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Calmann Lévy (p. 78-82).


XI


Somewhat light as air.
There’s language in her eye, her check, her lip,
Nay, her foot speaks ; her wanton spirits look out
At every joint and motive of her body.
O these encounterers, so glib of tongue,
That give accosting welcome ere it comes.

Troilus and Cressida, act. IV.


Il était peu de salons agréables appartenant à la société, qui trois fois par an va chez le roi, dans lesquels Octave ne fût admis et fêté. Il remarqua la célébrité de madame la comtesse d’Aumale. C’était la coquette la plus brillante et peut-être la plus spirituelle de l’époque. Un étranger de mauvaise humeur a dit que les femmes de la haute société en France ont un peu le tour d’esprit d’un vieil ambassadeur. C’était le caractère de l’enfance qui brillait dans les manières de madame d’Aumale. La naïveté de ses réparties et la gaieté folle de ses actions, toujours inspirées par la circonstance du moment, faisaient le désespoir de ses rivales. Elle avait des caprices d’un imprévu admirable, et comment imiter un caprice ?

Le naturel et l’imprévu n’étaient point la partie brillante de la conduite d’Octave. C’était un être tout mystère. Jamais d’étourderie chez lui, si ce n’est quelquefois dans ses conversations avec Armance. Mais il lui fallait la certitude de n’être pas interrompu à l’improviste. On ne pouvait lui reprocher de la fausseté ; il eût dédaigné de mentir, mais jamais il n’allait directement à son but.

Octave prit à son service un valet de pied qui sortait de chez madame d’Aumale ; cet homme, ancien soldat, était intéressé et très-fin. Octave le faisait monter à cheval avec lui, dans de grandes promenades de sept à huit lieues, qu’il faisait dans les bois qui entourent Paris, et il y avait des moments d’ennui apparent où il lui permettait de parler. En moins de quelques semaines, Octave eut les renseignements les plus certains sur la conduite de madame d’Aumale. Cette jeune femme, qui s’était fort compromise par une étourderie sans bornes, méritait réellement toute l’estime que quelques personnes ne lui accordaient plus.

Octave calcula la quantité de temps et de soins que lui prendrait la société de madame d’Aumale, et il espéra, sans trop se gêner, pouvoir passer bientôt pour amoureux de cette femme brillante. Il arrangea si bien les choses, que ce fut madame de Bonnivet elle-même qui, au milieu d’une fête qu’elle donnait à son château d’Andilly, le présenta à madame d’Aumale ; et la manière fut pittoresque et frappante pour l’étourderie de la jeune comtesse.

Dans le dessein d’égayer une promenade que l’on faisait, de nuit, sous les bois charmants qui couronnent les hauteurs d’Andilly, Octave parut tout à coup déguisé en magicien, et éclairé par des feux du Bengale adroitement cachés derrière le tronc de quelques vieux arbres. Octave était fort beau ce soir-là, et madame de Bonnivet, sans s’en douter, parlait de lui avec une sorte d’exaltation. Moins d’un mois après cette première entrevue, on commença à dire que le vicomte de Malivert avait succédé à M. de R*** et à tant d’autres dans l’emploi d’ami intime de madame d’Aumale.

Cette femme si légère, que ni elle-même ni personne ne savait jamais ce qu’elle ferait le quart d’heure d’après, avait remarqué que la pendule d’un salon, en sonnant minuit, renvoie chez eux la plupart des ennuyeux, gens fort rangés ; et elle recevait de minuit à deux heures. Octave sortait toujours le dernier du salon de madame de Bonnivet et crevait ses chevaux pour arriver plus tôt chez madame d’Aumale, qui habitait la chaussée d’Antin. Là il trouvait une femme qui remerciait le ciel de sa haute naissance et de sa fortune, uniquement à cause du privilège qu’elle en tirait, de faire à chaque minute de la journée ce que lui inspirait le caprice du moment.

À la campagne, à minuit, quand tout le monde quitte le salon, madame d’Aumale remarquait-elle, en traversant le vestibule, un temps doux et un clair de lune agréable, elle prenait le bras du jeune homme qui, ce soir-là, lui semblait le plus amusant, et allait courir les bois. Un sot se proposait-il pour la suivre dans sa promenade ; elle le priait sans façon de se diriger d’un autre côté ; mais le lendemain, pour peu que son promeneur de la veille l’eût ennuyée, elle ne lui reparlait pas. Il faut convenir qu’en présence d’un esprit aussi vif, au service d’une aussi mauvaise tête, il était fort difficile de ne pas paraître un peu terne.

C’est ce qui fit la fortune d’Octave ; la partie amusante de son caractère était parfaitement invisible aux gens qui avant que d’agir songent toujours à un modèle à suivre et aux convenances. En revanche personne ne devait y être plus sensible que la plus jolie femme de Paris toujours courant après quelque idée nouvelle qui pût lui faire passer la soirée d’une manière piquante. Octave suivait partout madame d’Aumale, et par exemple au théâtre Italien.

Pendant les deux ou trois dernières représentations de madame Pasta, où la mode avait amené tout Paris, il se donna la peine de parler très-haut à la jeune comtesse, et de façon à troubler entièrement le spectacle. Madame d’Aumale, amusée par ce qu’il lui disait, fut ravie de l’air simple avec lequel il était impertinent.

Rien ne semblait de plus mauvais goût à Octave ; mais il commençait à ne se point mal tirer des sottises. La double attention qu’en se permettant une chose ridicule, il donnait malgré lui, à l’impertinence qu’il faisait et à la démarche sage dont elle prenait la place, mettait dans ses yeux un certain feu qui amusait madame d’Aumale. Octave trouvait plaisant de faire répéter partout qu’il était amoureux fou de la comtesse, et de ne jamais rien dire à cette jeune et charmante femme, avec laquelle il passait sa vie, qui ressemblât le moins du monde à de l’amour.

Madame de Malivert, étonnée de la conduite de son fils, alla quelquefois dans les salons où il se trouvait à la suite de madame d’Aumale. Un soir en sortant de chez madame de Bonnivet, elle la pria de lui céder Armance pour la journée du lendemain. — J’ai beaucoup de papiers à mettre en ordre, et il me faut les yeux de mon Armance.

Le lendemain, dès onze heures du matin, avant le déjeuner, ainsi qu’on en était convenu, la voiture de madame de Malivert vint chercher Armance. Ces dames déjeunèrent seules. Quand la femme de chambre de madame de Malivert les quitta, souvenez-vous, dit sa maîtresse, que je n’y suis pour personne, pas plus pour Octave que pour M. de Malivert. Elle poussa la précaution jusqu’à fermer elle-même le verrou de son antichambre.

Quand elle fut bien établie dans sa bergère, et Armance assise devant elle sur sa petite chaise : « Ma petite, lui dit-elle, je vais te parler d’une chose à laquelle je suis décidée depuis longtemps. Tu n’as que cent louis de rente, voilà tout ce que mes ennemis pourront dire contre le désir passionné que j’ai de te faire épouser mon fils. » En disant ces mots, madame de Malivert se jeta dans les bras d’Armance. Ce moment fut le plus beau de la vie de cette pauvre fille ; de douces larmes inondaient son visage.