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XXXII

JACQUES ET GENEVIÈVE S’ENTENDENT À L’AMIABLE


Quand Mlle Primerose fut partie, Jacques s’approcha vivement de Geneviève.


Jacques.

Tu ne me dis rien, Geneviève ? Mais comme tu as l’air triste ? Qu’y a-t-il, mon amie ? Une nouvelle contrariété ?


Geneviève.

Je crois bien, et une très grande ! Ne voilà-t-il pas ma cousine qui veut que je me marie !


Jacques, inquiet.

Que tu te maries ! à dix-huit ans ! mais c’est trop jeune, beaucoup trop jeune !


Geneviève.

N’est-ce pas, mon bon Jacques ? À la bonne heure ! tu es raisonnable, toi.


Jacques.

Mais qui veut-elle te faire épouser ?


Geneviève.

Louis de Saint-Aimar ! Et sais-tu ce qu’elle dit : que c’est mon ami d’enfance comme toi, qu’il est bon comme toi, et enfin qu’il m’aime autant que tu m’aimes. »

Jacques avait approché sa chaise et s’était assis près de Geneviève. À cette dernière assertion de Mlle Primerose, il saisit la main de Geneviève et s’écria :

« Ce n’est pas vrai ! C’est impossible !


Geneviève, affectueusement.

N’est-ce pas, mon ami, que c’est impossible ? Je le lui ai déjà dit, parce que je vois et je sens combien tu m’aimes, et que ce Louis ne peut pas m’aimer comme toi qui es mon frère, mon ami, le bonheur de ma vie.


Jacques.

Oh ! Geneviève, que tes paroles me font de bien ! Comme je t’aime, ma Geneviève, ma sœur, mon amie !


Geneviève.

N’est-ce pas que tu me conseilles de refuser ce mariage qui me rendrait si malheureuse en me séparant de toi ? Réponds-moi, Jacques : dis-moi que je ne peux pas, que je ne dois pas y consentir.


Jacques.
Chère Geneviève, en fait de mariage, il faut suivre l’impulsion de son cœur d’accord avec la raison. Si Louis ne te plaît pas…

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« Comme je t’aime, ma Genevièvre ! »


Geneviève.

Il me déplaît horriblement depuis que je sais qu’il prétend m’aimer ; s’il persiste, je le détesterai.


Jacques, souriant.

Non, ne le déteste pas : ce ne serait pas juste ; il ne persistera pas ; je le sais trop honnête et trop ton ami pour ne pas abandonner son projet quand il saura que tu le repousses.


Geneviève.

Merci, Jacques ; merci, mon ami. Je ferai part de ton excellent conseil à ma cousine. »

Mlle Primerose rentra.


Mademoiselle Primerose.

Ah ! voilà Mlle Geneviève qui a repris son air doux et calme comme d’habitude. Quand tu es arrivé, elle avait un air presque furieux. Elle t’a consulté, à ce que je vois.


Geneviève.

Et Jacques est de mon avis, ma chère cousine ; et je vous demande de vouloir bien écrire le plus tôt possible à Mme de Saint-Aimar que je ne veux pas me marier…


Mademoiselle Primerose.

Parce que tu veux te faire sœur de charité pour soigner les zouaves pontificaux. C’est bien ce que tu me disais, n’est-ce pas ?


Geneviève.

Oui, ma cousine ; mais il est inutile d’en faire part à Mme de Saint-Aimar.


Mademoiselle Primerose.

D’autant que ton projet ne s’exécutera pas, j’en réponds. Mais allons déjeuner, nous en recauserons après. »

En effet, après le déjeuner, qui fut très gai, on reprit la conversation, et Mlle Primerose s’amusa à les taquiner en leur proposant à tous deux des mariages qu’elle trouvait charmants, excellents. Après une heure de cet exercice, elle dit à Geneviève :

« Voyons, nous perdons notre temps à dire des niaiseries. Toi, Geneviève, tu vas te remettre à ton portrait ; seulement toi, Jacques, tu feras bien de te mettre en face d’elle et non à côté : ce serait poser dans le genre de Rame, qui voulait toujours voir ce que faisait petite Maîtresse, tout en posant. Mais, avant de commencer la séance, j’ai à te consulter, Jacques, sur une affaire très importante. Comme tu as fait ton droit, tu sauras me donner un bon conseil.


Jacques.

Très volontiers, chère mademoiselle ; je suis à vos ordres.


Mademoiselle Primerose.

Je ne le garderai pas longtemps, Geneviève ; prépare, en attendant, le fond du dessin. »


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