Apologie de Socrate (Trad. Talbot)/1

Traduction par Eugène Talbot.
Apologie de SocrateHachetteTome 1 (p. Apologie de Socrate-259).



APOLOGIE DE SOCRATE [1].


I


Pourquoi Socrate ne voulait pas faire son apologie.


Parmi les faits qui concernent Socrate, il en est un qui me parut digne d’être transmis à la mémoire : c’est, lorsqu’il eut été mis en jugement, sa détermination au sujet de son apologie et de sa mort. D’autres, il est vrai[2], ont écrit sur ce fait, et tous ont bien rendu la noble fierté de son langage[3], ce qui prouve qu’en cette circonstance Socrate parla bien ainsi. Mais comment dès lors Socrate était convaincu que pour lui la mort était préférable, c’est ce qu’ils n’ont point fait voir clairement ; de sorte qu’il y a quelque déraison dans la hauteur de ses paroles.

Hermogène cependant, fils d’Hipponicus et ami de Socrate[4], a donné sur celui-ci des détails qui montrent que la hauteur de ses discours s’accordait parfaitement avec celle de ses idées. En effet, il racontait que, le voyant discourir sur toutes sortes de sujets entièrement étrangers à son procès, il lui avait dit : « Ne devrais-tu pas pourtant, Socrate, songer à ton apologie ? » que Socrate lui avait d’abord répondu : « Ne te semble-t-il pas que je m’en suis occupé toute ma vie ? » À quoi Hermogène lui ayant demandé de quelle manière : « En vivant sans commettre la moindre injustice, ce qui est, à mes yeux, le plus beau moyen de me préparer une défense. » Hermogène lui ayant dit encore : « Ne vois-tu pas que les tribunaux d’Athènes, choqués par la défense, ont souvent fait périr des innocents, et souvent absous des coupables dont le langage avait ému leur pitié ou flatté leurs oreilles ? — Mais, par Jupiter ! dit Socrate, deux fois déjà j’ai essayé de préparer une apologie, et mon démon s’y est opposé[5]. » Alors Hermogène lui ayant dit que son langage était étonnant : « Pourquoi t’étonner, avait répondu Socrate, si la divinité juge qu’il est plus avantageux pour moi de quitter la vie de ce moment même ? Ne sais-tu pas que jusqu’à présent il n’y a pas d’homme à qui je le cède pour avoir mieux vécu ? Car je sens bien, ce qui est la pensée la plus douce, que j’ai vécu toute ma vie dans la piété et dans la justice ; en sorte qu’éprouvant une vive admiration pour moi-même, j’ai trouvé que tous ceux qui étaient en commerce avec moi avaient la même opinion sur mon compte. Mais à présent, si j’avance en âge, je sais qu’il faudra nécessairement payer mon tribut à la vieillesse ; ma vue s’affaiblira, j’entendrai moins bien, mon intelligence baissera et j’oublierai plus vite ce que j’aurai appris. Si je m’aperçois de cette perte de mes facultés, et que je me déplaise à moi-même, comment pourrai-je encore trouver du plaisir à vivre ? Peut-être, continua-t-il, est-ce par bienveillance que le dieu m’accorde, comme don spécial, de terminer ma vie non-seulement à l’époque la plus convenable, mais de la manière la moins pénible. Car si je suis condamné aujourd’hui, il est certain qu’il me sera permis de la finir par l’espèce de mort que les hommes qui se sont occupés de cette question estiment la plus facile, celle qui gêne le moins les amis et leur cause le plus de regrets du mort. En effet, lorsqu’on ne laisse aucune image pénible et désagréable dans l’esprit des assistants, quand on s’éteint le corps plein de santé et l’âme tout entière à la tendresse, comment ne serait-on pas un objet de regrets ?

« C’est donc avec raison que les dieux m’ont détourné de la préparation de mon discours, quand vous croyiez tous que je devais par tous les moyens chercher des échappatoires : car, si je l’avais fait, il est certain que j’aurais dû me résoudre, au lieu d’en finir dès ce moment avec la vie, à mourir tourmenté par des maladies ou par la vieillesse sur laquelle viennent fondre toutes les infirmités[6], et cela sans aucun adoucissement. Par Jupiter ! Hermogène, je n’y songerai même pas ; mais si, en exposant librement tous les avantages que je crois tenir des dieux et des hommes, ainsi que l’opinion que j’ai de moi-même, je dois offenser les juges, j’aimerai mieux mourir que de mendier servilement la vie et de me faire octroyer une existence beaucoup plus affreuse que la mort. »



  1. Nous engageons les lecteurs studieux à recourir au livre consciencieux de Fr. Thurot : Apologie de Socrate d’après Platon et Xénophon, Didot, Paris, 1806. Outre le texte et la traduction de ces deux apologies, on trouvera dans cet ouvrage le Criton et le Phédon, qui en sont d’indispensables commentaires. On fera bien aussi de lire l'Apologie de Socrate de Libanius ; c’est une œuvre de rhéteur, mais il perce parfois à travers l’agencement des périodes une émotion vraie et sincère. — Voy. Libanii opera, édition de Claude Morel, Paris, 1606, p. 635.
  2. Notamment Platon.
  3. « Socrate, dit Cicéron, ne parut pas devant ses juges comme un suppliant et un coupable, mais comme un maître et un souverain. »
  4. Sur Hermogène, voy. Mém., II, x, et IV, viii.
  5. Cf. Platon, Apolog., xxxi
  6. Horace a dit de même : « Multa senem circumveniunt incommoda, » Art poétiq., v. 169.