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Le Courrier musical, 1er mars 1906
Eugen Segnitz

Anton Bruckner




Plus nous nous éloignons de l’époque à laquelle ont été écrites les œuvres d’un grand musicien, plus nous sommes à même de pouvoir les juger sainement. Depuis la mort d’Anton Bruckner, la lutte a cessé, cette lutte qui jadis se poursuivait avec tant d’âpreté et d’acharnement, en Allemagne et en Autriche, et qui fut menée avec tant de parti pris, grâce au mot d’ordre parti de Vienne.

On sait avec quelle vivacité on chercha à opposer Anton Bruckner à Johannès Brahms : comme d’habitude, on voulut établir une comparaison entre deux fortes personnalités qu’on n’aurait jamais dû mettre en parallèle. Car chacun de ces grands compositeurs possédait une haute individualité qui lui était propre.

En réalité c’était une sorte d’opposition, de rivalité entre l’Allemagne du Nord et l’Allemagne du Sud qui se trouvait personnifiée dans la différence d’esthétique de ces deux maîtres. Brahms est le représentant de l’école de la « forme », de la pensée concentrée, s’exprimant sobrement et de la façon la plus concise. Sa ligne mélodique est souvent peu complaisante et de couleur sombre, la construction de ses œuvres toujours mesurée et logique. Il parle généralement une langue douce et sentimentale, sans rechercher des spéculations transcendantales. — Au contraire l’imagination de Bruckner est tellement puissante qu’il lui arrive souvent, dans ses symphonies, de s’écarter des idées principales et d’y mêler une foule de choses absolument neuves : il en résulte des longueurs et une sorte de confusion momentanée. Mais les deux compositeurs ont du moins un point commun : ils sont les seuls parmi les successeurs de Beethoven qui aient pu écrire, en leur donnant un développement, des mouvements lents. Peut-être Bruckner était-il même supérieur en cela à Brahms, et c’est à juste titre qu’on a pu le nommer le « Maître de l’Adagio ».

La biographie de Bruckner est très simple. Né le 4 septembre 1824, à Ansfelden, près de Linz, en Autriche, fils d’un maître d’école de village, il reçut les premières notions de musique de son père ; après la mort de celui-ci, en 1837, il entra comme enfant de chœur chez les Augustins de Saint-Florian d’Ebelsberg, y prit des leçons d’orgue et d’harmonie, tout en faisant ses études pour être à son tour maître d’école. Il exerça ce dernier emploi à Windhag, où il dut, pour un salaire mensuel de deux florins, être en même temps organiste, directeur de musique, et même… sacristain. Pour gagner sa vie, il jouait du violon dans les fêtes de village. Envoyé à Kronstorf, près Enn, puis organiste à Saint-Florian, il alla concourir à Vienne et fut nommé organiste à la cathédrale de Linz. Protégé par l’évêque de Linz, il put aller souvent à Vienne se perfectionner et prendre des leçons de composition près de Simon Sechter (1856-1860), puis d’Otto Kitzler, chef d’orchestre du théâtre. En octobre 1862, Kitzler dirigea deux représentations de Tannhceuser, à Linz, et Bruckner fit ainsi connaissance avec la musique de Wagner, pour lequel il professa, dès cette époque, une admiration enthousiaste, et qu’il vit en 1865, à la première représentation de Tristan. Déjà il avait composé quelques œuvres, et on avait exécuté de lui une Messe en ré mineur et une Cantate. En 1868, Bruckner fut nommé organiste de l’église Saint-Étienne, à Vienne, et professeur d’orgue et d’harmonie au Conservatoire. Plus tard, en 1875, il entra comme « lecteur sur la théorie musicale » à l’Université.

C’est de Vienne que se répandit en Allemagne la renommée de Bruckner comme compositeur. Le public accueillit avec faveur ses grandes compositions, notamment ses trois premières symphonies. Et dès lors commença à se faire jour cette opposition, menée par le célèbre critique Hanslick, et qui prit Brahms comme porte-drapeau. En Allemagne, c’est à Arthur Nikisch et à Gustave Mahler que revient le mérite d’avoir fait connaître les œuvres de Bruckner. Le maître, qui sans relâche avait travaillé, sans s’inquiéter du bruit mené autour de lui et contre lui, s’éteignit à Vienne le 11 octobre 1896.

Anton Bruckner ne commença guère à être connu que dans sa cinquantième année : dix ans après, il était célèbre : cas tout à fait rare dans l’histoire des musiciens. Le nombre de ses œuvres n’est pas extrêmement grand ; mais ces œuvres sont de la plus haute importance et de la plus haute valeur. Le Dr Louis, dans son livre récent [1], nous montre que l’œuvre véritable du maître, ce sont ses 9 Symphonies (numéros 1, 2, 8 en ut mineur, 3 et 9 en ré mineur, 4 en mi bémol, 6 en si bémol, 7 en en mi majeur, 5 en la majeur). Bruckner est, croyons-nous, le plus grand symphoniste que nous ayons eu depuis Beethoven. — Dans le domaine de la musique religieuse, il écrivit également Trois messes, un Ave Maria, plusieurs motets, un Te Deum et le Psaume 150. Ajoutons à ces œuvres deux chœurs pour voix d’hommes et orchestre, et] plusieurs compositions a capella.

Bruckner était un véritable artiste, une âme noble et généreuse. Il ne se souciait en rien du succès probable de ses œuvres ni même de savoir si elles seraient exécutées. Son talent se développa lentement : il travaillait sans hâte, laissant mûrir peu à peu ses idées musicales, et retouchant, corrigeant, modifiant ce qu’il avait écrit. C’était un artiste probe et scrupuleux, digne de servir de modèle aux jeunes compositeurs.

Bruckner était, à l’orgue, un improvisateur merveilleux. Il fut très apprécié à Nancy, à Paris, où Gounod vint l’entendre, à Londres, etc. Comme professeur il se montrait très sévère sur l’application des règles du contrepoint. Parmi ses élèves, citons : Mottl, Nikisch, Manier, Emil Paur, Friedrich Klose, etc.

Son admiration pour les œuvres de Wagner, qu’il manifestait ouvertement, lui causa de nombreuses inimitiés parmi ses collègues et même dans son entourage. Il ne manquait pas d’aller assister aux représentations de Bayreuth.

Bruckner était d’allure simple ; il menait une vie retirée et très modeste. Son aspect fut, toute sa vie, celui d’un brave maître d’école de village autrichien dévot et timide. Il était d’abord charmant, très cordial et gardait une fidèle amitié à ceux qui l’avaient obligé.

C’était un croyant, et il avait gardé jusque dans sa vieillesse la foi naïve et absolue de l’enfance ; très catholique, mais en même temps très tolérant. C’est dans ce sentiment de naïve reconnaissance envers le Créateur qu’il écrivit sur la partition de sa dernière Symphonie : « Dédiée au Bon Dieu ! ».

De même, Bruckner aimait religieusement son art : la musique était pour lui une « révélation », un « mystère », l’entrée dans le monde divin des sons. Il professait une admiration absolue pour Bach, Beethoven, Wagner. Son œuvre en porte l’empreinte, en même temps qu’elle témoigne d’un penchant pour Franz Schubert. Elle n’ouvre nullement une nouvelle période musicale : elle clôt plutôt la période classique. En elle se reflète une âme de grand artiste, et l’une des personnalités musicales les plus grandes et les plus hautes de notre histoire musicale moderne.


EUGEN SEGNITZ.


NotesModifier

  1. A. Bruckner, chez Georges Müller à Munich.