Après Rimbaud la mort des Arts

Après Rimbaud la mort des arts
Roger Gilbert-Lecomte

Revue Le Grand Jeu n°2
(mai 1929)






APRÈS RIMBAUD LA MORT DES ARTS




Cette langue sera de l’âme pour l’âme.
Rimbaud.


Le propre d’un Rimbaud sera d’apparaître à jamais, avec l’ironie d’un retour éternel, dès sa plume posée pour ne plus la reprendre, comme le précurseur de tout ce qui veut naître et qu’à l’avance il déflora du caractère de nouveauté que l’on prête gratuitement aux naissances. Cette perpétuelle du millenium eu ainsi en lui son rare témoin : on peut le dire exactement prophète.

Trahi sans cesse par la plupart de ses admirateurs ou esprits bas, qui cherchent à lui faire servir leurs fins innommables et qui se jugent en le jugeant comme ils font, il demeure invariablement la pierre de touche. Il montre la limite de tout individu parce qu’il vécut lui-même à la limite de l’individu : je veux dire que plusieurs points de son œuvre marquent le souvenir d’un être qui, ayant tendu toutes les facultés de son esprit à l’extrême des possibilités humaines, a suivi l’asymptote des impossibilités humaines[1]. S’il a ou n’a pas vu au-delà de ces limites (ce qu’on ne peut évidemment vérifier qu’à condition de revivre son expérience et à quel prix !), il a au moins vécu béant sur cet au-delà. D’où, dans son œuvre, ces trous noirs que ceux qui craignent le vertige cherchent à masquer grossièrement au moyen de ce qu’ils ont de mieux à puiser au fond d’eux-mêmes de leur « idéal », par analogie. Dévoilant à tout coup leurs petits sommets (foi religieuse ou concept tautologique, phraséologie creuse ou pire) ils permettent de mesurer leur bassesse.

Ainsi, dans mon programme ou casse-dogme, le prétexte-Rimbaud à tout remettre en question surgit magnifiquement à propos de ce qui fait la valeur de son œuvre.

Justifier une telle valeur est essentiel dans la mesure où cela permet d’abord de dénoncer en passant toutes les fausses recettes qu’emploient les « artistes » pour atteindre un beau dont la notion obscure à souhait ne suffit pas à cacher le caractère inadmissible, ensuite de voir ce qui reste réel dans l’idée de beauté et comment y atteignent certains créateurs, toutes considérations de métier mises à part.

Tout jugement esthétique d’une œuvre dite d’art cherchant à remonter d’effet à cause en tirant sur l’ignoble cordon ombilical que l’on nomme lien causal parce qu’il relie l’occidental à sa mère la pourriture, exaspère, désespère tous ceux que j’estime et moi-même. Ma tête, ma tête sans yeux, à qui établirait le bien-fondé de sa manie d’induire comme de tout autre tic de la pensée logique, en face de ma torpeur fixe, cette soudaine conscience du scandale d’être !

C’est avec le dédain le plus lointain pour les trop faciles réfutations des esprits fins que je tiens à noter ici ce qui fut toujours pour moi le plus élémentaire sentiment de propreté morale à savoir que, à de très rares mais immenses exceptions près [2], je répudie l’art dans ses manifestations les plus hautes comme les plus basses, qu’à peu près toutes les littératures, peintures, sculptures et musiques du monde m’ont toujours amené à me frapper violemment les cuisses en riant bêtement comme devant une grosse incongruité.

Les productions des réels talents et des génies dans leur genre, les perfections techniques acquises par l’exploitation systématique de modèles reconnus ou non, la pratique assidue des imitations « nature », la « longue patience » de l’académicien récompensé, toutes les activités de cet ordre m’ont toujours scandalisé par leur parfaite inutilité. Inutilité. C’est l’art pour l’art. Autrement dit l’art d’agrément. Hygiénique distraction pour oublier la réalité dure à étreindre.

Des artistes œuvrent avec goût.

Des esthètes jugent en connaisseurs.

Et des hommes crèvent en mordant leurs poings dans toutes les nuits du monde.

Ce n’est pas que je sois insensible aux beaux-arts : des allusions littéraires dans une peinture, la percussion indéfiniment prolongée du goudougoudou en musique, l’épithète sculptural en particulier lorsqu’il est appliqué à une mélodie, en littérature, peuvent m’émouvoir plus que tout au monde, seulement je défends d’appeler cela « émotion artistique » parce qu’alors aucun goût, même le pire, ne préside à mon jugement, parce qu’il n’y a pas jugement mais coup de casse-tête dans le ventre.

L’art pour l’art est un de ces refuges où se tapissent ceux qui trahissent l’esprit qui veut dire révolte. Sur le plan humain il ne peut exister de beau qui soit absolu, sans au-delà, qui soit une fin. Comme si un absolu, unique en soi, pouvait se présenter à l’individu reclus dans l’apparence de son moi sous une autre forme que Non, Non et Non.

Cela peut paraître une regrettable plaisanterie aussi vainc qu’un coup d’épée dans une matière liquide que d’attaquer maintenant l’art pour l’art que personne ne défend plus. Se méfier des religions dont le vocabulaire liturgique est officiellement abandonné. Sinon les membres du gouvernement brésilien personne n’édifie plus de chapelle positiviste à Clotilde de Vaux. Pourtant quiconque pense à la science emprunte la pensée de Comte[3]. De même pour le christianisme. Les stigmates inavoués en deviennent indélébiles. Les lâches qui craignent de se tailler la peau n’étreignent du monde que ses peaux mortes qui s’interposent toujours entre lui et eux.

Fausse évidence et tic mental encore. Qui ne considère l’art et la plus ou moins belle beauté de sa fabrication comme des fins en soi ? Ceux qui ont peur et cherchent des excuses ne font que reculer la question.

Nul esprit ne va plus du multiple à l’unique. L’œuvre apparemment signifie selon deux démarches :

— Ou bien l’homme figé par l’espace hors de lui et qu’il tient pour solide et base, recopie soigneusement une nature d’images et de faits sans penser qu’elle n’est peut-être qu’une projection de son esprit et son attention glisse sur des surface, d’où l’épithète « superficiel ». L’art ou malpropreté est en ce cas qu’il transpose ou déforme. Quant à voir au travers il faudrait d’autres yeux derrière les yeux pour les regarder sous la voûte du crâne.

— Ou bien l’autre univers[4] arrache l’homme aux aspects et aux formes externes et le tire dans sa tête. Mais les cinq doigts de la main sensorielle n’ont aucune prise sur ce monde-en-creux, ce monde-reflet, ce monde de prestiges plus vrai que le monde des formes sensibles puisque, en lui, quoi qu’on dise on ne peut pas mentir.

L’esprit confusionniste de la critique a baptisé cette seconde forme d’activité créatrice de deux appellations particulièrement imbéciles, c’est à savoir : littérature (ou peinture) d’imagination, littérature (ou peinture) subjective. La critique psychologique la plus élémentaire de l’imagination dite créatrice constate que celle-ci ne crée jamais rien, mais ne fait qu’amalgamer des fragments de souvenirs sensoriels selon une composition différente de leur assemblage habituel : tels seraient s’ils avaient été imaginés et non pas réellement vus, les monstres de la légende avec leurs têtes de coqs ou d’épingles, leurs pieds de table, leurs âmes d’enfant, leurs queues de carotte et leurs corps de lions ou de balais ou de baleines. Ainsi font les grands Imaginatifs qui, pour des sommes dérisoires — prenez place, la séance va commencer — évoquent devant les yeux d’eau grasse du public les orients et les antiquités, toutes les reconstitutions historiques et préhistoriques — visibles pour les adultes seulement. Ce n’est pas dans les domaines pseudo-arbitraires de l’écœurante fantaisie qu’ils se meuvent, ceux qu’un fatal accrochage, un jour blanc de leur vie, a arraché aux tapis roulants d’un monde dont leurs mains soudain de feu ont incendié les celluloïds et les cartons-pâtes.

Alors sous le signe de l’éclair du vert tonnerre, un clignement d’œil durant, l’homme a entr’aperçu tout au fond de sa tête la bordure de l’allée aux statues en allées, l’allée des fantômes et des miracles où l’on tombe par les placards à double fond des coïncidences, les fausses portes basculantes des rencontres chocs et les chausse-trapes affolantes des paramnésies.

Dorénavant le seul but de sa vie devient l’entrée de cette voie interdite qui mène de l’autre côté du monde, pour peu qu’il appartienne à cette famille d’esprits qui se détournent avec lassitude et dégoût de toute recherche dont le but par cela même qu’il est réputé logiquement possible à atteindre, donc virtuellement préexistant, se dépouille immédiatement de tout intérêt.

Mais le seul problème actuel se présente sous les heureux auspices de la plus parfaite absurdité logique. Comment faire entrer au cœur de cet impossible univers dont un instant de divination n’a dévoilé l’implacable existence, en un sommeil magique, que pour laisser à jamais son ombre entre le voyant et le faux monde où il ne peut plus vivre. Car l’état de conscience habituel à l’homme éveillé ne peut strictement rien percevoir de l’angoissant domaine où règne une logique protéenne irréductible à la raison. Comme le sujet connaissant, tel qu’il est, n’a aucune chance de pouvoir jamais faire entrer cet inconnu dans la zone d’investigation dont il dispose, il ne lui reste plus qu’à changer de conscience, qu’à sortir de lui-même pour, devenu plus vaste, être l’inconnaissable que c’est la seule façon de connaître[5].

Par le refus perpétuellement cruel, j’entends sans rémission, d’un univers mie de pain, par l’abandon de toute habitude, de toute technique acquise, qui ne vaut que par le sacrifice qu’on en fait — avec l’amertume au goût de lierre qu’on mange, par un appauvrissement systématique de tous ses moyens et par l’oubli voulu dispersant aux vents vastes la conscience éperdue de tous ses souvenirs, qu’il fasse le blanc sur sa conscience ou feuille de papier où tout ce passé s’inscrivait en lignes si nombreuses que sa pensée ne pouvait que suivre ces pistes à l’avance déterminées en cercles vicieux.

Qu’importent l’œuvre et la démarche parallèle qui la purifiera. Tous les moyens valent également. Il suffit de les pousser au paroxysme et de dépasser d’un cran le point limite. Que la variation sans cesse des étalons esthétiques usés dès leur naissance fassent enfin désespérer de l’art, qu’un impressionnisme transitoire ait enseigné peu à peu aux peintres le détachement de l’objet ou que la hantise du mot à son maximum d’évocation, du grand mot unique, du Maître mot impose peu à peu le vrai silence à Mallarmé, il y a toujours ascèse jusqu’à l’image pure de la véritable création. Tableau noir. Papier blanc.

Mais quand Rimbaud jette à la mer avec le « bateau ivre » les fabuleuses richesses de son art, il cède plus consciemment à une obligation morale. Car l’œuvre de celui qui a voulu se faire voyant est soumise, jusqu’à sa condamnation finale et au-delà à la seule morale que nous acceptions, à la morale terrible de ceux qui ont décidé une fois pour toutes de refuser tout ce qui n’est pas cela en sachant pertinemment à l’avance que, quoi qu’ils atteignent, ce ne sera jamais cela.

Que si sur le chemin du pays qui n’a pas de nom le voyant rencontre la beauté, elle ne sera que le reflet de son idée morale de révolte, c’est-à-dire que pour tous cette beauté sera à jamais révoltante.

Et si l’on veut encore appeler « belle » une image arrachée à l’ouragan du vide, sa beauté sera deux fois plus objective que ce qu’on a coutume de vêtir de ce nom. D’abord parce qu’elle vient d’un monde plus près de la réalité et plus universel que la célèbre nature. Aussi parce que celui qui la traduit en humain ne peut la transposer. Car elle est sauve de l’inévitable coefficient de déformation individuelle du seul fait qu’elle ne peut pas être l’œuvre d’un individu qui dans sa création n’a été que le geste. Celui qui a vidé sa conscience de toutes les images de notre faux monde qui n’est pas un vase clos peut attirer en lui, happées par la succion du vide, d’autres images venues hors de l’espace où l’on respire et du temps où le cœur bat, souvenirs immémoriaux ou prophéties fulgurantes, qu’il atteindra par une chasse d’angoisse froide. En un instant l’univers de son corps est mort pour lui : je n’ai jamais pu croire quand je fermais les yeux que tout restait en place. Je ferme les yeux. C’est la fin du monde. Il ouvre les yeux. Et quand tout fut détruit, tout était encore en place, mais l’éclairage avait changé. Quel silence, bon dieu, quel silence.

Les corps traduisent pour les corps, les corps-médiums livrés aux délires des automatismes éveillés. Ou bien dans les sommeils profonds où la mort rôde, où la conscience universelle filtre sans bruit dans l’inconscience du dormeur le rêve aux mains de glace prend un message du monde-en-creux dans son miroir. Et dans la fièvre des réveils nocturnes les corps se tordent, crânes vrillés par l’amnésie. Et comme pour voir mieux l’étoile consternante il ne faut pas diriger en plein sur elle le faisceau des rayons visuels, car la contemplation fixe aveugle, mais regarder un point fictif dans l’espace pour voir du coin de l’œil l’étoile au regard d’aiguille, avec un calme désespéré le dormeur éveillé cherche à tromper le monoïdéisme du trou mémorial. Qu’il retrouve seulement aux brisures d’un éclair et délire !

Ce n’était pas l’oubli quelconque d’une idée banale. C’est l’amnésie-signal d’alarme, l’amnésie des paramnésies. L’amnésie dont la seule peur me fait écrire. L’amnésie des révélations qui sont des gifles pour les hommes et qui seront bientôt des coups de couteau dans le dos. Paramnésie-caravane de sanglots, dernier signe étrangement solennel, annonciateur de ma mort, au bouleversant tumulte que tu déchaînes au plus haut sommet de l’Esprit, qui se tient droit encore en moi, tu me fais reconnaître, seule, à travers un univers que je récuse, le message du monde-en-creux, des nuits du feu, la beauté de chair et de nerfs, la beauté éternelle et désespérante des révolutions sidérales et des révolutions de sang !




  1. L’efficacité d’une telle démarche n’apparaît d’ailleurs que dans la mesure où l’on vit intérieurement l’idée hégélienne de perfectibilité de la raison concrète.
  2. Et il ne peut s’agir que d’établir le critérium de ces exceptions à définir une fois pour toutes
  3. Aussi bien les esprits religieux antiscientistes que les savants, à l’exception de Meyerson. (La fameuse question Meyerson que nous n réservons de mettre prochainement au point ici-même !)
  4. Je ne fais pas dupe de cette pseudo-dualité que, seule, dissocie la nécessité de l’exposition. Mieux que personne je sais qu’il n’y en a qu’un. L’expédient métaphysique le plus enfantin rétablit l’unité. Exemples : le monde extérieur est illusoire et toute perception devenant rêve : la première démarche se ramène à la seconde. Ou bien l’esprit de rêve a une réalité propre et la seconde se confond avec la première.
  5. Attention ! Comme la Critique de la Raison pure porte sur l’impossible connaissance du « noumène » et non pas sur une identification avec lui que je déclare, par expérience, possible, c’est la seule façon d’échapper à cette critique.