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Segur - Apres la pluie, le beau temps p081.jpg

VIII

GEORGES SE DESSINE DE PLUS EN PLUS


D’après ce que Pélagie avait dit à Rame des sentiments de Georges pour Geneviève, le bon nègre ne se trouvait pas bien disposé pour Georges. Lorsqu’ils se rencontrèrent le lendemain, Rame ôta son chapeau, mais sans dire un mot. Il accompagnait sa petite maîtresse et ne la quittait pas des yeux.


Geneviève.

Georges, veux-tu venir au potager ? nous cueillerons des fraises pour le goûter.


Georges.

Je veux bien, mais seul avec toi. Je ne veux pas que ton nègre vienne avec moi.


Geneviève.

Il ne sera pas avec toi ; c’est moi que le bon Rame va accompagner.


Georges.

Alors va-t’en de ton côté ; je n’ai pas besoin d’être gardé comme un enfant de deux ans.


Geneviève.

Alors bonsoir ; j’aime mieux être gardée, moi. Avec Rame, je peux aller partout. »

Geneviève s’approcha du nègre.


Geneviève.

Rame, n’allons pas au potager ; viens avec moi au bout du bois ; nous pêcherons des écrevisses dans le ruisseau.


Georges.

Mais moi aussi je veux pêcher des écrevisses.


Geneviève.

Puisque tu ne veux pas venir avec Rame.


Georges.

Dans le potager ; mais aux écrevisses, je veux bien.


Geneviève.

Viens alors, décide-toi. Je pars. »

Geneviève donna la main à Rame et l’emmena dans le bois, traversé par un ruisseau ; les arbres étaient très serrés ; le chemin pour y arriver était frais et charmant. Ils étaient suivis par Georges, qui avait envie de pêcher, mais qui aurait voulu se débarrasser du protecteur de Geneviève ; il avait de l’humeur et il n’osait pas trop la témoigner.

« Si je dis seulement un mot désagréable à Geneviève, pensa-t-il, son vilain nègre serait capable de me dire des sottises. Geneviève, qui se sent soutenue à présent, va être insupportable ; il faudra que je fasse toutes ses volontés ; elle prend déjà des airs d’indépendance : « Je veux ; je ne veux pas ; je m’en vais », etc. Je ne comprends pas que papa ait laissé cet affreux homme demeurer dans notre maison. Heureusement que je pars après-demain. Et quand je reviendrai en vacances, je le ferai tellement enrager, qu’il faudra bien qu’il s’en aille. »

Pendant que Georges faisait ces réflexions, Geneviève et Rame parlaient à qui mieux mieux. On arriva ainsi au bout du pré, près d’un joli bosquet taillé dans le bois.

« À présent, dit Geneviève, cherchons les écrevisses.


Georges.

Avec quoi vas-tu les prendre ?


Geneviève.

Ah ! mon Dieu, tu as raison ! J’ai oublié les pêchettes, la viande et tout.


Georges, triomphant.

Voilà ce que c’est que de t’en aller comme une folle avec un nègre qui ne sait rien, et sans me prévenir, sans que j’aie pu préparer ce qu’il faut pour la pêche des écrevisses.


Geneviève.

Comme c’est ennuyeux ! Qu’allons-nous faire ?… Georges, veux-tu aller dire à Lucas de nous… ?


Georges.

Non certainement, je ne veux pas. Vas-y toi-même. Quant à envoyer ton nègre, c’est inutile parce qu’on ne l’écouterait pas.


Le nègre, riant.

Avoir pas chagrin, petite maîtresse ; Rame avoir écrevisses pour sa chère petite mam’selle.


Geneviève.

Comment feras-tu, mon pauvre Rame ? Tu n’as rien pour les prendre.


Rame.

Moi pas avoir besoin rien. Prendre écrevisses tout seul.


Geneviève.

Comment vas-tu faire ?


Rame.

Voilà ! eau pas profonde ; moi entrer, écrevisses mordre jambes ; moi prendre vite, une, deux, dix, vingt. Petite maîtresse avoir beaucoup.


Georges.

Tiens ! c’est une bonne idée ça ; allons, vite dans l’eau, le nègre.


Geneviève.

Non, non, Rame ; je ne veux pas que tu te fasses mordre pour moi ; cela te fera mal et je ne veux pas.


Rame.

Pas mal du tout, petite maîtresse ; moi sais bien. »

Et il se mit à défaire ses souliers.


Georges.

Laisse-le faire ! puisqu’il veut bien.


Geneviève.

Rame veut se faire piquer pour que j’aie des écrevisses : je ne le veux pas.


Georges.

Et moi je veux ; je suis plus maître que toi : Rame est chez papa, il n’est pas chez toi. Je lui ordonne d’aller dans l’eau.

Le nègre ne bougeait plus.

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« Écrevisses mordre jambe à moi. »



Rame.

Moi obéir à petite maîtresse. Quoi ordonne à Rame ?


Geneviève.

Je te défends de te faire mordre, Rame ; je t’en prie, Rame, mon cher Rame, ne le fais pas. »

Rame embrassa sa chère petite Maîtresse et dit :

« Rame obéir à petite maîtresse. »

Et il remit un de ses souliers déjà ôté.


Georges.

Puisque je vous ai ordonné d’aller dans l’eau, pourquoi remettez-vous vos souliers ?


Rame, froidement.

Rame obéir à petite maîtresse.


Georges.

Insolent ! Je le dirai à papa ; nous verrons ce qu’il dira, lui ; je vous arrangerai bien, allez !


Geneviève, effrayée.

Oh non ! Georges ; ne dis rien à mon oncle ; tu vas mentir et mon oncle te croira.


Georges.

Je dirai ce que je veux, et je mentirai si je veux, et je ferai chasser ce nègre si je veux, et toi avec lui si tu m’ennuies trop. »

Geneviève fondit en larmes. Rame, désolé, regardait Georges avec une colère qu’il n’osait pas faire paraître et qui augmentait le triomphe de Georges.

« Adieu, pleureuse, adieu, nègre ; je vais trouver papa, s’écria Georges en riant d’un air méchant.

— Tu n’auras pas loin à aller », dit une voix tout près d’eux.

Georges se retourna avec frayeur.

« La voix de papa, dit-il.


M. Dormère, sortant du bosquet.

Oui, c’est moi ; j’entends que tu me cherches ; qu’est-ce que tu veux ?


Georges, troublé.

Rien, papa ; rien du tout.


M. Dormère.

Tu avais pourtant quelque chose à me raconter, ce me semble.


Georges.

Non, papa ; non. Où étiez-vous donc ?


M. Dormère.

Dans ce bosquet où je lisais. Voyons, raconte-moi ce que tu voulais me faire savoir tout à l’heure. — Parle donc, puisque nous voici tous réunis. »

Georges avait peur ; il devinait que son père avait tout entendu ; et il se taisait, ne sachant comment s’excuser.


M. Dormère.

Puisque tu ne veux pas parler, c’est moi qui te dirai que j’ai entendu tout ce qui s’est passé depuis un quart d’heure ; tu t’es très mal comporté vis-à-vis de ce pauvre nègre tout dévoué à Geneviève ; très mal vis-à-vis de ta cousine, à laquelle tu as parlé grossièrement et méchamment. Tu pars après-demain, c’est pourquoi je ne t’inflige aucune punition, mais je te défends de jouer avec ta cousine, que tu ne cesses de tourmenter, et de parler à ce brave homme, que tu insultes par tes paroles et tes gestes dédaigneux. Tu me causes beaucoup de chagrin, mon pauvre Georges ; Dieu veuille que le collège te change ! Maintenant, suis-moi. »

M. Dormère s’éloigna tristement avec Georges tout confus. Quand ils furent loin, le nègre dit :

« Moussu Dormère, pas mauvais. A fait bien, a dit bien avec moussu Georges ; a fait mal avec petite maîtresse.


Geneviève.

Comment cela, mon bon Rame ? En quoi a-t-il fait mal ?


Rame.

Mam’selle pleurait ; devait embrasser petite mam’selle, comme Rame embrasse. Moussu Dormère parti sans regarder, sans consoler. Pas bien ça, pas bien, pas aimer petite mam’selle. »

Et il hochait la tête d’un air mécontent.


Geneviève.

Ce n’est pas sa faute, mon pauvre Rame : je ne suis pas sa fille.


Rame, attendri.

Mam’selle pas fille à Rame, et Rame l’aimer fort, tant que lui avoir cœur. Rame mourir pour petite maîtresse.


Geneviève.

Mon bon Rame, comme je t’aime aussi ! »

Rame ramena Geneviève à Pélagie et ils repartirent tous les trois pour la pêche aux écrevisses, après avoir fait un paquet de tout ce qu’il fallait pour en prendre. Ils y restèrent une partie de l’après-midi, et Rame rapporta un grand panier plein d’écrevisses.


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