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Après le procès
Revue des Deux Mondes4e période, tome 146 (p. 428-446).

APRÈS LE PROCÈS






Ai-je besoin de rappeler les faits, et la mémoire n’en est-elle pas encore trop présente ? Il s’agissait de savoir si le premier venu, sans preuves ni commencemens de preuves, a le droit d’insulter grossièrement la justice, et en même temps l’armée, dans la personne de ceux qui la dirigent, et qui ne sont pas toute l’armée, mais qui en sont la principale partie, puisqu’ils en sont l’élément permanent. Cependant, sur cette question si simple, — simple à poser, non moins simple à résoudre, — l’opinion a semblé se partager en deux. Pourquoi cela ? Comment cela ? C’est ce que je voudrais examiner. Ou plutôt, si d’elle-même, l’agitation a peut-être assez clairement manifesté les principales de ses causes, ce sont ces causes dont je voudrais essayer de préciser la nature. Qu’est-ce donc que l’antisémitisme ? Que faut-il penser d’une incompatibilité qu’on a dénoncée publiquement, du haut de la tribune, entre les conditions d’existence des armées et les exigences des démocraties ? Et comment tant d’intellectuels, ainsi qu’ils s’intitulent, se sont-ils trouvés, dans toute cette affaire, du côté qu’il n’eût pas fallu ?

Je parlerai dans une autre occasion, s’il y a lieu, du rôle de la presse, et de celui des politiciens.


I. — L’ANTISÉMITISME


Il faut avoir le courage de le dire : si l’antisémitisme, qui n’était peut-être à ses débuts qu’un paradoxe de presse et de conversation, semble être devenu, depuis quelques années, une sorte de danger public, nous en sommes tous plus ou moins responsables ; — et quelques Juifs eux-mêmes n’en sont pas tout à fait innocens. La « science » a commencé la première, une pseudo-science, dont les affirmations sont en général d’autant plus arrogantes qu’elles s’autorisent de présomptions ou d’hypothèses plus arbitraires. Ce n’est pas un savant, à la vérité, — puisque c’est l’auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg — qui a reproché à la Révolution française d’avoir légiféré pour un homme abstrait, semblable ou plutôt identique à lui-même, en tout temps, en tous lieux, ni Français ni Anglais, ni Grec ni Romain, ni Chinois ni Peau-Rouge, mais homme, et capable en cette qualité de tous les droits comme de tous les devoirs ! Mais, depuis Joseph de Maistre, c’est toute une science, ce sont même deux sciences, l’anthropologie et l’ethnographie, qui se sont emparées de son paradoxe pour en entreprendre la démonstration. Ce sont des savans, — parmi lesquels on en nommerait d’illustres, — qui ont posé la distinction des différentes races d’hommes en « inférieures », et en « supérieures » ; qui nous ont assuré que, de même qu’on perdrait sa peine « à vouloir blanchir un nègre », de même la perdrait-on à vouloir faire un Aryen d’un Sémite ; et ce sont bien eux qui entretiennent ainsi parmi les hommes, au nom de leur science, des haines véritablement animales, des haines physiologiques, des haines de sang. Les linguistes sont venus alors, autres savans, d’une autre sorte, qui, de l’examen du mécanisme des langues, ont conclu, comme les anthropologistes, à l’ « irréductibilité » des diverses formes d’esprits, à l’ « incompatibilité » des humeurs, à l’ « indestructibilité » des antipathies : « car la langue étant pour une race la forme même de la pensée, l’usage d’une même langue, continué pendant des siècles, devient, pour la famille qui s’y enferme, un moule, un corset, en quelque sorte, plus étroit encore que la religion, la législation, les mœurs, les coutumes ». C’est du Renan tout pur. Et enfin, avec la naïveté qui les caractérise, avec la confiance ingénue qu’ils ont dans la parole du linguiste ou de l’anthropologiste, nous avons vu l’historien et le critique, à leur tour, se proposer d’expliquer, par cette inégalité des races, l’évolution des littératures et le développement de la civilisation. Étonnons-nous, après cela, que, de leurs livres à tous et de leur enseignement, la théorie ait passé dans les journaux ; se soit insinuée dans les imaginations populaires ; y ait étendu ses racines ; et qu’on ne l’en puisse arracher désormais qu’avec la superstition de la science ! A l’évidente vérité que la nature proclamait d’elle-même, et dont le christianisme, puis la philosophie du XVIIIe siècle et de la Révolution française, avaient fait le dogme de l’égalité, une science orgueilleuse, et d’ailleurs incertaine, a substitué le dogme physiologique de l’inégalité des races ; — et l’antisémitisme nous est d’abord venu de là.

Après et avec la science, la politique n’a pas moins contribué au développement du mal, et, ici encore, tout le monde est diversement, mais plus ou moins coupable. Lorsqu’en effet, après le 16 mai, tous ceux qui formaient ce que l’on appelait jadis les « anciens partis », ont en quelque manière quitté le champ de bataille (à vrai dire on les y a bien un peu forcés), et se sont comme enfermés dans une abstention qui ressemblait à de la bouderie, la République n’en a pas moins continué d’exister ; et les politiciens ou fonctionnaires de tout ordre dont elle avait besoin, elle les a trouvés plus nombreux qu’il ne les lui fallait parmi nos francs-maçons, nos protestans, et nos juifs. Voyez là-dessus l’Orme du Mail et le Mannequin d’osier ! Les « anciens partis » ont-ils d’ailleurs eu tort ou raison de bouder ? C’est ce que je ne discute point. S’il est permis de croire à la vertu mystique de l’étiquette républicaine, il l’est sans doute, ou du moins il devrait l’être aussi, d’en aimer mieux une autre. On nous pardonnera d’ajouter, comme observateur impartial et tout à fait désintéressé, que la « fidélité pour les choses tombées » honore toujours ceux qui la professent, et notamment, dans un siècle où, de toutes les religions, celle qui compte le plus de prosélytes est la religion du succès. Mais il faut bien constater le fait ! On a quitté la place ; et, comme dit le proverbe, « qui quitte sa place la perd » ; et, chez nous, une place ne chôme jamais de candidats pour l’occuper. Francs-maçons, protestans et juifs, qui tous avaient ce grand avantage de n’être liés par aucun engagement au passé, se sont donc précipités en foule par la porte qui leur était ouverte ; ils sont entrés ; ils se sont emparés de la politique, de l’administration, de l’école ; ils y règnent ; et si nous voulons être sincères, il en faut convenir, l’antisémitisme n’est qu’un nom pour dissimuler le vif désir de les déposséder.

Qu’il n’y ait rien là de très noble, on peut le soutenir ; mais il n’y a rien que de très naturel ; et même, on un certain sens, il n’y a rien que de très légitime. La France est à tous les Français ; et on aura beau dire qu’en tout temps, en tous lieux, — et particulièrement sous le régime du suffrage universel inorganique, — ce sont les minorités qui gouvernent, cela est vrai, mais cela n’en vaut peut-être pas mieux, et puis, cela ne dure qu’aussi longtemps que les majorités ne s’en aperçoivent point. En réalité, la représentation légale, politique ou administrative, depuis tantôt vingt ans, n’est pas proportionnelle chez nous aux quantités sociales qu’elle est censée représenter ; et là, certainement, — avec l’une des causes du malaise actuel, et de la faiblesse du gouvernement, — là aussi est l’une des causes de l’antisémitisme. Trente-huit millions de Français ne se sentent pas plus d’humeur aujourd’hui qu’il y a cent ans à plier éternellement sous la domination de quelques centaines de milliers d’entre eux, les derniers venus, les plus récens de la famille ; et, pour secouer cette domination, s’ils n’emploient que des moyens légaux, comme de faire voir ce que cette domination a d’inégal ou d’inique, je conçois bien que l’on s’en fâche, mais non pas qu’on leur en dispute le droit, et qu’on crie à l’intolérance.

D’autant plus, — et c’est encore ce que cache l’antisémitisme, — d’autant plus que, depuis ces vingt ans, on a comme épuisé contre ces trente-huit millions tout ce qu’il y a de mesures de persécution compatibles avec les apparences ou l’hypocrisie de la paix. Les lois qu’on appelle « intangibles » sont là pour le prouver, la loi scolaire surtout ; ou encore l’accusation de cléricalisme qu’on intente à tout gouvernement qui a l’air seulement de moins « persécuter » qu’un autre. Considérez aussi la manière dont on traite les « ralliés » et demandez-vous ce que l’on défend contre eux ? Je veux bien que ce soit la possession effective du pouvoir, et sans doute elle en vaut la peine ; mais surtout c’est un ensemble d’idées, et, si je l’ose dire, c’est un Anticredo. « A nous donc, — lisions-nous récemment dans l’Univers Israélite, une vieille Revue, qui a plus de cinquante ans d’existence, — à nous juifs, protestans, francs-maçons, et quiconque veut la lumière et la liberté, de nous serrer les coudes et de lutter pour que la France, comme dit une de nos prières, conserve son rang glorieux parmi les nations ! » Ce cri de guerre n’est-il pas caractéristique? Il y a au moins un juif qui estime que la France doit lui appartenir, à lui, et à ses coreligionnaires ; que son « rang glorieux parmi les nations » dépend d’appartenir aux juifs, protestans, francs-maçons ; et qu’elle cesserait d’être elle-même en cessant de leur appartenir. Voilà déjà qui donne à songer ! Mais si l’Univers Israélite a bien compris la portée de ce qu’il imprimait, saurait-on faire plus maladroitement, je pourrais même dire plus grossièrement, le jeu de l’antisémitisme ? et par hasard, si dès le début de toute cette affaire, quelque « clérical », plus tiède, avait décidé de s’enfermer dans la neutralité, quel meilleur et plus sûr moyen saurait-on imaginer de l’en faire sortir ?

C’est ce qui vient encore compliquer la question de l’antisémitisme. Je ne crois pas qu’à vrai dire, et dans le sens ancien du mot, il entre beaucoup de fanatisme religieux dans l’antisémitisme ; il y a pour cela trop peu de religion en France ; et quoi qu’on affecte d’en penser en Angleterre, par exemple, ou en Allemagne, les fanatiques sont plus rares chez nous qu’ailleurs. Il faudrait seulement qu’on prît garde à n’en pas susciter. J’ai lu mon nom, moi qui écris ces lignes, dans l’article de l’Univers Israélite auquel je faisais allusion tout à l’heure, et, entre autres gentillesses, on m’y reprochait de m’être « allié contre les Juifs (dont je ne crois pas avoir parlé quatre fois en ma vie) à la lie de la populace. » « Toutes les décompositions morales ont communié, — ajoutait-on ; — les odeurs de sacristie ont mêlé leurs parfums rances aux senteurs des égouts. » Où est ici le fanatisme ? je veux dire de quel côté ? Car ce n’est pas dans le Siècle ou dans l’Aurore que j’ai trouvé ces lignes : on me répondrait en citant les articles de la Libre Parole ou ceux de l’Intransigeant. Mais c’est dans une revue qui porte pour sous-titre : Journal des principes conservateurs du Judaïsme. Et je ne m’en émeus pas autrement ! Mais si j’étais moins philosophe, je veux dire si je répondais dans les mêmes termes, est-ce bien moi qui aurais commencé ? Faut-il produire, après cela, des témoins encore plus autorisés ? De qui donc est cette page : « Le Juif (du moyen âge) s’entend à dévoiler les points vulnérables de l’Église, et il a à son service, pour les découvrir, outre l’intelligence des livres saints, la sagacité redoutable de l’opprimé. Il est le docteur de l’incrédule ; tous les révoltés de l’esprit viennent à lui, dans l’ombre ou à ciel ouvert. Il est à l’œuvre dans l’immense atelier de blasphème du grand empereur Frédéric et des princes de Souabe et d’Aragon ; c’est lui qui forge tout cet arsenal meurtrier de raisonnement et d’ironie qu’il léguera aux sceptiques de la Renaissance, aux libertins du grand siècle ; et tel sarcasme de Voltaire n’est que le dernier et retentissant écho d’un mot murmuré, six siècles auparavant, dans l’ombre du ghetto, et plus tôt encore, au temps de Celse et d’Origène, au berceau même de la religion du Christ. » Ainsi s’exprimait, il y a tantôt quinze ans, James Darmesteter, dans sa brochure intitulée : Coup d’œil sur l’histoire du peuple juif ; et, s’il était encore de ce monde, ne regretterait-il pas aujourd’hui ces paroles ? Mais, par hasard, s’il les maintenait, lequel de nous poserait la question religieuse : nous, à qui l’on dénoncerait le Juif comme « le docteur éminent de l’incrédulité », ou lui, Juif, qui nous l’aurait lui-même dénoncé comme tel ?

Reconnaissons-le donc : quelques Juifs ne sont pas tout à fait innocens de l’antisémitisme. Et, d’ailleurs, je ne me dissimule pas, si je n’en crois pas devoir parler plus longuement, ce que le mot recouvre de préjugés héréditaires, d’appétits honteux, de passions basses ! Mais ces appétits, ces passions, ces préjugés, qu’on avait autrefois le courage d’appeler de leur vrai nom, c’est la science qui leur a procuré le moyen de se déguiser. « Ce serait pousser outre mesure le panthéisme en histoire, a-t-on dit, que de mettre toutes les races sur le pied d’égalité… Je suis donc le premier à reconnaître que la race sémitique, comparée à la race indo-européenne, représente réellement une combinaison inférieure de la nature humaine… » Méditez ces paroles, et quand on les a jetées une fois à la foule, essayez de les empêcher de courir à leur conséquence logique et naturelle, qui est qu’au nom de sa supériorité la « combinaison supérieure » a contre l’inférieure un droit inaliénable ! Empêchez-les de devenir l’excuse des passions, la justification des appétits, la glorification même des préjugés ! Ou bien encore dites-moi peut-être que celui qui les a écrites n’en avait pas calculé la portée, si vous l’osez dire de Renan ! Mais songez plutôt que, depuis tantôt un demi-siècle, ce langage a passé pour celui de la science, et ces inventions du linguiste ou de l’anthropologiste pour une forme du progrès.


II. — L’ARMÉE ET LA DÉMOCRATIE


C’est de l’humanité même qu’il y va dans la question de l’antisémitisme, mais qui s’intéresse de nos jours à l’humanité ? quelques rêveurs peut-être, et il n’y a guère d’idée plus décriée ! Au contraire, je ne pense pas qu’il y ait de Français qui ne s’intéresse à la France ; et c’est vraiment de la France qu’il y va dans l’incompatibilité qu’on a prétendu découvrir entre les exigences de la démocratie et l’existence même des armées. Une première distinction est ici nécessaire. Ce n’est pas en effet du tout avec la démocratie, — ni même avec le « socialisme », — que l’existence et la discipline indispensable à l’existence des armées sont incompatibles, mais bien et uniquement avec l’individualisme et avec l’anarchie. Nous confondons aujourd’hui ce qu’il y a de plus contraire au monde : le collectivisme avec l’anarchie, le socialisme avec l’individualisme, l’aristocratie de la fortune ou de l’intelligence avec la démocratie ; et il est vrai que, depuis vingt-cinq ans, toutes ces doctrines ensemble donnent l’assaut au parlementarisme. Mais si leur coalition pouvait être un jour victorieuse, — et, selon toute apparence, elle le sera, — on la verrait aussitôt se dissoudre, et la dissension naîtrait de la victoire même. Qui ne se rend compte, en effet, que, si le socialisme, dans l’ordre économique, se définit par la « nationalisation des moyens de production » ; dans l’ordre moral, par la croissante extension de ce sentiment de « solidarité » qui engage l’homme à l’homme et qui fait de nous tous les membres d’un même corps ; et enfin, dans l’ordre politique, s’il se définit par l’augmentation du pouvoir de l’état sur la liberté de l’individu, qui ne voit que l’individualisme en est le pire ennemi ? et qu’est-ce que l’anarchie, sinon la forme aiguë de l’individualisme ? Le grand théoricien de l’anarchie, depuis un demi-siècle, ç’a été M. Herbert Spencer, et, — sur les traces d’Auguste Comte, — c’est bien lui qui a dénoncé le « régime militaire » ; encouragé l’humanité de l’avenir à s’y soustraire ; et répandu cette idée dans le monde qu’étant « improductive » entre toutes, la profession militaire n’était parmi nous, en notre temps, dans notre âge de production industrielle et d’activité commerciale, qu’une « survivance » et un témoin de l’ancienne barbarie. Tous les anarchistes se sont naturellement inspirés de ce thème; et, qui sera curieux d’en voir le développement sous la plume d’un « libertaire » n’aura qu’à lire la Psychologie du Militaire professionnel, de M. Hamon, ou, sous la plume d’un « libéral », le livre de M. de Molinari sur la Grandeur et la Décadence de la Guerre. Celui-ci est d’hier.

Mais, dans les principes du socialisme, au contraire, et même du collectivisme, bien loin qu’il y ait rien qui répugne à cette discipline dont les règlemens militaires ont fait, et à bon droit, la « force des armées », s’il y a quelque chose d’excessif, c’est justement la subordination des intérêts particuliers à l’intérêt social, et c’est la violence des moyens qu’on propose pour assurer cette subordination. Une armée capable en tout temps de défendre le sol national contre les incursions de l’étranger est la condition même de la « nationalisation du sol ». Si nous avons tous une tendance égoïste à rejeter les charges que l’état social nous impose, — en en revendiquant d’ailleurs tous les avantages, et même en essayant de les accaparer, — une armée seule est capable d’en triompher, j’entends : une armée nationale, dont le fonctionnement même est une leçon de solidarité. Et comment enfin, sans une armée, pourrait-on assurer les « moyens de production » eux-mêmes ? Si vis pacem, para bellum : c’était l’inscription qu’on lisait jadis au seuil de nos « salles d’armes » ou de nos « musées d’artillerie » ? Considérez là-dessus l’organisation du socialisme allemand, et voyez les argumens dont on use pour le combattre. « Vous vous trompez, dit-on aux socialistes, si vous croyez, par les chemins que vous prenez, tendre à une autre fin qu’à la tyrannie de l’État. Pour aboutir à ce beau résultat, vous commencez par abdiquer, entre les mains de quelques meneurs ou d’un conseil anonyme, tout ce que vous avez encore, sous le régime dont vous vous plaignez, d’initiative individuelle. Et la « nationalisation du sol » ou des « moyens de production », dont vos brochures et vos journaux sont pleins, ne signifie en bon allemand, comme sans doute en bon français, qu’asservissement du prolétaire et sacrifice de sa liberté ». Ne sont-ce pas exactement les raisons qu’on entend invoquer contre l’armée par les ennemis de l’armée ? et qu’y a-t-il de plus naturel, si l’on pourrait montrer que l’organisation des armées a servi de modèle inconscient aux revendications les plus précises du socialisme ? Les armées de « métier » sont le phalanstère, et les armées nationales la « socialisation des moyens de défense ».

Veut-on cependant envisager la question sous un autre aspect, plus concret ? Admettons donc pour un moment que l’existence des armées soit incompatible avec le socialisme. Il en résultera tout simplement que l’idéal socialiste est incompatible avec les conditions qui, dans notre Europe contemporaine, sont celles des sociétés civilisées et des nations historiques. Nous sommes Français, avant d’être socialistes ; nous sommes la France ; et la question est de savoir comment nous continuerons de l’être. Est-ce d’ailleurs en continuant de répandre à travers le monde, comme nous l’avons fait depuis cent ans, « les principes de la Révolution » et ceux de la « franc-maçonnerie » ? Est-ce en réagissant contre eux, je veux dire en décentralisant, et en nous faisant, comme jadis, au temps de la monarchie, les soutiens et les propagateurs de l’idée catholique ? Est-ce en nous repliant, en nous ramenant, en nous concentrant sur nous-mêmes, ou, au contraire, en passant les mers et en plantant notre drapeau sur tous les points du globe ? Peu importe ! Ce n’est pas aujourd’hui la question que nous examinons. Il n’y a qu’un moyen que nous devrions nous interdire, — et, malheureusement, c’est celui dont on dirait que nous sommes le plus fiers, — qui est d’exporter jusqu’aux extrémités de l’univers nos modes, notre cuisine, et notre pornographie. Nous appelons cela l’élégance, l’art de vivre, l’esprit français ! Mais quelque moyen que nous choisissions parmi tous les autres, ce qu’il nous faut du moins savoir, c’est que la réalisation n’en est possible que par l’intermédiaire de la force militaire et diplomatique.

Nous retrouvons encore ici le sophisme commercial, et la « morale de la concurrence ». Le nerf des États modernes, c’est la finance, nous dit-on ; et le développement de la richesse, voilà le principal objet d’un grand pays. Multiplions donc les sources et les occasions de fortune ; produisons et colonisons ; essaimons et enrichissons-nous. S’il nous faut des soldats, ayons-en, par égard pour notre passé, mais ne manquons pas de leur rappeler « que nous les payons » ; et entretenons, si l’on le veut, des diplomates, mais qu’ils s’emploient à nous faire de bons traités de commerce, de ces traités, ingénieusement et savamment combinés, qui fondent la fortune de l’une des parties sur la ruine de l’autre ! L’industriel ou le négociant, voilà vraiment l’homme utile. « Quel état que celui d’un homme qui d’un trait de plume se fait obéir d’un bout de l’univers à l’autre ! Son nom, son seing n’a pas besoin, comme la monnaie du souverain, que la valeur du métal serve de caution à l’empreinte, sa personne a tout fait, il a signé et cela suffit… Quelques particuliers audacieux font armer les rois, la guerre s’allume, tout s’embrase, l’Europe est divisée, mais ce négociant, anglais, russe ou chinois, n’en est pas moins l’ami de mon cœur. Nous sommes sur la superficie de la terre autant de fils de soie qui lient ensemble les nations et les ramènent à la paix par la nécessité du commerce. » Tel est, autour de nous, le lieu commun que l’on développe; que l’on retrouve dans les livres des économistes comme dans les discours des parlementaires ; auquel même c’est à peine si le militaire ou le diplomate osent contredire. Il faut nous enrichir ! peu importe comment, mais il faut nous enrichir ! La production de la richesse, il n’y a pas de plus noble emploi de l’activité humaine ! « Les hommes de guerre ont été jadis l’objet de l’admiration des peuples, et dans la lointaine antiquité, ils étaient rangés parmi les dieux. » Mais les temps sont changés, « depuis que la guerre a été remplacée par une forme moins onéreuse de la concurrence, comme véhicule du progrès » ; ce sont maintenant nos banquiers qui sont nos grands hommes ; et nous sommes entrés dans le règne de l’argent.

Ce ne sont là que des phrases, — mais des phrases dangereuses, — et on finira bien quelque jour par s’en apercevoir. Où donc lisais-je récemment un article, dont le titre seul : La prise de possession du gouvernement par le commercialisme, suffit pour indiquer l’esprit et la portée? Ce n’était pas dans un journal allemand ou français, mais dans une Revue américaine. Et, en effet, c’est aujourd’hui la tendance de presque tous les gouvernemens que de mettre au premier rang de leurs préoccupations le développement du commerce et de l’industrie. On raisonnait jadis autrement, — et on raisonnait mieux, je veux dire d’une manière plus conforme à la réalité, — quand on était convaincu que la guerre et la diplomatie sont les pièces maîtresses de l’équilibre social ! Même c’est là ce qui explique, dans notre histoire nationale, et, si l’on était juste, c’est ce qui excuse, en les expliquant, les « abus » de l’ancien régime. On n’était pas du tout indifférent alors aux « misères du peuple », et ce que l’on pouvait faire pour les soulager, on le faisait. On n’était pas non plus indifférent au développement du commerce et de l’industrie : le nom de Colbert suffirait pour en témoigner. Mais on croyait que tout est dans la dépendance de la guerre ou de la politique, et c’était d’elles en conséquence que l’on s’occupait principalement. C’est ce que voulait dire ce financier du temps de la Restauration, quand il disait: « Faites-moi de bonne politique et je vous ferai de bonnes finances » ; et il entendait que la puissance financière, commerciale, industrielle ne se décrète pas, et se crée encore moins, mais dépend de la puissance militaire ou politique, en est une conséquence, et, comme on dit, « une fonction ». L’histoire est là qui le démontre, notre histoire nationale, au cours de laquelle on a toujours vu, — de 1660 à 1680, par exemple, c’est-à-dire des Pyrénées à Nimègue, de 1800 à 1810, c’est-à-dire d’Amiens à Tilsitt, ou enfin de 1855 à 1870, c’est-à-dire de Sébastopol à Sedan, — le plus haut point de prospérité commerciale ou industrielle coïncider avec le plus haut point de force politique et militaire.

L’exemple de l’Angleterre nous donne la même leçon. Elle a beau être entourée d’eau, ce qui l’a, depuis l’époque de la conquête normande, à peu près préservée de l’invasion étrangère, seule des nations de l’Europe moderne ; — et qui sait si ce n’est pas là tout le secret de ce que l’on appelle emphatiquement « la supériorité de la race anglo-saxonne » ? — il n’en est pas moins vrai que la plus grande Angleterre, Greater Britain, n’a commencé de se développer que du jour où son développement a pu se faire à l’abri de sa suprématie militaire et de son autorité continentale. C’est d’Utrecht à Waterloo, 1713-1815, qu’elle est devenue vraiment l’Angleterre ; et ce n’est pas en se souciant d’abord ou principalement de commerce et d’industrie, mais de guerre et de diplomatie qu’elle l’est devenue. C’est sur les champs de bataille de Flandre et d’Allemagne qu’elle s’est rendue maîtresse de nos colonies ; et ce n’est point par l’adresse ou la ruse, mais par les armes, qu’elle nous a chassés du Canada. Si l’empire de l’Inde est passé de nos mains dans les siennes, c’est justement que Clive était un « soldat », et Dupleix n’était qu’un commerçant. Est-ce encore avec son « argent » qu’elle a combattu à Trafalgar et à Waterloo ? Et, depuis lors, d’une manière générale, il a bien pu sembler qu’elle ne se souciait que de « gaigner », comme disaient nos pères ; et on le lui a plus d’une fois reproché ; mais avant d’être « commerciaux », ce qu’il faut bien savoir, et ce qu’elle n’a garde, elle, d’oublier, c’est que tous ses gains ont été diplomatiques ou militaires.

Faut-il parler maintenant de l’Allemagne contemporaine? et si l’Angleterre elle-même, depuis quelques années, je dis l’Angleterre industrielle et commerciale, s’étonne, s’irrite et s’effraie des progrès d’une rivale qu’elle ne se connaissait pas, qui ne voit que ces progrès sont eux-mêmes la conséquence de l’hégémonie politique et militaire de l’Empire allemand ? M. de Bismarck, alors qu’il préparait l’unité de l’Allemagne, et le maréchal de Moltke se préoccupaient-ils d’expansion coloniale ? Je ne sais ! mais ce qu’il y a de certain, c’est qu’une ère nouvelle pour l’Allemagne a daté de Sedan et du traité de Francfort ; et, par delà les mers, en Amérique ou en Australie, c’est le prestige de l’ « Empire allemand » qui donne aux Allemands cette confiance, en même temps qu’il inspire à leurs cliens ce respect que la force imposera toujours à la race des hommes. Quoi donc, la force prime-t-elle le droit ? Non ; mais qui voudra faire régner la justice ou le droit, fera bien d’avoir ou de mettre, avant tout, la force avec lui ; et pareillement, ce n’est pas la force qui crée la prospérité ni la richesse, mais il suffit qu’elle soit la condition de la santé des peuples pour l’être aussi de leur fortune. La préoccupation de l’argent, — qui nous est un peu commune à tous, mais qui d’ailleurs n’en est pas moins basse, — a encore cela contre elle de ne pouvoir pas réussir toute seule à ses fins. Le commerce et l’industrie ne prospèrent qu’à l’ombre des armes ; et, de nos jours comme autrefois, c’est la « classe improductive » qui seule garantit aux autres la sécurité de leur « production », de leurs échanges, et de leurs progrès.

Souhaiterons-nous qu’il en soit autrement? C’est ce que demandent quelques économistes, qui se croient libéraux et qui ne sont à mes yeux qu’ « anarchistes ». « Si les ouvriers fileurs ou tisserands avaient eu le pouvoir d’empêcher la mise en œuvre des métiers mécaniques, écrivait récemment l’un deux, nous en serions encore au rouet et aux métiers à la main… Or, la classe gouvernante des États possède le pouvoir qui faisait défaut aux ouvriers fileurs et tisserands. Elle peut, à son gré, enrayer des progrès qu’elle jugerait contraires à son intérêt ; et on ne doit pas se bercer de l’espoir qu’elle consente à faire prévaloir, sur cet intérêt particulier et immédiat, l’intérêt général et permanent de la nation, bien que le sien y soit compris. » C’est toujours, on le voit, la même thèse, le même paradoxe économique, celui qui consiste à placer « l’intérêt général et permanent de la nation » dans l’accroissement indéfini de sa richesse ; et, à la vérité, je ne veux pas le dire, quoique je le pourrais, mais c’est en même temps un appel à la « guerre des classes », pour préparer l’établissement de la paix éternelle ; et c’est enfin l’antique, naïve et dangereuse utopie de ceux qui se flattent de travailler à la suppression de la guerre par la suppression des armées. Nous croyons, nous, tout au rebours, que la suppression des armées ne supprimerait pas la guerre; elle la rendrait seulement plus atroce, en supprimant ce qui s’y mêle de grandeur, de noblesse, d’esprit de sacrifice, et de désintéressement ! On ne se battrait plus pour des idées ou pour des principes, ni pour la patrie, mais pour des intérêts, pour obliger le Chinois, par exemple, à consommer notre opium ou l’Abyssin à s’enivrer de nos alcools. Et sans doute on voit bien ce que pourraient y gagner quelques capitalistes, mais non pas le progrès, la civilisation, ni l’humanité. Ai-je besoin, après cela, d’ajouter que le premier résultat de la suppression des armées, ce serait l’affaiblissement de l’idée de patrie ? et croit-on que le moment soit venu d’y songer ?

C’est ce que l’instinct de la foule a bien senti, dans ce procès tristement fameux, et qu’en dépit de tous les sophismes l’armée de la France, aujourd’hui comme jadis, c’était la France elle-même. Elle l’est de par nos traditions, si depuis huit ou dix siècles, et même davantage, — la Chanson de Roland est là pour le prouver, — ce sont nos armées qui nous ont faits ce que nous sommes, et si c’est dans leur sang, depuis Bouvines jusqu’à Sedan, victoire ou défaite, que s’est préparée, cimentée, consolidée l’unité nationale. Elle l’est par sa composition, étant elle-même l’armée la plus nationale, peut-être, qu’il y ait dans l’histoire ; ouverte à tous, plus ouverte que jamais de nos jours ; et, plus que jamais, dirigée par une élite, si, dans notre âge de science, de commerce, et d’industrie, ceux-là forment la véritable élite, qui peut-être ne sont pas « très forts » en chimie organique ou en paléographie, mais qui ont consenti, d’une manière tacite, en revêtant l’uniforme, le sacrifice de leur existence, et, en attendant qu’on le leur demande, l’abnégation de leur volonté. Elle l’est par son esprit, si la préoccupation même de l’avancement, dont on la raille assez inintelligemment, n’y est qu’une forme de l’amour de la gloire, et si, de cet amour de la gloire ou de la gloriole, — disons, si l’on le veut, de cette vanité du galon, — s’engendrent le mépris de l’argent, le respect de soi-même, et la religion de l’honneur ! Elle l’est encore par sa discipline, la plus humaine qui soit, mais surtout la moins aristocratique, la plus égalitaire, la plus conforme donc au génie de la France. Elle l’est enfin par la protection qu’elle assure au développement de l’idée démocratique ; et qui ne sent, comment ne sentirait-on pas, que bien loin d’y faire obstacle, au contraire, sans l’armée, c’est la démocratie qui serait elle-même en danger de périr ?

Ne l’oublions pas, en effet, que nous sommes environnés de voisins dont les dispositions à notre égard ne sont pas précisément hostiles, mais complexes, et la sympathie même, depuis cent ans, ou de tout temps, toujours mêlée d’un peu d’inquiétude. Souvenons-nous également que, si nous poursuivons, depuis cent ans, ou plus, une expérience dont on ne voit pas bien quelle sera l’issue, nous avons jusqu’à des amis qui n’attendent que l’occasion d’en troubler le cours, ou d’empêcher ce que le succès en pourrait avoir de dangereux pour eux. Non pas sans doute qu’ils nous veuillent du mal ! mais c’est que, si le monde moderne a connu des démocraties « fédéralistes » ou « fédératives », il ne sait pas encore, — ni nous non plus, d’ailleurs, — ce que peut devenir une démocratie de quarante millions d’hommes qui joindrait à la force d’expansion de son principe toutes les ressources et tous les ressorts, pour ainsi parler, des grands États centralisés. L’Angleterre n’a-t-elle pas mis plus de temps à trouver l’équilibre du parlementarisme et de ses ambitions politiques ? Mais, dans cette situation toujours précaire, qui ne voit que, comme nous le disions, le développement même de l’idée démocratique est placé sous la protection de l’armée? Si la prospérité des peuples, en général, dépend principalement de leur force militaire, — et j’ai tâché de le montrer, — ce qui est plus certain encore, c’est qu’on ne les « respecte » qu’autant qu’ils possèdent cette force militaire ; et si cette observation est sans doute universellement vraie, qui ne voit qu’elle l’est plus particulièrement d’un peuple qui, comme le nôtre, depuis plus de mille ans, semble avoir voulu justifier cette parole de Tocqueville : que « le développement graduel et progressif de l’égalité est à la fois le passé et l’avenir de l’histoire ? »

Nécessaire pour assurer le développement de l’idée démocratique l’existence d’une armée nationale ne l’est pas moins pour aider ce développement même. Et, en réalité, chez nous, depuis vingt-sept ans, autant et plus que la loi du nombre, c’est ce sentiment plus ou moins obscur qui a présidé à l’organisation du service égal pour tous, universel et obligatoire. Je sais d’ailleurs que, pour les militaires, c’est une grave préoccupation que de dégager de cette armée « nationale » les élémens de ce qu’on appelle une « armée de métier » ; et c’est une question dont je comprends bien toute la gravité, si je n’ai pas la compétence qu’il faudrait pour la discuter. Mais, de quelque manière qu’on réussisse un jour à la résoudre, ce qui serait démocratiquement dangereux, ce serait de détruire l’école d’égalité qu’est notre armée nationale. Là, en effet, — ne fût-ce que pour trois ans, pour deux ans, pour un an, — les différentes conditions des hommes se rapprochent, ou tout au moins se mêlent, sont confondues sous une loi commune ; et cette loi est au-dessus de ceux qui l’appliquent comme de ceux qui la subissent. Il y a plus encore : le droit de l’appliquer un jour, et à leur tour, n’est interdit à aucun de ceux qui commencent par la subir ; et en même temps qu’une école d’égalité l’armée devient ainsi une école de discipline et de hiérarchie. Car il ne faut pas croire que les démocraties répugnent d’elles-mêmes, comme on le dit, à toute discipline et toute hiérarchie ; elles en savent la nécessité ; et c’est un pur sophisme que d’interpréter « l’égalité des conditions » par « l’identité des emplois ». On pourrait même dire que « l’égalité des conditions » ne répugne à aucune espèce de distinction ou d’inégalité, pourvu que cette inégalité soit en quelque sorte acquise, et cette distinction « personnelle ». Il n’a jamais paru « inégal » à la démocratie que l’un fût colonel et l’autre caporal : elle exige seulement que ce ne soit pas une « condition », et que personne ne soit caporal à perpétuité, ni, comme jadis, colonel en naissant.

Si tel est bien le principe de notre armée nationale, nous avons donc le droit de redire qu’ici encore, ce n’est pas la démocratie qui est l’ennemi, c’est l’individualisme et c’est l’anarchie. Il nous reste à montrer, en considérant maintenant le cas de quelques « intellectuels » que c’est eux qui, — sans le savoir peut-être, et certainement sans le vouloir, — sont les pires ennemis de la démocratie elle-même et de l’armée.


III. — DE QUELQUES INTELLECTUELS


Qu’est-ce donc qu’un « intellectuel » ; à quel signe se reconnaît-il ; et d’où, de quelle conception de la vie tire-t-il la supériorité qu’il s’arroge sur tous ceux qu’il n’honore pas de ce nom ? Je ne parle pas des romantiques attardés, disciples de Renan, de Flaubert, et de Nietzsche, qui écrivent dans leurs Revues : « Si le génie et la vertu, après tout, étaient incompatibles, il ne faudrait pas hésiter un instant à donner le pas au génie. L’intelligence marche la première : le reste suit, à une distance honnête. » Je les crois jeunes, s’ils pensent « vieux » ; et la vie les fera changer d’opinion sur ce point ! Mais un excellent paléographe, un linguiste ou un métricien éminens, un chimiste consommé, sont-ils des « intellectuels » ; et pourquoi ? La possession du syriaque ou celle du chinois confère-t-elle à un pauvre homme le titre d’ « intellectuel » ? et comment prouve-t-on qu’un Traité de microbiologie, qui n’est peut-être qu’une compilation, destinée d’ici vingt-cinq ans à se vendre au poids du papier, exige plus d’intelligence qu’il n’en faut pour juger ses semblables ou pour commander les armées ? En vérité, je crains qu’il n’y ait là une superstition, — à Dieu ne plaise que je dise de la chose inutile ! — mais de la chose rare ou singulière. C’est ainsi que nous avons une tendance naturelle, quoique fâcheuse, nous tous qui écrivons ou qui parlons, à nous mettre fort au-dessus de tous ceux que nous voyons embarrassés de parler ou d’écrire. Sottise de notre part ! Non seulement on peut déraisonner avec élégance et facilité, comme on peut envelopper de dangereux sophismes sous des formes exquises ; mais l’érudition, et la science même, peuvent coexister dans les cervelles avec une réelle médiocrité d’ « intelligence ». Il y en a des exemples. Et puis, si l’intelligence, qui n’est pas d’ailleurs la seule source de connaissance, — voyez là-dessus, j’aime à le citer, le livre de M. Balfour sur les Fondemens de la croyance ; — si l’intelligence n’est pas sans doute la mesure de l’expérience, ni celle de la fermeté du caractère, ni celle de l’énergie de la volonté, qui sont bien quelque chose aussi, ne conviendra-t-on pas que beaucoup d’intellectuels pourraient être bornés de divers côtés, limités même quelquefois à leur spécialité, diminués encore, et comme rétrécis ou rapetissés par elle ? Je me défie, avec Pascal, de l’homme d’une seule science. En général, on ne sait tout d’une chose qu’à la condition de tout ignorer de beaucoup d’autres choses. Et par hasard, si c’était là ce qu’on appelle être « intellectuel », y aurait-il de quoi tant s’en vanter ?

Les « intellectuels » d’aujourd’hui sont évidemment d’une autre espèce. Dans quelque spécialité qu’ils aient réussi à s’acquérir une réputation et une réelle supériorité, ils se figurent que, je ne sais par quel phénomène d’exosmose, cette supériorité se communique à tout ce qu’ils pensent ; et leur réputation authentique tout ce qu’ils disent. C’est un grand malheur pour eux et c’est un grand danger pour nous ! Car, tandis qu’on les prend pour ce qu’ils se donnent et qu’on est d’abord tenté de les croire, ils ne font que déraisonner avec autorité sur des choses de leur incompétence ; et finalement ils ne réussissent qu’à déconcerter, à dérouter, à troubler profondément l’opinion. Parce qu’ils savent des choses que nous ne savons pas, nous leur faisons crédit de celles qu’ils ignorent. Accoutumés qu’ils sont à s’écouter complaisamment parler, leur assurance nous impose. En les trouvant si sûrs d’eux-mêmes où nous hésiterions, nous croyons qu’ils ont des raisons d’affirmer. Mais ils n’en ont pas d’autres ni de meilleures que les nôtres ; et quand, pour achever de nous éblouir, ils invoquent la méthode et l’esprit « scientifiques », c’est justement ici qu’augmente le danger.

Osons en effet et une bonne fois le dire : que la linguistique, la philologie, la paléographie, la métrique, l’exégèse, l’anthropologie, l’ethnographie, — je pourrais aujourd’hui prolonger l’énumération à l’infini, — ne sont pas des « sciences » ; ni même de la « science » ; et les plus éminens de ceux qui s’y exercent n’ont aucun droit à se réclamer de l’esprit ni des méthodes « scientifiques ». Un paléographe ou un philologue sont des érudits, et, s’ils le veulent, des intellectuels, mais ils ne sont pas des « savans » ; et ils ne le seront jamais, ni à aucun degré. Savoir a dit un vrai savant, c’est Pouvoir ou Prévoir. Qu’est-ce que peut un paléographe, et de quelle prévision un exégète est-il capable? L’astronome prévoit des « passages » et le chimiste peut des combinaisons ; l’exégète et le paléographe ne connaissent et n’étudient que ce qui ne s’est pas vu, ce qui ne se verra pas deux fois. Pour l’esprit scientifique, je ne sais ce que c’est, ni comment un critique ou un historien se permettraient de se l’attribuer, quand on voit des savans se reprocher entre eux de ne pas l’avoir, et se le prouver même, en se convainquant d’erreur. Pense-t-on que Pouchet, qui fut le contradicteur acharné de Pasteur, ne crût pas avoir « l’esprit scientifique » ? Si maintenant la méthode scientifique est rationnelle, comme celle du géomètre, ou expérimentale, comme celle du physiologiste, qu’y a-t-il de rationnel, je veux dire de réductible au principe d’identité, dans l’évolution de la métrique ? ou d’expérimental, j’entends d’assignable au principe de causalité, dans les constatations de la paléographie ? Et après tout cela, quand la physique ou la chimie seraient en possession d’une méthode certaine, qui donc a décidé que cette méthode serait applicable aux plus délicates questions qui intéressent la morale humaine, la vie des nations, et les intérêts de la société ? Les chimistes et les physiciens ! Mais quels chimistes ? quels physiciens ? Et je consens d’ailleurs que ce soient les plus éminens d’entre eux, mais ils me seront encore suspects, et ils devront encore m’être suspects, parce qu’enfin la question n’est pas de leur compétence, et qu’en exprimant leur confiance dans l’application de la méthode scientifique, j’entends bien qu’ils sont des physiciens ou des chimistes, mais ils ne font pourtant qu’exprimer une opinion tout « individuelle ».

Et aussi bien est-ce toujours là qu’il faut qu’on en revienne. Méthode scientifique, aristocratie de l’intelligence, respect de la vérité, tous ces grands mots ne servent qu’à couvrir les prétentions de l’Individualisme, et l’Individualisme, nous ne saurions trop le redire, est la grande maladie du temps présent, non le parlementarisme, ni le socialisme, ni le collectivisme. Chacun de nous n’a confiance qu’en soi, s’érige en juge souverain de tout, n’admet pas même que l’on discute l’opinion qu’il s’est faite. Ne dites pas à ce biologiste que les affaires humaines ne se traitent pas par ses « méthodes » scientifiques ; il se rirait de vous ! N’opposez pas à ce paléographe le jugement de trois Conseils de guerre ; il sait ce que c’est que la justice des hommes, et en effet n’est-il pas directeur de l’École nationale des Chartes ? Et celui-ci, qui est le premier homme du monde pour scander les vers de Plante, comment voudriez-vous qu’il inclinât sa « logique » devant la parole d’un général d’armée ? On n’a point usé sa vie dans des études de cette importance pour penser « comme tout le monde » ; et le véritable intellectuel ne saurait rien faire comme personne. C’est le « superhomme » de Nietzsche, ou encore « l’ennemi des lois », qui n’est point fait pour elles, mais pour se mettre au-dessus d’elles ; et nous n’avons, nous autres médiocres, qu’à l’admirer et l’en remercier ! Je dis seulement que ce qu’il faudrait voir, quand l’intellectualisme et l’individualisme en arrivent à ce degré d’infatuation d’eux-mêmes, c’est qu’ils sont ou qu’ils deviennent tout simplement l’anarchie ; — et peut-être n’y sommes-nous pas encore, mais nous y courons à grands pas.

Il semble heureusement que l’on commence à s’en douter ; et, tel qui s’était fait jadis le théoricien du culte ou de la culture intensive du Moi, donne maintenant pour programme à cette culture, et pour idéal à ce culte, la « socialisation du Moi. » Je l’en féliciterais, si j’étais sûr de ce qu’il veut dire, et si je ne craignais que cette formule équivoque ne tendit, selon la conjoncture, à la socialisation des autres Moi par quelques Moi plus distingués, aussi bien qu’à l’abdication de l’individualisme devant les exigences de la société politique, économique, religieuse. Un Allemand est plus clair, c’est l’auteur du livre célèbre : La question sociale est une question morale, M. Th. Ziegler : « Sous le régime de l’individualisme, écrivait-il, il y a sept ou huit ans, la liberté et l’égalité des individus, posées en principe, se changent en leurs contraires, en inégalité et en dépendance, pour ne pas dire en esclavage absolu. Les conséquences sont les mêmes que dans le régime « l’État c’est moi ». Cette formule confère une liberté illimitée à un seul en enlevant aux autres tout droit. » Je lisais plus récemment encore, dans un livre italien, de M. F. S. Nitti, sur la Population et le système social : « La doctrine individualiste, qui avait été considérée jadis comme destinée à un développement considérable, ne peut être envisagée désormais que comme une phase historique dont la société a commencé à s’éloigner depuis déjà quelque temps… La conception de l’individu souverain, qui est la base de la doctrine du Contrat social de Rousseau, s’est réalisée comme une protestation indispensable, mais le moment historique qui l’a produite est désormais passé. » Et c’est enfin à un auteur américain, M. D.-C. Gilman, en son livre sur le Socialisme et l’Esprit américain, que j’emprunte ces lignes : « Ce qui est le plus nécessaire aujourd’hui, ce n’est pas une croisade contre le socialisme, au nom sacro-saint et infaillible de la libre concurrence, mais une énergique réaction contre l’individualisme grossier qui déborde de notre temps. »

Entendrons-nous ces avertissemens ? C’est pour ma part ce que je souhaite ; et c’est aux « intellectuels », s’ils sont sages, qu’il appartient d’en donner le signal et l’exemple. Ils nous ont fait depuis cent ans beaucoup de mal, et ils peuvent nous en faire encore davantage. On n’a pas tous les jours l’occasion de voir, comme dans une circonstance récente, ce que leur contentement d’eux-mêmes a véritablement d’antisocial. Mais, l’ayant vu, ils seraient impardonnables de n’y pas prendre garde. Et, puisque enfin j’ai pris sur moi de les en avertir, — sine ira et odio, quorum causas procul habeo, — j’espère qu’ils m’en sauront gré. M’en sauront-ils autant d’ajouter que, dans une démocratie, l’aristocratie intellectuelle est de toutes les formes d’aristocratie la plus inacceptable, parce qu’elle est de toutes la plus difficile à prouver, et que, si j’entends assez bien ce que c’est que la supériorité de la naissance et celle de la fortune, je ne vois pas ce qu’un professeur de thibétain a de titres pour gouverner ses semblables, ni ce qu’une connaissance unique des propriétés de la quinine ou de la cinchonine confère de droits à l’obéissance et au respect des autres hommes ?

Ferdinand Brunetière.