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XXXVI

LA PUNITION


M. Dormère était seul ; il se promenait avec agitation dans sa bibliothèque.

« Georges devient intolérable ; il me dépense un argent fou. Il va sans cesse à Paris, où il fait cinq cents sottises : je le sais par mes amis. Et puis il devient tellement menteur que je ne puis ajouter foi à rien de ce qu’il dit. Je suis seul, toujours seul. Mes voisins même ne viennent plus me voir ; ils me jettent tous à la tête cette Geneviève qu’ils osent plaindre à ma barbe, et ce malheureux Georges dont ils disent un mal affreux ! Hélas ! ma vieillesse ne sera pas heureuse. Quand je tiendrai cette sotte Geneviève, je saurai bien la forcer à épouser Georges. Et quand il m’aura ruiné, il aura du moins la fortune de cette péronnelle. »

La porte s’ouvrit ; Julien annonça :

« Le notaire de Monsieur. »


M. Dormère.

Bonjour, mon cher ; par quel hasard arrivez-vous si tard ? Venez-vous dîner avec moi ?


Le notaire.

Non, Monsieur, je viens vous apporter quelques papiers importants. Mais je dois, avant tout, vous remettre une lettre de Mlle Primerose.


M. Dormère.

Que me veut cette bavarde ?


Le notaire.

Lisez, Monsieur, vous verrez. »

M. Dormère ouvrit la lettre…

« Joli style ! elle est vexée, furieuse, tant mieux. Je lirai plus tard ces sottises. Voyons vos papiers. »


Le notaire.

Pardon, Monsieur. Veuillez d’abord terminer la lettre.


M. Dormère.

Quelle insistance ! »

M. Dormère continua la lecture de cette lettre. À mesure qu’il avançait, son visage se décomposait et devenait tantôt pourpre, tantôt d’une pâleur mortelle. Il la lut pourtant jusqu’à la fin, puis il se renversa dans son fauteuil et resta quelques instants sans pouvoir articuler une parole. Enfin il dit d’une voix rauque et tremblante :

« La preuve, Monsieur,… la preuve…


Le notaire.

La voici, Monsieur. Je dois vous prévenir que, redoutant un premier mouvement, j’ai gardé l’original signé de votre fils et je ne vous en apporte qu’une copie. »

Le notaire tendit la lettre, M. Dormère la saisit et ne put d’abord la lire, tant il était troublé par l’émotion et la colère. Il se remit pourtant et parvint à la déchiffrer jusqu’au bout.


Le notaire.

Eh bien, Monsieur, êtes-vous convaincu maintenant de l’infamie de votre fils, de la grandeur d’âme et de l’héroïsme de votre nièce ?


M. Dormère.

Ah ! par pitié, ne m’accablez pas… Mon fils…, mon Georges que j’ai tant aimé… Et n’avoir rien dit,… pas un mot, pendant que cette fille se compromettait pour lui.


Le notaire.

Pas pour lui, Monsieur. Pour vous !…


M. Dormère.

Pour moi !… Que n’ai-je pu l’aimer,… elle se serait dévouée pour moi… Elle aurait épousé Georges.


Le notaire.

Jamais, Monsieur ; elle avait pour lui trop de mépris et d’antipathie.


M. Dormère.

Que faire, mon Dieu, que faire ?… Quel coup ! — Mais non, je ne puis croire… Faites venir Georges ; il est chez lui. »

Le notaire sortit et rentra peu d’instants après avec Georges.


Georges, d’un air dégagé.

Vous me demandez, mon père ?


M. Dormère.

Oui, Monsieur. Lisez cette lettre de votre cousine Primerose. » Il lui donne la lettre.


Georges, après avoir lu.

Vous ne croyez pas, je pense, aux sottises que vous raconte Mlle Primerose ?


M. Dormère.

Vous niez ce dont elle vous accuse ?


Georges, avec calme.

Complètement ; sa lettre est absurde.


M. Dormère.

Nierez-vous aussi la vôtre ? »

Il lui présente la copie de sa lettre.

Georges la prit, visiblement troublé ; il se remit pourtant en la lisant et la rendit avec calme.


Georges, souriant.

C’est une lettre forgée, mon père ; ce n’est ni mon écriture ni ma signature.


Le notaire.

Mais j’ai l’original entre les mains, Monsieur, j’en ai fait tirer une copie.


Georges.

Pourquoi cette précaution, Monsieur ?


Le notaire.

Parce que j’ai craint, Monsieur, que vous ou Monsieur votre père vous ne la détruisiez pour enlever à votre malheureuse cousine la seule preuve qu’elle pût produire de votre culpabilité.


Georges.

Quelle admirable prévoyance dans une jeune personne soi-disant mourante.


Le notaire.

Ce n’est pas à elle, Monsieur, qu’en revient l’honneur ; c’est à Mlle Primerose, qui vous connaît à fond. »

Georges s’inclina d’un air moqueur.


Le notaire.

Maintenant, Monsieur, veuillez me permettre de continuer l’affaire que j’ai à terminer avec Monsieur votre père, auquel j’ai quelques questions à adresser.

« Consentez-vous à renoncer à la tutelle de Mlle Geneviève Dormère ?


M. Dormère.

Non, Monsieur, je refuse.


Le notaire.

Veuillez, Monsieur, réfléchir avant de prendre une aussi grave décision. En cas de refus, dont vous voudrez bien me donner acte, je dois déposer demain, au greffe du tribunal, la demande faite par moi, subrogé tuteur de votre nièce, de vous enlever juridiquement vos droits et votre titre de tuteur et de vous faire rendre vos comptes de tutelle ; je me réserve à en donner les motifs. Je vous attaque en calomnie contre le serviteur dévoué de votre nièce que vous avez accusé de vous avoir volé dix mille francs, et j’apporte pour preuve la lettre de votre fils, écrite et signée par lui. M. Georges sera conduit en prison à ma requête, pour procéder au jugement en cour d’assises et constater que c’est bien lui qui est le voleur et non pas le pauvre nègre de votre nièce.

« Je reviendrai dans une heure savoir votre décision ; j’irai pendant ce temps dîner au village. »

Le notaire se retira emportant son portefeuille.

Quand il fut parti, M. Dormère regarda son fils et dit avec colère :

« Misérable ! qu’as-tu fait ? Mentiras-tu jusqu’au dernier moment ?


Georges.

Signez, mon père, signez tout ce qu’il voudra. J’avoue tout ce dont on m’accuse ; cela me sauvera de la prison.


M. Dormère.

Lâche ! menteur ! tu as déshonoré mon nom ! Je te chasse ; je te déshérite.


Georges.

Très bien ; mais il me faut avoir de quoi vivre honorablement. Donnez-moi de l’argent et je vous quitterai volontiers ; autrement je reste ; j’emprunte sur mon héritage futur cinq à six cent mille francs ; après quoi je pars pour ne jamais revenir et je vous laisse pour adieu ma malédiction comme récompense de la belle éducation que vous m’avez lâchement et sottement donnée.


M. Dormère.

Je signerai tout ; mais va-t’en ; ta vue me fait mal.


Georges.

Donnez-moi de l’argent ; sans cela je ne pars pas.


M. Dormère.

Prends tout ce que tu voudras et laisse-moi finir seul ma misérable vie. »

M. Dormère serra son front dans ses mains. « Le misérable ! dit-il. Pourquoi l’ai-je connu si tard !

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Il enleva tout ce qu’il trouva d’actions au porteur, de billets de banque, etc. (Page 381.)



Georges.

Parce que vous n’avez pas voulu me connaître plus tôt, mon père.


M. Dormère, hors de lui.

Va-t’en, malheureux ! Délivre-moi de ta présence.


Georges.

Adieu, mon père ; vous n’entendrez plus parler de moi ; je ne reviendrai que comme héritier de votre fortune. »

Georges sortit ; il passa dans le cabinet de son père ; les tiroirs étaient ouverts ; il enleva tout ce qu’il trouva d’actions au porteur, de billets de banque, d’or et d’argent ; il prit la cassette des diamants et bijoux de sa mère, divers objets précieux qu’avait son père ; il sonna pour avoir sa malle, la remplit de tous ses effets en mettant la cassette au fond, fit atteler la voiture et partit pour le chemin de fer. Ce fut sa dernière entrevue avec son père.

Une demi-heure après, le notaire revint ; M. Dormère signa sans objection ce qu’il lui présenta et resta dans un état de torpeur et d’anéantissement complet.


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