Architecture rurale, second cahier, 1791/Des enduits

Des enduits.

Les enduits ſur le piſé ſe font avec du mortier compoſé de chaux & ſable, ou ſeulement avec du plâtre : on peut auſſi les faire avec un autre mortier de chaux, argile, bourre ou poils, qu’on nomme le blanc-en-bourre.

A l’égard du mortier fait avec la chaux & le ſable, on uſe dans preſque toute la France, pour le fabriquer, d’un procédé très-nuiſible : l’outil de bois dont on ſe ſert ne broie pas ou ne corroie pas la chaux avec le ſable ; il ne fait que la pétrir, tout de même que le boulanger détrempe de la farine avec de l’eau, & la remue pour en faire la pâte : dans un baſſin, ce mauvais outil eſt traîné par les ouvriers pour amalgamer la chaux avec le ſable, & il ne parvient à bien faire ce mélange qu’en y ajoutant beaucoup d’eau, c’eſt-à-dire, en noyant la chaux, ce qui lui ſort toute ſon aptitude à s’incorporer avec le ſable, & qu’elle auroit, fi on la corroyoit & ſi on ne la délayoit pas.

Cet outil m’a toujours étonné par ſa ſingulière conſtruction ; c’eſt un petit morceau de bois qui reſſemble à un moignon qui tient à un grand manche : on l’appelle improprement rabot, du mot latin rutrum dont ſe ſont ſervis Vitruve & Pline ; je lui conſerverai ce nom uſité, & je lui en ajouterai un autre plus ſignificatif, qui ſera celui de broyon.

Le rabot ou broyon dont j’ai fait & ferai toute ma vie uſage pour broyer le mortier, doit être conſtruit comme les figures 1 & 2, 3 & 4, deſſinées dans la planche XI. Voy. à la fin du préſent cahier.

La figure première repréſente le broyon vu par côté ; la deuxième, vu en face : cet outil n’eſt autre choſe qu’une grande pelle de fer. Voy. la fig. troiſième faite ſur la même échelle, & on recourbe cette pelle, comme on le voit auſſi dans la fig. quatrième.

Pour faire faire cet outil à un forgeur, on lui dira qu’il doit donner à la longueur de la pelle 24 pouces ; à ſa largeur par le haut 9 pouces & celle du bas 2 pouces, puis il arrondira la partie inférieure. Pour plus d’éclairciſſement, on fera forger cette pelle telle qu’elle eſt deſſinée & cotée dans la planche XI, fig. 2 ; & comme ces deſſins ainſi que tous ceux que j’ai donnés & donnerai, ſeront bien réguliers & les échelles juſtes, chacun peut ſe ſervir d’un compas pour prendre les meſures ſur mes planches, lorſqu’il ne ſaiſira pas bien le diſcours.

Après avoir ainſi forgé cette pelle droite ou à plat, le forgeur la recourbera au tiers de ſa hauteur, ainſi que le repréſente la fig. 4.

On introduit comme aux pelles ordinaires un manche dans ſa douille, mais ce manche doit être plus long & avoir environ 6 pieds de longueur, que les ouvriers ſavent bien diminuer lorſque cela eſt néceſſaire. Comme cet outil ſe démancheroit en le traînant, le forgeron perce deux petits troux à ſa douille, dans leſquels on paſſe un ou deux cloux, qui maintiennent le manche de bois avec l’outil, de manière qu’ils ne peuvent plus ſe ſéparer.

Voyons maintenant comment il faut se servir de ce broyon pour faire le mortier.

Les manœuvres maçons commencent par prendre de la chaux chacun avec une pelle dans le baſſin ou la foſſe où ils l’ont fuſée ou éteinte, & ils l’apportent ſur une place nette bien balayée : après y avoir dépoſé 4 à 5 pelletées de chaux, ils y jettent deſſus le double des pelletées de ſable ; c’eſt à cet inſtant que les broyeurs ſe mettent à travailler. Je dois dire en paſſant, qu’il faut autant de broyeurs que de manœuvres ; ordinairement pour les gros ouvrages on met trois broyeurs & trois manœuvres ; mais pour les petits un broyeur & un manœuvre ſuffiſent. Je dois dire auſſi que ce métier eſt pénible, & que lorſque les manœuvres travaillent, les broyeurs ſe repoſent & réciproquement les manœuvres ; ceux-ci ayant donc apporté ſur la place deſtinée à faire le mortier la chaux & le ſable néceſſaires ſe ſont repoſés, & les broyeurs ont commencé à les corroyer en gliſſant par-deſſus chacun leur rabot, & alongeant en même tems les bras & le corps, puis en les retirant avec le broyon ; c’eſt donc un mouvement continuel de ſe baiſſer & de ſe relever tenant l’outil incliné, ainſi qu’on l’apperçoit dans les figures 1 & 2, planche XII : mais il ne faut pas croire que les broyeurs puiſſent retirer leur rabot, s’ils ne donnent pas un tour de main ; pour y parvenir, ils ſont obligés en le retirant, de le faire tourner par côté pour laiſſer échapper le mortier qu’ils entraîneroient contr’eux, autrement ils en ſeroient trop fatigués : par cette adreſſe, ils ramènent facilement le rabot à eux ; c’eſt alors qu’ils le ſoulèvent un peu & le retournent appuyer ſur le tas de chaux & de ſable toujours en gliſſant, alongeant les bras & le corps, puis ſe relevant droit & faiſant ce mouvement ſans ceſſe, juſqu’à ce que les broyons aient bien corroyé la chaux & le ſable & les aient bien preſſés contre le ſol.

Après cette opération, les broyeurs deviennent à leur tour ſpectateurs du travail, & les manœuvres relevent avec leurs pelles le mortier étendu ſur la place en tas : lorſqu’ils l’ont mis autant qu’ils ont pu en forme pyramidale, les broyeurs à leur tour recommencent à corroyer, ainſi de ſuite. Lorſque les ouvriers s’apperçoivent que la chaux domine, ils y jettent de tems en tems pluſieurs pelletées de ſable, qui ſont de nouveau broyées avec la chaux juſqu’à ce que le mortier ſoit fait au degré qu’on le deſire ; c’eſt ce degré que j’indiquerai bientôt. Après que cette partie de mortier eſt aſſez corroyée & broyée, les manœuvres la jettent avec leurs pelles dans un coin de la place nette ou balayée, & retournent à la foſſe prendre d’autres pelletées de chaux, ſur leſquelles ils jettent du ſable ; les broyeurs enſuite font cette ſeconde broyée de mortier, puis une troiſième, même une quatrième, ſelon la conſommation plus ou moins grande qu’en font les maçons qui l’emploient.

Voilà la bonne manière de faire le mortier ; toute perſonne ſans intérêt & ſenſée en conviendra : elle verra dans cette pratique un outil de fer recourbé qu’un homme appuie avec les deux mains pour broyer & corroyer parfaitement la chaux avec le ſable. Voy. la plan. XII. Car quel eſt le but que l’on a lorſqu’on veut faire du mortier, ſi ce n’eſt de lier intimement la chaux avec les petits graviers ? cela eſt vrai, puiſque le ſable n’eſt autre choſe que la réunion d’une multitude de petits graviers, chacun d’eux ayant des pores ou cavités, ne s’attachera à la chaux qu’autant qu’un frottement dur & continuel fera entrer le liquide de cette chaux dans ces petites cavités & troux imperceptibles ; ainſi pour un gros travail, tel que celui du mortier, aucun outil ne peut mieux faire cette preſſion, & occaſionner la liaiſon intime de ces deux matières, que le rabot ou broyon de fer que je propoſe.

Si les bonnes méthodes ne ſe ſont pas propagées, c’eſt bien la faute des entrepreneurs & maîtres-maçons & non celles des ouvriers qu’ils emploient ; ces derniers parcourant la France, auroient pu faire changer les vieux uſages, ſi on les eût voulu écouter : mais pour gagner de l’argent, ils ſont forcés de ſuivre les routines des maîtres qui les paient. A Lyon, les maçons broient le mortier comme je viens de le décrire : à Paris, les mêmes maçons qui, au lieu de retourner à Lyon, viennent par caprice d’autres années travailler dans cette capitale, pétriſſent le mortier avec le moignon de bois que j’ai ci-devant décrit : s’il veulent ſe ſervir du procédé qu’ils connoiſſent pour le meilleur, leurs nouveaux maîtres s’y oppoſent ; leurs ouvriers voient l’erreur, ſouffrent en étant forcés de ſe taire : je ſuis donc fort heureux de pouvoir deſſiller les yeux de mes compatriotes ſur de pareilles fautes, & je dois m’attendre de leur part à quelque reconnoiſſance.

Le degré où la juſte proportion du mortier eſt relative à l’emploi qu’on en veut faire, on diſtingue deux qualités de mortier, l’un gras, l’autre maigre ; le premier ſert pour bâtir, le dernier pour les enduits : les ouvriers appellent donc mortier gras, celui qui ayant une plus grande proportion de chaux, comme un tiers, ſur deux autres parties de ſable, ſert à la liaiſon des pierres, ſoit pour murs, ſoit pour voûtes ; l’autre qu’ils nomment mortier maigre, conſiſte à y ajouter plus des deux tiers de ſable : celui-ci eſt donc utile aux enduits, mais non pas aux premières couches ; car elles doivent être faites avec le mortier gras, ſeulement pour la dernière couche, par la raiſon que le mortier maigre empêche toutes les fentes & crevaſſes qui arriveroient ſans l’abondance du ſable ſur la couche ſupérieure des enduits.

Les enduits ſur les murs de piſé ſont bien différens de ceux que l’on fait ſur les murs de pierres ; en outre, il faut prendre le tems favorable pour appliquer les enduits ſur le piſé.

Si une maiſon de terre a été commencée en février & parachevée en avril, elle peut être enduite dans l’automne, c’eſt-à-dire, cinq à ſix mois après ſa conſtruction ; d’où il réſulte que ſi elle a été faite & parachevée, à la touſſaints (tems où ceſſent ordinairement les travaux de la maçonnerie) elle peut recevoir l’enduit au printems ſuivant ; c’eſt une règle générale qui peut s’adopter dans tous les pays du monde ſelon leur température : par exemple, en Amérique, il eſt des tems pluvieux & ſecs ; dans ces contrées, on peut faire la bâtiſſe en piſé avant les pluies qui ſont des eſpèces d’hiver, & après on ne craint rien de les revêtir d’un enduit ; ainſi de tous les autres climats, ſoit de l’Europe, de l’Aſie & de l’Afrique.

La théorie de ces enduits ſe tire de l’humidité néceſſaire à la formation du piſé ; c’eſt pour laiſſer évaporer cette humidité qu’il faut laiſſer les maiſons de terre nues, ou ſans enduit, ainſi expoſées à l’air libre pendant la durée d’un été ou d’un hiver ; mais qu’on ne croie pas que ce ſoit, ni la sèchereſſe ni le froid qui pompe l’humidité d’un mur de terre qui a 15, 18 juſqu’à 24 pouces d’épaiſſeur ; ce n’eſt que l’air & principalement celui du nord ; ainſi, ſoit l’été, ſoit l’hiver, la biſe (ou le vent du nord) eſt aſſez fort en France pour ſécher le corps d’un mur de piſé dans tout ſon intérieur : ſi malheureuſement on faiſoit poſer l’enduit avant que la totalité de l’humide fût enlevée, on devroit s’attendre que les murs, en ſuintant pour rejeter tôt ou tard l’humidité, pouſſeroient l’enduit, & en le détachant de leur ſurface, le feroient éclater partie par partie, & le feroient tomber.

On voit qu’il eſt de la plus grande conſéquence de donner aux murs de piſé tout le tems de ſécher avant que d’y faire poſer l’enduit ; mais il eſt des années où cette deſſication ſe fait plus promptement que dans une autre ; c’eſt celle où le vent du nord a été le plus conſtant. Cette remarque, que chacun peut faire, réglera le tems qu’il faut attendre pour faire poſer l’enduit, & obligera les perſonnes prudentes, ſur-tout lorſqu’une année a été fort pluvieuſe, à laiſſer écouler un été avec un hiver pour obtenir une parfaite deſſication, & faire revêtir en toute ſureté d’un enduit les bâtimens de piſé.

Lorſqu’enfin on s’en eſt aſſuré par un bon diſcernement, on procède à cet enduit de la manière ſuivante.

Premièrement on fait piquer à la pointe du marteau, ou par le tranchant d’une hachette, les murs de terre ; il ne faut pas craindre de détruire la belle ſurface que leur a laiſſée le moule : tous les coups de pointe ou de tranchant doivent être rapprochés le plus qu’il ſera poſſible, & l’ouvrier doit les donner de haut en bas, afin qu’il reſte dans chaque trou un petit repos ou enfoncement dans la partie inférieure, lequel repos retient & ſupporte l’enduit.

Pour ce travail, les maçons ſont obligés de faire un petit échafaud, & qui eſt fort ſimple. Dans les troux qu’ont laiſſés les clefs du moule (voy. ces troux dans les pl. V, VI, VII, VIII & X du prem. cahier) les ouvriers y gliſſent des bouts de chevrons ou de perches, qui ſortent ſuffiſamment en dehors pour ſupporter des planches. Tout cet échafaudage eſt fait dans deux à trois minutes. C’eſt après avoir piqué le haut de la maiſon ſur ce ſimple échafaud, que les maçons prennent un balai dont les brins ſoient roides (à cet effet, on préfère les vieux balais de la maiſon) qu’ils le paſſent fortement ſur la ſurface du mur piqué pour en chaſſer tous les grumeaux & toute la pouſſière. Après avoir ainſi préparé le mur, ils poſent l’enduit ; mais, avant que d’indiquer cette manœuvre, il eſt néceſſaire de dire qu’il y a pour le piſé deux eſpèces d’enduits : le crépiſſage ou le ruſtiquage & l’enduit propre ; le crépi ſe fait tout ſimplement en prenant une pellée de mortier, & le délayant avec de l’eau dans un baquet, après qu’on y a ajouté une truellée de chaux pure : lorſque ce crépi a été rendu auſſi clair qu’une purée de pois ou de lentilles, on l’emploie.

L’enduit n’eſt autre choſe que le mortier maigre dont j’ai ci-devant parlé ; les manœuvres le broient dans la place nette près de la foſſe à chaux, & delà ils le portent aux maçons ſur l’échafaud où ils ſont.

Telle eſt la confection fort ſimple de ces enduits ; voyons à préſent la manière de les appliquer ſur les murs de terre.

Pour le crépiſſage, il ne faut qu’un maçon avec un manœuvre qui le ſert : le maçon ſur l’échafaud aſperge de l’eau avec un pinceau la partie du mur qu’il a piquée, balayée & bien préparée ; enſuite trempe dans le baquet où eſt le crépi un petit balai ou petite poignée fait de joncs, de buis ou d’autres brins ; après quoi il jette avec ſon balai ce mortier délayé contre le mur, lorſqu’il a recouvert avec autant d’égalité qu’il a pu toute la ſurface qui eſt à ſa portée ; il deſcend l’échafaud plus bas, & bouche les troux ſupérieurs des clefs du moule avec des pierres, plâtras ou autres débris ; il fait la même opération pour cette ſeconde échafaudée, redeſcend, lorſqu’elle eſt finie de ruſtiquer, encore plus bas ſon échafaud, ainſi de ſuite juſqu’au bas de la maiſon.

Cette aſperſion ou ce crépiſſage, fait avec tant de facilité & d’économie, eſt cependant, le croira-t-on ? le meilleur enduit que l’on peut faire ſur le piſé & ſur toutes autres conſtructions : c’eſt avec cet enduit qu’on conſerve long-tems les bâtimens ; il n’eſt pas beau, mais il eſt à portée des gens peu aiſés ; il ſemble que tout ce qui concourt à compléter l’art du piſé eſt par la divine providence dans les choſes les plus naturelles, les pratiques les plus communes & les plus ſimples.

L’enduit s’emploie différemment : il faut deux maçons & deux manœuvres ; les deux maçons ſont ſur l’échafaud ; un des manœuvres broie le mortier maigre, & l’autre le porte avec l’eau néceſſaire, en un mot ſert les maçons de toutes les petites choſes dont ils ont beſoin à chaque inſtant. Un des maçons tient de la main droite ſa truelle & de l’autre un pinceau, avec lequel il commence d’arroſer d’eau le mur piqué & balayé ; enſuite il applique quelques truellées de mortier qu’il étend avec la même truelle autant qu’il peut ; cela fait, il rejette d’autres truellées & les étend encore ; il continue ainſi ſon ouvrage.

Le ſecond maçon, muni auſſi d’un pinceau de la main gauche, & de la droite d’un petit outil que je vais bientôt décrire, aſperge d’eau le mortier étendu par ſon camarade, & frotte la partie qu’il a mouillée avec ſon épervier.

Il faut ſavoir que les ouvriers ont appelé épervier, cet outil qui ne conſiſte que dans une petite planche ou un carreau de bois de 6 pouces en quarré & de 8 à 10 lignes d’épaiſſeur, voy. plan. XI, fig. 5, cet outil vu par deſſus ; fig. 6, le même outil vu par profil ; fig. 7, encore cet outil deſſiné en perſpective, enfin la poignée fig. 8, où le maçon paſſe les quatre doigts de la main dans la poignée, & le pouce qui reſte dehors ſert à le tenir ferme.

C’eſt donc avec cet épervier que le ſecond ouvrier polit l’enduit ; ſon bras droit le plus loin du mur, & ſa tête qui en eſt fort près, lui donnent par cette poſition la facilité de viſer de l’œil gauche les boſſes que fait le mortier, & lui indiquent de les repaſſer en y frottant plus fort, de manière qu’il peut rendre la ſuperficie de l’enduit fort unie & fort droite.

Le lecteur reconnoît l’ordre de cet ouvrage : le premier maçon étend l’enduit & s’avance inſenſiblement, le ſecond polit & le ſuit, un manœuvre broie le mortier, l’autre le porte & ſert à toutes choſes ; c’eſt par cette pratique de perfection, je peux le dire, que l’on fait les enduits les plus unis, les plus beaux & les plus économiques.

Le croira-t-on ? jamais je n’ai pu faire adopter cet excellent procédé aux maîtres maçons de Grenoble dans un édifice que j’ai fait conſtruire pour la communauté des Jacobins de Grenoble, & qui eſt élevé en pierre de taille depuis les fondemens juſqu’au toit ; car je n’ai pas fait ſeulement des maiſons de terre ou de piſé ; j’avois donné l’ordre aux ouvriers de ſe ſervir de l’épervier ; mais dès l’inſtant que j’avois quitté mon bâtiment, les maîtres maçons leur faiſoient reprendre de mauvais linges ou chiffons de toile avec leſquels ils frottoient les enduits : ce mauvais uſage eſt la cauſe que tous les murs de cette ville & des environs préſentent des ondes bien déſagréables à l’œil ; on les apperçoit encore mieux lorſque les rayons du ſoleil frappent les maiſons, ce qui forme ſur les façades une multiplicité d’ombres qui ſemblent de loin qu’elles ſoient brutes.

A meſure qu’on fait l’enduit partie par partie, on peut le faire blanchir par les maçons avec de la chaux tout ſimplement, ce qui eſt encore fort économique, puiſqu’il épargne les blancs de troye, ceruſe & autres : à cet effet, on délaie de la chaux dans un baquet avec de l’eau fort claire, & le manœuvre en prend dans un pot qu’il porte aux maçons qui paſſent ce blanc avec un pinceau ; ſi cette couleur ainſi que d’autres tiennent ſur l’enduit, & ne s’en vont jamais, quoiqu’elles ne ſoient employées qu’avec l’eau pure, ſans colle ni huile, il faut l’attribuer à la précaution que l’on a de le poſer ſur l’enduit tout fraîchement fait, lequel en ſéchant incorpore avec lui ces couleurs, ce qui fait qu’elles durent autant que ce même enduit.

On reconnoît que la chaux entre dans tous les ouvrages ; elle ſert à bâtir, elle ſert aux enduits, elle ſert à blanchir, & nous allons faire voir, dans l’article des peintures, qu’il entre de la chaux dans toutes les autres couleurs : les entrepreneurs, maîtres maçons & les propriétaires ne ſauroient trop s’en approviſionner ; mais la raiſon la plus forte de faire long-tems d’avance cet approviſionnement, & dont le lecteur ne ſe doute pas, ſe trouve dans des défectuoſités qui arrivent aux enduits ſans cette précaution. Si on a le malheur de faire enduire une maiſon avec de la chaux qui ne ſoit pas anciennement éteinte, on eſt aſſuré que cet enduit formera une infinité de petites crevaſſes qui ſont ſi déſagréables, qu’on ſe voit enfin forcé à refaire à neuf cet ouvrage. Voici comment cela arrive : l’eau qui a fuſé la chaux dans une foſſe, ne diſſout pas entièrement tous les grains que contient la pierre à chaux : ce n’eſt qu’après un laps de tems que ces grains éclatent ; il eſt d’ailleurs conſtant que le four à chaux ne cuit pas parfaitement les pierres ; ces grains, que je veux dire, n’ont pas acquis aſſez de cuiſſon pour être fuſés dans la foſſe en même tems que les groſſes pierres ; mais ils ont été aſſez cuits pour éclater dans le tems qu’on s’y attend le moins, & poſitivement ils éclatent ou pétillent par l’humidité de l’enduit ; il eſt à propos de mettre au jour ce qui m’eſt arrivé.

Un maître maçon de mes parens, avoit été chargé de refaire les enduits de la grande ſalle d’un couvent de religieuſes ; il m’ordonna de faire faire d’avance le mortier ſuivant ſon uſage ; après trois mois, nous le fîmes employer à l’enduit des murs de cette ſalle : malgré notre vigilance, les religieuſes ſe plaignirent, nous fumes appelés, & nous reconnumes que notre enduit étoit tout-à-fait défiguré par millions d’éclats qu’avoient fait partir, en fuſant dans cet enduit, les petits grains de chaux non fuſés, lorſque nous avions employé ce mortier.

Le même inconvénient vient encore de m’arriver dans mon École d’architecture rurale, ſituée aux Champs-élyſées à Paris ; j’ai voulu me dépêcher d’enduire quelques parties de mon mur de clôture pour montrer au public la manière que l’on fait les enduits & les peintures ſur le piſé ; la chaux que j’ai éteinte étant trop nouvelle, a fait pouſſer ſur mon enduit mille éclats qui l’ont gâté avec la peinture. J’ai employé la même chaux à enduire & peindre mon modèle de maiſon, fait & voûté en piſé ; mais cette chaux étant plus vieille, n’a aucunement endommagé, ni ce dernier enduit, ni la peinture que j’y ai miſe deſſus. Voilà donc la preuve de ce que je viens de dire, & qui doit engager à faire éteindre de la chaux long-tems d’avance ; & je ne doute pas, d’après ces exemples, que les entrepreneurs & maîtres maçons ſoigneux dans leurs ouvrages, n’aient conſtamment dans leurs chantiers de la chaux éteinte, qui leur ſervira dans tant d’occaſions & leur fera honneur à ces travaux.

Je reviens au procédé de mon parent ; ſa méthode étoit bonne, mais elle n’étoit pas encore parfaite. Il faiſoit éteindre de la chaux dans un baſſin ſur le ſol fait avec une ceinture de ſable, & faiſoit relever en tas le mortier, qu’il laiſſoit ainſi expoſé à l’air ; mais j’ai reconnu depuis, que l’air, ne pouvant pénétrer l’intérieur de ce monceau de mortier, laiſſoit les particules de la chaux non fuſées dans le même état qu’elles étoient ſorties du baſſin, & que ces particules pénétrées enſuite par l’humidité de l’enduit, ſe fuſoient après ſa confection ; en pétillant, elles formoient ces crevaſſes nombreuſes, qui détruiſent la beauté de l’enduit avec celle des couleurs qu’on paſſe deſſus. J’ai cru pour le bien de mes lecteurs, devoir entrer dans ce long détail ; ils verront par la ſuite que je les ai bien ſervis.

Il réſulte de cette théorie, fruit de mes obſervations & de ma longue expérience, qu’il faut faire fondre la chaux dans une foſſe pour s’en ſervir une année après aux enduits & blanchiſſages ; & je conſeille à tous propriétaires que le premier jour qu’ils feront creuſer les fondemens d’une maiſon, ils faſſent auſſi fuſer à part de la chaux dans une foſſe ſéparée ou dans des tonneaux, à laquelle chaux ils ne toucheront pas, quelque beſoin que l’on en ait ; s’ils ſont ſévères à exécuter ce parti, & qu’ils n’écoutent point les maçons qui toujours, ſous différens prétextes, emploient la chaux de garde, parce qu’il leur manquera dans certain jour d’autre chaux, je peux leur répondre qu’ils y gagneront amplement, ſoit parce qu’ils pourront faire des enduits excellens ainſi que des peintures, ſoit parce que ces enduits bien faits prolongent la durée du piſé, ſoit parce que ces revêtiſſemens dérobent à tous les yeux des maiſons qui ne ſont faites qu’avec la terre, ſoit enfin pour ne pas refaire deux fois les enduits, lorſque des défectuoſités inſupportables y obligent.

L’enduit à plâtre ſe fait auſſi ſur le piſé, en piquant les murs & les aſpergeant de l’eau : la préparation du plâtre étant connue de tout le monde, puiſqu’il ne s’agit que de le gâcher dans des auges, je n’en traiterai pas longuement : j’obſerverai ſeulement que l’on plante quelques vieux cloux de loin en loin ſur les murs de piſé, comme de quatre en quatre pouces de diſtance, & qu’on a auſſi la précaution d’en placer de plus près ſous toutes les moulures qui forment les encadremens des panneaux ou pilaſtres, à l’effet d’y retenir le plus qu’il eſt poſſible l’enduit & les moulures de plâtre, qui ne ſe lient pas avec le piſé auſſi bien que le fait le mortier de chaux & de ſable.

Il eſt dangereux de revêtir en plâtre les murs extérieurs de piſé, parce que le plâtre craint la gelée ; d’ailleurs il n’eſt pas aiſé d’y peindre comme ſur les enduits en mortier, qui réſiſtent à toutes les intempéries ; ainſi on doit conſerver le plâtre pour l’intérieur des appartemens : cependant, lorſque le plâtre eſt cher, c’eſt une raiſon de plus de ſe ſervir du mortier, & on ne peut ni ne doit employer le plâtre dans tous les cas que pour décorer quelques pièces de maîtres, tels que les ſallons & ſalles à manger.

Paſſons maintenant à la peinture, & laiſſons les enduits de blanc en bourre, qui ne ſont utiles que dans les pays où le ſable manque ou n’a pas la qualité requiſe : ceux qui s’en ſervent, ſavent bien l’employer. Tout ce que l’on peut leur dire, eſt qu’ils peuvent en faire uſage ſur les murs de piſé, en prenant les mêmes précautions que pour les enduits en plâtre, piquer les murs de terre, les arroſer, placer quelques vieux cloux ſur-tout ſous les moulures, enſuite y étendre leur blanc en bourre.