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XXVIII

LETTRE DE GEORGES

DÉPART DE GENEVIÈVE


« Geneviève, votre maladie m’a navré ; j’ai plus souffert que je ne puis le décrire. C’est moi qui suis votre bourreau ; le chagrin, le remords me rongent le cœur. Pour achever mon malheur, je vous aime comme je ne vous ai jamais aimée ; vous êtes devenue l’objet de toutes mes pensées.

« Plus vous avez déployé de courage, de générosité en ne me dénonçant pas à mon père, plus j’ai maudit l’indigne faiblesse qui m’avait fermé la bouche pendant cette scène terrible dans laquelle vous avez si héroïquement refusé de me nommer comme le vrai coupable.

« Ces quarante jours de souffrance m’ont cruellement puni de ma faiblesse, et ont développé une tendresse dont je ne me croyais pas susceptible et dont la vivacité m’effraye.

« Une légère espérance me soutient. Je suis parvenu à enlever à mon père l’horrible et injuste soupçon qu’il vous a exprimé avec tant de barbarie ; pour achever de lui ouvrir les yeux sur l’innocence de votre fidèle Rame, je lui ai avoué mon amour et mon ardent désir d’unir ma vie à la vôtre en conservant Rame comme le plus fidèle et le plus dévoué de vos amis. Cette déclaration a achevé de dissiper ses derniers doutes. En effet, comment supposer que je veuille lui donner une fille entachée dans son honneur par sa complicité d’un vol si odieux. C’est donc une réhabilitation complète que je vous offre en vous suppliant d’accepter ma main et mon cœur. Croyez que ma vie entière sera consacrée à expier cette grande faute de ma jeunesse.

« Oserai-je espérer que vous ne repousserez pas mon humble demande, et que, dans la noble générosité dont vous avez usé à mon égard, votre cœur était intéressé à me sauver du déshonneur.

« J’attends votre réponse avec une anxiété dont vous ne pouvez avoir aucune idée ; puisse-t-elle me conduire à vos pieds, pour entendre de votre bouche le pardon tant désiré.

« Votre fidèle et dévoué,
« Georges. »


Ce fut Rame que Georges chargea de remettre cette lettre à sa maîtresse.


Georges.

Si vous saviez, mon pauvre Rame, comme je suis touché des soins que vous avez donnés à ma chère Geneviève !


Rame.

Pourquoi chère Geneviève ? Avant pas chère. Pourquoi touché ? Moi pas soigner vous, pas pour vous ; moi aimer jeune Maîtresse et moi malheureux quand jeune Maîtresse pleurer, quand jeune Maîtresse souffrir ; et moi soigner jeune Maîtresse pour elle, pour moi, pas pour vous.


Georges.

Je le sais, mon bon Rame ; et voilà pourquoi je vous aime, et je vous demande de lui remettre cette lettre qui lui fera plaisir, j’en suis sûr. »

Rame hocha la tête d’un air de doute. Il prit la lettre, la retourna dans tous les sens, avec hésitation, comme s’il craignait qu’elle ne contînt quelque maléfice, puis il dit :

« Et si moi la donner à Mam’selle Primerose ?


Georges.

Non, non, Rame, ne faites pas cela. Geneviève serait très fâchée contre vous ; elle seule doit la lire. Vous verrez comme elle sera contente. Me promettez-vous de la lui donner à elle et à personne d’autre ?


Rame.

Si jeune Maîtresse contente, moi donner tout de suite. »

Et Rame entra chez Geneviève. Georges l’entendit dire :

« Moussu Georges envoyer lettre à jeune Maîtresse ; lui, dire : jeune Maîtresse très contente.


Geneviève.

Moi contente d’une lettre de lui ? Donne, mon bon Rame que je voie ce qu’il écrit. »

Rame sortit ; il ne trouva plus Georges, qui s’en était allé dès qu’il avait su que Geneviève acceptait sa lettre.

Geneviève resta quelques instants sans la décacheter.

« Comment ose-t-il m’écrire, et que peut-il avoir à me dire ? »

Elle l’ouvrit pourtant ; un sourire de mépris, puis d’indignation, accompagna la première partie de la lettre ; mais quand elle arriva à la dernière page, elle fut saisie d’une véritable colère.

« Il ose me proposer d’être sa femme ! Il a l’indignité de supposer que je l’aime ! lui un misérable, un voleur, un scélérat, sans honneur, sans pitié, sans cœur ! un lâche qui n’a pas eu le courage de me sauver des indignes accusations de son père ! qui m’a su mourante et qui n’a pas eu pitié de mon désespoir ? Oh ! le lâche ! l’infâme, le monstre !

« Lui répondrai-je ? Aurai-je le courage de lui adresser ma réponse ? Il le faut. Il mérite d’être éclairé sur mes sentiments à son égard. »

Geneviève prit une plume et, d’une main tremblante, elle écrivit les lignes suivantes :


« Monsieur,

« Je vous méprise trop pour répondre sérieusement à la honteuse proposition que vous osez m’adresser. Je ne vous dis pas les motifs de ce refus, dicté par mon indignation et par ma juste antipathie ; vous ne les comprendriez pas, ayant abjuré tout sentiment d’honneur et de moralité. En quittant Plaisance, je n’emporterai aucun sentiment de haine. Je ne ressens pour vous que le plus profond mépris et le plus grand éloignement. Veuillez à l’avenir ne plus m’importuner de vos lettres et sous aucun prétexte, de votre présence.

« Geneviève Dormère. »


Geneviève appela Rame, qui était sorti, par extraordinaire ; elle alla jusque chez sa bonne et la pria de faire remettre cette lettre à M. Georges.


Pélagie.

Comment, Geneviève, tu lui écris ?


Geneviève.

Je lui réponds, ma bonne ; il a eu l’insolence de m’offrir de l’épouser pour me réhabiliter dans l’esprit de mon oncle. Je ne veux pas lui faire attendre la réponse ; elle est ce que tu peux deviner sans trop de peine.


Pélagie.

Donne alors, donne vite, que je la fasse porter, tout de suite.

« Rame, Rame, appela-t-elle en entrouvrant la porte qui donnait sur l’escalier de l’office. Venez vite, Mademoiselle a besoin de vous »

Deux secondes après, Rame accourait tout effrayé.

« Petite Maîtresse malade ? demanda-t-il.


Geneviève.

Non, Rame, je ne suis pas malade ; c’est une lettre à remettre à M. Georges.


Rame.

Moi voir jeune Maîtresse pas contente.


Geneviève.

Je suis très mécontente, mais pas malade, mon bon Rame. Je serai contente quand tu auras remis ma lettre. »

Rame partit en courant ; il frappa à la porte de Georges, lui remit la lettre et remonta bien vite chez Geneviève, qui ne lui fit aucune question.


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