommes étaient pour lui des êtres d’une espèce étrangère. Rien ne pouvait l’émouvoir, pas plus les malheurs de la vertu que la prospérité du crime. Une voix secrète lui disait : ces malheureux le sont moins que toi.

Octave s’acquitta avec une indifférence admirable de ce que la civilisation moderne a entassé de démarches sottes pour gâter un beau jour. Le mariage se fit.

Profitant d’un usage qui commence à s’établir, Octave partit aussitôt avec Armance pour la terre de Malivert, située en Dauphiné ; et dans le fait il la conduisit à Marseille. Là il lui apprit qu’il avait fait vœu d’aller montrer en Grèce que malgré son dégoût pour les manières militaires, il pouvait manier une épée. Armance était si heureuse depuis son mariage, qu’elle consentit sans désespoir à cette séparation momentanée. Octave lui-même, ne pouvant se dissimuler le bonheur d’Armance, eut la faiblesse, bien grande à ses yeux, de retarder son départ de huit jours, qu’il employa à visiter avec elle la sainte Baume, le château Borelli et les environs de Marseille. Il était attendri du bonheur de sa jeune épouse. Elle joue la comédie, se disait-il, et sa lettre de Méry me le prouve évidemment ; mais elle la joue si bien ! Il eut des moments d’illusion où la félicité parfaite d’Armance finissait par le rendre heureux. Quelle autre femme au monde, se disait Octave, même par des sentiments plus sincères, pourrait me donner autant de bonheur ?

Enfin, il fallut se séparer ; à peine embarqué, Octave paya cher ces moments d’illusion. Pendant quelques jours il ne se trouva plus le courage de mourir. Je serais le dernier des hommes, se disait-il, et un lâche à mes propres yeux, si d’après ma condamnation prononcée par le sage Dolier, je ne rends pas bientôt Armance à la liberté. Je perds peu de chose à quitter la vie, ajoutait-il en soupirant ; si Armance joue l’amour avec tant de grâce, ce n’est qu’une réminiscence, elle se rappelle ce qu’elle sentait pour moi autrefois. Je n’aurais pas tardé à l’ennuyer. Elle m’estime probablement, mais n’a plus pour moi de sentiment passionné, et ma mort l’affligera sans la mettre au désespoir. Cette cruelle certitude finit par faire oublier à Octave la divine beauté d’Armance enivrée de bonheur, et se pâmant dans ses bras la veille de son départ. Il reprit du courage, et dès le troisième jour de navigation, avec le courage la tranquillité reparut. Le vaisseau se trouvait par le travers de l’île de Corse. Le souvenir d’un grand homme mort si malheureux apparut à Octave et vint lui rendre de la fermeté. Comme il pensait à lui sans cesse, il l’eut presque pour témoin de sa conduite. Il feignit une maladie mortelle. Heureusement le seul officier de santé qu’on eût à bord était un vieux charpentier qui prétendait se connaître à la fièvre, et il fut le premier trompé par le délire et l’état affreux d’Octave. Grâce à quelques moments d’affectation, Octave vit au bout de huit jours qu’on désespérait de son retour à la vie. Il fit appeler le capitaine dans ce qu’on appelait un de ses moments lucides, et dicta son testament, que signèrent comme témoins les neuf personnes composant l’équipage.

Octave avait eu le soin de déposer un testament semblable chez un notaire de Marseille. Il laissait tout ce dont il pouvait disposer à sa femme, sous la condition bizarre qu’elle se remarierait dans les vingt mois qui suivraient son décès. Si madame Octave de Malivert ne jugeait pas à propos de remplir cette condition, il priait sa mère d’accepter sa fortune.

Après avoir signé son testament en présence de tout l’équipage, Octave tomba dans une grande faiblesse et demanda les prières des agonisants, que quelques matelots italiens récitèrent auprès de lui. Il écrivit à Armance, et mit dans sa lettre celle qu’il avait eu le courage de lui écrire dans un café de Paris, et la lettre à son amie Méry de Tersan qu’il avait surprise dans la caisse de l’oranger. Jamais Octave n’avait été sous le charme de l’amour le plus tendre comme dans ce moment suprême. Excepté le genre de sa mort, il s’accorda le bonheur de tout dire à son Armance. Octave continua à languir pendant plus d’une semaine, chaque jour il se donnait le nouveau plaisir d’écrire à son amie. Il confia ses lettres à plusieurs matelots, qui lui promirent de les remettre eux-mêmes à son notaire à Marseille.

Un mousse du haut de la vigie cria : Terre ! C’était le sol de la Grèce et les montagnes de la Morée que l’on apercevait à l’horizon. Un vent frais portait le vaisseau avec rapidité. Le nom de la Grèce réveilla le courage d’Octave : Je te salue, se dit-il, ô terre des héros ! Et à minuit, le 3 de mars, comme la lune se levait derrière le mont Kalos, un mélange d’opium et de digitale préparé par lui délivra doucement Octave de cette vie qui avait été pour lui si agitée. Au point du jour, on le trouva sans mouvement sur le pont, couché sur quelques cordages. Le sourire était sur ses lèvres, et sa rare beauté frappa jusqu’aux matelots chargés de l’ensevelir. Le genre de sa mort ne fut soupçonné en France que de la seule Armance. Peu après, le marquis de Malivert étant mort, Armance et madame de Malivert prirent le voile dans le même couvent.