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XXV

MALADIE DE GENEVIÈVE


Pélagie, un peu rassurée par les assurances de Mlle Primerose, s’occupa activement à faire revenir la pauvre Geneviève de son évanouissement ; un gémissement plaintif annonça enfin son retour à la vie ; peu après, elle ouvrit les yeux, regarda autour d’elle ; la connaissance lui revint.

« Pourquoi suis-je ici ? dit-elle d’une voix si faible qu’on l’entendait à peine. C’est vous, ma cousine ? Te voilà, ma bonne ? Pourquoi suis-je couchée ? Où est mon oncle ?… Mon oncle ? répéta-t-elle en interrogeant ses souvenirs. Mon oncle ?… Ah ! je me souviens… Malheureuse ! c’est ton Rame !  » Et, retombant sur son oreiller, elle éclata en sanglots. « Mon oncle ! Oh ! mon oncle !… Il croit, il croit… Mais c’est impossible… Je ne peux pas,… il me tuerait… Rame, Rame en prison ! C’est horrible, affreux ! Ma bonne cousine, sauvez-le,… dites-lui que c’est… Non, non, ne dites pas… Ce serait lui qui mourrait… C’est un monstre, un infâme !… Et il ne dit rien,… il m’assassine et il ne parle pas… »

Pélagie, frappée de terreur, interrogeait du regard Mlle Primerose, qui pleurait et soutenait dans ses bras la malheureuse enfant.


Pélagie.

Mon Dieu ! mais qu’est-il donc arrivé, mademoiselle ? De qui parle ma pauvre enfant ? On a voulu l’assassiner ? Qui donc ? Serait-ce son méchant oncle ?


Mademoiselle Primerose.

Non, non ; pas l’assassiner ; mais il a perdu de l’argent, beaucoup d’argent, et il croit que c’est Rame qui le lui a volé, et il veut le livrer à la justice.


Pélagie.

Oh ! l’horreur ! Ce n’est pas possible ! Lui qui le connaît, comment croirait-il ?… Il est donc fou ?


Mademoiselle Primerose.

Je l’espère ; ce serait moins affreux que cette accusation insensée. — Voici Rame qui apporte de quoi la réchauffer ; elle est comme un glaçon. »

Rame remit les bouteilles à Pélagie ; un coup d’œil jeté sur Geneviève lui démontra qu’elle vivait, mais qu’elle était en proie à un violent chagrin, elle sanglotait à faire pitié même à un indifférent. Rame se jeta à genoux près du lit de sa jeune maîtresse.


Rame.

Petite Maîtresse ! chère petite Maîtresse !… vous pas pleurer ! Rame peut faire rien ; Rame seulement pleurer quand bonne petite Maîtresse avoir chagrin… Moi quoi faire pour consoler chère jeune Maîtresse ?


Geneviève.

Mon bon Rame, tu me consoles par ton affection. Aime-moi, mon cher Rame, aime-moi toujours. Et toi, ma bonne Pélagie, tu pleures aussi ? — Et vous, ma chère cousine, qui avez été une mère pour la malheureuse Geneviève, vous m’aimerez toujours, n’est-ce pas ? Vous ne croirez pas mon oncle ? Pauvre homme, il ne sait pas ; ce n’est pas sa faute.


Mademoiselle Primerose.

Il me tuerait plutôt que de me faire consentir à ce qu’il veut faire et que j’empêcherai, sois-en sûre, ma chère enfant. C’est un méchant homme. Je ne lui pardonnerai jamais.


Geneviève.

Pardonnez-lui, ma bonne cousine ; je vous le répète : il ne sait pas ce qu’il fait ; les apparences justifient sa cruelle supposition.


Mademoiselle Primerose.

Non, je ne lui pardonnerai pas, et je soupire après le moment où ma langue sera déliée pour lui dire ce que je crois avoir deviné.


Geneviève.

Ma cousine, prenez garde d’accuser un innocent ; en devinant on se trompe souvent.


Mademoiselle Primerose.

Mais on devine juste quelquefois.


Geneviève.

Voyez comme mon oncle a été cruel et injuste en devinant. Promettez-moi de ne pas l’imiter, pour ne pas me causer d’affreux désespoirs.


Mademoiselle Primerose.

Je ne te promets rien.


Geneviève.

Vous voulez donc augmenter mes terreurs ? Hélas ! je suis déjà assez accablée pour que mes amis n’augmentent pas ma souffrance.


Mademoiselle Primerose.

Eh bien, je te le promets, à moins que ton bonheur ne m’oblige en conscience à rompre le silence que je garde par ta volonté expresse, et bien malgré moi, je t’assure.


Geneviève.

Merci, chère cousine, merci. »

Geneviève parut se calmer ; elle demanda à rester seule.

Mlle Primerose rentra donc dans sa chambre, accompagnée de Pélagie et de Rame, auxquels elle raconta ce qui s’était passé. L’indignation et la douleur de Rame furent à leur comble. La pensée d’être pour quelque chose dans le cruel état de Geneviève le mettait hors de lui. Mlle Primerose et Pélagie finirent par obtenir de lui du calme, sous peine de ne pouvoir plus approcher de Geneviève : « La vérité finira par être connue, mon bon Rame ; cette sotte accusation, à laquelle personne ne croira, tombera d’elle-même, et le vrai coupable sera dévoilé. » Enfin ils convinrent entre eux trois qu’il fallait garder le silence là-dessus, et même éviter d’en parler devant Geneviève, de peur de renouveler la terrible émotion qu’elle venait d’éprouver.

L’indignation de Pélagie et de Rame subsistait pourtant. Rame, qui ne manquait pas de pénétration, laissa échapper un soupçon contre Georges et un projet de vengeance, que Mlle Primerose se hâta d’arrêter, en lui faisant observer qu’il s’exposait à être séparé violemment de sa maîtresse si M. Dormère ou son fils en avait la moindre connaissance.

« Au reste, ajouta-t-elle, ayez seulement un peu de patience, mon pauvre Rame ; nous ne resterons pas longtemps dans cette maison où notre pauvre Geneviève a toujours été malheureuse. Aussitôt qu’elle sera rétablie de l’affreuse secousse d’aujourd’hui, nous partirons pour Paris, et de là pour Rome.


Rame.

Bon ça, Mam’selle Primerose. Bonne idée. Nous aller à Rome ; plus jamais voir Moussu Dormère et coquin Moussu Georges.


Mademoiselle Primerose.

Rame, ne vous habituez pas à parler comme cela de cet homme, et, ce qui vaut mieux encore, n’en parlez pas du tout. Geneviève l’a en horreur ; elle n’aimera pas à entendre prononcer ce nom. Quand nous serons partis d’ici, tâchons d’oublier Plaisance et ses habitants. »

Rame hocha la tête.

« Moi oublier jamais ; moi toujours dans la tête coquins, canailles qui faire petite Maîtresse pleurer.


Mademoiselle Primerose.

Mais du moins n’en parlez pas, mon cher : ce n’est pas difficile cela.


Rame.

Mam’selle Primerose sait bien pas facile, pas parler.


Mademoiselle Primerose.

Surtout ne dites rien à Azéma ; elle est si bavarde. » Pélagie sourit et sortit avec Rame, elle entra doucement chez Geneviève, qui pleurait encore, mais qui était plus calme.