Apologie de Socrate (Trad. Talbot)/3

Traduction par Eugène Talbot.
Apologie de SocrateHachetteTome 1 (p. 263-264).



III


Socrate console ses amis : son mot plaisant à Apollodore ; sa prédiction relative au fils d’Anytus.


Comme il s’aperçut que ceux qui l’accompagnaient fondaient en larmes : « Qu’est-ce donc ? leur dit-il ; c’est à présent que vous pleurez ? Ne saviez-vous pas depuis longtemps qu’au moment même de ma naissance la nature avait prononcé l’arrêt de ma mort[1] ? Et cependant, si je mourais avant l’âge, entouré de toutes les jouissances, il est certain que ce serait un motif d’affliction pour moi et pour ceux qui m’aiment[2] ; mais si je termine ma carrière quand je n’ai plus que des maux à attendre, ce doit être un sujet de joie pour vous tous. »

Il y avait là un certain Apollodore[3], extrêmement affectionné à Socrate, homme simple du reste, qui lui dit : « C’est pour moi, Socrate, une chose tout à fait insupportable de te voir mourir injustement. » Alors Socrate, dit-on, lui passant légèrement la main sur la tête : « Mais toi, mon cher Apollodore, aimerais-tu donc mieux me voir mourir justement qu’injustement[4] ? » Et en même temps il se mit à sourire.

On raconte encore qu’il dit en voyant passer Anytus : « Oui, cet homme est bien fier : il croit avoir fait quelque chose de grand et de beau en me tuant, parce que je lui dis un jour que, puisqu’il était élevé aux premières dignités de la république, il ne convenait pas qu’il fit élever son fils dans le métier de tanneur. Le misérable, continua Socrate, il semble ignorer que celui de nous deux qui n’a cessé toute sa vie de faire des actions utiles et honnêtes, est véritablement le vainqueur. Au reste, ajouta-t-il, puisque Homère attribue à quelques-uns de ses héros, au moment de leur mort, une connaissance anticipée de l’avenir[5], et moi aussi je veux vous faire une prédiction. Je me suis trouvé jadis quelques instants avec le fils d’Anytus, et il me parut avoir une âme qui ne manque pas d’énergie. Je prédis, en conséquence, que la condition servile où son père l’a placé, il n’y restera point ; mais que, faute d’un guide éclairé, il tombera dans quelque passion honteuse et roulera bien loin dans la perversité. » En parlant ainsi, Socrate ne se trompa point. Le jeune homme s’étant adonné au vin, ne cessa de boire ni jour, ni nuit, et devint enfin incapable de rien faire d’utile à l’État, à ses amis et à lui-même. Quant à Anytus, la mauvaise éducation de son fils et sa propre ignorance ont rendu, maintenant même qu’il n’est plus, son souvenir odieux.



  1. Cf. Montaigne, Essais, I, xix. « C’est la condition de vostre création, c’est une partie de vous que la mort ; vous vous fuyez vous-mesmes. Cestuy vostre estre, que vous jouyssez, est également party à la mort et à la vie. Le premier jour de vostre naissance vous achemine à mourir comme à vivre… » Et plus haut : « À celuy qui disoit à Socrates : « Les Athéniens t’ont condamné à la mort. — Et nature, eulx, » répondit-il. »
  2. Cf. le discours de Germanicus mourant à ses amis dans Tacite, Annal., II, LXXI.
  3. On peut ajouter au témoignage de Xénophon, sur l’attachement de cet Apollodore pour Socrate celui de Platon (Phèdre, § 2 et 66) et celui de Plutarque dans la vie de Caton d’Utique, § 10.
  4. Diogène de Laërte, dans la vie de Socrate, rapporte que ce fut a Xanthippe, sa femme, et non pas à Apollodore, que le philosophe adressa ces paroles. Ce témoignage est confirmé par Valére Maxime et par Tertullien.
  5. Allusion à deux passages de l’Iliade, l’un, chant XVI, v. 861, où Patrocle, sur le point de mourir, annonce à Hector qu’il périra lui-même sous les coups d’Achille ; et l’autre, chant XXII, v. 358, où Hector, au moment d’être tué par Achille, prédit à ce héros que lui-même mourra de la main de Paris.