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XXXVIII

LE MARIAGE


Deux jours après, Geneviève reçut une lettre de Jacques ; il avait enlevé facilement le consentement de ses parents, qui désiraient depuis longtemps que l’amitié d’enfance finît par un heureux mariage. Mais le délai de quinze jours leur parut bien court.

« Et les papiers ! dit le père, les actes, les publications ?


Jacques.

Tout sera fait, mon père ; j’ai tout prévu.

— Et la corbeille ? dit la mère.


Jacques.

Vous la donnerez plus tard, ma mère, Geneviève a tout ce qu’il lui faut.


Le père.

Et un appartement pour nous, pour assister à ton mariage ?


Jacques.

Je m’en charge, mon père ; vous en aurez un tout prêt.

— Puisque tu as réponse à tout, dit le père, marie-toi quand tu voudras. »

Les frères, les sœurs étant prévenus et enchantés, Jacques repartit le lendemain pour profiter du peu de temps qui lui restait pour tout préparer.

Geneviève était à sa table de dessin, essayant de faire de mémoire le portrait de Jacques, quand la porte s’ouvrit et Jacques lui-même entra. Il courut à elle, elle courut à lui, et ils se trouvèrent dans les bras l’un de l’autre avant d’avoir eu le temps de se reconnaître.

« Jacques ! Geneviève ! » fut le seul cri qu’ils échangèrent en même temps. Mlle Primerose l’entendit, accourut et se mit à accabler Jacques de questions ; il répondit à tout de la manière la plus satisfaisante, fit part à Geneviève du bonheur de ses parents, de ses frères et sœurs, et annonça qu’il allait s’occuper, aussitôt après le déjeuner, des publications nécessaires.


Jacques.

Je rapporte mon acte de naissance ; le notaire a le tien, Geneviève ; nous serons affichés à la mairie demain samedi, publiés à l’église dimanche ; mon père en fera autant chez lui à la campagne. J’irai dans l’après-midi chez le notaire, de là à la paroisse, puis à mon bureau d’engagement de zouave ; ensuite j’irai chercher un appartement. Ils arrivent tous, même ma vieille bonne qui m’aime tant et qui veut assister au mariage de son cher Jacquot, comme elle m’appelle encore. Demain j’irai chez mes chers pères, à Vaugirard, leur annoncer mon prochain mariage ; je courrai encore pour l’appartement et pour quelques commissions de ma mère ; après quoi je reviendrai, dès que je serai libre, me reposer auprès de toi, ma Geneviève ; c’est près de toi que seront toujours mon repos et mon bonheur.


Mademoiselle Primerose.

Tu as tant de choses à faire, mon pauvre garçon, que je vais hâter le déjeuner ; et, pendant que tu seras absent, je sortirai avec Geneviève pour quelques commandes et emplettes indispensables.


Geneviève.

Quelles emplettes, chère cousine ?


Mademoiselle Primerose.

Une espèce de trousseau, ma fille ; des robes, des chapeaux…


Geneviève.

Je n’ai pas besoin de grand-chose.


Mademoiselle Primerose.

Comment ! Vas-tu te marier avec ta vieille robe de soie bleue, par hasard, ou la robe de jaconas que tu portes à présent ?


Geneviève.

Non, certainement ! La robe de noce, à la bonne heure ; mais j’ai, du reste, ce qu’il me faut.


Mademoiselle Primerose.

Ne te faut-il pas des toilettes plus élégantes que celles que tu as, une foule de choses qui te seront nécessaires à Rome et même ici ?


Geneviève.

Faites comme vous voudrez, ma cousine, pourvu que je ne perde pas une minute de Jacques.


Mademoiselle Primerose.

Tu ne perdras rien du tout ; sois tranquille. »

On déjeuna un peu à la hâte. Mlle Primerose, tout en mangeant, fit à Geneviève un inventaire si considérable de ce qu’il lui fallait pour le matin, pour l’après-midi, pour les dîners, pour les soirées, que Geneviève demanda grâce et se refusa absolument à de telles dépenses pour sa personne. Jacques riait et soutenait Mlle Primerose.


Geneviève.

Veux-tu donc, Jacques, que je sois de ces folles qui dépensent huit ou dix mille francs par an pour leur toilette ?


Jacques.

Tu ne seras jamais de ces folles, ma Geneviève, mais laisse ta bonne cousine te monter convenablement. Tu sais par une longue expérience qu’elle a beaucoup d’ordre ; elle ne t’entraînera pas dans des dépenses inutiles.


Mademoiselle Primerose.

Voilà qui est parler sagement (imitant Geneviève), mon Jacques chéri. — À la bonne heure ! tu as confiance dans la vieille cousine, toi. — Allons, sortons de table ; nous sommes tous pressés. Viens en voiture avec nous ; nous te déposerons chez le notaire. »

Ils partirent donc ensemble et se séparèrent pour se retrouver à l’heure du dîner. Ils avaient heureusement accompli leurs courses ; Jacques avait trouvé un appartement tout meublé pour ses parents ; au bureau du comité des zouaves, on lui dit que son départ devait être retardé de quinze jours, à cause de la multitude des engagements volontaires. Ce retard lui fut très agréable ainsi qu’à Geneviève et à sa cousine.

Huit jours après, M. et Mme de Belmont arrivèrent avec leurs enfants. Ce fut une grande joie pour les deux familles. Malgré le peu de temps qui restait à Mme de Belmont avant le mariage, elle offrit à Geneviève une très jolie corbeille, composée de beaux bijoux, de dentelles, de châles et de ce que l’on met en général dans les corbeilles. Le mariage se fit le matin à dix heures, sans cérémonie, sans invitations, sans tout ce qui fait de ce jour une corvée générale. On déjeuna et on dîna en famille. Deux jours après, M. et Mme de Belmont retournèrent à la campagne ; l’heureux Jacques et l’heureuse Geneviève passèrent encore dix jours à Paris, et partirent pour Rome avec Mlle Primerose, Pélagie, le fidèle Rame et Azéma.

À son arrivée, Jacques fut présenté au saint-père, qui lui donna sa sainte et paternelle bénédiction, accompagnée de paroles flatteuses pour lui et pour sa jeune femme. Jacques fut cantonné à Rome, et put consacrer ainsi à Geneviève tout le temps qui n’était pas employé aux manœuvres et aux devoirs du service. Ils visitaient souvent ensemble les grandes et belles curiosités chrétiennes qui font de Rome la ville par excellence, le grand foyer de la foi catholique et le point de mire de tous les voyageurs. Mlle Primerose et Geneviève allaient rarement dans le monde. Rome contenait alors peu d’étrangers ; presque tous avaient fui, dans la crainte d’un conflit sanglant et décisif entre les hordes révolutionnaires italiennes et les troupes du pape, peu nombreuses, mais animées d’une foi ardente et d’un amour profond qui en décuplaient la force.

L’hiver se passa sans combats sérieux ; quelques faits d’armes, toujours glorieux pour les braves troupes pontificales, ne furent que le prélude nécessaire des deux grandes batailles de Mentana et de Monte Rotondo, qui couvrirent d’une gloire immortelle ces jeunes soldats héroïques et fidèles, toujours un contre dix.

Jacques avait plus d’une fois dû quitter Rome pour prendre part à des escarmouches, où il se fit toujours remarquer par une bravoure et un entrain tout français.

Geneviève avait supporté ces séparations et ces inquiétudes avec le courage d’une femme chrétienne. Mais quand, à l’automne suivant, vint l’annonce d’une campagne et de batailles en règle, et la nécessité d’une séparation immédiate, sa douleur fut plus forte que sa volonté ; elle donna libre cours à ses larmes.

« Ma Geneviève, ma bien-aimée, lui dit Jacques au moment du départ, n’affaiblis pas mon courage par la pensée de ta douleur. Ne perdons pas notre confiance dans le Dieu tout-puissant qui m’a tant de fois protégé contre les balles ennemies ; souviens-toi de la bénédiction toute particulière que nous avons reçue ensemble du Saint-Père ; il nous a promis de prier pour nous. Que ce souvenir soutienne tes forces, ma bien-aimée !


Geneviève.

Oh ! Jacques, mon amour, ma vie, tu seras seul dans ces terribles combats ; personne pour veiller sur toi ; personne pour te ramasser si tu tombes victime de ton courage. »

« Pardon, petite Maîtresse ; Rame zouave, Rame veiller sur jeune Maître. Rame pas laisser tuer jeune Maître. Moi pas quitter, moi mourir pour jeune Maître. »

Geneviève jeta les yeux sur Rame aux premières paroles qu’il avait prononcées ; il était vêtu en zouave ; car il avait été s’engager en demandant la faveur de ne jamais quitter son jeune sergent ; elle lui fut facilement accordée. Il était déjà connu dans le corps des zouaves ; on savait l’histoire de son dévouement pour Geneviève, et chacun lui portait intérêt.

Geneviève quitta Jacques pour se jeter dans les bras de Rame :

« Mon bon Rame, mon ami fidèle et dévoué, merci, mille fois merci ; je t’aime, mon cher Rame ; plus que jamais, ton dévouement me rassure, me console ; que Dieu daigne te bénir et te ramener près de moi avec mon bien-aimé Jacques ! »

Rame pleurait et baisait les mains de sa chère jeune maîtresse avec une reconnaissance égale à son dévouement.

« Adieu, mon amie, ma femme chérie, dit Jacques en la serrant contre son cœur ; prie pour moi, pour nous ; je t’aime. — Adieu. »

Et il s’arracha des bras de Geneviève. Elle poussa un cri douloureux : « Jacques, mon Jacques ! » Et elle s’affaissa évanouie sur le tapis. Jacques revint à elle, la prit dans ses bras, la posa sur un canapé, l’embrassa encore dix fois, cent fois, appela Pélagie et s’éloigna suivi de Rame, qu’il remercia d’un serrement de main.

Chacun sait la glorieuse histoire de cette courte campagne, qui se termina par les deux magnifiques et meurtriers combats de Mentana et de Monte Rotondo. Pendant trois jours, quatre mille hommes, qui composaient l’armée pontificale, luttèrent sans repos contre quinze à vingt mille révolutionnaires bien armés, bien repus et commandés par des officiers italiens.

La victoire des pontificaux fut complète, grâce à la courageuse intervention de nos braves soldats français, heureusement arrivés et débarqués à temps pour compléter la déroute honteuse des misérables bandits.

Le combat était fini ; les saintes sœurs de charité, de saints prêtres et prélats continuaient à parcourir le champ de bataille pour ramasser les blessés, les secourir et les porter aux ambulances. Mgr B…, aumônier en chef des zouaves pontificaux, n’avait pas quitté le lieu du combat ; dès le commencement il courait à ceux qui tombaient, les bénissait, leur donnait la dernière absolution ; il

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« Moi mourir pour jeune maître. » (Page 399.)

indiquait aux sœurs les blessés qui pouvaient encore profiter de leurs soins. Vainement on lui représentait que les balles pleuvaient autour de lui, qu’il pouvait en être atteint.

« Mes braves troupes font leur métier, répondait-il ; laissez-moi faire le mien. Ils meurent pour leur Dieu ; moi je les fais vivre pour le bonheur éternel. »


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