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Calmann Lévy (p. 132-139).


XXI


Durate, et vosmet rebus servate secundis.
Virgile.


Octave entra au Théâtre Italien ; il y trouva en effet madame d’Aumale et dans sa loge un marquis de Crêveroche ; c’était un des fats qui obsédaient le plus cette femme aimable ; mais avec moins d’esprit ou plus de suffisance que les autres, il se croyait distingué. À peine Octave parut-il, que madame d’Aumale ne vit plus que lui, et le marquis de Crêveroche, outré de dépit, sortit sans que son départ fût même remarqué.

Octave s’établit sur le devant de la loge, et, par habitude prise, car, ce jour-là, il était loin de chercher à affecter quoi que ce soit, il se mit à parler à madame d’Aumale d’une voix qui quelquefois couvrait celle des acteurs. Nous avouerons qu’il outre-passa un peu le degré d’impertinence toléré, et si le parterre du Théâtre Italien eût été composé comme celui des autres spectacles, il eût eu la distraction d’une scène publique.

Au milieu du second acte d’Otello, le petit commissionnaire qui vend les libretti d’opéra et les annonce d’une voix nasillarde, vint lui apporter le billet suivant :

« J’ai naturellement, Monsieur, assez de mépris pour toutes les affectations ; on en voit tant dans le monde, que je ne m’en occupe que lorsqu’elles me gênent. Vous me gênez par le tapage que vous faites avec la petite d’Aumale. Taisez-vous.

» J’ai l’honneur d’être, etc.

» Le marquis de Crêveroche. »
Rue de Verneuil, n° 54

Octave fut profondément étonné de ce billet qui le rappelait aux intérêts vulgaires de la vie ; il fut d’abord comme un homme qu’on aurait tiré de l’enfer pour un instant. Sa première idée fut d’affecter la joie qui bientôt inonda son âme. Il pensa que la lorgnette de M. de Crêveroche devait être dirigée vers la loge de madame d’Aumale, et que ce serait un avantage pour son rival, si elle avait l’air de moins s’amuser après son billet.

Ce mot de rival qu’il employa en se parlant à lui-même le fit pouffer de rire ; son regard était étrange. — Qu’avez-vous donc, dit madame d’Aumale ? — Je pense à mes rivaux. Peut-il y avoir sur la terre un homme qui prétende vous plaire autant que je le fais ? Une aussi belle réflexion valait mieux pour la jeune comtesse que les accents les plus passionnés de la sublime Pasta.

Le soir, fort tard, après avoir reconduit chez elle madame d’Aumale qui voulut souper, Octave, rendu à lui-même, était tranquille et gai. Quelle différence avec l’état où il se trouvait depuis la nuit passée dans la forêt !

Il était assez malaisé pour lui d’avoir un témoin. Ses manières tenaient tellement à distance, et il avait si peu d’amis, qu’il craignait beaucoup d’être indiscret en priant un de ses compagnons de vie de l’accompagner chez M. de Crêveroche. Il se souvint enfin d’un M. Dolier, officier à demi-solde, qu’il voyait fort peu, mais qui était son parent.

Il envoya à trois heures du matin un billet chez le portier de M. Dolier ; à cinq heures et demie, il y était lui-même, et peu après, ces messieurs se présentèrent chez M. de Crêveroche, qui les reçut avec une politesse un peu maniérée, mais enfin, fort pure de formes. Je vous attendais, messieurs, leur dit-il d’un air libre ; j’ai eu l’espérance que vous voudriez bien me faire l’honneur de prendre du thé avec mon ami M. de Meylan que j’ai l’honneur de vous présenter et moi.

On prit du thé. En se levant de table, M. de Crêveroche nomma le bois de Meudon.

La politesse affectée de ce monsieur-là commence à me donner de l’humeur pour mon compte, dit l’officier de l’ancienne armée, en remontant dans le cabriolet d’Octave. Laissez-moi mener, ne vous gâtez pas la main. Combien y a-t-il de temps que vous n’êtes entré dans une salle d’armes ? — Trois ou quatre ans, dit Octave, c’est du plus loin qu’il me souvienne. — Quand avez-vous tiré le pistolet en dernier lieu ? — Il y a six mois peut-être, mais jamais je n’ai songé à me battre au pistolet. — Diable, dit M. Dolier, six mois ! ceci me contrarie. Tendez le bras vers moi. Vous tremblez comme la feuille. — C’est un malheur que j’ai toujours eu, dit Octave.

M. Dolier, fort mécontent, ne dit plus mot. L’heure silencieuse que l’on mit pour aller de Paris à Meudon fut pour Octave l’instant le plus doux qu’il eût trouvé depuis son malheur. Il n’avait nullement cherché ce combat. Il comptait se défendre vivement ; mais enfin, s’il était tué, il n’aurait aucun reproche à se faire. Dans l’état où étaient ses affaires, la mort était pour lui le premier des bonheurs.

On arriva dans un lieu reculé du bois de Meudon ; mais M. de Crêveroche, plus affecté et plus dandy qu’à l’ordinaire, trouva des objections ridicules contre deux ou trois places. M. Dolier se contenait à peine ; Octave avait beaucoup de peine à le retenir. — Laissez-moi du moins le témoin, dit M. Dolier, je veux lui faire entendre ce que je pense de tous les deux. — Renvoyez ces idées à demain, reprit Octave d’un ton sévère ; songez qu’aujourd’hui vous avez eu la bonté de me promettre de me rendre un service.

Le témoin de M. de Crêveroche nomma les pistolets avant de parler d’épées. Octave trouva la chose de mauvais goût et fit un signe à M. Dolier qui accepta sur-le-champ. Enfin l’on fit feu : M. de Crêveroche, tireur fort habile, eut le premier coup ; Octave fut blessé à la cuisse ; le sang coulait avec abondance. J’ai le droit de tirer, dit-il froidement ; et M. de Crêveroche eut une jambe effleurée. — Serrez-moi la cuisse avec mon mouchoir et le vôtre, dit Octave à son domestique ; il faut que le sang ne coule pas pendant quelques minutes. Quel est donc votre projet, dit M. Dolier ? — De continuer, reprit Octave, je ne me sens point faible, j’ai autant de force qu’en arrivant ; je finirais toute autre affaire, pourquoi ne pas terminer celle-ci ? — Mais elle me semble plus que terminée, dit M. Dolier. — Et votre colère d’il y a dix minutes, qu’est-elle devenue ? — Cet homme n’a voulu nous insulter en rien, reprit M. Dolier ; c’est un sot tout simplement.

Les témoins, après s’être parlé, s’opposèrent nettement à un nouveau feu. Octave s’était aperçu que le témoin de M. de Crêveroche était un être subalterne peut-être poussé dans le monde par sa bravoure, mais au fond en état d’adoration constante devant le marquis ; il adressa quelques mots piquants à celui-ci. M. de Meylon fut réduit au silence par un mot ferme de son ami, et le témoin d’Octave ne put plus décemment ouvrir la bouche. Tout en parlant, Octave était peut-être plus heureux qu’il ne l’avait été de sa vie entière. Je ne sais quel espoir vague et criminel il fondait sur sa blessure qui allait le retenir quelques jours chez sa mère, et par conséquent pas fort loin d’Armance. Enfin, M. de Crêveroche, rouge de colère, et Octave le plus heureux des hommes, obtinrent au bout d’un quart d’heure qu’on rechargerait les pistolets.

M. de Crêveroche, furieux de la crainte de ne pouvoir danser de quelques semaines, à cause de son écorchure à la jambe, proposa en vain de tirer à bout portant ; les témoins menacèrent de les planter là avec leurs domestiques, et d’emporter les pistolets s’ils se rapprochaient d’un pas. Le sort favorisa encore M. de Crêveroche ; il visa longtemps et fit à Octave une blessure grave au bras droit. — Monsieur, lui cria Octave, vous devez attendre mon feu, permettez que je fasse serrer mon bras. Cette opération rapidement terminée, et le domestique d’Octave, ancien soldat, ayant mouillé le mouchoir avec de l’eau-de-vie, ce qui le fit serrer très-ferme ; je me sens assez fort, dit Octave à M. Dolier. Il tira, M. de Crêveroche tomba et mourut deux minutes après.

Octave, appuyé sur son domestique, se rapprocha de son cabriolet, et monta sans dire un seul mot. M. Dolier ne put s’empêcher de plaindre ce beau jeune homme expirant, et dont on voyait les membres se roidir à quelques pas d’eux. Ce n’est qu’un fat de moins, dit froidement Octave.

Au bout de vingt minutes, quoique le cabriolet n’allât qu’au pas, le bras me fait bien mal, dit Octave à M. Dolier, le mouchoir me serre trop, et tout à coup il s’évanouit. Il ne reprit connaissance qu’une heure après, dans la chaumière d’un jardinier, bonhomme fort humain et que M. Dolier avait commencé par bien payer en entrant chez lui.

« Vous savez, mon cher cousin, lui dit Octave, combien ma mère est souffrante ; quittez-moi, passez rue Saint Dominique ; si vous ne trouvez pas ma mère à Paris, ayez l’extrême bonté d’aller jusqu’à Andilly ; apprenez-lui, avec tous les ménagements possibles, que j’ai fait une chute de cheval et me suis cassé un os du bras droit. Ne parlez ni de duel ni de balle. J’ai lieu d’espérer que certaines circonstances, que je vous conterai plus tard, empêcheront que cette légère blessure ne mette ma mère au désespoir ; ne parlez de duel qu’à la police s’il le faut, et envoyez-moi un chirurgien. Si vous allez jusqu’au château d’Andilly, qui est à cinq minutes du village, faites demander mademoiselle Armance de Zohiloff, elle préparera ma mère au récit que vous avez à lui faire. »

Nommer Armance fit une révolution dans la situation d’Octave. Il osait donc prononcer ce nom, chose qu’il s’était tant défendue ! il ne la quitterait pas d’un mois peut-être ! Cet instant fut rempli de délices.

Pendant le combat, Octave avait souvent entrevu l’idée d’Armance, mais il se la défendait sévèrement. Après l’avoir nommée, il osa penser à elle un instant ; peu après, il se sentit bien faible. Ah ! si j’allais mourir, se dit-il avec joie, et il se permit de penser à Armance comme avant la fatale découverte de l’amour qu’il avait pour elle. Octave remarqua que les paysans qui l’entouraient paraissaient fort alarmés ; les signes de leur inquiétude diminuèrent ses remords de la permission qu’il se donnait de penser à sa cousine. Si mes blessures tournent mal, se dit-il, il me sera permis de lui écrire ; j’ai été bien cruel envers elle.

L’idée d’écrire à Armance ayant paru une fois, s’empara tout à fait de l’esprit d’Octave. Si je me sens mieux, se dit-il enfin pour calmer les reproches qu’il se faisait, je serai toujours le maître de brûler ma lettre. Octave souffrait beaucoup, il était survenu un violent mal de tête : je puis mourir tout à coup, se dit-il gaiement et en s’efforçant de se rappeler quelques idées d’anatomie. Ah ! il doit m’être permis d’écrire !

Enfin il eut la faiblesse de demander une plume, du papier et de l’encre. On put bien lui procurer une feuille de gros papier d’écolier et une mauvaise plume ; mais il n’y avait pas d’encre dans la maison. Oserons-nous l’avouer ? Octave eut l’enfantillage d’écrire avec son sang qui coulait encore un peu à travers le bandage de son bras droit. Il écrivit de la main gauche, et avec plus de facilité qu’il ne l’espérait :

« Ma chère cousine,

» Je viens de recevoir deux blessures qui peuvent me retenir à la maison quinze jours chacune. Comme vous êtes, après ma mère, ce que je révère le plus au monde, je vous fais ces lignes pour vous annoncer ce que dessus. Si je courais quelque danger, je vous le dirais. Vous m’avez accoutumé aux preuves de votre tendre amitié ; auriez-vous la bonté de vous trouver comme par hasard chez ma mère, à laquelle M. Dolier va parler d’une simple chute de cheval et d’une fracture du bras droit ? Savez-vous, ma chère Armance, que nous avons deux os à la partie du bras qui joint la main ? C’est un de ces os qui est cassé. Parmi les blessures qui retiennent un mois à la maison, c’est la plus simple que j’aie pu imaginer. Je ne sais si les convenances permettent que vous me voyiez pendant ma maladie ; je crains que non. J’ai envie de commettre une indiscrétion : à cause de mon petit escalier, on proposera peut-être de placer mon lit dans le salon qu’il faut traverser pour aller à la chambre de ma mère, et j’accepterai. Je vous prie de brûler ma lettre à l’instant même… Je viens de m’évanouir, c’est l’effet naturel et nullement dangereux de l’hémorragie ; me voilà déjà dans les termes savants. Vous avez été ma dernière pensée en perdant connaissance, et ma première en revenant à la vie. Si vous le trouvez convenable, venez à Paris avant ma mère ; le transport d’un blessé, quand il ne s’agirait que d’une simple entorse, a toujours quelque chose de sinistre qu’il faut lui épargner. Un de vos malheurs, chère Armance, c’est de n’avoir plus vos parents ; si je meurs par hasard, et contre toute apparence, vous serez séparée de qui vous aimait mieux qu’un père n’aime sa fille. Je prie Dieu qu’il vous accorde le bonheur dont vous êtes digne. C’est beaucoup, beaucoup dire.

» Octave.

» P. S. Pardonnez des mots durs, qui alors étaient nécessaires. »

L’idée de la mort étant venue à Octave, il fit chercher une seconde feuille de papier, au milieu de laquelle il écrivit :

« Je lègue la propriété de tout ce que je possède maintenant à mademoiselle Armance de Zohiloff, ma cousine, comme un faible témoignage de ma reconnaissance pour les soins que je suis sûr qu’elle donnera à ma mère lorsque je ne serai plus.

» Fait à Clamart, le… 182*.

» Octave de Malivert. »

Et il fit signer deux témoins, la qualité de l’encre lui donnant quelques doutes sur la validité d’un tel acte.