Antonia (Dujardin)/02

Société du Mercure de France (p. 109-177).

à la mémoire de Jules Laforgue.


2e PARTIE

LE

CHEVALIER DU PASSÉ

Tragédie en trois actes









Théâtre Moderne,
17 Juin 1892.

PERSONNAGES


La Courtisane,

Les Floramyes (Rosea, Aurea, Gemmea, Siderea),

Le Veilleur,

Trois Voyageurs (un Jeune Homme, un Vieillard, L’Aïeul),

Le Chevalier.


Un vaste hall d’où se découvrent au fond le rivage et la mer.
L’époque moderne.
Le Chevalier du passé





ACTE PREMIER




Scène I


La Courtisane est assise entourée des Floramyes qui achèvent sa toilette.



Les Floramyes
Strophe :

Aurea

Préparez les fards et les fleurs,
Préparez les guirlandes aux vivantes couleurs
Et les subtils parfums nés de l’âme des fleurs.

Rosea s’avance.

Rosea

Voici les roses et les fards ;
Ô maîtresse, pour t’enrichir des floraisons les plus rares,
Voici que je me penche à tes genoux et je te pare.



Gemmea

Ô merveille de nos doigts agiles !
La beauté sans nous est un don inutile.



Siderea

La beauté que nos mains n’ornent pas
Languit comme une plante oubliée sous les frimas.



Gemmea

La beauté par nous délaissée
Meurt comme une tige fauchée.



Siderea

La beauté que sert notre adresse
Devient toute grâce et toute caresse.

Strophe :

Gemmea

Préparez les fards et l’or,
L’or fauve dont la pâleur des fronts se colore,
L’or aux changeants reflets que les hommes adorent.

Aurea s’avance.

Aurea

Voici l’or et les fards et les ceintures
Rayonnantes et les diadèmes que, de mes mains sûres,
Ô maîtresse, c’est ma volupté de poser en ta chevelure.



Siderea

Nous sommes les Floramyes,
Et nos génies
Sont de créer des séductions infinies.



Rosea

Nous sommes la flore, l’étoile et l’or et le feu,
Nous sommes tout ce qui fascine les yeux.



Siderea

Nous sommes le miracle
Qui fait refleurir le tabernacle.



Aurea

Nous sommes l’esprit
Par qui toute chose meilleure vit.

Strophe :

Siderea

Préparez les fards et le ruissellement
Des perles, des rubis, des topazes, des diamants.

Gemmea s’avance.

Gemmea

Me voici, et je garde, ô maîtresse chère,
Pour que nul ne résiste au flamboiement de tes paupières,
L’écrin magique des nobles pierres.



Rosea

Nous avons vu des vierges blanches comme le jour
Passer sans honneurs et sans amours.



Aurea

Nous avons vu des amoureuses
Pleurer des larmes douloureuses.



Rosea

Nous avons vu languir sans gloire
Des princesses d’amour aux regards évocatoires…



Aurea

Pour n’avoir pas voulu connaître
Que l’Art, seul, règne parmi les choses et sur les êtres.

Strophe :

Rosea

Préparez, préparez
Après le fard des fleurs, des ors, des gemmes, préparez
Le fard qui donne aux yeux la profondeur d’astres constellés.

Siderea s’avance.

Siderea

Oui, je viens et j’apporte à tes prunelles,
maîtresse, l’éclat qui d’une flamme immortelle
Eclairera ta beauté surnaturelle.



Aurea

Ô fards ! ô fards puissants !
Fards qui faites les lèvres plus rouges que le sang !



Gemmea

Ô fards ! fards souverains !
Fards qui faites les mains
Plus candides que les lys du matin !



Aurea

Fards sublimes !
Par qui les fronts sont plus vastes que les abîmes !



Gemmea

Ô fards d’extase, fards de luxure,
Par qui les yeux ensorcellent les créatures !



La Courtisane

Ainsi, dans mon miroir,
Mon esprit s’agrandit depuis l’aurore jusqu’aux plus nébuleux soirs.

Ô charme
Devant qui toute humaine vertu désarme !
Le philtre que j’offre aux cœurs las,
N’est-ce pas
L’espoir de l’oubli,
L’espoir du présent aboli,
L’espoir du meilleur rendu possible.
L’espoir des grands désirs devenus tangibles ?
Le philtre d’enchantement
Qu’aux cœurs désespérés je tends.
N’est-ce pas l’illusion,
La divine illusion ?



Rosea

Reine, ce philtre,
C’est la langueur des parfums de tes fleurs qui dans les cœurs s’infiltre.



Aurea

Ô reine, ce philtre subtil,
C’est la splendeur de l’or épars en tes cheveux juvéniles.



Gemmea

Ce philtre suprême,
C’est l’ondoiement que font sur toi tes gemmes.



Siderea

Reine, ce philtre immatériel,
C’est la profondeur de tes yeux semblables au ciel.

La Courtisane
Mon miroir fidèle
Me dit que je suis telle,
Celle que le voyageur
Qui viendra reposer sous mes yeux son cœur,
Y boira le breuvage
De son servage.
Mes regards où toutes pensées
Naissent sitôt que je les veux évoquées,
Mon front où la joie de l’amour
Peut vivre, ma bouche d’où tour à tour
Toutes paroles
À mon gré librement s’envolent,
Et les douceurs de mon sourire inexorable
Charment du charme inguérissable.



Les Floramyes
Strophe :

Aurea

C’est que nos doigts qui t’appartiennent
Savent tisser les grâces où tous les mortels se prennent.

Rosea s’avance.

Rosea

Pour égayer les cœurs moroses,
Je sais sur tes lèvres semer les roses.


Gemmea

Et ta bouche rit.



Siderea

Ton front resplendit.



Gemmea

Les fleurs sur ta bouche naissent.



Siderea

Les roses s’épanouissent en tes caresses.

Strophe :

Gemmea

Notre art
Finalement te pare.

Aurea s’avance.

Aurea

Sur ton corps
Moi, je répands le rayonnement de l’or.



Siderea

L’or est la splendeur des reines.



Rosea

L’éclat de l’or manifeste les souveraines.


Siderea

L’or contient toutes les flammes.



Rosea

La magie de l’or incante les âmes.

Strophe :

Siderea

Nous sommes tes servantes,
Dans l’illusion toutes-puissantes.

Gemmea s’avance.

Gemmea

Ma joie,
C’est que les diamants sur toi flamboient.



Rosea

Alors le feu des choses t’illumine.



Aurea

Des gloires brillent sur ta poitrine.



Rosea

Le mystère ceint ta beauté fantomale.



Aurea

Et tout orgueil devant toi se ravale.

Strophe :

Rosea

Oui, nous sommes nées
Afin que par nos mains tu sois ornée.

Siderea savance.

Siderea

Et moi, la dernière,
J’apporte à tes paupières
Le reflet des astrales lumières.



Aurea

Règne !



Gemmea

La richesse des mondes t’imprègne.



Aurea

Ô floraison vivante de nos artifices !



Gemmea

Regarde en ton miroir si nous ne t’avons pas faite triomphatrice.



Scène II



Le Veilleur

Midi,
L’astre dans le ciel a grandi,
Le ciel luit,
Les chansons du matin sont finies,
La lumière brille au zénith,
C’est midi.

Oh ! voici que des gens vont paraître ;
Femmes, voyez au loin quel monde va naître ;
Reine, l’heure des soucis de nouveau sonne ;
Regarde, reine, par l’horizon qui devant toi rayonne ;
Femmes, les choses vont prendre leur cours ;
Surgissez et venez, voici le milieu du jour.
 
Toutes choses sont-elles prêtes ?
Avez-vous paré vos têtes ?
Avez-vous garni le seuil des fleurs du matin ?
Avez-vous orné votre teint ?

Car voici que l’heure de la vie s’ouvre ;
La vie a rejeté le manteau qui la couvre ;
Femmes, du haut des tours où l’ombre vous enserre,
Regardez ! ouvrez aux choses vos paupières !
Reine, tes voiles sont-ils fixés,
Tes cheveux noués,
Tes joues fardées ?
Les mortels vont venir ; l’autel est-il paré ?

C’est midi, c’est midi,
La lumière de l’astre sur le monde a grandi,
Le ciel dans l’infini reluit,
Le matin est fini,
L’instant de vivre brille au zénith,
C’est midi.


Il passe.



Les Floramyes
Strophe :

Rosea

Voyez ! voyez !
Un navire dans le golfe s’est arrêté.



Aurea

Les matelots sur la mâture
Ont serré la voilure.


Gemmea

Dans le tranquille port
Un navire est venu chercher abri contre les vents du nord.



Siderea

Au long des mâts les voiles pendent,
Et les marins sur la plage descendent.

Strophe :

Rosea

Voyez ! voyez !
Sur le sable fin, près des rochers…



Aurea

Les passagers sont descendus ;
Ils ont quitté le pont des flots battu.



Gemmea

Ils approchent ;
Leurs silhouettes se distinguent au milieu des roches.



Siderea

Et derrière, au fond de l’anse,
La coque du navire doucement encore se balance.

Strophe :

Rosea

Voyez !
Sur notre terre leur destin les a menés.



Aurea

Ô reine, tout à l’heure
Va leur apparaître ta demeure.



Gemmea

Ton asile, ô maîtresse,
Offre à leurs yeux fatigués sa promesse.



Siderea

À leurs regards qui cherchent dans le vide
Brille, ô reine, la tour où ta puissance réside.

Strophe :

Rosea

Oh ! voyez ! oh ! voyez !
Vers ici ils se sont dirigés.



Aurea

Ils sont trois…
Un jeune homme, un vieillard…


Gemmea

Et l’autre, qui suit lentement et seul,
Cet homme au front tout blanc, est-ce l’aïeul ?



Siderea

Ils viennent… déjà
J’entends leurs pas… Ô reine, les voilà.


Les trois Voyageurs entrent.



La Courtisane

Soyez les bienvenus,
Voyageurs qui venez de bords inconnus
Ici, ô voyageurs, c’est l’île
Où chacun a toujours trouvé asile ;
Vous êtes abordés,
Ô voyageurs des longues mers de la vie harassés,
Sur un rocher perdu parmi les flots
Que ne connaissent que par vagues ouï-dire les matelots ;
Ici, c’est l’île qu’un sort obscur
A jetée en plein milieu des océans impurs,
Pour que les humains passagers
Fassent halte avant de retourner aux flots où tant ont naufragé.
Hommes, je suis la reine
De l’île où vient de s’arrêter votre carène.
Mon île est la ténébreuse grève
Que vos yeux n’ont jamais entrevue qu’en rêve :

À ceux que tourmente la faim
Je dis : jusqu’à demain
Ici vous mangerez
Ainsi qu’à jamais vous resterez rassasiés ;
À ceux que la soif oppresse
Je tends un breuvage plein d’ivresses ;
Et pour cela je ne demande au voyageur
Que ce qu’il lui plaira de m’accorder de son cœur.

L’île où je règne est l’île fantastique
Qui dans l’océan des jours les plus mélancoliques
Surgit aux yeux
Des passants égarés sous les cieux.



Le Jeune Homme

Reine !…



Le Vieillard

Reine de beauté !…



L’Aïeul

Reine de suprême grâce !…



La Courtisane

Parlez !
En ce palais où je puis tout, parlez !
Après l’orage,

Après la douce traversée, l’âpre voyage,
Dans ce refuge que vous ouvre ma voix amie,
Que sans crainte votre désir à moi se fie !



Le Jeune Homme

Mon désir…
Oh ! mon cœur tressaille de ses plus anciens souvenirs.
… Lorsque tout à l’heure nous marchions,
Ayant quitté la mer et le navire et que nous approchions,
Les yeux fixés vers ce palais
Où la splendeur d’un midi nouveau apparaissait,
Tout à coup
Dans ce ciel infiniment doux
J’ai vu deux noirs corbeaux, oui, deux corbeaux funéraires
Oui s’envolèrent.
Et maintenant voici
Que ce visage d’enchanteresse nous sourit,
Et que le sombre présage a disparu,
Et que cette voix de fée résonne au fond de moi dans l’inconnu.
Mon désir ?… Oh ! cette parole, reine,
Réveille en moi les choses les plus lointaines,
Quand sur la terre de ténèbres couverte
J’ai quitté celle à qui ma vie était offerte.
Reine, ton visage
Rappelle à ma pensée cette image ;
Ta voix à mon oreille
Sonne pareille
À la voix de celle qui là-bas sommeille ;

Ton sourire se manifeste tel
Que ce sourire que je porte dans mon âme fidèle.
Ah ! mon désir ?… N’interroge plus
Celui qui a laissé dans les lointains les plus perdus,
Dans les brumes les plus infranchissables de la vie
L’amie.



La Courtisane

Eh bien, écoute, tends l’oreille, approche-toi,
Afin d’ouïr les mots qu’il me plaît de verser en toi.
Oui, ma voix, c’est la même,
La même voix que celle que tu aimes ;
Mon front, en effet, a la semblance
De celle en qui tu mis ton espérance ;
Ou plutôt, vois ! mes yeux,
Oui, ce sont bien ses yeux ;
Et voici bien la bouche
De celle que ta jeunesse a rêvée pour sa couche.
Ne te l’avais-je donc pas dit ? dis ton désir !
Ton désir, quel qu’il puisse être, je suis souveraine pour l’accomplir ;
Je suis reine, je suis fée,
Je suis puissante à atteindre aux plus folles pensées.
… Si grand soit le désir,
Oh ! sachez que je suis la maîtresse de tout désir,
Et, dans l’enchantement d’un nouveau devenir,
Ne cherchez plus si des présages
Ont déchiré de leur éclair ces blancs nuages.


Le Vieillard

Tandis que je venais vers cette maison,
J’ai vu les noirs corbeaux qui s’envolaient à l’horizon,
Et j’ai senti deux fois en tout mon corps
Comme s’il passait un frisson de mort.
Et j’en rougis et je dis la chose ridicule,
Car aux présages je ne suis point crédule ;
Et puis j’ai dans mon âme
Des soucis plus puissants qui clament ;
Oui, mes cheveux déjà sont gris,
Et le seul bien que je demande, c’est l’oubli.



La Courtisane

Arrête ! ne dis pas
Ces désespoirs ; ne parle pas
De ces souffrances d’autrefois,
Ni de ces peines que je vais effeuiller entre mes doigts…
Oui, homme aux gris cheveux,
Trop jeune encore pour que le temps victorieux
Ait effacé la trace
Des souvenirs dont le poids te harasse,
Oui, l’air embaumé d’arômes
Qu’autour de moi soufflent les fleurs de mon royaume
Emporte le passé, et le dissipe et l’abolit,
Et moi, sachez ! je suis l’oubli.


Le Vieillard

Dis-tu vrai ?



Le Jeune Homme

Elle dit, elle dit vrai.



L’Aïeul

J’ai touché l’âge où les choses humaines ne laissent plus
Qu’un vestige indéfiniment confus ;
Sur la mer
Je vais la course dernière ;
Mes yeux ont presque oublié le soleil
Et pour frapper encore mes oreilles
Il faut une aussi pénétrante douceur de paroles
Que celle, ô reine, qui de tes lèvres que je vois à peine s’envole.
Dans mes membres mon sang est presque froid,
Et tout à l’heure, quand nous venions vers toi,
Ce n’est pas de ces yeux presque fermés à toute flamme,
Mais au fond de mon âme,
Que j’ai vu le funeste envol des corbeaux sombres.
Et tout cela déjà se perd dans l’ombre ;
Je n’ai plus d’inquiétudes,
Mais seulement une vieille lassitude ;
De consolation, ni d’oubli, ni de rien de ce qu’aux autres il faut
Je n’ai désir, mais du repos.


La Courtisane

Père,
Quand auprès de toi j’aurai posé ma tête familière,
Quand je tiendrai entre mes doigts tes doigts tremblants,
Et si j’endors ton front dans mes bras blancs,
Tu sauras que ma voix est un suprême charme,
Tu sauras que mes yeux savent répandre des larmes
Qui mouillent les fronts
Ainsi que la rosée des soirs les plus féconds.
Si je le veux, je suis filiale ;
Et cela est si doux, à l’heure vespérale !
Et si je veux encore,
Et pourquoi ne le voudrais-je pas encore ?
Pour toi, vieillard, moi jeune autant que l’aurore
Et autant qu’elle, tu le devines, belle,
Je serai tendrement et saintement maternelle.
… Va ! quelque vaste que soit le désir,
Je l’ai dit, je puis l’accomplir.



Rosea

Hommes, hommes, connaissez la splendeur



Aurea

De ce front qui s’est baissé vers vos douleurs.



Gemmea

Connaissez la douceur empreinte


Siderea

En ces yeux qui sourient à vos plaintes.



Le Jeune Homme

Ô merveilleuse reine !



Rosea

N’est-ce pas qu’elle est la toute souveraine ?



Le Vieillard

Ô reine adorable !



Aurea

N’est-ce pas que c’est ici un pays de fable ?



L’Aïeul

Reine de rêve !



Rosea

N’est-ce pas que près d’elle tout destin s’achève ?



Le Jeune Homme

Ô reine de tendresse !



Le Vieillard

Toute-puissante charmeresse !


Siderea

Immortelle dominatrice des esprits !



L’Aïeul

Enfant, enfant, enfant bénie !


La Courtisane s’avance sur le devant de la scène.



La Courtisane

Tous,
Buvez-le à regards fous,
À pleines lèvres,
Et de tous vos êtres, de vos sens et de toutes vos fièvres,
Tous, toi, amant,
Et toi, front soucieux, cœur saignant,
Et toi
Pour la mort presque assez froid,
Tous, buvez-le, le surnaturel philtre
Que la merveille de ma volonté en vous infiltre ;
Buvez ce breuvage
Qu’est l’éclat trompeur de mon visage,
Ce poison
Qu’est la douceur de mes regards profonds,
Ce sortilège
Qu’est le parfum de ma poitrine couleur de neige ;
Buvez-le à pleines bouches, à pleins corps, à pleines vies,
Ce philtre, ce poison, ce charme de magie

Qu’est mon art et qu’ont brassé pour moi mes Floramyes.
Je suis Circé,
Et de tous ceux qui sous mes regards ont passé
Ainsi, ainsi j’ai triomphé.

… À l’ouest, dans le golfe, par là,
Est le navire qui vous amena ;
Qu’une brume toujours vous cache cet occident !
C’est par ici qu’il faut aller, vers l’orient,
Esclaves,
Vous joindre à tant d’esclaves.
Le soir descend,
Le soir sur les choses tombe lentement.
Allez, allez, à tout jamais !
La sûre retraite qu’à mes esclaves je promets,
Rien ne peut en rompre la paix.



Scène III


Le soir est venu.

Les Voyageurs sont sortis ; les Floramyes se sont retirées sur un côté du théâtre. La Courtisane, seule maintenant, lentement se dirige vers le fond, d’où l’horizon apparaît.



La Courtisane

Oui, c’est le soir… Et ceux-là passent
Par où d’autres ont passé et d’autres suivront leurs traces.
Et moi je reste
À regarder tomber le crépuscule de la nuit céleste ;
Et sans plaisir,
Sans qu’un étonnement m’ait fait tressaillir,
Sans qu’aucun trouble me prenne,
Je les vois passer, eux, eux qui m’appartiennent ;
Et la maîtresse
Soupire dans la solitude qui l’oppresse.
Ô soir puissant, j’ai sous mes pieds
Foulé toutes les pitiés,
J’ai triomphé, je suis forte,

Mes yeux fardés n’ont connu de révoltes d’aucune sorte ;
soir, et je suis là qui me lamente
Et presque pleure et languis, comme une amante
Quand ne vient plus
L’élu.
Soir, à tes incantations je me livre ;
Sous ton voile que de l’humanité je me délivre,
Et qu’un peu de véridique paix
Descende sur mon âme que harcèlent les plus vains regrets,



Les Floramyes



Rosea

L’heure du mystère
S’inaugure au ciel et sur la terre.



Aurea

L’heure du rêve
Dans l’espace se lève.


Gemmea

L’heure des renouvellements
Parmi les mondes va surgissant.



Siderea

L’heure de la conscience
S’éveille au milieu du silence,


La voix du Veilleur

La nuit, voici la nuit ;
La lumière du jour a fui.
 
Veillez ! la nuit belle
En les esprits se révèle.
 
C’est la nuit et c’est l’ombre,
Et toute humanité dans ses flots sombre.



Les Floramyes



Rosea

Reine,
Elle a vaincu encore, ta force surhumaine.



Aurea

Maintenant oublie !
De toutes contraintes le repos délie.



Gemmea

Le soleil du jour
A vu la lutte et les vaincus pour toi mourir d’amour.



Siderea

Maintenant repose !
Un voile se répand sur les choses.


La voix du Veilleur

Veillez ! la nuit évoque ses arômes,
La nuit évoque ses fantômes.
 
Les images nocturnes se dressent
Çà et là par les ténèbres épaisses.
 
Veillez ! la nuit ressuscite les âmes
Des esprits qui dans l’éternité brament.



Les Floramyes



Rosea

C’est l’heure où les plus anciens cultes
Au fond des cœurs exultent.



Aurea

C’est l’heure où le sommeil
Dans les âmes immortelles s’éveille.



Gemmea

C’est l’heure où se transfigurent
Les visions obscures.



Siderea

C’est l’heure où tout ce qui gisait
Renaît.



ACTE DEUXIÈME



Scène I


La nuit.



Les Floramyes



Rosea

Elle s’endort… retirons-nous…



Aurea

Retirons-nous…



Gemmea

Dans une douce paix qu’elle repose…



Siderea

Que le sommeil en son esprit se pose…


Rosea

Laissons que le sommeil charme son âme lasse…



Aurea

Et que les visions l’égaient et passent…



Gemmea

Laissons, laissons qu’elle sommeille et qu’elle rêve.



Siderea

Et que la nuit calme s’achève…


Elles sortent.



Scène II



La Courtisane

Ô songe,
Que mon âme dans tes flots plonge !

… Salut, solitude nocturne,
Désert de l’ombre taciturne !
Salut, silence,
Vastitude de la nuit immense,
Solitude silencieuse,
Infinie, hallucinante, délicieuse.
Silence solitaire,
Ô toi favorable au mystère,
Paix divine où l’esprit se reconnaît,
Paix divine, divine paix !
Oui, je me revois telle que je suis ;
C’en est fait des vains ennuis ;
Il n’est plus, le voile qui me couvre ;
Je me retrouve et me découvre ;
Je m’éveille du sommeil de la vie blême ;
Je suis moi-même

Et ma pensée

Qui de toi, de toi seul est possédée,
T’invoque et t’appelle, ô Passé !

… Mon âme plonge
Dans la suprême réalité du songe.



Le Chevalier du Passé

Je suis celui qui n’étais plus.
Du fond des temps révolus,
Du plus loin des souvenirs les plus anciens,
Je viens.
Dans l’abîme des brumes où ton désir se perd,
Où descend ton regret le plus cher,
Où ton idée aux heures sublimes s’exaspère,
Parmi l’ombre où ton âme se cèle,
Je viens, ô femme, vers toi qui m’appelles.



La Courtisane

Il me semble que je te connais ;
Tes traits
Dans mes yeux jadis ne se gravèrent-ils
Pour y laisser une empreinte si subtile,
Aux temps de nos rencontres juvéniles ?
Mais ta voix n’est point dure ;
Ton visage ne montre point le ressentiment des injures ;
Ta démarche est bénigne ;
Ton front n’a point d’apparence maligne.
Ô chevalier du rêve d’autrefois,

Si tu sembles celui qui tant souffrit par moi,
Ton âme est bonne encore,
Et je sens que vers toi mon âme comme alors
Va
Et que c’est toi celui qu’alors elle aima.

Chevalier de ma souvenance,
Toi, chevalier de ma délivrance,
Est-ce donc que les choses les plus divines de mon rêve commencent ?…


Les choses qui précèdent ont été dites dans la solennité d’une apparition ; maintenant ils parlent avec la douce tendresse d’amants qui se sont retrouvés.



Lui

La nuit merveilleuse
Monte des profondeurs vaporeuses,
Une à une se lèvent les étoiles,
L’infini du ciel se dévoile,
Des chants d’oiseaux
Bruissent sur les flots.



Elle

Qui pourrait oublier
Les choses que le destin a liées ?
Le premier souvenir qui dans l’être s’implante,
C’est comme une vivace plante ;

Le souffle du désert aride
Peut venir qui dessèche la fleur languide ;
L’ouragan de prodige
Brisera la gracile tige ;
Mais la racine,
Rien ne la déracine ;
Mais la racine de la pâle fleur,
Au fond de l’âme, au fond du cœur,
Rien ne l’arrachera,
Rien ne l’abolira,
Toujours elle demeurera,
Là,
Toujours elle sera là.



Lui

Dans la nuit opportune
Vois monter le disque de la lune ;
La lune blanche et fatidique
Incante les choses de son reflet magique ;
La lune propice aux enchantements
Verse en les espaces ses bercements.



Elle

La racine de la fleur de la souvenance
Depuis les temps a répandu ses enlacements dans la conscience,
Depuis les temps que j’ai vagué par les déserts de l’existence,
Depuis l’éternité que mon être va son errance.
Les vents des quatre points du monde

Ont mené leurs fantastiques rondes,
Le soleil a brûlé,
Les neiges du nord ont neigé,
Et les rosées.
Ont distillé leurs rouilles, et par l’été
Les plaines de l’esprit ont été embrasées ;
Mais la vieille racine primitive
Est restée, tout en le fond et toujours vive,
Et prête à refleurir,
Et qui doit refleurir.



Lui

Vois, la clarté lunaire
A quelque chose de crépusculaire,
Comme si de l’inconnu
Allait naître un jour non encore vu.
Regarde, la douce lune dans le ciel
Tend sur nos têtes ses clartés de miel.



Elle

Aussi, quand un printemps nouveau vient à éclore,
Quand renaît cette aurore,
Quand les cieux sont doux,
Quand le cycle des premiers jours se renoue,
Adieu, les durs hivers !
Adieu, bises amères !
Ô temps mauvais,
Lassitudes, souffrances, regrets,

13

Adieu ! le souvenir vainqueur
Refleurit dans les tréfonds du cœur.



Lui

… Nuit enchanteresse !



Elle

Nuit de renouveau et d’allégresse !



Lui

Nuit délicieuse !



Elle

Nuit des optations fabuleuses !



Lui

Nuit, nuit d’amour !



Elle

Nuit où les plus vieux rêves ont leur retour !



Lui

Nuit charmante !



Elle

Nuit qui rend l’amante à l’amant !


Lui

Nuit de ravissement !



Elle

Nuit qui rend l’amante à l’amant !



Lui

Moi-même
Je renais, je revis, je suis moi-même.



Elle

Je n’espérais que toi,
Je ne voulais que toi,
Je n’attendais que toi



Lui

Du fond des chaos mortels,
L’âme éternelle,
C’est elle
Qui subsiste toujours fidèle.



Elle

Dans les angoisses et les soucis
Mon cœur n’avait que ce souci,
Toi seul étais tout mon souci.


Lui

Rien ne meurt,
Le passé revient sans erreur,
Tout ce qui fut vivant demeure.



Elle

Et voici que mon seul rêve
S’accomplit et que je rêve
Mon unique, mon éternel rêve.



Lui

Oui, la vie se rouvre pour nous…
Ô toi l’épouse, viens, je suis l’époux.


Elle est tombée entre ses bras ; il met ses lèvres sur ces lèvres et longuement la tient embrassée.

Et, tout à coup, un trouble paraît le saisir ; brusquement il s’écarte.

Au dehors, le matin commence à briller.



Lui

Oh ! ce baiser…
Qu’est-ce que ce baiser ?…
Mon âme reconnaît-elle ce baiser ?…
Pourquoi n’ai-je pas reconnu ce baiser ?…
… La lumière de l’aube déjà luit ;
Le matin à l’horizon reluit ;

La nuit,
La nuit s’en va ;
L’orient brille ; la nuit s’en va ;
C’est le jour qui renaît,
Le jour où toute apparence mensongère disparaît,
Où toute vérité se reconnaît…
Et voici que s’est troublée mon âme,
Et voici que je ne reconnais plus cette femme…
La nuit, la nuit est achevée ;
Torches de la nuit, c’est assez brûler ;
Torches nocturnes,
Vos étincelles agonisent comme un vol d’esprits taciturnes ;
Torches de la nuit, flambeaux d’amour,
Éteignez-vous ! éteignez-vous ! voici le jour…
Et toi,
Si c’est toi,
Si c’est encore toi,
Si c’est toujours toi,
À la clarté du soleil qui se lève, viens, viens, que je te voie !

Oui, je reconnais ces yeux,
Ces yeux…
Mais pourquoi dans ces yeux,
Maintenant que grandit la blancheur du matin,
Passe-t-il des reflets qu’alors je n’apercevais point ?

Oui, oui, je connais ce visage…
Mais en ce visage
Ce n’est plus, non, ce n’est plus la même image.

Tes lèvres, oui, je les connais…
Mais
On dirait qu’elles ont appris
Des sourires tout autres que ceux que jadis
Notre amour y avait mis ;
Je connais ce sourire, ces yeux, ce front ;
Et il semble que l’illusion
Ait fait plus pur ce front
Et ce sourire plus doux et ces yeux plus profonds.

Tiens, cette rose
En ta chevelure, je n’ose
En sentir les senteurs trop troublantes…
Ah ! que les courbes de tes cheveux sont devenues savantes !
Ah ! que ces fleurs sont donc trop enivrantes !
Tes mains jadis étaient-elles si blanches ?
Est-ce de telles robes qui flottaient sur tes hanches ?
Voici que le jour naissant sur toi ruisselle,
Et voici qu’il te révèle
Telle
Et non point telle
Que j’ai jadis aimé mon immortelle.

Toi, oui, c’est toi ;
Et cependant je crois
Que ce n’est plus toi.

… Celle que dans le songe d’une nuit de prodige

Je suis venu trouver à travers le miracle et le vertige,
Celle qui dans l’amour était l’élue
Et qui près de moi marcha vers l’absolu,
Celle dont l’erreur même
fut le martyre d’un inéluctable anathème,
Celle qui muettement repentante
Béatifiait mon dernier souffle en son baiser d’amante,
Celle-là, la pauvre, la simple et la mélancolique,
L’authentique,
Dont nul mensonge n’avait troublé la grâce unique,
La miraculeuse fiancée,
L’épousée,
La bien-aimée,
Je vois son front, je vois ses yeux,
Je vois cet être merveilleux,
Mais, sous la croissante clarté du jour qui ne déçoit pas,
Elle, elle, je ne la vois pas.



Elle

Écoute donc. Et vous,
Clartés du jour funeste, du jour jadis si doux,
Illuminez mon front, mes yeux, mon cœur,
Et que rien ne reste dans l’ombre, et que mon cœur
Se manifeste… Assez de mensonges, assez d’erreurs !

Sache ! depuis les temps de notre amour,
Les pires destins ont eu leur cours.
Ô toi l’amant

À qui je donnai mes serments,
Toi l’élu
Pour qui je fus en effet de toute éternité élue,
Toi que je dus tromper,
Et que j’ai tué,
Toi celui que j’ai crucifié,
Toi que j’ai aimé,
Ô toi
Dont mourant, tu l’as dit, je fus la suprême joie,
Sache, ô toi mon unique aimé,
Mon époux, mon héros, mon maître, mon dieu, mon bien-aimé,
Sache, je suis restée seule en face de l’avenir ;
Et lorsque sous mes lèvres se fut exhalé ton dernier soupir,
Je me trouvai, moi l’idéale, moi l’amante, moi la femme,
Dans l’isolement épouvantable de mon âme.

Alors, pourquoi plutôt ceci, plutôt cela ?
La connaissance des choses qui m’entouraient m’abandonna.
Devant moi les plaines de la vie
S’étendaient indéfinies ;
Et sous mes pieds
S’entremêlaient les plus indifférents sentiers.
Que m’importait ?
J’allais, j’allais…
Au milieu des étés, des hivers,
Par les oasis et les déserts,
Sous les tempêtes et les printemps verts,
Et parmi les tonnerres

Des plus rouges, des plus noires, des plus fantastiques nuées,
La femme est devenue la prostituée.
Mon secret enfoui dans mon cœur,
J’ai laissé ma bouche proférer des mots menteurs,
J’ai permis que mon front se couvrît d’inanes fleurs,
Mes pâles joues se sont éclairées de factices couleurs,
À mes yeux j’ai appris de nouveaux sourires ;
Pourquoi plutôt pleurer ou rire ?
Et les mains blanches de l’artifice
M’ont faite redoutable, souveraine et séductrice.
J’ai donné aux passants que m’amenait le sort
Ce qu’ils voulaient, l’extase, la joie, la mort.
Ah ! les jours ainsi
Ont coulé, sans repos, sans changement, sans merci.
Moi, était-ce moi ?
Tu l’as dit… était-ce moi ?

Ô mon amant, ô mon époux,
Je t’aime, et je n’ai que toi, et le rêve à qui je me voue,
C’est toi ; et ma pensée, sais-tu pas bien
Qu’elle t’appartient
Et qu’il n’est rien
Qui ne soit tien
Et que toujours, toujours, toujours je suis ton bien.
Ô roi,
De mon âme empare-toi.


Lui

Les clartés de l’aube se font plus claires ;
Le soleil se lève sur la mer ;
Voici l’heure où finit le rêve ;
Loin des lieux où la vie reprend son cours après la trêve,
Voici l’heure où se doit en aller le rêve.



Elle

Où vas-tu ?
Que dis-tu ?



Lui

Le matin est déjà trop blanc à l’horizon,
La lumière est trop claire à l’horizon,
Le soleil est trop haut sur l’horizon…
Je suis le chevalier du premier temps,
Je suis celui de ton printemps,
Je suis ton rêve d’antan ;
toi dont les aurores sont prescrites,
Laisse que le chevalier de ton passé te quitte.



Elle

Toi, me quitter…
M’abandonner…


La scène reprend ici la solennité du début.

Le Chevalier

Je suis venu du fond des brumes les plus insondables
Où m’évoqua le cri de ton âme lamentable.
Je suis la voix de ta conscience
Et me voici qui te parle dans le silence,
À l’abri des tumultes de l’existence,
Pendant le bref instant de la halte dans l’errance.
Et moi, ta conscience,
Moi, ta pensée,
Moi, ton passé,
Je le dis, ô femme, tu n’es plus
Celle que tu fus ;
Celle des jours anciens n’existe plus ;
De celle-là tu n’es que le fantôme.
Et moi, je suis aussi fantôme.
Le jour revient, la vie revient ;
Adieu ! le cours des choses indissolublement te tient.
Le passé est détruit, ton âme
D’autrefois est morte, tu es une autre femme ;
L’amante avec l’amant a connu le trépas.
Ô douloureuse créature, cherche ! et tu trouveras
Le chemin, le dur et le divin chemin
Par où ta vie aura son lendemain.
Au milieu du sort qui t’envoûte,
Cherche ! et tu trouveras la route ;
Elle peut refleurir un jour, ton âme absoute…
Femme !… ô prédestinée !… élue et paria !…

Toi qu’un si haut destin sanctifia…
Toi que l’amour glorifia…
Antonia ! Antonia !



Scène III


Maintenant qu’il a disparu, elle qui l’a écouté dans une immobilité surnaturelle, peu à peu elle revient à elle. Comme au sortir d’un rêve, ses bras qui veulent retenir la vision tremblent, sa voix qui veut la rappeler s’arrête dans sa gorge. Enfin un cri effroyable s’échappe de sa bouche.

Alors apparaissent les Floramyes ; elles se précipitent vers elle et l’entourent :

— Reine !…

— Ô chère reine !…

— Ô pauvre, ô tendre reine !…

— Ô chère, ô malheureuse reine !…

Mais d’un geste, hagarde toujours, elle les écarte et les repousse, loin d’elle, à jamais loin d’elle…

Au dehors, le plein jour brille.


ACTE TROISIÈME



Scène II



Les trois Voyageurs



Le Vieillard


Du côté de la mer
Depuis le matin la reine est restée solitaire,
Délaissée des compagnes qu’elle aimait,
Et pâle, et les traits défaits.



Le Jeune Homme

Elle-même a chassé ses Floramyes fidèles ;
Et moi, trois fois je suis allé vers elle,
Et trois fois en l’approchant
J’ai senti dans mes veines s’arrêter mon sang


Le Vieillard

Elle est restée là, seule, immobile,
Tandis que les heures passaient et que le soleil s’élevait au-dessus de l’île ;
Et tel était le trouble dont son esprit
Et ses sens étaient remplis,
Que moi, qui l’observais,
C’est à peine si je la reconnaissais.



Le Jeune Homme

Chaque fois que j’ai voulu lui dire une parole,
Moi, de même, j’éprouvais cette angoisse folle
De voir en son visage
Des aspects inconnus, amers, sauvages,
Et de n’y plus trouver
Ces douceurs dont nous étions accoutumés.



Le Vieillard

Ton angoisse, ô jeune homme, étrangement répond
Aux inquiétudes où mon esprit se confond.



Le Jeune Homme

Quoi ? toi-même, ô maître,
Il t’a semblé, voyant la reine, à peine la reconnaître ?



Le Vieillard

Ainsi, toi-même, par trois fois
Tu as senti, voulant lui parler ; hésiter ta voix ?


Le Jeune Homme

Oui, ce charme
Par qui hier se tarissaient toutes les larmes,
Dans ses regards éteints
Tout à l’heure je le cherchais en vain ;
Et c’était comme si cette femme
Fût devenue une autre femme,
Ou comme
Si, moi, j’eusse été un nouvel homme.



Le Vieillard

Quand je la vis pour la première fois,
Elle me dit : oh ! vois !
Ne suis-je pas
Celle de tes regrets, de tes espoirs et de tes joies ?…
Et mon cœur, mon faible cœur par la vie abattu,
Mon cœur a cru
Qu’elle était celle-là et qu’en mon rêve j’étais advenu.
Et voici qu’à l’instant ces mêmes yeux
M’ont apparu vides de ce prestige délicieux,
Tout de même que si l’illusion
Pour un jour m’avait enveloppé d’hallucinations.



Le Jeune Homme

Ô désenchantement subit, mystérieux, terrible !
Quelle est donc cette force invincible
Qui vient de dessiller mes yeux puérils,

Ou bien qui vient à la dame de l’île
D’arracher
Le masque séduisant où nos âmes s’étaient attachées ?



Le Vieillard

Depuis le matin
Sur le sommet lointain
De la tour d’où les yeux plongent
Par delà la mer, la vie et le songe,
Elle a laissé le jour grandir,
Elle a laissé sa grâce s’enfuir,
Elle a laissé le souci la saisir,
Elle a laissé son charme se flétrir.



Le Jeune Homme

Chut !… voici passer ses compagnes de séductions, Les Floramyes qu’elle a chassées, et qui s’en vont.


Les Floramyes
Strophe :

Aurea

Adieu, les rives où nous avons vécu !
Adieu, les charmants bords où nos songes longtemps se sont plus !



Rosea

C’est fini de semer ici les floraisons multicolores
Qui s’épanouissaient sous mes doigts de flore.


Gemmea

Adieu, tendre pays !
Adieu, jardins par nous fleuris !



Aurea

Je ne verserai plus entre mes mains
Parmi les fleurs de ce ciel l’éclat de l’or divin.



Siderea

Adieu, rivage !
Adieu, montagnes, plaisants bocages !



Gemmea

Les diamants constellés ni les perles Ne naîtront plus des flots qui sur ces côtes déferlent.



Rosea

Adieu, mers aimées !
Mers de gemmes parées !



Siderea

Je ne répandrai plus sur ces forêts
Au sein des crépuscules épais
Les astres aux surnaturels reflets.

Strophe :

Rosea

La reine de l’île
Dédaigne notre science inutile.



Aurea

La dame de ces lieux
Ne veut plus que nous ornions ses yeux.



Gemmea

La maîtresse
Dont les commandements nous étaient de si chères caresses,



Siderea

La souveraine
Que nous faisions victorieuse et surhumaine,

Strophe :

Rosea

Notre dame a repoussé
L’aide de notre art accoutumé.



Aurea

Elle a rompu le pacte doux
Qui nous liait à ses genoux.



Gemmea

Elle a livré son cœur au vol amer
Des plus dangereuses chimères.


Siderea

Elle a méconnu les servantes fidèles
Qui lui créaient sa puissance d’immortelle.

Strophe :

Rosea

Nous partons,
Nous fuyons,
Nous délaissons
Ces vains horizons.



Aurea

Aux filles de l’artifice
D’autres terres seront propices.



Gemmea

Sur d’autres bords,
Par d’autres aurores,
Nous éveillerons d’autres flores.



Siderea

Sous d’autres cieux,
À d’autres yeux
Nous porterons nos enchantements captieux.

Strophe :

Rosea

Celle qui fut notre dame
Ne sera plus rien qu’une simple femme.



Aurea

La maîtresse
N’a pas voulu de sa gloire de charmeresse.



Gemmea

La reine
Abdiquera sa puissance sereine.



Siderea

La triomphante
Courbera sa tête impuissante.

Strophe :

Aurea

Adieu, beau site !
Les sœurs d’amour à jamais te quittent.



Rosea

Adieu, rives d’apothéose !
Ailleurs je répandrai des roses.


Gemmea

Venez, ô sœurs, sœurs toutes belles,
Sœurs aux sourires immortels !



Aurea

Ailleurs je ferai luire encore
Les chatoyantes splendeurs de l’or.



Siderea

Ô sœurs qui nous aimons.
Sœurs qui nous unissons
En les mêmes dileclions !



Gemmea

Ailleurs
J’animerai les belles pierres aux feux rieurs.



Rosea

Venez, venez, ô sœurs, toutes ensemble,
Sœurs que la même œuvre d’illusion toujours rassemble.



Siderea

Ailleurs et sous des cieux plus beaux
J’évoquerai les reflets d’astres nouveaux.


Elles s’en vont.

Le Jeune Homme et le Vieillard sont restés ; l’Aïeul, jusque-là immobile, relève la tête.



L’Aïeul

Non, elle n’était pas
Celle qui devait soutenir et guider mon front las ;
Quand sa voix et son sourire d’ange
Promettaient à ma vieillesse avec cette tendresse étrange
Le repos
Que je dois attendre seulement du tombeau,
Sa voix et son sourire promettaient au hasard
Et ses lèvres offraient sans que son cœur y mît sa part.
Ô folle
Enfant ! enfant frivole !
Elle n’était donc que mirage,
Et ce visage
Était comme un miroir
Où les plus authentiques choses ont des reflets tout illusoires.
… Pourquoi l’enchantement est-il fini ?
Pourquoi la délicieuse semblance est-elle évanouie ?
Pourquoi le prestige est-il détruit ?
Mais qu’elle fut belle !
Et que je l’ai bénie ! et que cette heure fut solennelle !
Et maintenant
Un fugace souvenir seul en reste vivant.
… L’âme de l’aïeul en qui l’existence se fane,
Hommes, n’a point de rancune pour la courtisane.
Mes yeux presque clos au soleil

Distinguent mal le songe de la veille,
Mais quand les yeux du corps sont presque éteints,
L’œil de l’âme voit plus longuement et plus loin ;
Et celle qui régnait de tant d’amour adorée,
Celle par qui je fus trompé,
Je vois qu’ici la voici à tout jamais la condamnée.
Et moi dont les regards se dessillent,
Je lui dis : ô ma fille,
Toi
Plus lamentable qu’aucun de ceux qui souffrirent de toi.
Ma fille, en te quittant je prie pour toi ;
Ô ma fille, ma pitié est sur toi.


Ils sortent. La scène reste vide.


Scène II


Tombée du soir. Par le fond, on aperçoit toute la profondeur du rivage et de la mer que commence à dorer le couchant.

Entre la Courtisane.



La Courtisane

Ô fleurs d’illusion et d’artifice,
Fleurs que tissaient, ô Floramyes, vos mains complices,
Ô parures,
Joyaux qui divinisaient ma chevelure,
Ors aux hyperboliques toutes-puissances,
Et vous, exacerbées essences,
Et vous,
Inéluctables fards par qui chacun tombait à mes genoux,
Vous, mon resplendissement,
Vous êtes donc ma honte et ma perte et mon châtiment.
 
Le soir revient ;
Tel que les soirs anciens,

Avec de tièdes douceurs et de douces flammes,
Le soir revient sur les choses et sur les âmes.
Le soir revient comme jadis,
Aux temps prescrits,
Aux temps bénis,
Aux temps de paradis,
Tel que ce jeune soir
Où l’avenir se leva rayonnant d’espoirs.
Je le revois,
Ce soir des juvéniles joies
Il montait sereinement sur la grève,
Tel qu’un rêve
Il flamboyait à l’occident,
Et ma pensée s’envolait avec lui par le firmament.
Alors parut
L’étranger que mon cœur reconnut ;
Et sous les cieux
Nous allions, nous allions, tous les deux.
Nous cueillions des roses,
Nous suivions le cours des métempsycoses,
Nous cherchions les chansons
Qui flottaient dans les vallons,
Nous écoutions des fanfares,
Des guitares
Harmonieuses
À nos pensées heureuses,
À nos cœurs amis,
À nos bras unis,

Et au long des virginales berges
De même qu’en ce soir, astre nocturne, longuement, astre amoureux, tu t’immerges.
Et telle vint la nuit…
La nuit,
Qui bruit,
Qui luit,
La nuit aux mystérieux circuits…
Ce fut notre extase encore,
L’amour qui nous lia jusqu’à la mort ;
Encore ce fut la gloire de notre hymen,
D’avoir un instant, avant la fin,
Mêlé nos lèvres
Et nos fièvres
Et nos désespérances
Et nos errances
Et cette humanité
De douleur et de joie inextinguiblement mêlées…
Hélas ! hélas ! ô délices des choses passées !

Puis sur ces jours
Un sommeil indéfini descendit et prit son cours.
Comme dans le trépas l’on s’endort,
Dans l’indéfini de l’inconscience on s’endort.
Mais en ce sommeil il est passé un rêve…
Dans le sommeil il est des rêves…
Mourir…
Non, dormir…

Mais dormir un sommeil de rêve…
J’ai dormi le sommeil du rêve…
J’ai dormi un étrange, un horrible rêve…
Il m’est venu un cauchemar parmi ce rêve…
Oh ! pendant que l’époux dort
Le sommeil de la mort,
Moi, l’épouse, j’ai vécu un effroyable rêve ;
Sans repos, sans fin, sans pitié, sans trêve,
J’ai vécu ce sommeil hagard,
Ce songe blafard,
Ce cauchemar,
Cette dispersion de l’âme dans le cauchemar…
 
Ah ! les baisers infâmes ! les baisers terribles !
Les monstrueux baisers ! les baisers horribles !
L’opprobre des plus saintes élections !
L’affreuse, l’affreuse, l’affreuse prostitution !…
 
Arrière de moi, passants à qui je me donne !
Vous voyez bien que ce n’est pas moi, celle qui s’abandonne !
Arrière, spectres de souillure !
Savez-vous pas que je suis l’épouse toute pure ?
Baisers d’imposture,
Mensonges, décevances, blasphèmes, parjures,
Front fardé, yeux trompeurs, lèvres impures,
Arrière, arrière,
Cauchemars délétères,
Trahison des baisers qui m’enserrent !

Moi, je suis l’épouse imparjurée,
Moi, mon âme est inviolée,
Moi, mon corps et mon cœur sont à l’époux,
Je ne suis pas, je ne suis pas à vous,
Moi, je suis à l’époux…

Maître !
Garde, reprends, sauve mon être !
Ah ! que tu tardes à paraître !
Ne vois-tu pas que je suis seule,
Que le délaissement pis que la mort me lient en un linceul,
Que toute chose m’est comme si elle n’était point,
Que de toi j’ai besoin ?
Vois ! l’isolement m’oppresse ;
Je suis femme et je meurs de détresse ;
Si j’ai péché, tu sais,
C’est que j’étais seule à jamais ;
Autant que mon âme,
Ma chair te réclame,
Tout ce que je suis après toi clame.
Accours !
Ô mon époux, mon seul asile, mon seul recours,
Toi celui à qui j’appartiens !
Toi, toi celui qui m’appartient !
Viens !

… Ah ! il revient !…

« Tu n’es plus celle que l’amour glorifia,
« Tu n’es plus celle que le destin sanctifia,
« Tu n’es plus — celle-là…Elle ne peut prononcer
le nom qui
est le sien et qui
lui a été redit tout
à l’heure…



Ainsi parle la voix de la conscience  ;
Ainsi s en va le passe de l’existence.
L’amant n’est revenu
Que pour repartir dans l’inconnu ;
Des lointains de l’au-delà muet
C’est en vain qu’il a remonté vers la femme qui l’invoquait ;
Il passe,
Le chevalier d’amour, et dans le vide de l’espace
Il s’enfonce, il s’abîme, il s’efface.
Je suis la misérable femme ;
Dans ma pauvre âme
Rien ne peut-il plus refleurir ?
Le vent de perdition a-t-il tari la source du désir ?
Ô mon âme, ta vie vient-elle de finir ?

Voyez ! la nuit est maintenant en sa splendeur ;
C’est l’heure,
L’heure solennelle
Où la vision s’approcherait, si j’étais digne d’elle.
Voyez ! la nuit
Apaise tous les frivoles bruits,
Elle inaugure
Le règne de la conscience au fond des esprits de la nature ;
Mais lui
Qui sait celle que je suis,

Il s’en est allé tout au là-bas,
Et voyez ! voyez ! il ne revient pas.

Ô trésors
Par qui l’on me disait plus forte que les plus forts,
Richesses
Qui me faisaient toute semblable aux déesses,
Parures funestes, merveilles dont s’enivra ma tête,
Misérables splendeurs, je vous rejette ;
Que votre flot s’écoule !
Vers le néant qu’il roule !
Que votre magnificence à jamais s’écroule !
… Et toi, ô chevalier du rêve,
Tu vois que cette vie de mensonge s’achève,
Et que le jour peut venir du mystère
Qui finira la course que je vais sur la terre.

La nuit belle, la nuit pure, la nuit bienfaitrice,
La nuit que voici m’est propice.
La femme qui régnait hier n’existe plus ;
Celle qui pour quitter ces lieux de splendeurs révolues
Va s’abriter, ô nuit sombre,
Sous le voile de tes plus enveloppantes ombre,
Celle qui fut la courtisane triomphante,
Celle qui fut l’amante,
Celle-là n’est plus rien qu’une pénitente.
Et sous les ténèbres où les chemins s’égarent
Je pars,
Par où les fatalités me mènent,

Par où l’originelle erreur m’entraîne,
Vers l’inconnu,
Vers l’absolu,
Plus loin, toujours plus loin
Dans le destin.


Le Chevalier du passé a été composé pendant la seconde moitié de l’année 1891 et le commencement de 1892, et publié en 1892.

Il a été représenté pour la première fois à Paris sur la scène du Théâtre-Moderne, le 17 juin 1892. La distribution était :

Mlle Mellot (la Courtisane), Mlles Lorane, Dalbieu, Roy et Nangis (les Floramyes), M. Lugné-Poe (le Chevalier), MM. Esquier, Valmont et Raymond (les Voyageurs) et M. Ravet (le Veilleur).

Le décor était de M. Maurice Denis.

Les costumes de femmes de la maison Liberty & Co.