Antoinette de Mirecourt/Texte entier

Traduction par Joseph Auguste Genand.
J. B. Rolland & Fils, libraires-éditeurs (p. -343).


ANTOINETTE DE MIRECOURT
OU
Mariage secret et chagrins cachés.





ROMAN CANADIEN
PAR
MADAME LEPROHON


(TRADUIT DE L'ANGLAIS.)





MONTRÉAL : 
J. B. ROLLAND & FILS, LIBRAIRES-ÉDITEURS,

1881.

NOTE DES ÉDITEURS.



La traduction d’Antoinette de Mirecourt fut publiée pour la première fois il y a près de seize ans. Son tirage, quoique considérable, fut bientôt épuisé, et quelques mois après il n’en restait plus un seul exemplaire.

Ce succès, assez rare dans les annales de la librairie canadienne, nous a engagés à publier une seconde édition d’un roman essentiellement canadien par la forme et par le fond et qui renferme une grande leçon de morale.

L’accueil si sympathique et si empressé qu’il lui a fait dans le temps nous est un garant que le public saura reconnaître les sacrifices que nous nous sommes imposés en entreprenant cette nouvelle publication.

Ce volume ne serait pas complet s’il ne contenait une biographie de l’auteur, Madame Leprohon, que la mort enlevait aux lettres canadiennes le 20 septembre 1879. On nous permettra de placer ici l’article que lui consacrait l’Opinion Publique :

Si, à force de voir la mort frapper autour de nous, nous pouvions nous accoutumer aux rigueurs de l’impitoyable moissonneuse, cependant, quelques-uns de ses coups auraient toujours le privilége de nous émouvoir douloureusement. Ainsi, nous ne pourrions jamais, sans une profonde tristesse, voir une belle et heureuse existence se flétrir avant le temps, et les plus rares qualités de l’esprit et du cœur devenir soudain la proie du tombeau. C’est une de ces émotions exceptionnelles que nous avons éprouvée en apprenant la mort de madame Leprohon, l’auteur populaire du Manoir de Villerai et d’Antoinette de Mirecourt. Madame Leprohon était dans la force de l’âge. À la voir, il y a quelques semaines, pleine de vie, gaie et souriante, nous étions loin de prévoir que nous aurions aujourd’hui à déplorer sa perte. Elle a succombé à une maladie du cœur, le 20 septembre dernier.

Mademoiselle Rosanna-Eleanor Mullins naquit à Montréal en 1832. Elle reçut son éducation au couvent de Villa-Maria, où l’on garde encore d’elle le meilleur souvenir. Ses talents et ses dispositions littéraires se manifestèrent avec une précocité des plus remarquables. Elle avait quatorze ans à peine quand elle écrivit ses premiers essais en vers et en prose. Elle fut un des principaux collaborateurs à la Literary Garland, revue que publiait alors à Montréal M. John Lovell. Ses poésies et ses nouvelles, signées des initiales R.E.M., obtinrent bientôt la faveur du public. Le Victoria Magazine de Belleville, applaudissant à ses débuts, saluait en elle un des êtres privilégiés qui, dès le berceau, portent l’empreinte du génie. On lui prédisait une brillante renommée.

Mariée en 1851 au Dr J. L. Leprohon, descendant d’une de nos meilleures familles canadiennes, elle continua ses travaux littéraires. Plus tard, la Literary Garland ayant cessé de paraître, Mde Leprohon collabora aux différentes revues anglaises qui ont successivement été publiées en Canada, entre autres, au Canadian Illustrated News.

Plusieurs de ses romans, Ida Beresford, The Maner House of de Villerai, Antoinette de Mirecourt et Armand Durand, furent traduits en français, et lui gagnèrent de nouvelles sympathies. Parmi ses autres ouvrages, nous devons mentionner Florence Fitz Harding, Eva Huntingdon, Clarence Fitz Clarence et Eveleen O’Donnell. La scène du Manoir de Villerai, d’Antoinette de Mirecourt et d’Armand Durand se passe au Canada. Le premier de ces romans se rapporte aux événements qui amenèrent la cession du pays à l’Angleterre. L’auteur s’est plue à décrire les mœurs et les vertus patriarcales de nos anciennes familles canadiennes-françaises. Antoinette de Mirecourt nous montre la juste punition d’un mariage secret fait malgré la volonté des parents et les lois de l’Église. Armand Durand est l’histoire d’un jeune homme de naissance obscure, mais d’une intelligence élevée, qui lutte courageusement contre la mauvaise fortune, et voit enfin le succès et le bonheur récompenser ses efforts et son dévouement. Nous trouvons dans la Revue Canadienne l’appréciation suivante d’Antoinette de Mirecourt :

« Le talent de madame Leprohon puise de préférence le rejet de ses travaux dans les scènes de la vie élégante, dans les mœurs du grand monde, dans les accidents et les aventures des gens heureux, considérés tantôt au foyer domestique, tantôt dans les relations, le commerce et les plaisirs de l’extérieur et de la société.

« … Douée d’une grande connaissance du cœur humain, elle sait puiser dans la vie domestique des tableaux attrayants, pleins de bon goût et de délicatesse, qu’elle dramatise avec une puissance remarquable… Le mérite du livre de madame Leprohon, comme, celui de bien des œuvres de ce genre, n’est donc pas dans la complication de l’intrigue et dans les difficultés de la solution ; son principal mérite réside surtout dans le travail des détails, dans les épisodes qui reposent l’attention du lecteur, dans la conception des caractères, dans la peinture des personnages, dans la délicatesse des pensées, dans la douceur des sentiments, dans la beauté du style, dans l’harmonie des rôles et dans la morale toujours religieusement respectée. »

Les œuvres poétiques de madame Leprohon sont disséminées dans les journaux et les revues. On en trouve quelques-unes dans les recueils de Dewart et de Borthwick. Nous mentionnerons entre autres une traduction en anglais dé la cantate composée par M. Sempé à l’occasion de la visite du prince de Galles au Canada, en 1860. Le Rév. Dr Dewart dit que sa poésie se distingue par la simplicité et la grâce du style, un amour profond de la famille et de l’humanité, et un sentiment moral très-élevé.

Cette élévation de pensées et cette noblesse de sentiments que les critiques ont remarquées dans les œuvres de Mde Leprohon, n’ont pas lieu de surprendre celui qui a pu connaître cette femme remarquable. Ces pensées et ces sentiments n’étaient que l’écho de son esprit et de son cœur. S’il y a plaisir à lire ses ouvrages, il y en avait encore davantage à l’écouter parler. Elle possédait au plus haut degré l’art de la conversation, et elle savait l’amener sur des sujets sérieux et d’un ordre élevé, sur des questions de morale, d’art et de littérature, sans qu’on pût y trouver la moindre teinte d’affectation ou de pédantisme. Son esprit vraiment supérieur, tout en lui inspirant de répandre autour d’elle le feu sacré, la faisait, dans l’expansion de son enthousiasme, rester simple et naturelle.

Elle aimait la langue française et la possédait aussi parfaitement que sa langue maternelle. Son goût en musique était des plus cultivés. Son âme poétique se plaisait dans la contemplation de la nature, et la vue des magnifiques paysages du Canada lui a inspiré de très belles descriptions.

La bonté et l’affabilité faisaient le fond de son caractère, et se lisaient dans sa physionomie belle et singulièrement expressive. Ceux qui ont vécu dans son intimité peuvent dire ce que son cœur renfermait d’affection, de délicatesse et de dévouement Les pauvres savent combien elle était sensible aux malheurs de l’indigence ; ses amis se rappellent et se rappelleront à jamais les exemples de vertu chrétienne qu’elle donnait tous les jours. Sa vie pure a été couronnée par la mort des justes. Elle a vu venir le moment fatal sans effroi, et, frappée à un âge encore peu avancé, elle a généreusement fait le sacrifice de sa vie. Calme et sereine au milieu de la désolation des siens, elle leur faisait ses dernières recommandations et ses adieux, et se joignait aux prières qu’on récitait pour elle. C’est dans les plus admirables sentiments de foi et de piété qu’elle a rendu son âme à Dieu.

Avec toute la presse canadienne, nous déplorons cette fin prématurée et la perte que font aujourd’hui les lettres et la société. Nous nous faisons surtout un devoir d’offrir l’expression de notre profonde sympathie à la famille que cette mort vient de plonger dans le deuil. Nous comprenons quel vide laisse après elle une épouse, une mère si digne d’amour et de vénération. Hélas ! quelles paroles peuvent consoler une telle douleur, adoucir de tels regrets ?

ANTOINETTE DE MIRECOURT.


I.


Le tiède soleil de novembre, — le plus désagréable de nos mois canadiens, — jetait ses pâles rayons dans les rues étroites et sur les maisons irrégulières de Montréal, telle que cette ville existait en 176-, quelque temps après que le royal étendard de l’Angleterre eut remplacé sur nos remparts le drapeau aux fleurs-de-lys de la France.

Vers l’extrémité de la rue Notre-Dame, qui était à cette époque le quartier aristocratique de la Cité, s’élevait une grande maison en pierre dont les croisées par leurs innombrables petits carreaux réfléchissaient au loin la lumière de l’astre du jour. Sans nous astreindre à la cérémonieuse formalité de frapper au lourd marteau, franchissons de suite la porte d’entrée surmontée d’un panneau vitré en forme d’éventail ; puis, pénétrant à l’intérieur, jetons y un coup d’œil, et lions connaissance avec les personnes qui l’habitent.

Malgré le peu d’élévation des plafonds si justement incompatibles avec nos idées modernes d’élégance et de confort, malgré les sculptures grossières et les dorures décolorées qui encadrent les portes et les fenêtres, malgré les architraves imitées qui sont disposées le long des murs des différentes pièces, il y a dans cette demeure un cachet de richesse et d’élégance sur lequel il n’est pas permis de faire doute.

De magnifiques peintures à l’huile, des cabinets richement parquetés, des vases antiques et une foule d’autres objets d’art que l’on aperçoit par les portes entr’ouvertes nous confirmeraient dans cette impression quand même nous ne saurions pas que cette maison est habitée par Monsieur d’Aulnay, un des hommes les plus marquants parmi les quelques familles appartenant à la vieille noblesse française qui étaient restées dans les principales villes du Canada après que leur pays eut passé sous une domination étrangère.

Au moment où nous le présentons au lecteur, le maître de céans, — personnage aux traits assez irréguliers, mais à l’extérieur d’un gentilhomme, — était assis dans sa bibliothèque. Les trois murs de cette vaste pièce parfaitement éclairée étaient couverts, du plafond au plancher, de rayons remplis de livres ; quelques bustes et portraits d’écrivains, artistement exécutés, en étaient les seuls ornements. Les solides reliures des volumes, vierges de dorures, indiquaient que leur propriétaire les appréciait plus pour leur contenu que pour leur apparence.

Dans l’amour passionné mais sans affectation qu’il avait voué à la littérature on aurait pu trouver, en effet, l’explication de la placidité de caractère et de la douceur d’habitudes qui caractérisaient le gentilhomme français, dans des circonstances de nature à mettre souvent à l’épreuve la patience de moins philosophes que lui. Quand, après la capitulation de Montréal, ses parents et ses amis lui avaient conseillé de les suivre, de s’en retourner avec eux dans la vieille France, ou, tout au moins, de fuir la ville et d’aller chercher la solitude dans son riche manoir seigneurial, il avait jeté un coup-d’œil plein de tristesse autour de sa bibliothèque, soupiré péniblement et secoué la tête d’un air qui dénotait une formelle détermination. En vain, quelques-uns d’entr’eux, plus violents que les autres, lui avaient-ils demandé avec énergie comment il pourrait patiemment supporter l’arrogance des fiers conquérants qui venaient de débarquer sur les rivages de leur pays ? en vain lui avaient-ils demandé comment il ferait pour souffrir, partout où il tournerait ses yeux, partout où il porterait ses pas, l’uniforme écarlate des soldats qui, au nom du roi Georges, gouvernaient maintenant sa patrie ?… À toutes ces représentations, à toutes ces remontrances où l’indignation s’était fait jour, il avait répondu tristement, mais avec calme, qu’il n’en verrait pas beaucoup de ces héros, attendu qu’il avait pris l’inébranlable résolution de s’enfermer pour toujours dans sa chère bibliothèque et de ne mettre les pieds dehors que le plus rarement possible. Enfin lorsque, non satisfaits de ces réponses, ses amis insistaient davantage, il les renvoyait à Madame d’Aulnay, et, comme on savait que cette jolie Dame avait, en plus d’une occasion, manifesté la ferme détermination de ne jamais aller s’enterrer, vivante, au fond d’une campagne, — quoique cependant elle n’eût aucune objection d’y être enterrée après sa mort, — on avait fini par laisser M. d’Aulnay en paix.

Comme nous l’avons dit, le maître de la maison était tranquillement assis dans sa bibliothèque ; aucun souci politique ne troublait pour le moment ses plaisirs intellectuels et il était entièrement absorbé par la lecture d’un ouvrage scientifique, lorsque tout à coup la porte s’ouvrit et donna passage à une élégante femme vêtue avec un goût exquis et appartenant au type de ces héroïnes de Balzac qui ont dépassé la trentaine, mais qui ont encore la prétention d’être jeunes.

— Monsieur d’Aulnay ! s’écria-t-elle en posant familièrement sur l’épaule de celui-ci sa jolie petite main chargée à profusion de bagues et de diamants.

— Eh ! bien, qu’y a-t-il, Lucille ? demanda-t-il en fermant son livré d’un ton qui dénotait un certain regret, mais non pas de l’impatience.

— Je suis venue t’annoncer qu’Antoinette est arrivée.

— Antoinette ! répéta-t-il machinalement.

— Oui, cher distrait. — Et la belle main de la jeune femme lui appliqua sur la joue un léger soufflet. — Oui, ma cousine Antoinette, cette chère enfant que j’avais si souvent inutilement demandée à son père depuis six mois, a enfin obtenu la permission de venir jouir un peu, sous mes auspices, de la vie du monde.

— Veux-tu parler de cette petite fille rose et naïve que j’ai vue, il y a deux ans, à la campagne, chez M. de Mirecourt ?

— Précisément mais au lieu d’une petite fille, c’est aujourd’hui une jeune demoiselle, et ce qui ne lui nuit pas le moins du monde, une riche héritière. Mon oncle de Mirecourt a consenti à la hisser venir passer l’hiver avec nous, et j’ai résolu qu’elle verrait un peu de société pendant ce temps là.

— Ah ! je ne sais que trop bien ce que cela veut dire. À partir de ce moment nos règlements d’intérieur vont être foulés aux pieds, la maison bouleversée et constamment assiégée par ces jeunes fats aux sabres traînants, par ces militaires anglais dont tu as pris un soin tout particulier de me parler depuis quelque temps. Hélas ! j’avais pourtant espéré que le départ du chevalier de Lévis et de ses braves compagnons mettrait à la retraite ce zèle, cette fièvre militaire ; je dois l’avouer, à ma honte, si quelque chose eût pu me consoler pendant ce sombre épisode de l’histoire de mon pays, c’eût été la réalisation de cette espérance.

— Que veux-tu, cher ami, répondit Madame d’Aulnay sur un ton devenu plaintif ; n’avons-nous pas assez fait pénitence pendant de longs et lugubres mois ? Après tout, le monde doit vivre, et pour vivre il a besoin de société. J’aimerais autant vêtir le costume de Carmélite et te voir prendre la robe et le capuchon du Trappiste, que de continuer à vivre dans cette réclusion du cloître où nous végétons depuis si longtemps.

— Tu es absurde, Lucille !… Quant à la robe et au capuchon de Trappiste, je crois qu’ils conviendraient mieux à mon âge et à mes goûts, ou du moins qu’ils me seraient plus confortables que les costumes de fêtes et les habits de bal que tes projets vont me contraindre de vêtir. Mais enfin, pour parler sérieusement, je ne puis m’imaginer que toi qui avais l’habitude de parler d’une manière si touchante avec les militaires français des malheurs du Canada, — toi qui, par tes patriotiques dénonciations de nos ennemis et de nos oppresseurs, entraînais ceux qui t’écoutaient, — toi que le colonel de Bourlamarque a comparée à une héroïne de la Fronde, — je ne puis, dis-je, m’expliquer que tu ailles recevoir et fêter ces mêmes oppresseurs.

— Mon cher d’Aulnay, je te le demande encore une fois, ai-je d’autre alternative ? Je ne puis convenablement, tu en conviendras, inviter à mes réunions des commis et des apprentis, et c’est tout ce qui nous reste : notre monde est dispersé d’un côté et de l’autre. Ces officiers anglais peuvent être d’infâmes tyrans et Digitized by CrOOQle de barbares oppresseurs, tout ce que tu voudras ; mais enfin ce sont des hommes d’éducation, de bonnes manières, ett — pour dernier argument — ils sont ma seule ressource.

— Dans ce cas, dis-moi, je t’en prie, quand va commencer ce règne d’anarchie ? demanda M. d’Aulnay qui, sans être convaincu, avait pris le parti de se soumettre.

— Oh ? quant à cela, mon cher André, je suis certaine d’avoir ta pleine et entière approbation. Cette bonne vieille fête de la Sainte Catherine, que nos ancêtres célébraient si joyeusement, est l’époque que j’ai choisie pour ouvrir de nouveau nos portes à la vie et à la gaieté…

— Et, je le crains bien, pour les fermer à la paix et à la tranquillité. Mais, au moins, connais-tu quelques-uns de ces messieurs désormais appelés à fréquenter nos salons et à prendre part à nos dîners ?

— Sans doute. Le Major Sternfield s’est fait présenter ici hier par le jeune Foucher, lequel aurait été difficilement admis dans mon salon ; mais, hélas ! le cercle de nos relations est devenu si restreint, que nous ne pouvons plus nous montrer aussi exclusifs.

— Est-ce que ce flammant que j’ai entrevu dans le corridor était le Major Sternfield ? demanda M. d’Aulnay, poussé à bout.

— Flammant ! répéta sa femme avec un peu de pétulance, c’est une épithète qu’il ne mérite pas du tout. Le Major Sternfield est certainement un des hommes les plus beaux et les plus élégants que j’aie jamais rencontrés, et, ce qui vaut mieux encore, c’est un parfait gentilhomme de manières et d’habitudes. Il a exprimé avec la plus grande déférence le vif désir qu’il avait, ainsi que ses compagnons, d’être admis dans nos salons canadiens…

— Oui, pour en enlever quelques-unes de nos héritières, et tromper les autres jeunes filles après leur avoir tourné la tête !

— Oh ! tu te trompes, répliqua Madame d’Aulnay avec énergie. Dans tous les cas, nous aurons soin que ce soient eux qui y perdent, et non pas nous. Pour notre part, Antoinette et moi, nous briserons une douzaine au moins de ces cœurs insensibles, et nous vengerons ainsi notre pays.

— Que Dieu me préserve de la logique des femmes ! murmura M. d’Aulnay, en ouvrant précipitamment son livre et en reprenant son fauteuil. Eh ! bien, oui, reprit-il à haute voix, invite-les tous, tous depuis le général jusqu’à l’enseigne, si tu le désires, mais au moins laisse-moi en paix.

II.


Heureuse et fière de son succès, Madame d’Aulnay traversa d’un pas léger le long et étroit corridor qui partait de la Bibliothèque, et entra à droite dans une jolie chambre fournie de tout ce qui pouvait donner du confort, mais dans laquelle régnait en ce moment une grande confusion. Des châles et des écharpes gisaient épars sur les chaises, pendant qu’une valise ouverte et quantité de cartons étaient amoncelés sur le plancher.

Debout devant un grand miroir et mettant la dernière main à l’arrangement des flots de sa chevelure, se tenait une jeune fille à la taille légère et svelte, au visage plein de charme et d’expression.

— Déjà habillée, charmante cousine ! s’écria en souriant Madame d’Aulnay. Avec très-peu tu as fait beaucoup, reprit-elle en jetant un coup-d’œil significatif et peut-être dédaigneux sur la robe gris-sombre, aussi unie dans sa façon que dans ses matériaux, que portait la jeune fille. Mais, approche donc que je t’examine de plus près ; d’ici je ne fais que t’entrevoir.

Joignant l’action aux paroles, elle attira son amie près de la fenêtre ; puis, écartant le lourd rideau de damas qui empêchait le jour de pénétrer entièrement dans la chambre :

— Sais-tu bien, Antoinette, que tu es devenue véritablement belle ! exclama-t-elle. Quel teint !…

— Assez ! assez ! Lucille, interrompit celle qui était l’objet de ces éloges, en portant ses jolies petites mains sur sa figure, comme pour cacher la rougeur qui en couvrait la surface. C’est exactement ce que m’a prédit Madame Gérard lorsque je suis partie de la maison.

— Je t’en prie, racontes moi ce qu’a dit cette ennuyeuse, pointilleuse et scrupuleuse vieille gouvernante ? Viens me dire cela.

Et, faisant asseoir sa jeune compagne dans un fauteuil bien bourré, elle en approcha un autre et se jeta dans ses molles profondeurs.

— D’abord, dit Antoinette entrant en matière, elle a fait tout en son pouvoir et a plus glosé pendant une semaine que je ne l’avais entendue pendant un long mois, pour induire mon père à m’empêcher de venir ici. Elle a parlé de mon extrême jeunesse et de ma complète inexpérience, des dangers et des pièges qui environneraient mes pas, et alors, chère Lucille, — te le dirai-je ? — elle a fait allusion à toi.

— Et qu’a-t-elle donc dit de moi ?

— Rien de bien terrible ; seulement, que tu es une femme gracieuse, belle, accomplie, charmante ; — ah ! ah ! c’est maintenant ton tour de rougir ; — mais éminemment incapable de remplir la charge si pleine de responsabilité de servir de mentor à une jeune fille de dix-sept ans. Établissant un contraste entre nous, elle a prétendu que du contact de ton caractère plein d’imagination, léger et impulsif, avec mon esprit étourdi, enfantin et romanesque, il ne pouvait résulter rien de bon en me confiant pendant six longs mois à ta direction.

— Et qu’a répondu l’oncle de Mirecourt à tout cela ?

— Pas grand’chose d’abord, mais je suis tentée de croire que cette pauvre Madame Gérard en a beaucoup trop dit. Tu sais que papa se pique fort d’avoir une large part de cette fermeté — pour employer un terme peu sévère — qui a constitué de temps immémorial un des attributs de notre famille. Aussi, aux instances de Madame Gérard, il avait commencé par répondre que, comme j’avais dix-sept ans, il était temps que je visse un peu la société, ou du moins la vie des villes, — qu’après tout Madame d’Aulnay était sa nièce, femme aimable et pleine de cœur, et une foule d’autres éloges flatteurs dont je t’épargnerai l’énumération afin de ne pas trop flageller ta modestie. Cependant, les choses menacèrent un moment de tourner contre nous, car papa a une grande confiance dans le jugement de Madame Gérard, et il finit par faire remarquer qu’en effet je pourrais bien remettre à un autre hiver ma promenade à la ville. À cette déclaration, accablée par la chute de mes espérances, je fondis en pleurs. Cette circonstance trancha la difficulté. Papa revint sur sa première décision et déclara qu’il m’avait presque donné sa parole, et qu’à moins que je ne l’en dégageasse moi-même, il devait la tenir. Madame Gérard alors s’en prit à moi, et pendant deux jours, par ses prières et ses instances, elle m’a rendue très malheureuse. Un moment, je voulus faire le sacrifice de cette promenade et me rendre à ses prières, et j’étais bien près d’y céder, lorsque je reçus ta dernière lettre si bonne et si pressante. Après en avoir pris connaissance, j’embrassai tendrement Madame Gérard — pourquoi ne le ferai-je pas ? depuis ma plus tendre enfance elle a été pour moi une amie pleine d’affection, — et je la priai de me pardonner pour cette fois si je lui désobéissais. Elle a dit… Mais qu’importe ? me voilà !

— Et tu es très bien venue, ma chère petite cousine. Je déclare que je n’aurais eu ni le cœur ni le courage d’entrer dans la campagne de cette saison sans un auxiliaire aussi précieux que toi. Tu es une riche héritière, une jolie fille, de haute naissance : tu vas rencontrer ici l’élite même de ces élégants étrangers Anglais.

— Anglais ! répéta Antoinette en faisant un léger mouvement de surprise. Oh ! Lucille, papa en abhorre même le nom.

— Qu’est-ce que cela fait ? Si nous ne les avons pas, qui aurons-nous ? Nos chers officiers Français, ainsi que la fleur de notre jeune noblesse, nous ont laissés pour toujours ; ceux de ces derniers qui restent au pays sont dispersés dans les campagnes, enfermés dans de lugubres seigneuries ou de vieux manoirs solitaires ; ils ne seraient que des visiteurs incertains et d’occasion. Assurément, je n’ouvrirai pas mes salons, qui ont été fréquentés tous les soirs, pendant si longtemps, par des hommes comme le colonel de Bourlamarque et ses chevaleresques compagnons, à des employés au gouvernement inférieur que nos maîtres anglais n’ont pas même jugé dignes d’être destitués. Mais, dis-moi, les deux jeunes Léonard doivent-elles venir à la ville prochainement ?

— Oui, j’ai reçu hier une lettre de Louise qui m’annonce qu’elles doivent venir toutes deux passer une couple de mois à Montréal chez leur tante.

— Tant mieux : elles sont jolies, élégantes elles seront par conséquent ajoutées à notre cercle. Mais, je dois t’avertir à temps qu’il faut que tu aies pour mardi prochain une jolie toilette de bal dont je me propose de surveiller en personne l’achat et la confection. J’ai décidé que nous célébrerions la Sainte Catherine avec tout l’éclat possible. En attendant, je dois te dire que si tu t’ennuies quelque peu lorsque tu seras seule dans ta chambre, tu n’auras qu’à te poster près de la fenêtre à toutes les heures de relevée : tu pourras voir de là les superbes tournures de nos futurs invités qui se promènent constamment sur la rue.

— En connais-tu quelques-uns, Lucille ?

— Je n’ai fait la connaissance que d’un seul, mais je puis te dire que si les autres lui ressemblent seulement, nous ne regretterons assurément pas autant les braves compagnons du chevalier de Levis. Le Major Sternfield — tel est son nom — et il a mis tout le régiment à ma disposition, m’assurant que ses officiers se rendraient également empressés et agréables, — le Major Sternfield donc est très-joli, de manières polies et courtoises, en un mot c’est un homme du monde accompli. Il s’est fait présenter ici par le jeune Foucher, et quoique de prime abord je l’aie reçue avec un peu de réserve, ma froideur apparente a bientôt cédé au charme de ses manières pleines de déférence et à la délicate flatterie de ses hommages. À toutes ces perfections le charmant homme joint encore celle de parler très bien le français : il m’a dit avoir passé deux ans à Paris. En partant, il m’a demandé la permission de revenir bientôt avec deux de ses amis qui désirent vivement, paraît-il, se faire présenter ici.

— Et qu’est-ce que mon cousin d’Aulnay dit de tout cela ?

— En vrai philosophe, en bon et sensible mari qu’il est, il murmure d’abord, mais finit par se soumettre. Et il vaut mieux pour nous deux qu’il en soit ainsi, car quoiqu’il n’existé qu’une très faible sympathie entre lui et moi — lui, étant un homme positif, pratique et savant, tandis que moi je suis d’un tempérament romanesque et enthousiaste, ne pouvant souffrir la vue d’un livre, à moins que ce ne soit un roman ou une poésie sentimentale… nous sommes heureux, en dépit de cette frappante disparité de goûts et de caractère, et nous avons l’un pour l’autre un mutuel attachement.

— Aimais-tu beaucoup M. d’Aulnay lorsque vous vous êtes mariés ? demanda tout-à-coup mais avec hésitation Antoinette qui avait la conscience de parler d’un sujet jusque-là défendu à sa jeune imagination.

— Oh ! non, chère. Mes parents, quoique remplis de bonté et d’indulgence à mon égard, se montrèrent inflexibles sur cette question de mon mariage. Il se contentèrent seulement de m’informer que M. d’Aulnay était le mari qu’ils m’avaient destiné et que je lui serais unie dans cinq semaines. Je pleurai presque sans interruption pendant huit jours. Mais maman m’ayant promis que je choisirais moi-même mon trousseau qui serait aussi riche et aussi coûteux que je pourrais le désirer, je fus tellement occupée par mes emplettes et mes modistes, que je n’eus plus de temps à donner à l’expansion de mes regrets, jusqu’au jour de mon mariage. Eh ! bien, malgré cela, je te déclare que je suis heureuse, car M. d’Aulnay s’est toujours montré indulgent et généreux ; mais, ma chère enfant, l’expérience a été terriblement hasardée, car elle aurait pu se terminer par une longue vie de misères… Souviens-toi, Antoinette, continua-t-elle avec un petit air de sentimentalisme, que la base la plus solide d’un mariage heureux, c’est l’amour réciproque et une parfaite communauté d’âme et de sentiments.

Apparemment l’estime mutuelle, la dignité morale et la prudence dans un choix convenable ne comptaient pour rien aux yeux de Madame d’Aulnay.

Après cet exposé, nous demanderons au lecteur si la digne gouvernante n’avait pas eu raison d’élever la voix contre l’idée de remettre entre les mains d’un tel mentor une jeune fille comme Antoinette de Mirecourt, avec son inexpérience d’enfant, douée d’une imagination aussi poétique, d’un cœur aussi ardent, aussi passionné ?

III.


Après avoir présenté notre héroïne au lecteur, il n’est que juste que nous consacrions quelques pages à ses parents et à ses antécédents.

Vingt ans avant l’époque où commence notre récit, par une magnifique journée d’octobre, la joie et la gaieté régnaient dans toute la Seigneurie et au Manoir de Valmont dans lequel Antoinette vit plus tard le jour, et qui appartenait à sa famille depuis la concession du fief au vaillant Rodolphe de Mirecourt. Ce beau gentilhomme, qui était venu au Canada sans aucune autre fortune qu’une épée étincelante et qu’une paire de brillants éperons, se trouva bientôt, en retour de quelques services rendus à la France, propriétaire et maître du riche domaine de Valmont qui passa ensuite, en ligne directe, entre les mains de son propriétaire actuel, Arthur de Mirecourt. Arrivé à l’âge viril, celui-ci céda bientôt au désir naturel de voir le beau pays de France, le brillant Paris dont il avait entendu raconter tant de merveilles.

Mais, ébloui d’abord par la splendeur de cette grande capitale et de ses innombrables attractions, le jeune homme ne tarda pas à se blaser de cette brillante dissipation et à soupirer vivement après les plaisirs simples, la vie tranquille de son pays natal. Aussi malgré les sollicitations pressantes de ses jeunes amis de Paris, malgré les sarcasmes que lui lançaient les dames lorsqu’il parlait du pays de la neige et des Sauvages, — il s’en revint dans sa patrie qu’il aimait d’un amour encore plus grand que lorsqu’il l’avait quittée. Disons-le à sa louange, son séjour à Paris n’avait en rien altéré les goûts paisibles et purs de son enfance, et jamais il n’avait pris part aux fêtes parisiennes avec autant de légèreté d’esprit et de gaieté de cœur qu’il en déploya dans les modestes réjouissances qui accueillirent son retour à Valmont.

Des cœurs aimants l’attendaient là pour lui souhaiter la bienvenue : sa mère qui, veuve depuis longtemps, avait trouvé dans son affection pour lui une si grande consolation de la mort de son mari et de ses autres enfants qui reposaient paisiblement dans le caveau de l’église au-dessous du banc dans lequel chaque dimanche et chaque jour de fête elle allait immanquablement prier Dieu ; des voisins, des censitaires et la jeune Corinne de Lorme, orpheline et parente éloignée de Madame de Mirecourt, que celle-ci avait élevée avec un soin tout maternel et qu’Arthur avait appris à considérer comme sa sœur.

Quoique d’une figure et gracieuse possédant de petits traits parfaitement réguliers, Corinne n’avait jamais obtenu le titre de beauté. Cela était dû, partie à l’absence qu’on remarquait chez elle de cette gaieté et de cette animation qui manquent rarement aux jeunes Canadiennes, partie à son air languissant et mélancolique, résultat d’une constitution délicate excessivement fragile.

Une femme plus exigeante que Madame de Mirecourt aurait sans doute accusé sa jeune protégée d’ingratitude, tant celle-ci se montrait peu communicative, tant elle mettait de réserve dans ses paroles et dans ses manières ; mais jamais cette retenue ne lui avait fait oublier les intentions délicates, la respectueuse déférence qu’une jeune fille doit à sa mère.

Jamais peut-être la froideur naturelle de Corinne ne se manifesta à Madame de Mirecourt d’une manière aussi évidente, aussi frappante qu’à l’occasion du retour d’Arthur au foyer maternel. Pendant que toutes les personnes de la maison, les amis, les voisins de la famille préparaient des fêtes et des réjouissances pour célébrer cet heureux retour, elle seule laissait voir un calme qui s’élevait presque à l’indifférence ; et lorsque, à son arrivée, le jeune Arthur, après avoir tendrement pressé sa mère dans ses bras, se tourna vers elle pour l’embrasser comme il eût fait avec sa sœur, elle ne manifesta pas plus de joie ni d’émotion que si son départ n’eût eu lieu que la veille. Cette espèce d’insensibilité frappa le jeune homme, et lorsque, quelques heures plus tard, il en fit la remarque à sa mère, — dans un de ces entretiens confidentiels que celle-ci déclara être un ample dédommagement de la solitude dans laquelle son cœur avait vécu durant l’absence de son cher enfant, — Madame de Mirecourt trouva une foule de raisons pour exonérer l’accusée : cette pauvre Corinne, dit-elle, est tellement malade ! elle a des maux de tête si fréquents !… Mais ces excuses charitables n’empêchèrent pas le jeune homme de persister dans sa première idée et d’attribuer la froideur de Corinne à un détestable égoïsme.

On aurait pu croire que Madame de Mirecourt, qui venait de retrouver son fils, ne se presserait pas de partager avec une rivale la large part qu’elle occupait dans son cœur ; cependant, tel était bien son désir. En effet, à peine était-il installé dans la maison, qu’un vif désir de le voir marié s’empara d’elle. Obéissant à l’impulsion de cette préoccupation maternelle, elle en dit un mot à quelques-unes de ses amies, et Arthur se vit bientôt assiégé d’invitations pour des soirées et des parties de plaisir où il était certain de rencontrer de jolis minois qui auraient figuré avec un singulier avantage dans les salons du vieux Manoir. Âgé de vingt-huit ans, douée d’une brillante imagination, le cœur libre de tout lien, le jeune de Mirecourt ne crut pas devoir s’abstenir de ces réunions sociales, et il y manqua rarement. Bientôt il fut obligé de s’avouer à lui-même qu’il répondait quelque peu à la sympathie que semblait avoir pour lui une riche héritière, jeune, jolie et parfaitement douée sous le rapport de l’esprit. Mais les choses n’avançant pas avec la rapidité qu’elle aurait désirée, Madame de Mirecourt se détermina à inviter celle qu’elle avait déjà choisie pour être sa fille, à venir, ainsi que plusieurs autres jeunes gens, passer une quinzaine de jours chez elle.

Cette promenade était maintenant à son terme, et rien de bien remarquable ne s’était passé dans l’intervalle. Sans doute Arthur avait causé, dansé et plaisanté avec Mademoiselle de Niverville qui était en effet aussi bonne que charmante ; mais c’était tout. Aucun mot tendre, aucune déclaration d’amour n’étaient tombés de ses lèvres. La jeune fille était sur le point de partir, et tous deux étaient aussi libres l’un vis-à-vis de l’autre que s’ils ne se fussent jamais rencontrés. Le jeune homme éprouvait pour elle une sincère admiration ; à la vérité il eût été difficile qu’il en fût autrement, et plus d’une fois la douce gaieté, les bienveillantes dispositions de la jeune fille se laissaient voir en un contraste si frappant avec l’apathique indifférence de Corinne qui semblait devenir de jours en jours plus froide et plus réservée, qu’Arthur ne pouvait s’empêcher de souhaiter pour sa mère dont elle devait être la compagne, qu’elle ressemblât à la charmante héritière de Niverville,

Pendant que ces choses se passaient, Madame de Mirecourt, inquiète au sujet de ses plans de mariage, pensa à s’assurer de la coopération de Corinne et la pria d’insister auprès d’Arthur pour qu’il en vint enfin à une entente avec Melle de Niverville avant que celle-ci ne partît de Valmont. La bonne mère se serait volontiers chargée de cette tâche, si les deux ou trois tentatives inutiles qu’elle avait déjà faites dans ce sens ne lui eussent fait craindre que celle-ci aurait le même sort.

Corinne accepta, quoique avec répugnance, la délicate mission qu’on lui confiait, et un matin elle entra dans la salle à dîner où Arthur, toujours très-matinal, était à lire.

Le jeune de Mirecourt l’écouta très-patiemment, car ses manières dénotaient plus de bienveillance qu’à l’ordinaire. Elle renchérit sur les mérites de Louise, fit valoir les espérances que Mademoiselle de Niverville et ses amis avaient probablement fondées sur les attentions qu’il lui avait portées, et montra le bonheur qu’aurait sa tendre mère de voir se réaliser enfin les plus chers désirs de son cœur.

L’éloquence paisible mais persuasive avec laquelle elle parla surprit et convainquit presque Arthur qui ne se rendit pas cependant. Il répondit en riant qu’il avait du temps devant lui, que les invités de la maison devaient aller faire une promenade en voiture durant la même relevée, et que, comme il avait l’intention de conduire Mademoiselle de Niverville, il aurait alors une occasion très-favorable pour remplir l’attente générale. Voyant que Corinne devenait plus pressante, il s’empara de sa main, et poursuivit sur un ton plus sérieux :

— Cette plaisanterie ne m’empêchera pas, ma bonne petite sœur, de réfléchir sérieusement et peut-être d’agir d’après les conseils que tu viens de me donner. La promenade de cette après-midi me fournira sans doute une occasion des plus propices : si je puis seulement me résoudre à m’en prévaloir ! Tu viendras avec nous, n’est-ce pas ?

— Je crains bien de ne pouvoir le faire. J’ai à écrire une lettre, et il vaut mieux que je m’acquitte de cette tâche pendant la journée, afin de pouvoir vous rejoindre au salon pour cette veillée qui est la dernière que nos amis passent avec nous. Pour ce matin, j’ai une somme de travail plus forte que je n’en pourrai accomplir.

Le temps était magnifique, le soleil brillait de tout son éclat, les chemins étaient superbes : quelle bonne fortune pour une promenade en voiture ! Madame de Mirecourt elle-même avait été invitée à faire partie de l’excursion, et, enfoncée sous une robe de peau d’ours dans sa large et commode carriole, elle paraissait aussi gaie, aussi heureuse que Louise elle-même.

Fidèle à sa détermination, Corinne était restée à la maison. Au moment du départ, elle se mit à la fenêtre et agita de la main son mouchoir en signe d’adieu aux gais touristes. Cette attitude, le calme sourire qui se dessinait sur ses traits pâles et délicats, l’éclat que les rayons du soleil répandaient sur sa riche et soyeuse chevelure, tout cela la faisait paraître si jolie, que de Mirecourt regretta, encore une fois de voir tant de froideur se cacher sous un si charmant extérieur.

Mais ces pensées s’effacèrent bientôt dans l’excitation du départ, dans les attentions dont il devait faire preuve vis-à-vis sa jolie compagne. En effet, à peine les excursionnistes avaient-ils parcouru quelques arpents, que la charmante Louise se mit dans la tête qu’elle avait froid, et qu’elle commença à regretter l’absence d’un certain châle dont le chaud tissu lui offrait une protection contre les plus fortes bises de l’hiver. Il va sans dire qu’un aussi galant cavalier que de Mirecourt s’empressa d’offrir de retourner à la maison pour y prendre un objet aussi précieux, et aussitôt la voiture revint à son point de départ.

— Je vais tenir les rênes, M. de Mirecourt, pendant que vous allez entrer à la maison. J’ai laissé mon châle dans la petite salle. Je vous prie de ne pas vous fâcher si je suis aussi oublieuse et si je vous occasionne autant de trouble.

La seule réponse du jeune homme fut un sourire plein de tendresse et de doux reproches ; puis, d’un pas léger et rapide, il monta à la chambre qui lui avait été indiquée et y trouva effectivement le châle qu’il était venu chercher. Mais, à peine s’en était-il emparé, qu’un sanglot étouffé vint frapper ses oreilles. Surpris, il jeta autour de la chambre un regard scrutateur. Ce bruit, répété, semblait venir d’une chambre adjacente dont la porte donnait sur celle dans laquelle il se trouvait et qu’une couple de rayons avait fait orner du titre pompeux de Bibliothèque.

Qu’est-ce que cela pouvait être ? quelle signification donner à ce bruit contenu ?… Tout-à-coup, par la porte entr’ouverte, les yeux du jeune homme tombèrent sur une glace suspendue au mur opposé de la Bibliothèque et dans laquelle se reflétait la figure de Corinne de Lorme. La jeune fille était assise sur un tabouret et semblait plongée dans l’amertume d’un chagrin profond ; ses yeux étaient fixement attachés sur un objet que sa main tenait d’une étreinte serrée et sur lequel elle déposait de temps à autre des baisers. Cet objet ! c’était le portrait d’Arthur que celui-ci avait apporté de France et donné à sa mère.

Le jeune de Mirecourt comprit alors toute la vérité. Cette froideur, cette indifférence dont Corinne avait fait preuve, c’était donc une feinte, un voile de glace avec lequel la jeune fille avait recouvert un amour qui avait grandi avec elle, qui était devenu le sentiment dominant de sa vie, mais un sentiment que la noble fierté et la modestie de l’enfant lui avaient fait concentrer en elle-même. Oui, malgré cet amour ardent qu’elle éprouvait pour lui, elle avait eu assez de courage pour plaider la cause d’une autre, pour lui sourire au moment même où, — elle en était convaincue, — il allait offrir son cœur à une rivale !

De Mirecourt se retira sans faire le moindre bruit ; mais lorsqu’il rejoignit mademoiselle de Niverville, sa figure était plus pâle et son air plus réservé que d’habitude. Pendant toute la promenade, en dépit des efforts qu’il fit pour être gai, il parut très-préoccupé, ce qui lui valut les railleries de sa jolie compagne. Quelque fut le sujet de la conversation, il ne laissa échapper aucune déclaration d’amour, et, de retour au Manoir, il prit congé du groupe animé qui s’était formé autour du grand poêle et n’y revint qu’au bout d’une couple d’heures.

La première personne qu’il rencontra en entrant au salon fut Corinne qui, avec un calme sourire sur son pâle visage, lui dit qu’elle espérait « qu’il s’était bien amusé au cours de la promenade ? »

— Médiocrement, répondit Arthur. Mais dois-je te dire, sœur, que j’ai suivi tes conseils ou non ?

Cœur courageux ! aucune contraction de ses traits, aucun froncement de ses sourcils ne laissèrent deviner les terribles souffrances qu’elle éprouvait.

— Oui, répondit-elle d’une voix basse mais claire, dis-moi que tu as rempli les vœux de la meilleure des mères, les souhaits de tous tes amis.

Il plongea sur elle un œil pénétrant et poursuivit :

— Me féliciterais-tu, Corinne, si j’avais agi ainsi, et si ma démarche avait été couronnée de succès ?

À cette question inattendue, le visage de la jeune fille se couvrit d’un vif incarnat qui disparut presqu’aussitôt ; puis, se levant, elle répondit tranquillement et presque froidement :

— Pourquoi non ? Le choix que tu as fait est un choix contre lequel ne peut raisonnablement élever aucune objection.

Sans le lui dire ouvertement, Corinne insinua à Arthur que durant la veillée ils ne devaient plus être vus ensemble, et ils se séparèrent. Mais il savait maintenant à quoi s’en tenir sur cette indifférence et cet égoïsme apparents sur lesquels il s’était jusque-là si étrangement mépris et qu’il avait si fortement condamnés.

Le lendemain, Louise de Niverville laissait Valmont et son tardif prétendant n’avait pas encore ouvert la bouche. Le sens d’honneur délicat qui le distinguait la chevaleresque générosité de son cœur avaient montré au jeune de Mirecourt qu’il n’était plus libre, qu’il appartenait de droit à celle qui lui avait prodigué, sans qu’il l’eût cherché, sans qu’il l’eût demandé le riche trésor d’un secret amour.

Aussi, après une semaine de paisibles réflexions qui lui firent voir qu’une sympathie véritable pour mademoiselle de Niverville n’avait jamais pris racine dans son cœur, — après une semaine pendant laquelle Corinne sembla avoir pris à tâche de l’éviter, luttant comme une femme peut seule le faire, contre cette affection qui devenait chaque jour plus interne et plus profonde ; un soir que la jeune fille était dans l’encadrement d’une fenêtre, regardant silencieusement au dehors les flocons de neige qui tombaient, il s’approcha d’elle, et, sans plus de préambules lui demanda de vouloir bien être sa femme.

À cette demande, elle devint terriblement pâle, et après quelques instants d’un silence plein d’émotion, elle murmura :

— Puis-je être, moi pauvre fille, puis-je être l’épouse que votre mère choisirait et qui vous vaudrait l’approbation de vos amis ?

— Ce n’est pas ce que je te demande, chère Corinne. Je ne me marie pas pour complaire à mes amis ni à ma mère, et d’ailleurs, celle-ci m’aime trop pour trouver à redire contre le choix que je ferai. Ainsi, dis le moi franchement : m’aimes-tu assez pour devenir ma femme ?

Doucement et presque en hésitant, comme si elle eût craint de livrer le secret qu’elle gardait depuis si longtemps, Corinne laissa échapper le oui si délicieux à entendre et quelques semaines après, leur mariage était célébré très-simplement, sans pompe, dans la petite église du village.. Madame de Mirecourt la première impression de surprise passée, avait sans peine sacrifié ses vœux à ceux du fils qu’elle idolâtrait.

Après son mariage, la froideur et l’indifférence de Corinne s’évanouirent comme fond la neige sous le soleil d’avril, et jamais femme ne fut plus aimante ni plus dévouée. Jamais de Mirecourt ne lui dit qu’il avait surpris son secret, jamais, non plus, il ne lui donna à supposer qu’elle devait son bonheur autant à la compassion qu’à l’amour. Sa générosité fut bientôt récompensée, car l’affection ardente que sa jeune femme lui avait depuis si longtemps secrètement réservée ne tarda pas à passer dans son propre cœur et à le remplir tout entier.

Hélas ! une union aussi heureuse et aussi confiante devait bientôt être douloureusement éprouvée. Deux années de bonheur domestique sans mélange de peine ou de refroidissement d’amitié, deux années seulement de douces félicités pendant lesquelles Antoinette vint au monde, leur étaient accordées : après ce temps la jeune femme, toujours délicate, commença à dépérir.

Aucune affection, aucun soin ne purent la sauver, et en peu de mois elle fut arrachée des bras de son époux pour être transportée dans sa dernière demeure terrestre. À peine le premier anniversaire de sa mort était-il arrivé, que madame de Mirecourt alla la rejoindre, laissant le Manoir aussi sombre, aussi silencieux que la tombe.

Le temps fixé pour le deuil étant passé, des amis commencèrent à insinuer au jeune veuf que sa demeure, avait besoin d’une femme qui en prit soin, qu’il était trop jeune pour se renfermer dans un chagrin éternel ; mais il resta sourd à ces conseils, et après s’être procuré dans la personne de l’estimable madame Gérard une excellente gouvernante pour son enfant, il se retira tout-à-fait dans cette paisible solitude de la vie de campagne qu’il n’abandonna plus jamais.

La petite Antoinette fut heureuse en trouvant un guide aussi bienveillant et aussi sûr pour remplacer auprès d’elle la tendre mère que si jeune elle avait perdue, et malgré l’excessive indulgence de son père ainsi que l’étourderie naturelle de ses propres dispositions, elle devint une jeune personne aimable et charmante ; sinon parfaite.

IV.


C’était la veille de la Sainte Catherine, ce jour noté de temps immémorial chez les Canadiens, dans la maisonnette de l’habitant aussi bien que dans le Manoir du seigneur, par une franche gaieté et des fêtes innocentes et qui correspond à l’Hallow-E’en des Anglais.

Ce soir-là, la maison de madame d’Aulnay, brillamment illuminée, retentissait des gais accords d’une contre-danse et d’un cotillon. Ses magnifiques salons remplis d’uniformes étincelants, de robes légères et élégantes, présentaient un coup-d’œil brillant et animé.

Gracieusement appuyée sur le manteau de la cheminée dont le feu pétillant jetait un nouvel éclat sur ses traits réellement beaux, madame d’Aulnay causait avec un homme grand, de belle apparence, dont le teint clair et les yeux bleus foncés indiquaient l’origine anglo saxonne. Pour produire de l’effet, la jeune femme avait mis en œuvre toute l’artillerie de ses charmes, des regards expressifs, des sourires fascinateurs et une voix légèrement modulée ; mais quoiqu’il se montrât poli et attentif, elle se crut autorisée à penser qu’elle n’avait fait sur lui qu’une bien faible impression : pour elle, qui était d’ordinaire tant recherchée, cet échec avait quelque chose de réellement mortifiant.

Pendant qu’elle se consumait ainsi en vains efforts, sa cousine, mademoiselle de Mirecourt, avait plus de succès auprès de celui qui était en ce moment son danseur. Ce personnage était le major Sternfield, surnommé l’irrésistible par quelques-unes des dames de la compagnie et qui certainement semblait presque mériter par son extérieur ce titre un peu exagéré. Une grande taille parfaitement proportionnée, des yeux, des cheveux et des traits d’une beauté sans défaut, joints à un merveilleux talent de conversation et à une voix dont il savait moduler l’accent sur la musique la plus riche, sont des dons qu’on ne trouve pas toujours réunis dans un heureux mortel. Ainsi pensaient plus d’un envieux et plus d’une admiratrice, ainsi pensait Audley Sternfield lui-même.

Une partenaire convenable pour cet Apollon était sans contredit la gracieuse Antoinette de Mirecourt dont les charmes personnels étaient doublement rehaussés par une charmante naïveté et une espèce de sauvagerie qui, pour plusieurs, la rendait encore plus séduisante que sa beauté même. Le major Sternfield était penché vers elle, apparemment indifférent à tout ce qui n’était pas elle et ne lui donnant certainement pas lieu de se plaindre d’un manque d’empressement. Tout à coup, avec une assez grande habileté pour une novice comme elle, changeant le ton de la conversation que Sternfield, même à cette première entrevue, cherchait à entraîner sur le terrain glissant du sentiment :

— Dites-moi donc, s’il vous plaît, s’écria-t-elle, le nom de vos compagnons d’armes : ils me sont tous inconnus.

— Volontiers, répondit-il avec amabilité ; et j’y ajouterai, si vous le voulez bien, une esquisse de leur caractère. Cette description, d’ailleurs servira de préliminaire à leur présentation, car tous, à l’exception d’un seul, se sont promis de ne pas sortir d’ici ce soir sans avoir obtenu ou tenté d’obtenir cette faveur. Pour commencer, ce monsieur sombre et tranquille que vous voyez à votre droite est le capitaine Assheton, caractère très aimable et très inoffensif. Le jovial et rubicond personnage près de lui est le docteur Manby, notre chirurgien, qui ampute un membre aussi joyeusement qu’il allume un cigare. Ce jeune et joli monsieur, mis avec tant de recherche, qui danse vis-à-vis de nous, est l’honorable Percy de Laval ; mais comme, persuadé que vous le permettriez, je lui ai promis de vous le présenter dès que ce quadrille sera terminé et qu’il doit vous demander la faveur de danser le prochain avec vous, vous aurez bientôt occasion de le connaître et de le juger par vous-même.

— Mais quel est ce majestueux personnage qui cause avec madame d’Aulnay ? demanda Antoinette en jetant un coup d’œil dans la direction où se trouvait Lucille avec son impassible partenaire.

— C’est le colonel Evelyn.

En prononçant ce nom, une expression d’aversion mêlée d’impatience traversa la figure du militaire, mais il la réprima presqu’aussitôt et ajouta sur un ton plus bas :

— C’est la seule exception à laquelle j’ai fait allusion tout à l’heure, le seul de mes amis qui ne s’est pas promis de faire votre connaissance ce soir. N’est-ce pas assez, ou voulez-vous en savoir davantage sur son compte ?

— Certainement : il m’intéresse maintenant plus que jamais.

— C’est bien là une perfide réponse de femme ! pensa en lui-même Sternfield qui reprit en inclinant légèrement la tête : Eh ! bien, yos désirs seront satisfaits. Je vous dirai en peu de mots, mais strictement confidentiels, ce qu’est le colonel Evelyn. Il compte parmi ceux qui ne croient ni en Dieu, ni en l’homme, pas même en la femme.

— Vous m’effrayez ! Mais, c’est donc un athée ?

— Non pas peut-être en théorie, mais en pratique il l’est certainement. Né et élevé dans les principes du catholicisme, jamais, de mémoire du plus ancien du régiment, il n’est entré dans une église ou une chapelle. De manières froides et réservées, il n’est avec personne sur un pied d’intime amitié. Mais ce qui, à mes yeux, constitue le plus grand et le plus impardonnable de ses crimes (ici le galant militaire sourit en signe de désaveu formel), c’est qu’il déteste souverainement les femmes. Un désappointement d’amour qu’il aurait éprouvé dans sa première jeunesse et dont aucune de nous ne connaît les détails a aigri son caractère à un tel degré, qu’il ne cache plus son aversion dédaigneuse pour les filles d’Eve qu’il déclare toutes également perfides et trompeuses. Pardon, mademoiselle de Mirecourt, de proférer en votre présence des sentiments que je condamne énergiquement de toute mon âme ; mais vous m’aviez ordonné de parler, et je n’avais d’autre alternative que celle d’obéir… Mais, voici M. de Laval qui vient solliciter son introduction.

La formule d’usage fut prononcée, la main d’Antoinette demandée pour la danse qui allait commencer et Sternfield se retira en murmurant à l’oreille de la jeune fille :

— Je laisse la place avec un tel regret, mademoiselle, que je me risquerai bientôt à la réclamer de nouveau.

Si le major Sternfield avait choisi son successeur dans l’intention de se faire ressortir davantage, son choix n’aurait certainement pas été plus judicieux.

L’honorable Percy de Laval était un jeune homme de vingt et un ans, aux cheveux dorés, au teint rose, aux traits délicats. Récemment mis en possession d’une fortune considérable, appartenant à une ancienne et riche famille d’Angleterre, et doué, comme nous venons de le dire, de grandes attractions personnelles, il était aussi infatué de lui-même qu’un amoureux peut l’être de son amante. A tous ces dons naturels, il avait acquis par l’étude une prononciation lente et grasseyante, une manière nonchalante de se tenir debout ou de s’incliner, — il s’asseyait rarement, — et de fermer languissamment à demi ses grands yeux : toutes ces qualités variées le rendaient, du moins dans sa propre opinion, plus irrésistible que le superbe Sternfield lui-même.

Tel était le jeune monsieur qui, après un silence prolongé pendant lequel ses yeux avaient erré autour de la salle sans même paraître soupçonner l’existence de sa partenaire, se tourna enfin vers elle et lui demanda d’un ton moitié protecteur et moitié nonchalant : “ si elle aimait la danse ? ”

— Cela dépend entièrement du danseur avec lequel j’ai la bonne fortune de me trouver, répondit Antoinette avec autant d’esprit que de vérité.

Le jeune fat ne vit dans ces mots qu’un compliment à son adresse, et après un autre silence de cinq minutes, il reprit : — On dit qu’il règne un froid insupportable en ce pays durant l’hiver.

A cette remarque il n’y eut d’autre réponse qu’une légère inclination de tête.

— Qu’est-ce que les hommes portent pour se protéger contre la rigueur sibérienne du climat ?

— Des capots de peaux d’ours, répondit-elle laconiquement.

— Et les femmes, — je vous demande pardon, les dames, le beau sexe, — aurais-je dû dire ?

— Des couvertes et des mocassins, répondit Antoinette, en relevant un peu sa jolie petite tête, car elle sentait que sa patience commençait à l’abandonner.

L’honorable Percy ouvrit de grands yeux.

Était-ce vrai ? ou bien, cette “ petite fille des colonies ” comme il l’appelait intérieurement, voulait-elle se moquer de lui ? Oh ! cette dernière hypothèse était improbable, tout-à-fait hors de question. L’accoutrement dont il était question devait, en effet, être en usage dans certaines parties du pays où les femmes revêtaient encore le singulier costume que venait de dépeindre la jeune fille et qui devait être une réminiscence de ceux que portaient les sauvagesses leurs aïeules[1].

Revenant à la charge, il reprit avec une nonchalance de ton et d’attitude encore plus impertinente :

— On dit que pendant huit mois le sol est couvert de quatre pieds de neige et de glace, et que tout gêle. Comment donc les malheureux habitants de ce pays font-ils pour résister à la nature pendant tout ce temps là ?

L’irritation d’Antoinette avait fait place à la gaieté, et cette fois ce fut en souriant qu’elle répondit :

— Oh ! ce n’est pas difficile : quand les provisions deviennent rares, ils se mangent les uns les autres.

Ciel et terre ! c’était donc bien possible et bien vrai : elle voulait le mystifier ! À cette découverte, sa respiration sembla suspendue, et pendant assez longtemps son étonnement le tint silencieux. Mais non, il devait punir comme elle le méritait, il devait anéantir l’audacieuse jeune fille. Prenant donc un air aussi moqueur que ses traits efféminés pouvaient lui permettre d’emprunter, il reprit :

— Eh ! bien, oui, le Canada est encore tellement en dehors de la civilisation, que je ne suis pas étonné que vous y tolériez toutes ces coutumes, quelques barbares qu’elles soient.

— C’est vrai, réplique Antoinette avec sérénité ; nous pouvons y tolérer tout, excepté les fats et les fous.

Cette dernière sortie était trop forte pour le lieutenant de Laval, et il n’était pas encore revenu du choc qu’elle lui avait causé, lorsque le major Sternfield arriva avec empressement demander la main de mademoiselle de Mirecourt pour une autre danse.

Antoinette passa négligemment son bras sous celui qui lui était présenté et alla se mettre en place, sans s’apercevoir que le colonel Evelyn qui, après avoir réussi à s’échapper de madame d’Aulnay était allé examiner des gravures près de la table placée derrière eux, avait entendu le singulier dialogue qu’elle venait de tenir avec le lieutenant Percy et s’en était considérablement amusé.

— Eh ! bien, mademoiselle de Mirecourt, que pensez-vous de l’honorable M. de Laval ? demanda le nouveau danseur d’Antoinette. Si vous vous souvenez bien, nous avions convenu que vous formeriez de vous-même votre opinion sur lui.

— J’ai une faveur à vous demander, major Sternfield : c’est de ne plus me présenter de petits sots. Ils font des partenaires ennuyeux.

Les yeux de Sternfield brillèrent d’un éclat où on aurait pu lire une joie presqu’aussitôt comprimée.

Ce soir-là, après la veillée, la salle des officiers retentit longtemps de plaisanteries et de rires qui firent tinter les oreilles de l’honorable Percy de Laval de colère et du désir de se venger.

V.


Le lecteur sera, nous l’espérons, assez indulgent pour nous pardonner si, au risque de lui paraître ennuyeux en répétant des faits qu’il connaît aussi bien que nous, nous jetons un rapide coup d’œil en arrière, sur cette période de l’histoire du Canada comprenant les premières années qui suivirent la reddition de Montréal aux troupes combinées de Murray, Amherst et Haviland, période sur laquelle ni les vainqueurs ni les vaincus ne peuvent s’arrêter avec un très grand plaisir.

En dépit des termes de la capitulation qui leur garantissait les mêmes droits que ceux accordés aux sujets britanniques, les Canadiens, qui avaient compté avec confiance sur la paisible protection d’un gouvernement légal, furent condamnés à voir leurs tribunaux abolis, leurs juges méconnus et tout leur système social renversé pour faire place à la plus affreuse des tyrannies, la loi martiale.

Le nouveau gouvernement, il est vrai, pouvait avoir cru ces mesures nécessaires, car il savait parfaitement que les Canadiens, trois ans après que le royal étendard de Georges eut flotté au-dessus d’eux, conservaient encore l’espoir que la France ne les avait pas tout à fait abandonnés et qu’elle ferait un suprême effort pour reprendre possession du pays, après que la cessation des hostilités aurait été proclamée. Cette dernière espérance, cependant, comme toutes celles que les colons de la Nouvelle-France avaient reposées dans la mère-patrie, se changea en un cruel désappointement ; et par le traité de 1763, les destinées du Canada durent irrévocablement unies à celles de la Grande-Bretagne. Cette circonstance détermina une seconde émigration, encore plus considérable que la première, des hautes classes de la société qui s’en retournèrent en France où elles furent reçues avec des marques de faveur signalée et où plusieurs trouvèrent des situations honorables dans les bureau du gouvernement, dans la marine et dans l’armée.

Jamais peut-être gouvernement ne fut plus isolé d’un peuple que ne le fut la nouvelle administration. Les Canadiens, aussi ignorants de la langue de leurs conquérants que ceux-ci l’étaient de leur idiome français, s’éloignèrent avec indignation des juges éperonnés et armés qui avaient été nommés pour administrer la justice au milieu d’eux, et remirent la solution de leurs différents entre les mains du clergé de leurs paroisses et entre celles de leurs notables.

L’installation des troupes anglaises au Canada avait été suivie par l’arrivée d’une multitude d’étranges parmi lesquels, malheureusement, se trouvèrent plusieurs aventuriers indigents qui cherchèrent aussitôt à se créer des positions sur les fortunes renversées du peuple vaincu. Le général Murray, homme dur mais strictement honorable, qui avait remplacé lors Amherst comme gouverneur-général remarque à ce sujet : “ Le gouvernement civil établi, il a fallu choisir des magistrats et prendre des jurés parmi cent cinquante commerçants, artisans et cultivateurs inhabiles et méprisables principalement à cause de leur ignorance. Il n’est pas raisonnable de supposer qu’ils résistent à l’enivrement du pouvoir qui est mis entre leurs mains contre leur attente, et qu’ils ne s’empressent pas de faire voir combien ils sont capables de l’exercer. Ils haïssent la noblesse canadienne à cause de sa naissance et parce qu’elle a des titres à leur respect ; ils détestent les autres habitants, parce qu’ils les voient soustraits à l’oppression dont ils les ont menacés. ”

Le juge-en-chef Gregory qu’on avait tiré des profondeurs d’un cachot pour l’asseoir sur le banc judiciaire, ignorait entièrement, non-seulement la langue française, mais encore les plus simples notions de la loi civile ; le procureur-général, de son côté, n’était pas mieux fait pour la haute fonction qui lui avait été confiée. Le pouvoir de nommer aux emplois de secrétaire-provincial, de greffier du conseil, de législateur, était laissé à des favoris qui les vendaient aux plus offrants enchérisseurs.

Le gouverneur-général, il est vrai, fut bientôt forcé de suspendre le juge-en-chef et de le renvoyer en Angleterre ; mais cet acte, et deux ou trois autres mesures adoptées dans un but de conciliation, ne suffirent pas pour détruire dans l’esprit du vaincu la pénible impression qu’une chose aussi sacrée que la justice n’existait plus pour lui dans le pays. Le démembrement de son territoire l’exaspéra presqu’autant que l’abolition de ses lois. Les îles d’Anticosti et de la Madeleine, ainsi que la plus grande partie du Labrador, furent annexées au gouvernement de Terreneuve ; les îles de Saint-Jean et du Cap Breton à la Nouvelle-Écosse ; les terres situées autour des grands lacs aux colonies voisines ; enfin le Nouveau-Brunswick en fut détaché, doté d’un gouvernement séparé et du nom qu’il porte aujourd’hui.

Des instructions royales furent ensuite envoyées d’Angleterre, obligeant le clergé et le peuple à prêter serment de fidélité sous peine d’être condamnés à laisser le pays, ainsi qu’à renoncer à la juridiction ecclésiastique de Rome que tout catholique est tenu en conscience de reconnaître et d’accepter. Plus tard, ils furent sommés de rendre toutes les armes qu’ils pouvaient avoir en leur possession, ou bien à jurer qu’ils n’en avaient pas de cachées. Le gouvernement hésita avant de mettre en vigueur ces derniers ordres inégalement sévères et injustes. Un impatient esprit le mécontentement s’empara du peuple qui s’était jusque-là montré si soumis à ses nouveau gouvernants, mais qui commença alors à faire entendre ouvertement des murmures et des plaintes. Les vainqueurs crurent qu’il était nécessaire de se relâcher un peu de leurs mesures sévères ; et lorsque, quelques années après, les colonies américaines se jetèrent dans la révolution qui emmena leur indépendance, l’Angleterre, soit par politique, soit par justice, accorda enfin aux Canadiens la paisible jouissance de leurs institutions et de leurs lois.

VI.


Madame d’Aulnay et sa jolie cousine étaient donc lancées dans cette vie du grand monde où elles étaient si bien faites pour briller, et l’entrée dans les beaux salons de Lucille était regardée comme une faveur signalée. Les nouveaux amis de la jeune femme étaient très assidus dans leurs visites.

Parmi ces derniers, le colonel Evelyn venait de temps à autre ; mais, à mesure qu’il devenait plus intime, aucun changement ne se faisait remarquer dans sa conduite grave et tranquille : il ne se départit en rien de sa remarquable réserve. Jamais il ne dansait, à peine adressait-il quelques mots à Antoinette ou à ses jeunes et charmantes rivales ; quoique poli et courtois, il ne donnait jamais un compliment ; jamais sa bouche austère ne se prêtait à ces galanteries banales qui obtiennent dans les salons un droit de cité égal à celui qu’y ont les propos sur la température. Évidemment, le major Sternfield avait raison : cet homme si réservé, inaccessible, n’avait qu’une bien faible confiance et une foi bien légère dans la femme.

Cependant, Audley Sternfield avait fait d’amples apologies de l’indifférence de son colonel, et peu de jours s’écoulèrent sans qu’on le vit dans la maison de Madame d’Aulnay. Une proposition qu’il fit avec beaucoup de déférence et qui, après quelques instances de sa part, fut acceptée par les deux dames, augmenta davantage son intimité : cette proposition était de se constituer leur professeur d’anglais. Madame d’Aulnay ne connaissait que très médiocrement cet idiome ; mais Antoinette, qui éprouvant quelques difficultés à le prononcer, avait une connaissance assez exacte de sa construction grammaticale, grâce aux leçons de sa gouvernante qui lisait et écrivait l’anglais très couramment, quoique, comme la plupart des étrangers, elle ne le prononçât pas bien correctement : elle voulait perfectionner son éducation anglaise.

Quels dangereux moyens d’attraction étaient ainsi mis à la disposition du major Sternfield dans cette nouvelle situation ! S’asseoir tous les jours pendant plusieurs heures à la même table que ses charmantes élèves, lisant à haute voix quelque poème émouvant, quelque gracieux roman, pendant qu’elles étaient toutes entières au plaisir d’entendre les riches accents d’une voix remarquablement musicale ou de suivre sur sa figure le jeu expressif de ses traits réguliers et irréprochables ! Et puis, lorsqu’il arrivait à un passage particulièrement beau et profondément sentimental, combien était éloquent le rapide coup d’œil qu’il lançait vers Antoinette ! combien ardente et passionnée était l’expression de ses grands yeux noirs !

Doit-on s’étonner maintenant qu’Antoinette, jeune et sans expérience, exposée de cette façon à des tentations aussi nouvelles et aussi puissantes, apprit des leçons dans une tout autre science que celle des langues, et qu’après ces longues et agréables heures d’instruction elle se laissât entraîner dans une rêverie silencieuse, les joues rouges, les yeux remplis de tristesse et indiquant clairement que quelque chose de plus intéressant que les verbes et les pronoms anglais était l’objet de ses pensées ?

C’était, à proprement parler, le premier beau jour de la saison pour la promenade en traîneaux, car la neige légère qui jusque-là avait annoncé l’approche de l’hiver, tombant sur des chemins et des pavés remplis de boue, avait perdu sa blancheur et formé, en s’incorporant avec le limon liquide, cette détestable combinaison à laquelle l’automne et le printemps nous habituent en ce pays. Cependant, une forte gelée suivie d’une abondante chute de neige avec bientôt rempli de joie tous les amateurs de la promenade en carriole ; et ce jour-là un ciel pur et sans nuage, un soleil brillant qui inondait la terre de lumière sinon de chaleur, ne laissaient absolument rien à désirer.

Devant la porte de la maison de madame d’Aulnay attendait une magnifique petite carriole attelée de deux jeunes chevaux canadiens d’un noir brillant, agitant gaiement leurs têtes ornées de glands et faisant résonner harmonieusement les clochettes attachées à leur harnais.

Il est inutile de dire que ce féerique équipage attendait madame d’Aulnay et Antoinette qui étaient en ce moment dans la chambre de Lucille mettant la dernière main à leur élégante toilette d’hiver. Sur une chaise se trouvait une paire de gantelets dont la jolie jeune femme s’empara en disant :

— Tu peux te reposer en toute sûreté sur mon habileté, Antoinette, car j’ai la main habile, et mes petits chevaux, quoique paraissant rétifs, sont parfaitement bien dressés.

On peut voir par ces quelques mots, que madame d’Aulnay, parmi ses qualités, comptait celle de conduire deux chevaux de front, et quoique peu de dames, à cette époque, recherchassent ce talent, madame d’Aulnay était à la tête de la fashion et faisait comme bon lui semblait.

— Sais-tu, petite cousine, continua-t-elle en se regardant avec complaisance dans la glace, sais-tu que ces sombres fourrures nous vont à merveille : elle s’harmonisent bien avec mon teint pâle, et elles font ressortir à ravir tes joues roses… Mais, qu’est-ce que cela, Jeanne ? demande-t-elle en s’interrompant dans ses éloges et en s’adressant à une femme d’âge moyen qui entrait en ce moment, portant deux lettres à la main.

— Pour mademoiselle Antoinette, madame, dit-elle, en remettant les lettres à la jeune fille qui tendit les mains avec empressement.

Jeanne occupait dans la maison la position d’une personne privilégiée. Femme de chambre de madame d’Aulnay avant le mariage de celle-ci, elle l’avait suivie dans sa nouvelle demeure, probablement pour ne plus jamais s’en séparer ; elle lui était profondément attachée, et souvent elle lui avait donné des preuves de cet attachement sous la forme de remontrances et de conseils que la légère et capricieuse madame d’Aulnay n’aurait certainement pas soufferts d’aucune autre personne.

Antoinette ouvrit précipitamment les missives qui toutes deux, étaient longues et écrites très serrées. Madame d’Aulnay, jetant un coup d’œil sur ces pages et les voyant si bien remplies, s’écria avec impatience :

— Assurément, chère enfant, tu n’as pas l’intention, j’espère, de lire ces folios en entier maintenant. Tiens, tiens, mets-les de côté, tu en prendras connaissance à notre retour.

— Non pas, chère Lucille. Ces lettres sont de papa et cette pauvre madame Gérard, et ma pensée a tellement négligée depuis quelque temps ces deux personnes si chères à mon cœur que, par manière de pénitence, je dois reste à la maison et lire leurs lettres jusqu’à ce que je les sache par cœur.

— Quelle folie ! consentiras-tu véritablement à perdre cette charmante après-dînée et la première journée de la saison favorable à la promenade ? Assurément tu ne seras pas aussi absurde !

— Chère amie, je le serai au moins pour cette fois ; ainsi, pardonne-moi.

— Ah ! reprit madame d’Aulnay moitié aigrement et moitié gaiement, je m’aperçois que tu as une bonne dose de cette fermeté, ou plutôt pour être vraie, de cette obstination qui distingue ta famille. Ainsi donc, je dois me résigner à paraître seule cet après-midi sur la rue Notre-Dame : eh ! bien, adieu.

Et, d’un pas léger, elle descendit l’escalier.

VII.


Après le départ de madame d’Aulnay, Antoinette se dépouilla en toute hâte de ses habits de sortie et commença la lecture des lettres qu’elle venait de recevoir.

La première, qui était de son père, respirait la bienveillance et l’affection ; elle parlait du vide que son absence créait dans la maison, lui recommandait de s’amuser de tout son cœur, mais terminait en l’avertissant d’exercer la plus active surveillance sur ses affections, de ne les pas accorder à ces élégants étrangers qui fréquentaient la maison de sa cousine, attendu qu’il ne souffrirait jamais qu’aucun d’eux devînt son gendre.

Une vive rougeur se répandit sur le visage de la jeune fille à la lecture de ce dernier passage. Comme pour bannir les pensées importunes qui venaient d’être évoquées, elle mit précipitamment de côté la lettre de son père pour prendre la seconde ; malheureusement, l’épître de madame Gérard prêtait encore plus aux réflexions pénibles auxquelles avait donné lieu celle de M. de Mirecourt. En la parcourant Antoinette sentit sa rougeur prendre l’intensité d’un fiévreux incarnat, et bientôt de grosses larmes qui s’étaient amassées sous sa paupière une à une sur le papier qu’elle tenait à la main.

Aucune menace aucune reproche n’étaient pourtant formulés dans cette lettre ; non, mais avec une fermeté pleine de tendresse, la gouvernante parlait des devoirs à remplir, des pièges à éviter, et conjurait sa chère enfant de scruter minutieusement son propre cœur afin de voir si, depuis qu’elle était entrée dans la vie élégante qu’elle menait, elle n’était pas devenue infidèle à ses devoirs.

Pour la première fois depuis son arrivée sous le toit de madame d’Aulnay, Antoinette suivit ce salutaire conseil, et à peine avait-elle terminé cet examen de conscience qu’en face du tribunal de son cœur elle se trouva condamnée.

Était-elle bien toujours, en effet, cette jeune fille simple et naïve dont les pensées et les plaisirs étaient, quelques semaines auparavant, aussi innocents que les pensées et les plaisirs d’une enfant ? Elle dont les longues conversations avec madame d’Aulnay n’avaient d’autres sujets que la toilette, la mode et les sentiments extravagants ; elle qui vivait maintenant dans le cercle d’une vie de gaieté et de plaisir qui ne lui laissait pas même le temps de se reconnaître et de réfléchir, était-elle bien toujours ce qu’elle avait été jadis ? Quels amusements avaient aujourd’hui remplacé ces agréables promenades, ces utiles lectures, ces devoirs de religion et de charité qu’elle accomplissait naguère à la campagne ? Oui, rougis Antoinette, car la réponse te condamne et t’humilie ; la lecture de romans frivoles, la compagnie d’hommes du grand monde dont les flatteries et la conversation légère avaient fini par ne plus l’affecter : voilà ce qui avait remplacé ses bonnes habitudes d’autrefois.

Pendant que le remords provoqué par ces tristes pensées occupait son esprit, Jeanne vint lui annoncer que le major Sternfield la demandait au salon.

— Impossible ! répondit-elle vivement en se rappelant aussitôt la grande part que le brillant Audley avait dans l’examen rétrospectif qu’elle venait de faire.

— Mais, mademoiselle,… insita Jeanne en cherchant à lui faire comprendre que le militaire, dans la certitude d’être reçu, l’avait sans cérémonie suivie jusqu’à la salle et attendait la venue de mademoiselle sur le seuil de l’appartement voisin qui était un des salons.

— Je vous dis que c’est impossible, Jeanne, répondit-elle vivement. J’ai un violent mal de tête, je ne puis recevoir personne.

Le ton élevé de cette réponse était certainement loin d’indiquer une forte souffrance ; aussi, tout-à-fait déconcerté dans se tentative, le visiteur revint sur ses pas. Arrivé à la porte, il se retourna tout-à-coup vers la soubrette aux yeux noirs et intelligents, et lui dit qu’il “ espérait que mademoiselle de Mirecourt n’était pas très malade ? ”

— Eh ! bien, non, répondit Justine en hésitant, fascinée qu’elle était par le regard éloquent et par la parfaite prononciation française du visiteur. Mademoiselle a reçu des lettres de chez elle il y a quelques instants ; ces lettres, apparemment, annoncent quelque mauvaise nouvelle, car en passant tout à l’heure devant la porte entr’ouverte de sa chambre, j’ai pu m’apercevoir qu’elle pleurait.

L’élégant Sternfield murmura quelques remerciements et s’élança dans la rue.

— Des lettres de chez elle et des pleurs à propos de ces lettres ! pensa-t-il : je saurais demain de madame d’Aulnay ce que cela veut dire. Cette petite beauté campagnarde m’est d’un trop grand prix pour que je la laisse échapper aussi facilement.

Une demi-heure après, madame d’Aulnay rentrait chez elle de très bonne humeur. Ne trouvant pas Antoinette où elle l’avait laissée, elle courut en toute hâte dans sa chambre ; en chemin, elle rencontra Jeanne qui l’informa que le major Sternfield était venu durant son absence et qu’on n’avait pas voulu le recevoir.

— Allons donc ! se dit-elle, dans quelle nouvelle phase est l’humeur de ma cousine ? Je crois qu’elle a reçu de son père une longue lettre dont la lecture lui aura causé du chagrin ou des remords

Antoinette était étendue sur un canapé où elle s’était jetée pour mieux feindre un mal de tête quelconque et échapper ainsi aux remarques ou aux suppositions de sa cousine.

Celle-ci, sans paraître remarquer les paupières gonflées de sa jeune compagne, lui exprima le regret qu’elle éprouvait de la voir indisposée et commença ensuite un récit animé de sa promenade.

— Cette après-dînée a été délicieuse pour moi : j’ai rencontré tous ceux que je voulais voir, et j’ai organisé pour demain, avec madame Favancourt, une promenade à Lachine. Le major Sternfield, que j’ai rencontré en route, est chargé de voir aux préparatifs. Mais, poursuivit-elle sur un ton encore plus animé, j’en viens maintenant au plus beau de l’histoire. Tu ne t’imagines pas, Antoinette, qui j’ai pu rencontrer sur la Places d’Armes ?… Ni plus ni moins que notre misanthropique colonel, ma chère ; il était monté sur une splendide voiture et conduisait une paire de superbes chevaux anglais. Je n’ai pu résister à l’idée d’en faire l’acquisition pour notre partie de demain, et, levant mon fouet, je lui ai fait signe de s’approcher. Les chevaux du colonel, comme s’ils n’eussent pu, de même que leur maître, supporter la vue d’une jolie femme, mordirent leurs freins et se courbèrent ; mais il les contint d’une main vigoureuse et écouta mon invitation poliment, quoique à contre-cœur évidemment, persuadée que la franchise me servirait mieux auprès d’un caractère aussi extraordinaire, je lui annonçai en riant, après l’avoir invité à se joindre à nous, que nos ressources, en fait de beaux chevaux et de jolis équipages, étaient très-limitées. Il commença vivement par m’assurer que les siens étaient à mon entière disposition, non seulement pour demain, mais encore toutes les fois que je les désirerais. M’apercevant à quoi il voulait en venir, je l’interrompis tranquillement en lui disant : « Je ne les accepterai pas sans leur maître : l’un et les autres, ou rien du tout » — Ma chère, tu n’as jamais vu d’homme aussi bien décontenancé. Il se mordit les lèvres, tira sur les rênes de ses coursiers jusqu’à faire dresser ceux-ci presque perpendiculairement ; enfin, voyant que j’étais résolue d’attendre sa réponse, il finit par dire, de l’air d’un homme cherchant une bonne raison pour refuser, qu’il se ferait un plaisir de se joindre à nous pour la promenade de demain. C’est un parfait sauvage… Mais je vais te quitter pour quelques instants : ta pauvre tête s’en trouvera mieux.

Et approchant ses lèvres des joues qui reposaient sur le coussin du canapé, elle y déposa un baiser et sortit de la chambre.

Comme la porte se refermait sur elle, Antoinette laissa échapper un long soupir.

— Oh ! si je veux redevenir ce que j’étais auparavant, murmura-t-elle, je dois m’en retourner à Valmont. Les tentations qu’offrent cette maison élégante et la société de ma bonne mais frivole cousine, sont trop fortes pour mon cœur facile et mes faibles résolutions.

VIII.


Une brillante cavalcade de chevaux bondissants et de voitures richement décorées s’arrêtait le lendemain, vers midi, devant la maison de madame d’Aulnay. Le magnifique équipage du colonel Evelyn s’y faisait surtout remarquer ; le colonel lui-même se tenait près de sa monture, et l’air ennuyé et contraint répandu sur sa figure indiquait clairement qu’il se trouvait là contre son gré.

Tout ce monde élégant riait, caquetait et semblait dominé par la plus charmante gaieté, lorsque tout-à-coup la porte de la maison s’ouvrit, et la jolie madame d’Aulnay en sortit radieuse, distribuant de tous côtés des saluts et des sourires pleins d’amitié. À sa suite venait Antoinette. La fraîche et naïve gaieté de la jeune fille paraissait singulièrement assombrie, mais ce changement ne la rendit que plus belle aux yeux d’un grand nombre.

Comme madame d’Aulnay posait le pied sur le trottoir, le colonel Evelyn s’approcha d’elle et d’une voix dans laquelle il s’efforça vainement de faire paraître de l’empressement, il lui demanda de vouloir bien honorer sa voiture en y prenant place près de lui.

Elle fit en souriant agréablement un léger signe d’assentiment, puis se retourna pour répondre à quelques uns des galants cavaliers qui venaient s’informer de sa santé. Tout à coup, elle vit le major Sternfield s’approcher d’elle et lui demander avec insistance de l’accompagner dans sa carriole, attendu qu’il avait à lui communiquer des choses de grande importance. Le fait est qu’il avait une hâte impatiente de connaître la raison pour laquelle Antoinette avait refusé de le recevoir la veille, aussi bien que de savoir la cause de ce chagrin dont Justine avait parlé.

Madame d’Aulnay accorda volontiers la demande qui lui était faite : elle n’était pas fâchée, d’un autre côté, d’infliger une bonne fois un petit châtiment à ce misanthrope colonel qui semblait considérer comme une lourde charge de l’avoir dans sa voiture. Cependant, comme elle avait préalablement arrêté qu’Antoinette et le major Sternfield seraient de compagnie pendant qu’avec le colonel Evelyn elle ouvrirait la marche, elle se trouva un peu embarrassée en voyant ses plans dérangés.

Après un moment de réflexion, elle se tourna vers le colonel et lui dit, un joli sourire sur les lèvres que le major Sternfield s’étant reposé sur sa charité, elle ne pouvait faire autrement que de le recevoir dans son petit équipage à elle.

— Mais voici mon substitut, continua-t-elle en poussant tout-à-coup en avant la jeune Antoinette qui, depuis quelques instants, était occupée à regarder autour d’elle avec une préoccupation qu’on ne voyait guère souvent sur sa douce figure.

Complètement prise au dépourvu, indignée outre mesure de se voir imposer aussi arbitrairement la compagnie d’un homme si peu bienveillant, Antoinette recula d’un pas et déclara avec énergie qu’elle ne voulait pas consentir à un tel arrangement, “ que les chevaux du colonel semblaient être trop fougueux. ”

D’un mouvement presqu’imperceptile de lèvres, le colonel Evelyn s’empressa de l’assurer que ses coursiers, quoique pleins de feu, étaient cependant parfaitement rompus. Pendant ce temps-là, madame d’Aulnay s’était approchée d’elle et lui murmurait impétueusement aux oreilles :

— Veux-tu donc l’insulter publiquement ? Acceptes de suite.

Antoinette se rendit donc malgré elle à l’injonction qui lui était faite. Pendant que le colonel arrangeait soigneusement les riches fourrures de la voiture autour d’elle, il ne put s’empêcher de se dire :

— Quelle comédie ! Quelques jeunes qu’elles soient, quelques sincères qu’elles paraissent être, elles se ressemblent toutes.

Pendant qu’il faisait reculer ses chevaux afin de permettre au major Sternfield — qui, en voyant ces arrangements, commençait à regretter sa démarche — et à madame d’Aulnay de prendre les devants, celle-ci insista pour qu’il gardât la tête, déclarant que ses magnifiques coursiers étaient précisément ce qu’il y avait de mieux pour ouvrir la procession.

Bientôt les excursionnistes s’élancèrent gaiement et fièrement, faisant retentir l’air des sons harmonieux des petites clochettes suspendues au cou de leurs chevaux. Après avoir parcouru la rue Notre-Dame sur toute sa longueur, ils franchirent la porte de ville qui leur donna une sortie des murs[2], et peu après ils se trouvèrent en pleine campagne, sur le chemin de Lachine.

L’humeur sombre du colonel Evelyn et la contrainte d’Antoinette ne tardèrent pas cependant à

céder aux charmes du brillant spectacle qu’offraient la superbe température qui régnait en ce moment et l’apparence de ces vastes champs recouverts de leur blanc manteau de neige, étincelant comme si une fée invisible les avait parsemés d’une poussière de diamants. Il y avait aussi quelque chose d’égayant dans cette course rapide et dans ce froid vif et piquant ; mais l’insensibilité paraissait avoir fait sentir son influence sur tous les deux, car l’un et l’autre demeuraient silencieux. La scène était nouvelle pour Evelyn ; mais dans la crainte d’amoindrir par de plates banalités le plaisir qu’il en éprouvait, il préféra concentrer en lui-même l’admiration qu’il subissait en ce moment. De son côté, Antoinette semblait avoir pris à cœur de lui prouver que, quoique jusqu’à un certain point forcée d’être dans sa compagnie, elle n’avait pas la moindre intention de tirer quelque parti de la circonstance.

Ils approchaient des rapides de Lachine ; déjà le grondement des flots mugissants avait frappé leurs oreilles. Lorsque les tourbillons d’écume de la cataracte, ses rochers couverts de neige entre lesquels l’eau s’élançait en bouillonnant et allait former plus loin d’autre courants et d’autres gouffres, se présentèrent à leur vue, une exclamation involontaire d’admiration s’échappa de la bouche du colonel. La scène était réellement grandiose, sublime. Les rives boisées de Caughnawaga que l’on apercevait en face, les petites îles qui s’avançaient dans la rivière, le pin solitaire qui sortait de leur sein rocailleux et qui se tenait fièrement debout en dépit des tempêtes et des flots qui rugissaient autour de lui : tout cela était un nouvel aliment pour l’imagination et ajoutait à la grandeur du spectacle.

Tout entier sous le charme de l’éblouissement, Evelyn avait machinalement relâché les rênes, lorsqu’un coup de fusil tiré par quelque chasseur près de là fit prendre l’épouvante aux chevaux excités qui s’élancèrent aussitôt au grand galop.

Le danger était imminent, car le chemin longeait de près le bord des rapides, et en quelques endroits il s’élevait de plusieurs pieds au-dessus des flots grondants. Cependant la main qui tenait les rênes était une main de fer ; sa poignée ferme et vigoureuse modérait les allures désordonnées des chevaux épouvantés. Au premier moment, Evelyn s’était retourné vers sa jolie compagne pour prévenir par quelques paroles d’encouragement les cris perçants, les défaillances ou les autres faiblesses de femme qui auraient considérablement augmenté le danger de la situation ; mais Antoinette e tenait parfaitement calme et tranquille, ses lèvres légèrement comprimés ne trahissaient autrement que la par la pâleur de marbre dont elles étaient recouvertes sa secrète terreur.

Remarquant le regard rapide et plein d’anxiété qu’Evelyn avait jeté sur elle :

— Ne vous occupez pas de moi, faites attention aux chevaux ! dit-elle.

— Quelle courageuse enfant ! se dit le colonel en lui-même.

Et rassuré sur son compte, il employa tous ses efforts et toute son habilité à reprendre son contrôle sur les coursiers.

Un œil pénétrant et une main puissante étaient en ce moment d’égale nécessité, car ils approchaient d’un endroit où la rive devenait plus escarpée et le chemin plus étroit. Malheureusement, une charrette renversée qui se trouvait à côté du chemin imprima un nouvel élan à la terreur des chevaux déjà à moitié furieux. D’un bon terrible, ils s’élancèrent en avant, et, pour comble de malheur, les rênes que les efforts désespérés du colonel avaient tenues à la plus haute tension se rompirent tout à coup.

En cet instant d’extrême péril, il n’y avait pas à compter avec l’étiquette de la cérémonie. Prompt comme la pensée, Evelyn s’empara de sa compagne, et, murmurant à ses oreilles ces mots : “ pardonnez-moi ! ” il la jeta sur le sol recouvert de neige. Immédiatement après, il sauta lui-même à bas de la voiture, non sans avoir failli s’embarrasser dans les robes et vint tomber avec violence près d’Antoinette. Sa première pensée fut pour la jeune fille qui déjà s’était relevée et était appuyée sur un tronc d’arbre ; pâle de terreur.

— Seriez-vous blessée ? demanda-t-il avec empressement.

— Oh ! non, non, répondit-elle ; mais les chevaux, les pauvres chevaux !

Le colonel regarda vivement autour de lui. Où étaient-ils ? Renversés au pied de la rive escarpée, mutilés et couverts de sang mais luttant encore avec l’énergie du désespoir au milieu des rochers et des eaux peu profondes dans lesquelles ils avaient roulé.

Evelyn aimait ses jolis coursiers anglais : eput-être les appréciait-il autant qu’il dépréciait les femmes ; mais nous devons lui rendre la justice de déclarer qu’en cet instant tout son regret était absorbé par la satisfaction intérieure qu’il éprouvait à la pensée que la jeune fille qui lui avait été confiée était saine et sauve.

— Prenez mon bras, mademoiselle de Mirecourt, dit-il, et allons chercher du secours à cette maisonnette que voilà près d’ici.

Antoinette accepta et ils partirent.

Ils avaient à peine frappé à la porte qu’on leur dit d’entrer, et ils se trouvèrent bientôt dans une salle simple et modestement garnie mais qui brillait par cette propreté et cet ordre avec lesquels les habitants savent atténuer, sinon cacher entièrement leur pauvreté, quand elle existe. Près du grand poêle double se tenait le maître du logis fumant tranquillement sa pipe, pendant qu’une demi-douzaine de marmots aux yeux ronds, aux joues basanées, de tout âge depuis un jusqu’à sept ans, jouaient et gambadaient sur le plancher. En voyant arriver ces visiteurs inattendus, l’habitant se leva et, sans trahir par aucune signe extérieur le grand étonnement qu’il éprouvait, ôta la tuque bleue qui recouvrait sa tête et répondit avec politesse à la demande de secours que venait de lui faire Antoinette. Cependant, laissant glisser un regard plein d’inquiétude sur le groupe d’enfants qui l’environnait, il déclara avec un peu d’hésitation que sa femme ayant eu besoin de sortir, lui avait fait promettre de ne pas les laisser seuls durant son absence, parce qu’ils pourraient se brûler. Les craintes de cette mère prévoyante semblaient parfaitement justifiées par l’état du poêle qui était en ce moment chauffé à blanc. Mais Antoinette, laissant percer un sourire sur ses lèvres encore blêmes, l’assura qu’elle allait prendre bien soin des enfants durant l’absence de leur père. Celui-ci, alors, n’hésita plus et sortit accompagné du colonel Evelyn.

Le premier soin de la jeune fille, lorsqu’elle se trouva seule avec le petit monde de la maison, fut de se jeter à genoux pour remercier la Providence qui l’avait si visiblement protégée dans le danger qu’elle venait de courir ; puis elle se mit à consoler le plus petit de la bande qui s’était mis à pleurer et à crier en voyant partir son père. La tâche n’était pas lourde, car il est toujours facile de sécher les pleurs de L’enfance. Elle l’avait à peine placé sur ses genoux, que déjà il jouait avec les bijoux suspendus au cou de la jeune fille, qui s’était dépouillée, à cause de la chaleur qui régnait dans l’appartement, de ses fourrures et de son manteau. Pendant ce temps-là, les autres enfants avaient fait cercle autour d’elle et écoutaient avec une avide attention le conte d’un géant et d’une fée qu’elle leur racontait, la prenant elle-même pour une de ces fées charmantes dont elle parlait.

IX.


Quelques instants après, le colonel Evelyn entra. À la vue du groupe qui se présenta à son regard préoccupé, il sourit involontairement.

En voyant arriver ce grand étranger, le petit qu’Antoinette tenait sur elle s’enfonça dans les vêtements de la jeune fille et s’y blottit avec autant de naturel que si sa petite tête eut été habituée à reposer près d’un corsage de soie et à effleurer des bijoux.

Antoinette était réellement belle en ce moment ; l’expression de ses traits, en promenant les yeux de l’un de ses petits auditeurs à l’autre, lui donnait un charme que sa beauté ne lui avait jamais peut-être communiqué dans un salon ou une salle de bal.

À l’arrivée d’Evelyn, elle s’informa avec empressement du sort des chevaux.

— Notre hôte est à y voir, répondit-il avec indifférence, et il va revenir dans quelques instants. Mais dites-moi, n’avez-vous réellement pas souffert de notre mésaventure ? Ne ressentez-vous aucune douleur, aucun mal ?

— Non — oui — je ressens là comme une vive douleur, dit-elle en découvrant jusqu’au coude un joli bras rond parfaitement modelé et en indiquant une large meurtrissure qui se faisait remarquer à sa douce surface.

La figure du colonel trahit une certaine émotion lorsque ses yeux tombèrent sur ce charmant petit bras qui semblait presque dénoter la faiblesse d’une enfant et en se rappelant l’intrépide courage de l’héroïque jeune fille avait déployé dans la rude épreuve par laquelle ils venaient de passer.

— Mademoiselle, dit-il, je dois vous demander pardon de ma maladresse, car vous devez avoir reçu cette meurtrissure lorsque je vous ai jetée hors de la voiture. Il m’aurait été si facile de sauter à terre en vous tenant dans mes bras ! mais j’ai craint que mes pieds en s’embarrassant dans les manteaux et les fourrures qui remplissaient la voiture ne fussent la cause d’un malheur. Puis-je maintenant faire quelque chose pour réparer ma gaucherie ? Laissez-moi, je vous prie, laver ce bras avec un peu d’eau froide.

— Oh ! non, ce n’est qu’une bagatelle que Jeanne soignera lorsque je serai de retour à la maison, répondit-elle en souriant et en rougissant un peu pendant qu’elle ramenait vivement sa manche de robe.

Un silence de quelques instants s’établit entre les deux jeunes gens ; puis, le colonel Evelyn, qui regardait fixement Antoinette depuis quelques minutes, ne put s’empêcher de s’exclamer :

— Savez-vous que vous vous êtes conduite en véritable héroïne ! pas le moindre mouvement, pas la plus légère exclamation de frayeur ! et cependant, si j’ai bien compris l’expression de votre contenance, vous étiez grandement alarmée.

Antoinette hésita un instant, puis elle répondit timidement, sans cependant pouvoir réprimer un léger sourire qui était venu effleurer ses lèvres :

— On dit qu’une grande criante neutralise presque une autre crainte ; eh ! bien, terrifiée que j’étais pas la course effrénée des chevaux, j’avais également peur de vous.

— Comment ? de moi : s’écria-t-il étonné.

— Oui, de vous. En premier lieu, je ne me trouvais dans votre voiture que grâce à une simple politesse ; je vous avais été imposée, sans être désirée ni demandée : j’étais donc doublement loin de me trouver à l’aise… Oh ! ne m’interrompez pas, continua-t-elle pendant qu’Evelyn essayait par quelques mots de dissentiments de combattre cette idée.

Mais il se rappela aussitôt, avec quelque chose comme un remords, le jugement sévère qu’il avait porté sur elle avant qu’elle montât en voiture.

— En second lieu, poursuivit Antoinette…

Ici la jeune fille se sentit plus embarrassée et s’arrêta.

— Et quoi, en second lieu ? demanda son interlocuteur tant soit peu intrigué.

— Eh ! bien, on m’avait dit que vous étiez un ennemi invétéré des femmes. J’étais donc autorisée à croire que vous ne manifesteriez qu’une bien faible indulgence pour les criantes ou les caprices d’une femme.

À ces mots une apparence de douleur mental chassa le sourire qui s’était fait remarquer depuis quelques instants sur le visage du colonel, et ce fut presqu’involontairement qu’il répondit :

— La réputation peu enviable que vous me donnez a été gagnée et portée par plusieurs simplement parce qu’ils pratiquent la prudence qui leur a été enseignée par l’expérience.

Ces mots furent prononcés d’un ton bas et contraint, et celui qui lui avait murmurés s’approcha de la petite fenêtre comme pour mettre fin à cette conversation.

Soudainement le bruit de deux coups de fusils tirés presque sans intermission fit bondir la jeune fille dont le système nerveux, malgré le calme apparent qu’elle affectait, avait été violemment, ébranlé par la scène de tout à l’heure, et une exclamation de terreur s’échappa de sa bouche. De son côté, le militaire avait tressailli en entendant ce bruit ; mais presqu’aussitôt il recouvra son sang froid, et, se tournant vers Antoinette, il lui dit avec bienveillance :

— N’ayez pas peur, mademoiselle de Mirecourt : c’est notre hôte qui vient d’accomplir un acte de charité en mettant fin aux atroces souffrances de mes pauvres chevaux mutilés.

— Quoi ! tués tous les deux ?

Et, involontairement, la jeune fille joignit ses mains l’une dans l’autre.

— Oui. Après avoir bien examiné leur triste condition et m’être convaincu que leur laisser la vie dans cet état serait prolonger inutilement leur cruelle agonie, j’ai envoyé notre obligeant assistant chercher son fusil dans une maison voisine, et je lui ai laissé le pénible devoir de les débarrasser de leurs douleurs. Je n’ai pas été assez courageux pour assister à l’accomplissement du sacrifice.

Après un moment de silence, Antoinette reprit d’une voix agitée :

— Je ne puis vous exprimer comme il faut, colonel Evelyn, le chagrin que j’éprouve pour vous aussi bien que pour la part directe que j’ai eue dans ce malheureux événement, ni vous dire combien je suis peinée de voir que mon souvenir sera attaché, dans votre mémoire, à une des circonstances les plus désagréables qui auront probablement marqué vote séjour au Canada.

— Ne dites pas cela, mademoiselle de Mirecourt, s’empressa-t-il de répondre. Félicitez-moi plutôt de la bonne fortune qui a voulu que vous fussiez avec moi au lieu de madame d’Aulnay ou de quelqu’autre femme timide dont les craintes, traduites par des cris et des exclamations, auraient infailliblement entraîné la perte de deux vies autrement précieuses que celles d’une couple de chevaux. Je vous le répète : peu de femmes auraient pu déployer ce sang froid, cette possession d’elle-mêmes que vous avez montrés aujourd’hui et qui ont plus fait pour notre salut à tous les deux que mon habilité en équitation… Mais voici venir notre humble ami avec les débris de notre équipage.

Antoinette s’approcha de la fenêtre, et vit leur hôte et une couple d’autre habitants qu’il avait amenés avec lui pour l’aider, s’approcher, portant un devant de voiture richement sculpté ainsi que les superbes robes peaux de tigre qui s’y trouvaient lors de l’accident. Ces dernières qui avaient été imbibées par leur immersion dans l’eau durent bientôt étendues, pour sécher, sur le petit mur de pierre qui entourait le jardin, et les trois hommes se mirent alors en frais de retirer le corps de la voiture et de le placer avec les débris.

Pendant qu’ils travaillaient ainsi et causaient entr’-eux de l’accident qui venait d’avoir lieu, ils entendirent le tintement de plusieurs clochettes et ils virent presqu’aussitôt arriver la bande joyeuse des excursionnistes. Tout-à-coup, le major Sternfield qui, on le sait, accompagnait madame d’Aulnay, apercevant la voiture brisée et reconnaissant les robes étendues à quelques pas de là, imprima un violent coup d’arrêt aux rênes qu’il tenait, sans plus s’inquiéter du cri perçant que ce mouvement avait arraché à sa compagne, et saut à terre. De suite, faisant signe aux hommes de s’approcher, il les pressa de questions et en reçut des informations qui le rassurèrent ainsi que madame d’Aulnay dont la terreur, aux premier indices de l’accident, avait été extrême. Sternfield l’aida à descendre de la voiture ; ils entrèrent dans la maison qu’on leur avait indiquée et où ils furent suivis par les autres promeneurs également curieux et en proie à une grande excitation.

Comme bien on le pense, chacun s’empressa d’offrir ses sympathies et ses félicitations à mademoiselle de Mirecourt de ce qu’elle était saine et sauve. La plupart des messieurs furent également sincères dans leurs condoléances au colonel Evelyn à l’occasion de la perte de ses magnifiques chevaux ; mais celui-ci reçut ces expressions de regret avec plus d’impatience que de gratitude.

On tint ensuite conseil sur la manière dont s’effectuerait le retour à la maison des acteurs de la scène qui venait de se passer. Il fut décidé que le domestique de madame d’Aulnay donnerait sa place, à l’arrière, au major Sternfield qui, en retour, céderait à Antoinette celle qui occupait près de madame d’Aulnay. Évitant instinctivement les voitures dans lesquelles il y avait quelque dame, Evelyn trouva la moitié d’une siège dans un cutter déjà presque rempli par le majestueux docteur Manby et un autre officier ; mais il parvint à s’y maintenir jusqu’à leur arrivée à Lachine.

Là ils s’arrêtèrent pour se reposer et prendre quelques rafraîchissement à une hôtel passablement commun, mais qui était le seul dans le village ; heureusement, le major Sternfield, avec une prévoyance digne des plus grands éloges, avait fait placer dans une des voitures un large panier rempli de vins choisis et d’autres rafraîchissements qui furent accueillis avec joie, cela va sans dire.

Le coucher du soleil, si hâtif en hiver, éclairait de ses derniers feux la maison de madame d’Aulnay, quand les promeneurs s’arrêtèrent devant la porte. Des adieux pleins d’amitié furent échangés de part et d’autre, puis chacun se sépara pour retourner chez soi.

Cependant, avant de prendre congé, le colonel Evelyn pressa avec bonté la main d’Antoinette, et manifesta encore une fois l’espoir que le lendemain la verrait complètement remise des effets de la terreur qu’elle avait éprouvée durant la journée.

Moins satisfait, le major Sternfield insista auprès de madame d’Aulnay pour avoir la permission d’entrer avec elles dans la maison, ou au moins de revenir le même soir. Tout en souriant, Lucille refusa péremptoirement cette double demande, déclarant que la pâleur de mademoiselle de Mirecourt démontrait à l’évidence qu’elle avait besoin d’un repos immédiat et absolu.

Durant la soirée, madame d’Aulnay alla trouver Antoinette dans sa chambre, et, après l’avoir questionnée au sujet de la mésaventure du jour, elle demanda si ce ne serait pas une indiscrétion que de chercher à connaître le contenu des lettres qu’elle avait reçues de chez elle. Quoiqu’à contre-cœur, Antoinette les lui donna, pendant que Lucille, lui passant le bras autour du cou, lui disait :

— Tu ne dois avoir aucun secret pour moi, petite cousine. Tu n’as ni mère ni sœur à qui te confier : prends-moi pour amie et confidente.

Elle lut la lettre de M. de Mirecourt lentement et avec attention, et la replia sans faire aucun commentaire ; mais après avoir jeté un coup d’œil rapide sur celle de madame Gérard, elle la froissa entre ses mains, puis, ouvrant la porte du poêle, elle la jeta au feu. Cette action avait si bien pris Antoinette par surprise, que le papier était en cendres avant qu’elle n’eût pu deviner l’intention de sa cousine ; mais revenant bientôt de cet étonnement mêlé d'indignation, elle s’écria, les joues animées :

— Pourquoi avez-vous fait cela, madame d’Aulnay ?

— Simplement parceque je ne veux pas voir ma chère petite cousine devenir malheureuse à force de méditer les lettres prosaïques d’une vieille femme à l’esprit étroit et sévère. Pourquoi ? parce que cette absurde épître t’a donné un affreux mal de tête hier, grâce aux larmes qu’elle t’a fait répandre ; parce que, enfin, je ne voudrais pas voir la chose se répéter aujourd’hui surtout que tu es dans un état nerveux et épuisé.

— Tu as très mal fait, répliqua la jeune fille… Je n’en dis pas plus, car je sais que tes intentions étaient bonnes.

— Je t’offre mille remerciements, petite, pour le prompt pardon que tu veux bien m’accorder ; en retour, je vais te faire part d’un secret que je viens de découvrir… Quoi ! tu ne t’empresses pas de demander ce que c’est ? Eh ! bien, je vais te le dire sans cela : c’est que tu as fait la pleine te entière conquête du plus bel homme de notre cercle de connaissance : Audley Sternfield est profondément amoureux de toi.

À ces mots, une vive rougeur couvrit le visage d’Antoinette, Madame d’Aulnay reprit avec une charmante espièglerie :

— Et, pour te rendre compte de toutes mes découvertes, je dois ajouter que je ne crois pas que ce soit sans retour.

La jeune fille voulut se défendre, mais sa rougeur et sa confusion augmentèrent ; force lui fut de subir en silence les agaceries de sa cousine. Lorsque celle-ci eut fini, elle reprit avec gravité :

— Lucille, crois-moi, je suis sincère en disant que je ne crois pas l’aimer. J’ai, il est vrai, beaucoup d’admiration pour lui, je préfère même sa société à celle de la plupart des autres…

— Eh ! bien, délicieuse petite innocente, qu’est-ce que c’est que cela, sinon de l’amour ? Lorsque je fus mariée à M. d’Aulnay, moi je n’en ressentais pas de la moitié autant. Sérieusement, tu es très heureuse, et tu seras un sujet d’envie pour toutes les jeunes filles nos amies. Indépendamment de ses dons personnels qui sont considérables, le major Sternfield appartient à une excellente famille, et malgré sa jeunesse, il occupe un rang élevé dans l’armée. Six ans après ton union avec lui, tu seras probablement la femme d’un colonel !

— Mariée à lui, Lucille ! Comment peux-tu parler aussi légèrement ? N’as-tu pas lu, tout à l’heure, la lettre de mon père ?

— Qu’est-ce à dire, enfant ? Qui a jamais entendu parler de pères, dans la vie réelle ou fictive, qui aient fait ce qu’ils auraient dû faire, qui aient agi avec tendresse et d’une manière raisonnable ? La plupart cherchent à faire contracter à leurs enfants des mariages qui sont leur malheur, et les empêchent d’en faire qui pourraient leur procurer le bonheur. Une jeune fille doit avoir assez de cœur pour ne permettre à aucune autorité de s’interposer entre elle et celui qu’elle aime, surtout quand celui qu’elle aimé est un bon parti.

Sans remarquer l’inconséquence frappante qu’offrait la dernière partie de ces observations avec ce que sa cousine avait déjà dit, Antoinette se contenta de répondre :

— Tu ne devrais pas parler ainsi, Lucille. Je ne sais pas ce que peuvent être certains pères ; mais ce que je sais, c’est que le mien a toujours été bon et indulgent pour moi, c’est qu’il a toujours agi d’une façon qui lui a mérité mon plus sincère amour et mon plus profond respect.

— Tant que tu as été soumise en toutes choses à sa volonté, tout a été au mieux ; mais attends que tu te sois avisée de différer avec lui sur quelque point important, et tu verras. Crois-moi, chère, j’en connais plus de la vie qu’il ne te serait possible d’en savoir : tu auras avant peu l’occasion de reconnaître la justesse de mon opinion.

Hélas ! quel guide dangereux était échu en partage à Antoinette ! Combien peu de chances avait son candide jugement d’enfant pour lutter contre les brillants sophismes de cette femme du grand monde !

X.


Le lendemain matin, le colonel Evelyn vint s’informer de la santé de mademoiselle de Mirecourt ; il ne demanda pas à la voir, il laissa simplement sa carte.

— Eh ! bien, c’est plus que je ne l’espérais d’un homme à demi barbare comme lui, surtout après la perte de ses magnifiques chevaux, — se contenta d’observer madame d’Aulnay.

Dans l’après-midi, les dames descendirent au salon où le major Sternfield se fit annoncer quelques instants après. Il y avait dans ses manières une douceur frappante qui fit croire à Antoinette qu’elle ne l’avait jamais vu auparavant se produire avec autant d’avantage ; et elle commença à songer que sa cousine avait deviné juste, qu’elle l’aimait en effet. Contrairement à son habitude, madame d’Aulnay sortit, sur un futile prétexte, après une demi-heure de conversation, et Antoinette, avec un sentiment de crainte probablement justifié par le souvenir du secret dont sa cousine lui avait fait part la veille, se trouva seule avec Audley Sternfield.

Celui-ci n’était pas homme à laisser échapper l’occasion qu’il désirait et cherchait depuis si longtemps. Aussi, après avoir fait allusion, avec une éloquence rendue encore plus persuasive par un ton de voix des plus riches, aux alarmes que lui avait causés l’accident de la veille, il se mit à lui faire les déclarations les plus vives et les plus chaleureuses.

Nous croyons inutile d’ajouter combien de pareilles protestations faites pour la première fois à une jeune fille romanesque étaient remplies d’un pouvoir dangereux, et si nos lecteurs veulent bien se souvenir que celui qui les formulait était un homme doué des charmes personnels les plus rares, ils cesseront de s’étonner de voir Antoinette rester confuse, avec la conviction qu’elle devait répondre, dans une certaine mesure, à l’amour qu’on venait de lui déclarer.

Cependant, aucune réponse ne se fit entendre, pas même le petit monosyllabe oui que Sternfield implorait si ardemment. S’apercevant que les instants, qui étaient pour lui une occasion précieuse, passaient rapides, Audley se jeta tout-à-coup à genoux devant elle, et, prenant sa main dans la sienne, il renouvela sa demande avec une ardeur encore plus passionnée que la première fois.

En ce moment, le bruit d’une porte qu’on fermait à l’extrémité du corridor, vint frapper Antoinette qui s’écria vivement :

— Levez-vous, pour l’amour du ciel, major Sternfield, relevez-vous ! j’entends venir quelqu’un.

— Qu’est-ce que cela fait ? Antoinette, je reste dans cette position jusqu’à ce que je reçoive quelque espérance, un mot d’encouragement, jusqu’à ce que vous m’ayez répondu oui.

— Alors, oui ! répondit Antoinette d’une voix agitée et presqu’inintelligible. Relevez-vous de suite.

— Merci ! merci ! murmura-t-il en portant à ses lèvres la main qui retenait encore et en passant rapidement dans l’un de ses doigts un superbe jonc d’opale, sceau de leurs fiançailles.

Madame d’Aulnay entra en ce moment, et un léger et joyeux sourire traversa sa figure en promenant ses regards des traits réguliers de Sternfield qui brillaient de triomphe, à la contenance embarrassée et contrainte de sa cousine.

Le major ne prolongea pas sa visite ; il avait compris que son départ serait d’un grand soulagement pour sa timide fiancée. Mais il ne partit pas sans avoir préalablement amené madame d’Aulnay dans l’embrasure d’une fenêtre et lui avoir dit tout bas :

— Comment pourrai-je jamais vous remercier comme vous le méritez, bonne et généreuse amie ? Ma déclaration a été favorablement accueillie !

Un sourire bienveillant fut sa réponse, et dès qu’il fut sorti, madame d’Aulnay alla se jeter sur un canapé près de sa cousine. Celle-ci ne paraissait pas être en veine extraordinaire de conversation. Ne voulant pas forcer ses confidences, Lucille parla de choses indifférentes et se contenta de faire, apparemment sans dessein, un nouvel et pompeux éloge de Sternfield. C’en était assez pour faire disparaître certains doutes qui tourmentaient encore l’esprit de la jeune fille. Lorsque, après la veillée, Antoinette se leva pour souhaiter, suivant son habitude, une bonne nuit à sa cousine, celle-ci s’empara de sa main, et remarquant avec une feinte surprise l’anneau qui brillait à l’un de ses doigts, elle l’embrassa d’une manière significative et lui fit de joyeuses félicitations auxquelles la pauvre Antoinette ne répondit que par une légère pression de main.

Un jour ou deux après, Jeanne vint annoncer au salon une visite pour Mademoiselle de Mirecourt. L’air heureux et satisfait dont elle s’acquitta de cette tâche offrait un contraste frappant avec le ton rechigné par lequel elle annonçait la visite des officiers de Sa Majesté le roi Georges, pour lesquels, individuellement et collectivement, elle se sentait une profonde antipathie.

— Qu’est-ce, Jeanne ?

— C’est, mademoiselle, un jeune monsieur bien plus charmant que tous ceux que nous avons vus dans cette maison depuis quelque temps.

Madame d’Aulnay sourit tranquillement en entendant ces paroles peu polies, mais elle n’en fit aucune observation.

Après une pause, Jeanne reprit :

— Je suis certaine que mademoiselle sera contente de voir M. Beauchesne.

— Louis Beauchesne ! répéta la maîtresse de céans. Oh ! Antoinette, il apporte probablement quelque lettres, quelque message spécial de chez toi. Aussi, je me sauve dans la Bibliothèque ; j’ai à parler à M. d’Aulnay, mais je reviens bientôt Jeanne, faites monter de suite ce charmant monsieur.

Quelques instants après, un jeune, homme de vingt-cinq ans à peu près, d’une tournure franche et agréable, entra dans le salon. Il aborda Antoinette avec une familiarité qui annonçait une grande intimité, sinon une profonde amitié, entre elle et lui. Après les premières questions d’usage en pareille circonstance, la jeune fille crut s’apercevoir qu’il y avait une contrainte peu ordinaire dans les manières de son ami. Elle était sur le point de lui demander la cause de cette gêne, quand Louis tira de sa poche une lettre qu’il lui remit ; en lui disant d’une voix quelque peu embarrassée :

— De votre père, Antoinette.

Après cette courte information, le jeune homme se leva et se retira vers la fenêtre.

Antoinette eut bientôt décacheté la missive et en commença la lecture. À mesure qu’elle la parcourait, l’étonnement, la perplexité et l’inquiétude se peignaient tour à tour sur ses traits. Enfin, n’y pouvant tenir, elle s’écria :

— Louis, connaissez-vous le contenu de cette lettre ?

— Je pourrais peut-être le deviner, quoique M. de Mirecourt ne m’en ait pas informé, répondit tranquillement celui-ci.

— Point de faux-fuyants, Louis : vous savez aussi bien que moi que mon père me prévient dans cette lettre, de la manière la plus soudaine et la plus inattendue, qu’il-vous a choisi pour être mon futur époux, et que je dois vous recevoir comme tel.

Beauchesne rougit un peu, mais il ne fit aucune réponse. La jeune fille poursuivit avec véhémence :

— Eh ! bien, vous ne dites rien ?… Certainement, vous avouerez avec moi que la chose est parfaitement absurde et déraisonnable.

— Pardonnez-moi, Antoinette, — et la voix tremblante du jeune homme trahissait la mortification et le chagrin qu’il ressentait en lui-même, — pardonnez-moi, mais je ne vois vraiment pas ce qu’il y a de ridicule dans cette proposition. Vivant dans le même cercle, appartenant à la même race et professant la même religion, habitués l’un à l’autre dès la plus tendre enfance…

— Oui, c’est cela, dit-elle en l’interrompant, la familiarité amicale dans laquelle nous avons grandi l’un et l’autre nous a appris à nous aimer mutuellement, mais seulement comme frère et sœur.

— Encore une fois pardonnez-moi, dit-il en s’efforçant de sourire ; dans cette matière je suis juge plus compétent que qui que ce soit : or, je puis vous assurer que mon amour est quelque chose de plus qu’une affection fraternelle.

— Comme vous êtes insupportable, Louis ! J’espère que vous ne me parlez de cette façon que pour me contrarier.

— Antoinette ! — s’écria Beauchesne en s’approchant et en fixant sur elle un regard pénétrant, — Antoinette ! soyez pétulante, sévère si vous le voulez ; mais ne soyez pas injuste. Oui, je vous aime, et si l’expression de mon amour ne prend pas le caractère de frénésie que les héros de romans et de mélodrames se croient tenus d’afficher, elle n’en est pas moins sincère ni moins entière.

Pauvre Louis ! en ce moment même, Antoinette établissait dans son esprit — au grand désavantage du jeune homme — un parallèle entre la déclaration calme et pleine de sincérité qu’il venait de lui taire, et les paroles brûlantes, les regards passionnés qu’Audley Sternfield avait mis en réquisition. Peut-être ses pensées se trahirent-elles au dehors, car ce fat avec amertume que Beauchesne reprit presqu’aussitôt :

— Mais j’oubliais une chose importante : vous avez peut-être reçu, depuis votre arrivée dans cette maison, les aveux de ceux qui sont passés maîtres dans l’art où je ne suis, moi, qu’un pauvre novice. Quelles faibles chances de succès ont alors mes paroles simples et pleines de naturel, contre la brillante éloquence de ces hommes d’épée qui ont peut-être fait profession d’amour sous une douzaine de cieux et courtisé autant de femmes : je lutte sous un Singulier désavantage. Vous oubliez donc, Antoinette, que vous êtes la première idole que mon cœur ait adorée secrètement, que vos oreilles sont les premières dans lesquelles j’aie glissé des mots d’amour et de tendresse !

La sincérité de quelques-unes des allusions qu’il venait de faire jeta Antoinette dans une confusion telle qu’elle n’osa pas répondre. Louis crut lire dans cet embarras la justesse de ses reproches.

— Assurément, reprit-il d’une voix dans laquelle le regret avait remplacé l’amertume, assurément, cela ne peut pas être : non, vous ne pouvez pas avoir donné avec autant de précipitation à un étranger l’amour que vous refusez à un ami d’enfance éprouvé.

— Peu importé que cela soit ou ne soit pas, répondit la jeune fille profondément touchée par ces dernières paroles ; mais je vous prie de ne pas m’en vouloir si je vous avoue franchement, dans toute la sincérité de mon âme, que je ne pourrai jamais vous rendre amour pour amour.

— Qu’il en soit ainsi ! répliqua-t-il d’une voix qu’il s’efforça de rendre calme, mais qui trahit par un tremblement de ses lèvres la pénible émotion qu’il éprouvait. À tout prendre, il vaut mieux que nous sachions dès maintenant à quoi nous en tenir l’un et l’autre. Seulement puisse celui que vous avez choisi se montrer aussi aimant aussi sincère que je l’aurais été !

Il s’établit alors un silence qu’Antoinette rompit bientôt en s’écriant d’une voix pleine de trouble :

— Je crains que papa ne soit fâché contre moi. Paraissait-il tenir beaucoup à notre mariage ?

— Tellement, qu’il n’avait pas même entrevu la possibilité de l’insuccès de ma démarche.

— Alors je puis supposer que dès qu’il aura connaissance de l’état exact des choses, il s’empressera de venir ici, irrité, pour me gronder au point de me faire mourir de chagrin.

Et ses yeux se remplirent de larmes à la perspective que son imagination venait d’évoquer.

Beauchesne, touché, malgré les amers désappointements qu’il venait d’éprouver, des craintes naïves de sa cruelle amie, voulut calmer ses alarmes ; il l’assura que M. de Mirecourt était trop juste, trop indulgent, pour blâmer sa fille d’avoir refusé sa main quand elle ne pouvait donner son cœur.

— Ah ! c’est ce que je ne sais pas. Papa est bon sans doute, mais il n’entend pas souffrir d’objections d’aucune sorte. Cher Louis, si vous vouliez seulement être assez généreux pour me venir en aide ?

— De quoi s’agit-il ? demanda-t-il d’un ton bref.

— C’est, lorsque vous serez de retour à la maison, de rendre compte à papa des sentiments que vous devriez avoir réellement, de lui dire que, comme mes affections ne correspondent pas aux vôtres, vous vous désistez de vos prétentions à ma main.

— Très-certainement je ne ferai point cela, Antoinette de Mirecourt, répondit-il d’un ton où on pouvait saisir un mélange d’irritation et d’ironie. Tenez-vous pour heureuse que je ne lui dise pas que je suis disposé à vous attendre, serait-ce sept ans encore comme autrefois Jacob a attendu sa femme.

— Eh ! bien, alors, Louis, dites-moi que vous me pardonnez tout ce qui vient de se passer ; dites-moi que nous serons toujours aussi bons aussi que nous l’avons été jusqu’ici.

Il eût été difficile de résister à ce regard si touchant, à cette voix si éloquente, à ce ton suppliant. Saisissant donc, dans un élan de généreuse compassion, la main de la jeune fille, Beauchesne répondit :

— Volontiers. Oui, puisque nous ne pouvons être unis, restons au moins bons amis… Mais je dois me retirer ; j’ai des affaires pressantes qui m’appellent.

— Vous ne partirez certainement pas avant d’avoir vu madame d’Aulnay : elle vous en voudrait énormément.

— Franchement, je préfère me passer aujourd’hui du plaisir de la voir. Aussi bien, je dois vous avouer que je ne l’ai guère en très-grande estime.

— Vous voulez plaisanter sans doute ? Elle s’attend à ce que vous allez rester ici, et elle serait fâchée contre moi si je vous laissais partir sans la voir. Attendez-moi un petit instant je m’en vais la chercher.

Durant son absence, un nouveau visiteur, le major Sternfield, entra dans le salon. En l’apercevant le jeune Beauchesne, avec la courtoisie qui caractérisait ses manières, s’inclina, mais le brillant officier, se drapant sous cet air de hauteur, sous ce dandysme superbe qu’il avait au moins le bon esprit de cacher lorsqu’il se trouvait en présence de madame d’Aulnay, de sa cousine et de ses amis, ne daigna pas lui remettre son salut, et se contenta de jeter sur lui un regard inquisiteur comme s’il eut voulu lui faire subir uni examen ; puis, se jetant dans le fauteuil qu’Antoinette venait de quitter et sur le bras duquel elle avait laissé son mouchoir, il se mit industrieusement à épousseter ses bottes avec sa petite canne à poignée d’agate.

Déterminé à faire sentir à ce beau monsieur que l’impertinence arrogante n’est la prérogative d’aucune classe ni d’aucune profession, Beauchesne traversa le salon et vint se placer près de la glace devant laquelle il se mit à arranger sans cérémonie son col et ses cheveux, et ce avec une suffisance qui semblait rivaliser en impertinence avec le dandysme insolent de Sternfield.

Lorsque les dames entrèrent ; usant de son : privilége d’ami intime, Louis s’avança vers elles languissamment, s’informa négligemment de leur santé, et s’assit ensuite avec une nonchalance qui ressemblait passablement à celle dont le major venait de donner un échantillon.

Celui-ci, s’apercevant enfin que ce hardi campagnard, comme il le qualifiait, cherchait à le tourner en ridicule, lui lança un regard plein de colère. Comprenant alors la situation, qu’elle avait soupçonnée de prime-abord, madame d’Aulnay s’empressa de dire :

— Venez, donc ici, Louis ; j’ai à vous faire une question au sujet de mon oncle de Mirecourt.

Et elle l’entraîna dans le vestibule, comme si elle avait à lui parler confidentiellement. Dès qu’ils furent seuls, elle lui demanda, moitié fâchée, moitié sérieuse : « quelle impression il voulait donner à son visiteur de l’urbanité canadienne ? »

— La même que celle qu’il m’a donnée de la politesse britannique, répondit-il froidement. Mais, dites-moi, Lucille, au nom du ciel, est-ce que ce fat élégant est le prétendant d’Antoinette ?

— Il est certainement un de ses fervents admirateurs ; je crois même qu’il est quelque peu favorisé. Mais, Louis, vous ne devez pas en parler aussi légèrement, ni le traiter avec autant de dédain : le major Sternfield est un homme qui possède de rares avantages, et…

— Tenez, Lucille, cela suffit, dit-il en l’interrompant et en se débarrassant de la légère étreinte où elle le tenait. Grand bien lui fasse, la pauvre enfant ! car elle s’apercevra ayant peu que ce qu’elle prend pour de l’or pur n’est que du cuivre… Non, je ne puis rester aujourd’hui : n’insistez pas davantage, faites mes adieux à Antoinette. Au revoir.

Et se dégageant encore une fois de la main qui cherchait à le retenir, il s’élança au dehors.

Madame d’Aulnay resta un moment pensive.

— Certainement, se dit-elle, voilà un prétendant désappointé !

Puis elle revint au salon en songeant quel sacrifice ce serait que de donner à Antoinette un mari comme Louis Beauchesne.

XI.


Le major Sternfield, dont la bonne humeur avait été gâtée par sa rencontre avec le jeune Beauchesne, ne prolongea pas sa visite.

Dès qu’il fût sorti, la lettre que Louis avait apportée fut lue de nouveau et discutée par les deux cousines. Madame d’Aulnay fit remarquer triomphalement que le ton quelque peu arbitraire, quoique bienveillant, du petit message paternel était une preuve irrésistible de la vérité de sa théorie au sujet de l’inqualifiable tyrannie des pères sur leurs filles, quand les affections de celles-ci sont en question. Les conjectures de Lucille sur les extrémités probables auxquelles M. de Mirecourt en viendrait certainement pour l’accomplissement de ses vues jetèrent Antoinette dans un état de fiévreuse insomnie, et elle ne put dormir de la nuit.

Le lendemain matin, un violent mal de tête la retint dans sa chambre ; de sorte que lorsque Sternfield vint pour lui apporter quelques livres de littérature, il ne trouva au salon que madame d’Aulnay. Il n’eut cependant pas lieu de le regretter, car Lucille profita de ce tête à tête pour lui communiquer le contenu de la lettre de M. de Mirecourt, pour l’informer des fâcheux préjugés que le père d’Antoinette nourrissait contre les étrangers et de la déclaration formelle qu’il avait faite : que jamais il ne permettrait à sa fille d’épouser l’un d’eux.

Ce jour-là la visite du militaire fut encore plus longue que d’habitude, et si, quand il se leva pour partir, un œil curieux avait pu pénétrer dans l’intérieur du salon, il aurait aperçu Sternfield tenant la main de madame d’Aulnay et faisant d’une voix éloquente et avec des yeux suppliants une demande pressante. Pendant longtemps la jeune femme hésita et flotta dans l’indécision ; mais enfin vaincue par ses instances, elle inclina légèrement la tête en signe d’assentiment.

— Merci ! merci ! généreuse et sincère amie, s’écria-t-il chaleureusement ; vous nous sauvez, Antoinette et moi.

— Je n’en suis pas encore tout à fait certaine, car je ne puis faire que très-peu pour vous : tout dépend de votre influence sur ma cousine même. Mais, revenez cette après-dînée, et je vous fournirai l’occasion de poursuivre votre démarche.

Madame d’Aulnay tint parole. Lorsque quelques heures plus tard le major Sternfield revint, — Antoinette et elle étant au salon, — elle donna pour prétexte une lettre qu’elle avait à écrire, et sortit. Chose assez singulière et qui dut frapper la cousine de Lucille, pendant qu’elle était seule avec le militaire aucun des visiteurs qui se présentèrent ne fut admis.

Dès que Sternfield se fût retiré, Antoinette se sauva dans sa chambre, les joues couvertes d’un vif incarnat, les sourcils froncés et se mit à marcher avec agitation de long en large. Madame d’Aulnay, qui la suivit de près, la trouva dans cet état.

— Qu’y a-t-il donc ? s’écria-t-elle. Serais-tu encore malade ?

— Malade et malheureuse ! répondît la jeune fille d’un ton oppressé. Dois-je ou ne dois-je pas me confier à toi Lucille ?

Et ses yeux se promenaient doucement sur la figure de sa cousine, comme pour y surprendre quelque signe de sympathie.

Mais, hélas ! les traits de Madame d’Aulnay ne laissaient aucunement deviner qu’elle fût déjà au fait de ce que sa cousine voulait lui confier. Oh ! si le bon ange eut pu alors parler à Antoinette, comme il l’aurait mise en garde contre un mentor aussi dangereux ! comme il l’aurait avertie de placer ailleurs sa confiance ! Mais la voix de Lucille était si tendre, elle lui fit tant de douces caresses, lui déclara son affection et le désir qu’elle avait de travailler à son bonheur avec des paroles si éloquentes, que la pauvre enfant s’y laissa prendre. Peu à peu elle apprit que Sternfield, avec un instinct merveilleux, ainsi que le disait Antoinette dans sa naïve simplicité, avait deviné le contenu de la lettre de son père, et qu’il avait employé toutes les instances et tous les arguments possibles pour la faire consentir à un mariage secret.

— Et quelle réponse lui as-tu donnée, chère ?

— Nécessairement, j’ai refusé péremptoirement Lucille, tu es aussi imparfaite que Sternfield lui-même de me faire cette question.

— Eh ! bien, enfant, dis-moi ce que tu voudras, mais je ne blâme pas aussi fortement sa proposition que tu parais le faire. Une fois mariés, ton père n’aura plus d’autre alternative que celle de te pardonner et de te recevoir de nouveau dans ses faveurs, tandis que maintenant il te défendra ce mariage avec tant de menaces, que tu n’oseras pas lui désobéir.

— Alors, s’il agit ainsi, je me soumettrai, répliqua tristement Antoinette. Je ne puis, je ne veux pas le tromper à ce point

— Comment, te soumettre ! renoncer à un homme que tu aimes pour un caprice paternel ! sacrifier le bonheur de toute ta vie pour un simple préjugé !…

— Les devoirs et l’affection filiale ne sont ni des caprices ni des préjugés, interrompit la jeune fille avec indignation. Papa a toujours été pour moi bon et indulgent : le tromper d’une manière aussi terrible, serait répondre bien indignement à sa tendresse.

— Peut-être as-tu raison, mon enfant ; aussi bien, je commence à croire qu’il te serait indifférent de lui obéir en tout point Louis fera un bon mais ennuyeux mari, et si jamais ton bonheur conjugal devient quelque peu monotone, si jamais tu as à regretter l’irrévocable passé, du moins ta soumission filiale et ta conscience seront pour toi un dédommagement.

— Lucille ! tu es très-contrariante aujourd’hui. Refuser un mariage secret avec le major Sternfield est une chose, et épouser Louis Beauchesne en est une autre.

— Oh ! tu verras que ces deux choses sont parfaitement les mêmes, chère cousine. Mon oncle de Mirecourt n’est pas un homme avec lequel on puisse badiner, et ton refus d’accepter le mari qu’il te choisit serait aussi inutile que les efforts du petit oiseau pour s’échapper de la main puissante qui veut le mettre en cage… Mais, chère enfant, tu parais fiévreuse ; couches-toi et dors : la nuit porte conseil.

Hélas ! c’est ce que fit Antoinette, au lieu de recourir à la source de lumière qui aurait infailliblement guidé ses pas au milieu des dangers qui l’environnaient.

Pendant les deux jours suivants, elle évita soigneusement de prononcer même le nom de Sternfield et d’avoir aucune conversation à son sujet avec madame d’Aulnay. Celle-ci commençait à croire que les chances du bel Anglais étaient bien risquées, quand arriva un secours inespéré d’une source dont on était loin d’en attendre.

C’était une lettre sévère et impérieuse de M. de Mirecourt dans laquelle celui-ci annonçait qu’il venait d’apprendre d’une dame récemment arrivée de Montréal les flirtations notoires d’Antoinette avec certain militaire anglais, et que dans une semaine il viendrait à la ville pour mettre fin à ce genre de société en pressant le mariage de sa fille avec le mari qu’il lui avait destiné.

Cette lettre, certainement mal avisée et arbitraire, qui corroborait si bien les récentes prédictions de sa cousine, eut un pernicieux effet sur l’esprit déjà indécis d’Antoinette.

Elle recourut, cette fois encore, aux conseils de Lucille. Il est inutile d’ajouter dans quel sens celle-ci se rendit à ses prières. Dès lors, elle ne parla plus que d’un mariage secret immédiat comme étant la seule alternative qui restait à la pauvre jeune fille.

XII.


Un autre sujet d’inquiétude était l’absence prolongée du major Sternfield qui, depuis le rejet plein d’indignation de sa proposition par Antoinette, n’était pas revenu chez madame d’Aulnay.

Que ce fût le résultat du désappointement qu’il avait éprouvé ou simple calcul de sa part, c’est ce qu’il est impossible de dire. S’il était mu par ce dernier motif, il faut avouer qu’il se montra tacticien des plus habiles, car son absence le servit plus que sa présence n’aurait pu le faire. Laissée presqu’entièrement à elle-même, car elle se trouvait trop malheureuse pour recevoir au salon, avec sa cousine, les nombreux visiteurs qui se présentaient ; effrayée par la pensée que son père pourrait forcer son mariage avec Louis, ou lui faire sentir tout le poids de sa colère si elle résistait, elle comprit, avec une douleur qu’elle aurait cru auparavant impossible, l’étendue de la privation où elle se trouvait des mots si doux, des protestations si tendres d’Audley Sternfield.

Madame d’Aulnay qui, un peu par bienveillance pour Antoinette et pour Sternfield dont elle ne croyait le bonheur possible que dans le mariage, et un peu par simple sentimentalisme avide d’émotions quelconques, était déterminée à amener s’il était possible leur union, loin de faire ce qui était en son pouvoir pour alléger la situation malheureuse dans laquelle se trouvait sa cousine, s’efforçait au contraire de la rendre plus critique.

Elle en était arrivée au point de regarder comme inévitable le mariage d’Antoinette avec un homme qu’elle n’aimait pas, et elle la plaignait en conséquence ; puis elle blâmait sa timidité, condamnait son obstination à rejeter les propositions d’union de celui que son cœur chérissait. Elle ne manquait jamais de terminer ces exhortations en répétant qu’une fois mariés, les deux jeunes gens obtiendraient facilement le pardon de M. de Mirecourt, tandis que si ce père entêté ne rencontrait pas d’autres obstacles que celui de la volonté de sa fille, il mettrait certainement à exécution le projet de la marier à Louis Beauchesne. Quelques fois même elle s’étonnait de l’absence prolongée du militaire, et elle l’expliquait en disant que, découragé par la froideur d’Antoinette et par le refus qu’il avait essuyé, il avait porté ses intentions d’un côté où on les avait acceptées avec orgueil. Après ces funestes entretiens, elle laissait la malheureuse jeune fille à ses réflexions, son visage trahissant la confusion où elle se trouvait, et son pauvre cœur plus douloureusement malade que jamais.

Un jour, à la fin d’un entretien où elle avait mis en œuvre tous ses perfides raisonnements, la jeune femme s’était levée pour aller se préparer à une promenade : Antoinette avait refusé de l’accompagner.

— Eh ! bien, dit-elle, à tout prendre, il vaut peut-être mieux que Sternfield ait cessé ses visités ici, car elles n’auraient eu d’autre résultat que celui de vous rendre tous deux plus malheureux. Dans deux jours au plus tard ton père sera arrivé, et avant un mois tu seras la femme très-aimante et très-obéissante de Louis Beauchesne.

— Jamais ! s’écria Antoinette avec chaleur ; non, jamais ! Je resterai plutôt et mourrai fille.

En ce moment même, son esprit fut frappé par la pensée de l’inflexible volonté de son père. De découragement, elle laissa glisser sa tête sur ses mains appuyées au bord de la table et tomba dans une douloureuse rêverie. De son père ses pensées se portèrent sur le volage Audley qui s’était si tôt lassé de l’attitude suppliante d’un amoureux, et les battements précipités de son cœur à mesure que l’image du bel officier s’élevait dans son esprit, malgré l’irritation où elle était, lui disaient plus énergiquement que jamais qu’en ce moment du moins elle ne devait pas être la fiancée dé Louis.

Le bruit de la porte principale qu’on venait d’ouvrir et qui annonçait l’arrivée de quelque visiteur, ne fit qu’accroître son excitation ; et, comme la porte de la chambre où elle se trouvait n’était pas fermée, sans même lever la tête :

— Jeanne, s’écria-t-elle avec impatience, je n’y suis pour personne !

— Encore moins pour moi que pour les autres, Antoinette ? demanda derrière elle une voix mélodieuse et pleine de tendresse.

Elle se releva d’un soubresaut et retourna la tête ; ses regards rencontrèrent les yeux noirs et suppliants d’Audley Sternfield, qui lui demandaient plus éloquemment que la parole la faveur de le recevoir.

— Ma bien-aimée, continua-t-il, pardonnez-moi cette fois au moins d’avoir écarté Jeanne et de m’être présenté devant vous sans me faire annoncer ; mais je viens d apprendre que M. de Mirecourt arrive demain, et j’ai à vous faire part de choses que vous devez savoir. Dites-moi d’abord que vous me pardonnez ?

Et il s’empara d’une des mains d’Antoinette que celle-ci lui abandonna en se détournant.

— Je suis venu implorer mon pardon pour les contrariétés que je vous ai causées dans notre dernière entrevue ; je suis venu expier ma folie et mes extravagances.

— Au moins vous avez pris votre temps, répondit la jeune fille en réprimant un léger tremblement de lèvres.

Ô imprudente Antoinette ! comme elle trahissait sa faiblesse par ce naïf reproche ! Le sourire de triomphe qui se peignit sur le visage de Sternfield dit assez qu’il ne laissait pas passer cet aveu inaperçu. Cependant, ce fut avec une profonde humilité qu’il continua, en s’asseyant près de la jeune fille :

— Vous m’avez banni de votre présence, chère Antoinette, et je n’ai pas osé chercher à vous revoir jusqu’à ce que votre colère, que ma présomption avait peut-être provoquée avec raison, fût au moins un peu adoucie.

Mais à quoi servirait-il de suivre cet homme rusé du grand monde qui savait si bien faire jouer son amour, sa passion ou son désespoir ! Quel moyen de résistance pouvait avoir contre lui cette faible enfant que ne soutenaient plus les principes religieux aux saints enseignements desquels elle avait à dessein fermé son cœur ? Le tentateur, ainsi qu’on a pu le prévoir, triomphait ; et, comme il renouvelait pour la vingtième fois ses propositions d’un mariage immédiat, elle pencha sa tête sur son épaule et fondit en larmes.

— À ce soir, ma bien-aimée, dit-il en portant et reportant à ses lèvres sa main froide qui déjà n’opposait plus qu’une bien faible résistance.

Les larmes de la jeune fille continuaient de couler, mais elle ne répondait pas. Cependant, dans ce silence même il y avait une réponse suffisante pour le militaire. Il continua :

— L’excellente madame d’Aulnay doit nous favoriser comme, d’ailleurs, elle l’a toujours fait ; et ici même, dans son salon, le docteur Ormsby, chapelain du régiment, va nous unir par des liens sacrés qui me donneront le droit précieux de vous appeler ma femme.

— Le docteur Ormsby ! répéta Antoinette d’un air égaré qui prouvait qu’elle comprenait alors pour la première fois les circonstances exceptionnelles d’un mariage secret.

Oui, il en devait être ainsi : aucun prêtre catholique ne voudrait pas ou n’oserait pas la marier ainsi secrètement. D’un autre côté, son père était attendu d’un jour à l’autre : il n’y avait donc plus de temps laissé à l’hésitation. Bien que, depuis son arrivée chez madame d’Aulnay, elle eut perdu beaucoup de cette piété, de cette droiture de sentiments qui avaient été ses principales qualités dans la maison de son père, quelque négligente qu’elle eût été, depuis quelque temps, dans ses prières, dans l’accomplissement de ses devoirs religieux, elle n’avait pas cependant encore totalement oublié les immuables principes dans lesquels elle avait été élevée ; ce qui lui en restait suffisait pour la faire reculer devant l’idée d’un mariage clandestin qui ne recevrait pas la sanction de son père ni cette bénédiction religieuse que, dès sa plus tendre enfance, elle avait été habituée à considérer comme essentielle à la cérémonie nuptiale.

Voyant augmenter son trouble et en devinant parfaitement la cause, Sternfield se mit à faire l’éloge du révérend M. Ormsby qu’il représenta comme un homme bon et digne, et insinua en même temps combien légère était la différence des cérémonies.

— Ah ! oui, interrompit Antoinette en frissonnant, pour vous ce n’est qu’une cérémonie, mais pour moi c’est et ce devrait être un sacrement.

— Mais, ma bien-aimée, notre union, si vous le désirez, sera de nouveau célébrée et bénie par un ministre de votre religion dès que M. de Mirecourt aura été informé de notre mariage, ou avant — dès demain — si vous l’exigez. Antoinette, ma chère Antoinette, y a-t-il quelque chose qu’un amour aussi profond que le mien hésiterait à vous accorder ?

Silencieuse mais non convaincue, elle ne fit aucune réponse, car en ce moment l’amour parlait dans son cœur plus fort que les principes.

Après avoir ainsi vaincu toutes les objections, renversé tous les obstacles, Sternfield se mit à faire de nouvelles protestations d’amour et de reconnaissance, sans paraître remarquer, dans l’orgueil de son triomphe, que des pleurs coulaient en abondance sur les joues pâles de la jeune fille et que la petite main qu’il tenait était froide comme glace.

Cette entrevue un peu singulière fut interrompue par l’arrivée de madame d’Aulnay. Un simple coup-d’œil jeté sur la contenance heureuse et triomphante de Sternfield et sur le visage agité de sa cousine suffit à Lucille pour se rendre de suite un compte exact de la véritable situation. À son arrivée Antoinette se leva, et elle se préparait à quitter l’appartement quand Audley, s’emparant de sa main sur laquelle il déposa un baiser ardent, lui dit à mi-voix :

— Antoinette ! à ce soir, à sept heures !

— Eh ! bien, major Sternfield, je vois que vous avez diligemment mis votre temps à profit, puisque le jour et l’heure sont arrêtés, dit madame d’Aulnay dès qu’Antoinette fut sortie.

Elle fixait en même temps sur lui un regard pénétrant.

Peut-être le joyeux triomphe qui rayonnait sur son beau visage s’opposait-il aux idées sentimentales qu’elle s’était faites de ce que devait être en pareille circonstance l’amour d’un homme passionnément amoureux ; peut-être même commençait-t-elle à concevoir des craintes sur le bonheur futur de sa cousine, ce dont jusque-là elle n’avait pas eu le moindre souci ; mais ces soupçons et ces réflexions disparurent aussitôt, car Sternfield, qui avait probablement deviné sa pensée, s’avança vers elle en disant :

— Ma chère madame d’Aulnay, mon excellente amie, vous qui, avec une indulgence et une patience dont je vous serai éternellement reconnaissant, avez pris part à toutes mes pensées, à toutes mes espérances et à toutes mes craintes, ne vous étonnez pas de me voir ivre de joie : Antoinette a promis d’être, ce soir même, ma femme par le plus sacré des sacrements. Ô la meilleure des amies ! laissez-moi m’agenouiller devant vous pour vous exprimer mes remerciements et ma gratitude sans bornes.

Le beau militaire paraissait réellement sincère. Aussi, sentant ses craintes complètement calmées, Lucille lui répondit, en souriant avec bonté :

— Assez, major Sternfield ; je crois en votre sincérité. Et maintenant, puisque cette cérémonie solennelle doit véritablement avoir lieu ici ce soir, permettez que je vous donne congé, car j’ai beaucoup à faire.

Le jeune homme porta à ses lèvres la jolie main qui lui était présentée, sans rencontrer aucune résistance de la part de la coquette Lucille qui était également fière de ses jolis doigts et de ses bagues et qui ne tenait pas le moins du monde à les cacher.

Dès qu’il fut parti, madame d’Aulnay se mit en frais d’entrer en besogne. Elle ne chercha pas de suite à voir Antoinette, l’état dans lequel elle l’avait trouvée en entrant lui faisant croire avec raison que ce serait un moment mal choisi pour la conversation. Elle se rendit donc dans sa chambre à elle, sonna Jeanne, et s’enferma avec elle pendant une demi-heure pour lui donner des instructions concernant les détails du ménage. De là, elle alla trouver M. d’Aulnay et passa une autre demi-heure avec lui ; elle se contenta de lui dire qu’Antoinette et elle attendaient, pour le soir une couple d’amis qui devaient venir passer la veillée avec elles, sachant bien que cette seule déclaration suffirait pour tenir son mari dans la Bibliothèque. Déjà le jour tombait. Après avoir, en passant, jeté un coup d’œil dans les salons afin de s’assurer que les lumières étaient bien allumées, elle monta à la chambre de sa cousine.

Antoinette était près de la fenêtre, le front appuyé sur les vitres, comme en contemplation devant la tempête qui sévissait au dehors, devant les énormes flocons de neige qui, poussés par un vent violent, venaient fouetter les carreaux, ou s’amassaient en masses compactes, obscurcissant la terre et le firmament.

Son impatience était jusqu’à un certain point justifiable, car Antoinette portait encore la robe sombre qu’elle avait depuis le matin ; aucun vêtement d’apparat, aucun ruban, aucune fleur n’attestaient par leur présence hors de la garde-robe que la jeune fille eût l’intention de faire une toilette plus riche pour la circonstance. Mais lorsqu’elle tourna vers Lucille son petit visage pâle qui portait l’empreinte des larmes, celle-ci en eut pitié et se crut tenue de la consoler au lieu de lui faire des reproches.

— Viens ici près du feu, mignonne, dit-elle avec bonté, car tu prendrais du froid près de la fenêtre. De plus, il est temps que tu décides comment tu désires être mise ce soir, car il faut que tu paraisses de ton mieux.

La jeune fiancée ne répondit pas, mais l’abattement qui se lisait sur sa figure ordinairement calme et joyeuse indiquait combien ces détails secondaires lui étaient indifférents dans ce moment. Durant la dernière heure, un rude combat, aussi violent que la tempête du dehors qu’elle regardait passer, s’était livré dans son cœur : de meilleures pensées, de bonnes inspirations avaient puissamment lutté contre les raisons qu’elle se donnait pour remplir sa promesse vis-à-vis de Sternfield. La lutte n’était pas encore achevée ; car madame d’Aulnay, justement alarmée de sa pâleur et du silence qu’elle observait ayant répété ce qu’elle venait de dire, Antoinette s’écria :

— Lucille, je ne puis, je n’ose pas m’aventurer dans ce sentier fatal. Ce serait une union maudite de Dieu et des hommes.

— Juste ciel ! enfant, s’écria Lucille presque avec impatience, que rêves-tu donc là ? Il est cinq heures ; le ministre et ton fiancé doivent arriver dans deux heures, et tu n’es pas encore prête !

Madame d’Aulnay se laissa tomber sur une chaise, en proie au plus grand étonnement et à la plus vive indignation. Les destinées d’Antoinette de Mirecourt étaient en ce moment dans la balance. Un mot de bon avis, un regard d’encouragement lui auraient donné la force nécessaire pour s’éloigner du précipice au bord duquel elle se trouvait. Mais, hélas ! ce mot ne fut pas prononcé, ce regard ne fut pas donné. Au contraire, sa compagne s’écria :

— Es-tu insensée, Antoinete ? es-tu tout-à-fait insensée ? Ton consentement accordé ! ta promesse donnée ! ton fiancé et le ministre qui sont déjà en route !…

— Et mon père ! Lucille, mon père ! interrompit la malheureuse jeune fille dont la pâleur était devenue mortelle.

— Ne me parles pas de ton père ! répliqua vivement madame d’Aulnay dont l’impatience avait dégénéré en colère. Le mal, si mal il y a, sera entièrement son fait. Car quel droit a-t-il de te donner à Louis Beauchesne, comme si tu étais une propriété dont il voudrait se débarrasser. Décide maintenant, et pour toujours, entre le mari qu’il te destine et celui que ton cœur chérit ; oui, choisis entre Louis Beauchesne et Audley Sternfield !… Mais je perds du temps en paroles inutiles, ma cousine, continua-t-elle en adoucissant sa voix. Ton choix est déjà fait, quoique ton cœur opiniâtre se refuse à l’avouer. Je vois que je vais être obligée de faire ta toilette ; j’en rends grâces au ciel, car je suis déterminée à ce qu’Audley soit fier de toi.

XIII.


Ouvrant la garde-robe d’Antoinette, elle en prit une robe de soie rose qu’elle apporta à la jeune fille.

— Tu es trop pâle, lui dit-elle, pour porter du blanc ce soir ; d’ailleurs, comme nous devons être à peu près seuls, cela pourrait exciter la curiosité des domestiques. Cette couleur animée donnera, en outre, à ton teint la vivacité qui lui manque aussi complètement.

Sous les doigts habiles de madame d’Aulnay, la toilette se fit rapidement ; mais cette promptitude n’empêcha pas que le résultat aurait pu être plus heureux si on y avait employé plus de temps. Le major Sternfield avait une fiancée réellement belle.

— Descendons maintenant au salon, petite nerveuse, dit Lucille à sa cousine. Tu dois t’y asseoir tranquillement pendant au moins une demi-heure avant qu’ils arrivent, car j’entends les battements de ton cœur aussi distinctement que les mouvements de cette horloge.

Rendues au salon, Lucille prit un soin tout particulier de ne laisser à Antoinette aucun moment de réflexion. Elle passa d’un sujet à l’autre avec une volubilité, une rapidité bien au-dessus des forces de l’esprit accablé de sa jeune compagne. Une fois cependant, peut-être de lassitude, elle s’arrêta, et il s’en suivit un long silence. Antoinette tenait ses yeux fixement attachés sur le sol, et à la faveur de la lampe qui projetait sur elle une vive lumière, sa cousine put examiner plus attentivement ses traits. Ils avaient une certaine expression qui ne put empêcher la crainte de se faire jour dans le cœur de la légère madame d’Aulnay au sujet de cette démarche qu’elle encourageait, qu’elle imposait même à la jeune fille qu’on lui avait confiée. Tout-à-coup et presqu’instinctivement elle s’écria :

— Dis-moi, chère Antoinette, n’est-il pas vrai que tu aimes sincèrement et profondément Audley Sternfield ?

Pour la première fois ce jour-là, quelque chose comme un sourire se dessina sur le mélancolique visage de la pauvre enfant quand elle répondit :

— Tu me l’as dit toi-même une centaine de fois, après m’avoir questionnée de toutes manières, plus minutieusement que ne le ferait un avocat.

— C’est vrai, mais est-ce que ton cœur ne t’a pas répété la même chose ? Antoinette ne répondit pas d’abord ; mais le souvenir de Sternfield, avec tout son amour pour elle, s’étant élevé dans son esprit, un timide sourire effleura encore ses lèvres.

— Oui ! répondit-elle.

— Merci de cet aveu, tendre cousine ! s’écria madame d’Aulnay en l’embrassant et en paraissant aussi heureuse de voir son inquiétude naissante dissipée, que Sternfield lui-même aurait pu l’être ; merci mille fois ! Et maintenant je vais sonner Jeanne pour qu’elle t’apporte un verre de vin, car tu parais être excessivement nerveuse.

Lorsque Jeanne se rendit à l’appel de sa maîtresse, celle-ci lui recommanda de servir ce soir-là le souper dans le salon, « parce que, dit-elle, j’attends une couple d’amis » ; ce à quoi la soubrette répondit :

— Oh ! madame, personne n’osera mettre les pieds dehors ce soir ; il fait un temps vraiment terrible.

Madame d’Aulnay se contenta, pour toute réplique, de sourire et de penser en elle-même qu’il faudrait une tempête encore plus furieuse pour empêcher au moins un de ceux qu’elle attendait de venir. Au moment où Jeanne fermait la porte derrière elle, une violente rafale vint ébranler la fenêtre. Antoinette se leva épouvantée.

— Ce n’est rien, chère, se hâta de dire Lucille. Tout est pour le mieux : cette tempête nous est des plus favorables, puisqu’elle nous donne l’assurance que nous ne serons pas dérangés ce soir pendant la cérémonie, car aucune autre personne que celles que nous attendons ne viendra par un temps pareil… Ah ! voici enfin nos amis, continua-t-elle en s’interrompant tout-à-coup.

Elle venait d’entendre un bruit de voix et de pas qui accusaient l’arrivée des deux personnages attendus.

Deux minutes après, le major Sternfield et le docteur Ormsby, après s’être débarrassés de la neige qui s’était amassée sur leurs paletots, entraient dans le salon. Le militaire présenta aux deux dames le jeune chapelain du régiment, lequel ne répondit que très-brièvement et presque froidement à la bienvenue pleine d’empressement de la maîtresse de céans.

Après le premier échange de politesses, on s’assit. Le ministre se mit à observer d’un œil scrutateur la jeune fille vers laquelle Sternfield était déjà penché. Ni la nuance animée de sa robe, ni la chaleur de l’atmosphère, ni même la présence de son fiancé n’avaient fait naître la moindre couleur sur ses joues ou communiqué la plus légère animation à ses yeux. La physionomie du docteur Ormsby devenait plus sérieuse, son attention plus soutenue, à mesure qu’il continuait cet examen.

Cette scène passablement singulière se serait prolongée si madame d’Aulnay, déjà piquée par le manque de galanterie dont son nouvel hôte, le ministre, faisait preuve en ne tenant aucune conversation avec elle, ne s’était levée en disant :

— Ma chère Antoinette, nous ne devons pas abuser des moments si précieux que veut bien nous accorder le docteur Ormsby.

Antoinette se leva à son tour, et d’une voix sèche, presque vive :

— Je suis prête ! dit-elle.

Madame d’Aulnay alla fermer la porte sans bruit et s’approcha ensuite de la table, autour de laquelle les trois autres personnes se tenaient déjà debout. Pendant un instant, le docteur Ormsby regarda fixement Antoinette ; puis, s’adressant à elle :

— Vous me paraissez bien jeune, mademoiselle de Mirecourt, dit-il, et c’est un engagement pour toute la vie que vous allez contracter dans quelques instants : avez-vous bien réfléchi aux devoirs qu’il impose ? avez-vous bien pesé toutes ses obligations ?…

— Votre question me paraît vraiment singulière et parfaitement inutile, monsieur Ormsby, interrompit Sternfield d’un air sombre et courroucé.

— Je ne fais que remplir mon devoir, major, répondit le ministre d’une voix grave et sévère ; ou plutôt, je crains de le dépasser en remplissant la promesse que je vous ai faite. Cependant, puisque je suis ici, si mademoiselle de Mirecourt est encore décidée à contracter ce mariage aussi secrètement et avec tant de précipitation, il ne m’appartient pas de m’y opposer.

En ce moment suprême, Antoinette répéta d’une voix presqu’inintelligible :

— Je suis prête !

Quelques minutes après, les mots solennels « Que l’homme ne sépare pas ce que Dieu a uni » étaient prononcés : Audley Sternfield et Antoinette de Mirecourt étaient mari et femme.

Après quelques mots de brèves félicitations, le docteur Ormsby se leva pour partir. En vain madame d’Aulnay le priât-elle de rester pour prendre quelques rafraîchissements ; en vain l’heureux marié lui-même, qui avait complètement recouvré sa bonne humeur, joignit-il ses instances aux siennes : le ministre fut inébranlable.

Au moment où il donnait la main à Antoinette, celle-ci se pencha vers lui et dit à voix basse, de manière à ne pas être entendue des autres :

— Promettez-moi de garder mon secret ?

— Cette promesse, répondit-il avec bienveillance, je l’ai déjà faite au major Sternfield et je vous la renouvelle : je n’ai pas besoin de vous dire qu’elle est inviolable.

— Merci !

Puis, élevant un peu la voix :

— Monsieur Ormsby, vous êtes témoin de cette déclaration que je fais devant vous au major Sternfield : tant que notre mariage ne sera pas connu du monde, tant qu’il n’aura pas été de nouveau célébré par un prêtre catholique, nous ne serons, lui et moi, qu’étrangers l’un à l’autre.

Le docteur Ormsby inclina gravement la tête et sortit de la chambre. En le reconduisant à la porte, la domestique s’étonna un peu de ce départ aussi à bonne heure : elle était bien loin de soupçonner la terrible influence qu’avait eue, si court qu’il eut été, le séjour de cet étranger dans la maison sur la destinée entière de deux des personnes qui se trouvaient au salon.

Celles-ci étaient restées autour de la table comme si rien d’extraordinaire ne s’était passé, madame d’Aulnay et Sternfield échangeant quelques observations banales sur les manières et la contenance distinguées du révérend M. Ormsby. De temps à autre cependant, Lucille risquait un coup-d’œil furtif et inquiet sur la silencieuse Antoinette dont la figure, de pâle qu’elle était auparavant, s’était recouverte d’un carmin éclatant et fiévreux tel que le froid rigoureux de l’hiver ou les exercices violents auraient pu faite naître.

Lorsque la porte se fût refermée sur le ministre, la nouvelle mariée retira brusquement sa main de celle de Sternfield, et alla se verser un grand verre d’eau qu’elle but d’un trait ; ses doigts mignons tremblaient tellement qu’elle en renversa une partie sur sa robe de noce.

Pensant, tout naturellement, que les nouveaux mariés devaient avoir quelques mots à échanger entr’eux, Lucille avait fait mine de se retirer pour quelques instants, mais un regard inquiet et presque suppliant d’Antoinette la décida à rester. Ne voulant pas augmenter l’agitation qu’elle lisait si clairement sur le visage de sa cousine, elle continua un peu la conversation avec Sternfidd, puis s’approcha de la fenêtre. Pendant ce temps-là, arrêté peut-être par la même crainte, Audley réprimait avec peine les paroles brûlantes qu’il sentait venir sur ses lèvres, et se contentait de quelques mots d’affection tranquille qu’il savait être les seuls que sa craintive jeune femme voudrait recevoir dans ce moment digitation.

— Quelle affreuse nuit ! s’écria tout-à-coup madame d’Aulnay en tirant les rideaux cramoisis qui étaient restés ouverts. Il neige, poudre et tempête de telle sorte, que les chemins vont être bloqués pendant plusieurs jours. Certainement, Antoinette, ton père n’arrivera pas demain.

« Quel bienheureux répit ! » fut sans doute la pensée intime des trois personnages, mais aucun d’eux n’osa l’exprimer. Seulement, Sternfield en prit occasion pour s’informer avec un semblant d’intérêt de la distance que l’on marquait entre Valmont et Montréal. Quelque temps après, madame d’Aulnay fit sonner le souper qui fut promptement servi. Chacun continuait d’affecter un calme qu’aucun d’eux n’éprouvait, et une autre heure s’écoula dans ces tentatives infructueuses. Enfin, par un regard jeté vers l’horloge, Lucille avertit tacitement le militaire qu’il était temps de se retirer.

Celui-ci, après lui avoir serré la main et renouvelé ses sentiments de gratitude, se tourna vers Antoinette, et, la pressant dans ses bras, murmura à ses oreilles :

— Ma femme ! ma chère femme !

Pendant un moment elle appuya sa belle tête sur l’épaule de celui qui venait d’être constitué son mari. Tout-à-coup, avec un sanglot étouffé :

— Audley ! Audley ! dit-elle, ne me faites jamais repentir de l’irrévocable union que j’ai contractée ce soir.

Un embrassement fut sa seule réponse. Il se retira d’un pas léger et l’air plein d’un fier triomphe qui n’était certainement pas un reflet de la figure de ses compagnes.

— Viens te reposer, mon Antoinette ! dit madame d’Aulnay quand elles furent seules. Je vais t’accompagner dans ta chambre où je resterai jusqu’à ce que tu sois au lit.

La jeune fille — nous continuerons à l’appeler ainsi — obéit passivement Quand elle fut débarrassée de la belle robe dont elle s’était revêtue pour son mariage, quand elle eut renfermé dans son petit bonnet sa longue chevelure qu’elle avait rejetée en arrière, ce qui la fit paraître doublement jeune, elle s’agenouilla sur son prie-Dieu, mais se releva presqu’aussitôt en s’écriant avec agitation :

— Lucille, je ne puis, je n’ose pas prier ce soir !

— Et pourquoi ? petite capricieuse. Il me semble que la prière doit t’être doublement nécessaire, puisque tu as maintenant à prier pour un bel homme, un mari dévoué. Mais, ne t’en occupe pas ce soir ; car, à ce que je vois, tu es réellement malade : ta main est fiévreuse. Couche toi immédiatement.

Antoinette se soumit passivement à ces injonctions, mais elle n’en retira aucun repos, ni pour son corps, ni pour son esprit. Pendant plusieurs heures, sa cousine fut obligée de s’asseoir à son chevet et de la surveiller. Tantôt une surexcitation nerveuse venait troubler son sommeil, tantôt elle éprouvait des terreurs qui l’empêchaient de fermer les yeux ; enfin, vers une heure du matin, elle tomba dans un profond repos. Madame d’Aulnay se retira alors, plus inquiète et troublée qu’elle ne voulait se l’avouer à elle-même.

XIV.


Le lendemain matin, la jeune fille se leva avec un mal de tête violent qui la retint dans sa chambre toute la matinée, au grand désappointement de Sternfield qui vint de bonne heure pour la demander et qui, n’ayant pu pénétrer dans la maison, grâce au refus de Jeanne de le laisser entrer, s’était retiré en fronçant les sourcils d’une façon qui excita le courroux de cette digne femme.

— On pourrait le prendre pour le maître de la, maison, grogna-t-elle en fermant violemment la porte sur lui : ne paraissait-il pas en train de me jeter de côté et d’entrer de vive force comme il l’a fait l’autre jour quand il est venu demander mademoiselle !

Elle ne manqua pas de prendre la première occasion venue pour communiquer à sa maîtresse ses idées sur ce sujet, et le froncement de sourcils avec lequel celle-ci accueillit sa confidence lui donna plus de satisfaction que Sternfield n’en aurait eue s’il eut pu en être témoin.

Antoinette descendit pour dîner.

Les dames venaient de se lever de table et entraient dans le salon pendant que M. d’Aulnay gagnait sa Bibliothèque, quand le bruit d’une voiture qui s’arrêtait devant la porte annonça que quelqu’un arrivait.

— Mon père ! s’écria Antoinette en devenant pâle comme an marbre.

— Oui, c’est lui ! dit à son tour Lucille qui venait de pousser une reconnaissance vers la fenêtre. Qui l’aurait attendu par de pareils chemins ?… Et maintenant, chère enfant, pas de folles terreurs, pas de tremblements nerveux ! Si, par malheur, ton père n’est pas d’une humeur favorable, garde-toi bien de lui annoncer ton mariage à présent : la précipitation gâterait tout.

Quelques instants après, M. de Mirecourt — un homme de bonne apparence appartenant à la vieille école française, — entrait ; et sa fille, pour éviter son regard pénétrant se jeta aussitôt dans ses bras. Il l’embrassa avec effusion, puis prenant sa tête à deux mains, et la regardant minutieusement :

— Je l’avais bien pensé, petite, s’écria-t-il ; mes craintes n’étaient pas veines. Cette vie du grand monde, si gaie, si brillante, si animée, n’est pas faite pour une enfant de la campagne comme toi. Quoi ! tu sembles avoir vieilli de trois ans depuis que tu m’as quitté ! Tes joues, il est vrai, sont encore vermeilles, mais ces petites mains brûlantes indiquent que leurs couleurs sont plutôt celles de la fièvre que de la santé.

— Antoinette n’a pas bien dormi la nuit dernière, cher oncle, se hâta de dire madame d’Aulnay qui se tenait derrière lui, la main appuyée sur son épaule. Elle est extraordinairement nerveuse !

— C’est cela, ma jolie nièce, répliqua-t-il en souriant. Ce sont là des subtilités de femme fashionable. Ma petite Antoinette, qui avait l’habitude de me servir le déjeuner tous les matins à sept heures et qui y prenait part avec un excellent appétit, ne connaissait pas alors la signification de l’état nerveux.

— Mais, cher oncle, Antoinette n’était qu’une petite fille il y a quelques mois ; maintenant, elle est une jeune demoiselle.

— Une demoiselle à la mode, veux-tu dire, Lucille ; mais ce n’est pas tout : je trouve en elle un changement indéfinissable que je ne puis expliquer ; peut-être est-ce qu’elle est plus gracieuse, plus élégante, en un mot qu’elle ressemble plus à ma charmante nièce madame d’Aulnay, avec cette robe d’une mode nouvelle. Cependant, que cette apparence extérieure de ma fille soit satisfaisante, c’est bien ; mais je ne puis admettre que je sois content d’elle sur d’autres points… Ah tu peux rougir, ajouta-t-il en voyant le visage d’Antoinette se couvrir d’un vif incarnat. J’ai deux sérieuses accusations à porter contre toi. D’abord, pour quelles raisons as-tu rejeté Louis Beauchesne, le mari que je t’avais choisi, auquel je t’ai promise ?

— Parce que, cher papa, je ne l’aime pas suffisamment pour devenir sa femme.

— Ah ! Lucille, Lucille ! c’est là le fruit de ton travail, s’écria M. de Mirecourt en inclinant sa tête vers la jeune femme en signe de reproche. C’est précisément ce que m’avait prédit madame Gérard lorsque nous avons discuté ensemble l’opportunité d’accepter pour Antoinette l’invitation que tu lui avais faite de venir passer quelque temps avec toi.

— Mais, mon cher oncle, je vous sais trop bon, trop juste, pour forcer Antoinette d’unir son sort à celui d’un homme qu’elle n’aime pas !

— Elle aime Louis aussi bien que tu aimais M. d’Aulnay lorsque tu es devenue sa femme : et qui osera dire que vous ne faites pas bon ménage ?… Mais trêve de plaisanteries, ma détermination est inébranlable. J’ai donné à Antoinette carte blanche sur la conduite de la maison, sur les affaires d’argent et sur tous les autres détails domestiques, mais je prétends conserver mon contrôle sur ce point. Elle connaît Louis depuis très longtemps, elle l’a toujours traité avec une bonté pleine d’affection, et elle sait apprécier aussi bien que moi son caractère irréprochable. Sous tous les rapports Louis est un excellent parti, et je n’ai pas l’intention de sacrifier autant d’avantages réunis en faveur d’un romanesque caprice de petite fille… Ainsi, ma chère Antoinette, prépare-toi à revenir à la maison demain, ou bien, si je te laisse ici une semaine de plus, ce sera pour te permettre de choisir ton trousseau, car dans un mois de ce jour Louis Beauchesne sera mon gendre.

— Mais, cher, cher papa, — insista Antoinette avec des yeux larmoyants et en jetant ses bras autour du cou de son père — pardonnez-moi si je vous dis que je ne puis épouser Louis. Je ferai, à part cela, tout ce que vous voudrez, je retournerai dès demain à la campagne pour y vivre cloîtrée, si vous l’exigez

— Bah ! assez de ces folies, interrompit M. de Mirecourt en se débarrassant doucement de l’étreinte où le tenait sa fille. J’ai passé par-dessus la lettre singulière, je devrais plutôt dire rebelle, que tu m’as envoyée la semaine dernière et dans laquelle tu me disais que tu ne pouvais te rendre à mes désirs, que tu ne voulais pas suivre mes volontés ; mais… Antoinette, mon enfant… n’éprouve pas trop ma patience.

Il s’établit alors un silence. Deux fois la jeune fille ouvrit la bouche, comme si elle avait à parler ; deux fois elle dirigea sur madame d’Aulnay un regard suppliant, l’implorant par cette muette attitude d’entrer dans les terribles explications.

— Eh ! bien, est-ce entendu ? demanda gaiement M. de Mirecourt, se méprenant sur le silence qui venait de suivre sa menace.

— Je crains bien que non, cher oncle. — Et la jolie main de Lucille se posa de nouveau sur son épaule. — Il peut y avoir un obstacle invincible à cette union, un obstacle qui, probablement, ne put pas être surmonté.

Madame d’Aulnay n’avait pas calculé la portée que ces paroles pouvaient avoir et l’effet qu’elles produiraient : autrement, elle aurait hésité avant de les prononcer.

Rejetant les mains qui se reposaient sur lui, M. de Mirecourt se leva, et, promenant de l’une à l’autre un regard où brillait la colère, il répéta d’un ton sévère :

— Un obstacle invincible ! Ah ! ça, que veux-tu, que peux-tu dire, Lucille ? Mais, bah ! continua-t-il avec moins de violence, ce ne sont là que des phrases romanesques et exagérées comme tu as l’habitude d’en faire, à moins sans doute, — et ici son regard s’assombrit ; — à moins qu’Antoinette ne se soit engagée dans une ridicule amourette avec quelqu’un de ces joyeux militaires auxquels on a si cordialement accordé l’entrée de la maison. J’ai entendu parler des coquetteries et des absurdités qui ont cours ici.

— Mon oncle ! mon cher oncle ! lui répliqua doucement madame d’Aulnay.

Cet appel plein de simplicité, fait d’un ton affectueux, calma un peu M. de Mirecourt, mais ne l’empêcha pas de continuer avec fermeté :

— C’est inutile, Lucille, les mots tendres et les regards suppliants ne m’empêcheront pas de dire ce que j’ai à dire. Encore une fois, j’espère que ma fille ne s’est pas oubliée elle-même au point de s’engager dans un amour secret avec quelqu’un de ces messieurs étrangers à notre race, à notre religion, à notre langue.

— Mais si elle en avait agi ainsi, très-cher oncle ? si elle avait rencontré un homme au caractère noble et bon qui, à part l’objection soulevée par sa qualité d’étranger, se serait montré digne, en toute autre chose, d’inspirer de l’affection ?…

— Eh ! bien, alors, madame d’Aulnay, — s’écria-t-il en l’interrompant et en frappant la table avec une violence telle que les vases et les autres objets qui s’y trouvaient en furent agités, — alors, la première chose qu’elle aurait à faire serait de l’oublier, car jamais, non jamais, elle n’obtiendrait mon consentement ni ma bénédiction.

— Le moment est arrivé, pensa Antoinette, où nous ne devons plus l’abuser, où nous devons lui dire qu’il n’y a plus sur la terre de pouvoirs assez puissants pour empêcher l’union qu’il condamne d’une manière aussi absolue.

Ainsi pensait également madame d’Aulnay. Mais M. de Mirecourt en était rendu à un degré de colère tel, qu’effrayées, elles abandonnèrent l’idée de l’exaspérer davantage.

— Écoute-moi bien, Antoinette, et toi aussi, nièce trop officieuse, — reprit-il après une courte pause qui avait été comme une espèce de répit dans la tempête ; — je serai franc, explicite, avec vous deux. Enfant, je te défends d’avoir aucunes autres relations que celles d’une courtoisie pleine de réserve avec les personnes que je viens de mentionner, et si déjà tu t’es engagée à l’un d’eux, brise immédiatement cet attachement, sous peine d’être désavouée et déshéritée pour toujours.

— Oh ! mon père ! dit Antoinette en joignant ses mains tremblantes : pour l’amour de Dieu ! rétractez ces paroles cruelles, elles sont trop terribles !

Une crainte vague s’empara de M. de Mirecourt à cet appel passionné ; mais, comme il arrive souvent en pareille occurrence, sa colère ne fit que s’accroître. Prenant sa fille par le bras, il répéta avec une violence encore plus terrible :

— Non, je ne les rétracterai pas, enfant opiniâtre et désobéissante.

En ce moment la porte du salon s’ouvrit, et Louis Beauchesne entra. On aurait pu lire sur sa figure un étonnement mêlé d’indignation à la vue du spectacle qui se présenta à lui ; mais M. de Mirecourt, encore sous l’influence de l’excitation, continua :

— Je disais à cette enfant entêtée que dans un mois, qu’elle le veuille ou non, elle sera ta femme.

— Oh ! M. de Mirecourt, répondit le jeune homme avec amertume, je ne veux pas d’une femme qu’on traînerait à l’autel malgré les désirs de son cœur. Mais n’exigez-vous pas d’Antoinette une soumission trop prompte ? Il y a à peine quinze jours que vous lui avez fait connaître vos désirs : vous devez lui accorder un peu plus de temps pour se préparer. Quoi ! il lui faudra au moins un mois pour se remettre de la scène d’aujourd’hui !

Et en disant ces mots, il jeta un regard de compassion vers Antoinette qui était appuyée contre une chaise, la figure pâle et agitée.

M. de Mirecourt sentit son cœur s’adoucir. Pendant les dix-sept années que sa fille avait passées à l’ombre protectrice de son amour de père, jamais il ne lui avait adressé des paroles aussi sévères que celles dont il venait de l’accabler. Se méprenant sur les craintes secrètes et l’anxiété qui la torturaient, il attribua son émotion à la sévérité dont il venait de faire preuve à son égard.

— Prenez ce siège, Antoinette, continua Louis en lisant sur la figure de son père les sentiments qui s’agitaient en lui ; asseyez-vous : je sais que M. de Mirecourt va vous accorder six mois, au lieu d’un, pour vous permettre de réfléchir et pour préparer votre trousseau.

— Tu es un amoureux bien philosophe, Louis ! s’écria M. de Mirecourt avec sarcasme, plus philosophe que je ne l’aurais été à ton âge : vraiment, tu ne parais pas pressé de conquérir ton bonheur.

— Parce que je désire celui d’Antoinette avant le mien, répondit-il pendant que l’expression de sa figure s’assombrissait passablement. Mais dites, M. de Mirecourt, n’est-il pas vrai que vous lui accordez six mois de plus ? Espérons qu’après ce temps vos vœux et les miens seront comblés.

Pauvre Louis ! il connaissait bien la futilité de cette illusion ; mais, dans sa généreuse abnégation, il ne songeait qu’à obtenir du répit en faveur de la pauvre jeune fille tremblante qui était devant lui.

— Qu’il en soit comme tu le désires ! répondit M. de Mirecourt en essayant de paraître indifférent. Puisque le futur se déclare satisfait, je dois l’être également. Mais rappelle-toi, Antoinette, ce que je t’ai déclaré tout à l’heure au sujet des amoureux ou des prétendants étrangers. Ce que j’ai dit est dit : je ne rétracte rien, et si tu me désobéissais, tu ne devrais t’attendre ni à ma bénédiction, ni à mon héritage. Et maintenant, assez sur ce chapitre. Où est M. d’Aulnay ?

— Je vais aller le chercher, cher oncle, dit madame d’Aulnay en se levant précipitamment, car sa fine oreille venait d’entendre le bruit de la porte d’entrée qu’on ouvrait.

Elle sortit, et, au lieu de se rendre à la Bibliothèque où était son mari, elle descendit l’escalier d’un pas rapide. Il était temps, car Sternfield se trouvait en ce moment même dans le corridor, se débarrassant de son pardessus et se préparant à entrer dans le salon. Jeanne n’avait reçu aucun ordre contraire pour lui faire rebrousser chemin.

Madame d’Aulnay entraîna vivement le militaire dans une petite antichambre et lui fit part en peu de mots de la scène orageuse qui venait d’avoir lieu. Les joues rouges et les sourcils froncés du major dirent assez éloquemment la suprême contrariété que lui causait ce récit ; mais si son amie eût été aussi bonne observatrice qu’elle l’était d’ordinaire, elle se serait aperçue qu’à la mention de la menace que M. de Mirecourt avait faite à sa fille de la déshériter, ses traits s’étaient animés davantage et ses yeux avaient lancé des éclairs.

— Pouvez-vous me dire, demanda-t-il avec colère, combien de temps ce vieux tyran doit rester ici ? Car, quant à voir ma femme, je le dois et je la verrai.

— Chut ! point de bruit ! ne parlez pas aussi fort. Je crois qu’il partira demain matin : jusqu’à son départ, vous ne devez pas vous montrer en sa présence. N’ayez pas d’impatience, car, croyez-moi, notre pénitence sera encore plus forte que la vôtre.

Puis, congédiant Sternfield après lui avoir donné une amicale poignée de main, elle se rendit à la Bibliothèque où elle trouva son mari, ainsi qu’elle s’y attendait. Elle lui raconta ce qui s’était passé dans le salon, blâma en des termes peu mesurés la dureté de M. de Mirecourt et conjura M. d’Aulnay d’employer toute son influence pour induire ce père sauvage à laisser Antoinette avec eux encore quelques semaines de plus.

— Crois-moi, cher André, ajouta-t-elle avec beaucoup d’onction, la pauvre Antoinette sera disputée et persécutée à en mourir si elle retourne maintenant avec son père qui est encore sous l’effet d’une irritation extraordinaire. Demande donc comme une faveur personnelle la prolongation de son séjour ici, et si tu y mets un peu de bonne volonté, mon oncle ne te refusera certainement pas.

— Eh ! bien, oui, je vais faire ce que tu me demandes, Lucille, car j’aime réellement cette petite fille ; mais je ne puis m’empêcher de croire qu’elle serait infiniment mieux chez elle qu’au milieu de ces flirtations et de ces coquetteries avec les militaires que vous affectionnez tant toutes les deux.


XV.


La rencontre de M. d’Aulnay avec son parent fut très cordiale. Ils étaient amis depuis leur plus tendre jeunesse, et quoique différents de caractère sur plusieurs points, ils étaient également honorables et pleins de cœur.

Lorsque M. de Mirecourt annonça qu’il était sur le point de ramener sa fille avec lui à la campagne, son ami insista, avec une chaleur contre laquelle il n’était point préparé, pour que la promenade d’Antoinette ne fût pas abrégée ainsi sans raison et d’une manière aussi soudaine.

— Cela doit pourtant se faire, mon cher d’Aulnay. Ta maison est trop gaie pour une jeune fille de campagne ; je ne puis pas lui permettre de rester plus longtemps dans la compagnie des brillants militaires qui, m’a-t-on dit, ont leur entrée libre dans les salons de madame.

— Mais, assurément, là où je tolère ma femme, tu peux en toute sûreté tolérer ta fille ?

— Difficilement. Ma jolie nièce possède tout un arsenal d’expérience et une connaissance du monde que ma petite fille n’a pas encore eu le temps d’acquérir.

— Eh ! bien, malgré cela, tu ne refuseras pas de la laisser avec nous deux autres semaines, n’est-ce pas ?

Madame d’Aulnay joignît ses prières à celles de son mari, et, après beaucoup de résistance M. de Mirecourt consentit, quoique avec beaucoup de répugnance, à laisser Antoinette une quinzaine de plus à la ville, à la condition expresse qu’après ce temps elle retournerait sans faute à Valmont.

La soirée se passa assez agréablement pour tous ceux qui composaient cette petite réunion. Grâce aux prières de madame d’Aulnay, Louis était resté, et s’efforçait avec elle d’entretenir la gaieté. Antoinette seule était triste et silencieuse : la scène du matin l’avait considérablement affectée. Il n’y fut fait aucune allusion. Une fois, cependant, la jeune fille se pencha vers Beauchesne et lui dît :

— Mon cher, mon bon Louis, comment pourrais-je jamais vous remercier convenablement de votre généreuse intervention dans l’affaire de ce matin ?

— Ah ! Antoinette, vous pouvez me remercier, car cet effort m’a causé des angoisses bien douloureuses. Je ne suis précisément l’amoureux froid et philosophe que votre père veut bien dire… Mais, assez sur ce sujet ; il ne ferait que vous agiter davantage. Qu’il me suffise de vous dire, que puisque je ne puis être vôtre fiancé, je continuerai au moins d’être votre ami.

Les beaux yeux de la jeune fille furent si dangereusement éloquents dans l’expression de gratitude qui s’y peignit, que Louis fut obligé de la quitter ; mais il se rapprocha presqu’aussitôt. M. de Mirecourt suivait d’un œil avide les différentes phases de cette conférence à voix basse entre les deux jeunes gens, et à mesure qu’il avançait dans cet examen, ses traits prenaient une expression de satisfaction prononcée, ses rires étaient plus fréquents et plus prolongés. Au cours de la soirée, il consulta son ami sur le projet qu’il avait en tête, et lui fit part de l’opposition que mettait Antoinette à la réalisation de ses vœux.

— Mon opinion, — répondit M. d’Aulnay en désignant d’un signe de tête les deux jeunes gens qui causaient à mi-voix dans l’embrasure d’une fenêtre, — mon opinion est que vous devez les laisser tranquilles : c’est le meilleur moyen de les rendre plus désireux que vous-même de remplir vos vœux. Il est vrai que je ne m’entends que très-peu dans le caractère ou les singularités des femmes ; mais j’ai lu les ouvrages de ceux qui ont étudié la question à fond : ils sont tous d’accord pour affirmer que c’est une chose très-difficile de forcer une jeune fille à aimer contre sa propre volonté. Sans doute ces auteurs vont plus loin : ils disent que, la mettre en garde contre ou lui défendre d’aimer tel individu, c’est le moyen le plus sûr et le plus efficace de la faire s’attacher à lui.

M. de Mirecourt ne put s’empêcher de sourire à l’exposition de cette doctrine qui, suivant lui, pouvait très bien avoir été exagérée ; mais il faisait assez de cas des opinions de M. d’Aulnay pour accepter le conseil qu’il lui avait donné de laisser sa fille tranquille pendant quelque temps au sujet de son mariage, convaincu que ce serait le meilleur moyen d’en amener la réalisation.

Il n’aurait certainement pas été aussi confiant dans la justesse de cette théorie, s’il eut pu seulement entendre la conversation qui se tenait à quelques pas plus loin, et au cours de laquelle, en réponse à l’aveu que venait de lui faire Antoinette de son amour pour le major Sternfield, Louis renonçait pour toujours à l’espérance d’obtenir sa main et lui promettait en même temps, avec cette générosité naturelle qui formait le trait saillant de son caractère, de faire tout son possible pour l’aider et la favoriser.

Malgré l’état affreux des chemins, M. de Mirecourt partit le lendemain matin, et après son départ, Antoinette, pour se soustraire aux idées qui la harassaient, prit sa broderie ; ses doigts se mirent à fonctionner avec autant de rapidité que si son esprit n’eut pas eu d’autre préoccupation plus grave que celle de former sur le canevas des lys et des roses. Penchée sur son ouvrage, l’esprit aussi occupé que ses doigts, elle n’entendit pas la domestique lui annoncer un monsieur, et ce ne fut que lorsqu’elle se trouva dans les bras de Sternfield qu’elle s’aperçut de sa présence.

Surprise et saisie, elle se dégagea brusquement, et, les joues rouges :

— Pourquoi faites-vous cela, Audley ? demanda-t-elle.

— Pourquoi je n’embrasserais pas ma femme ! répéta-t-il avec un rire forcé ! voilà, Antoinette, une question passablement singulière.

— Écoutez-moi bien, dit-elle à la fois avec douceur et avec fermeté, — et cette fois aucun tremblement ne se fit sentir dans sa voix, aucun mouvement nerveux ne se manifesta dans ses manières. — Je vous répète ce que je vous ai déjà dit, que jusqu’à ce que notre mariage soit avoué devant le monde, je ne serai pour vous rien autre chose qu’Antoinette de Mirecourt.

— Tu es méchante et cruelle de me traiter ainsi ! répéta-t-il avec aigreur.

— Pas du tout, major Sternfield ! s’écria madame d’Aulnay en s’avançant vers eux. Antoinette a parfaitement raison, et si je vois que d’ici à l’époque qu’elle vient de mentionner vous agissez de façon à l’incommoder ou à l’attrister, soyez bien convaincu que, malgré l’estime que je vous porte, malgré ce que j’ai fait et ce que je ferais encore pour vous, je serai obligée de me priver du plaisir de vous voir dans ma maison. Rappelez-vous qu’Antoinette est sous ma protection et que je dois la garantir contre les chagrins inutiles et les contrariétés qu’on voudrait mettre sur sa route.

— Juste ciel ! interrompit impétueusement Sternfield, est-ce ainsi que vous me menacez, que vous me parlez à propos de ma propre femme ? Cela dépasse la patience humaine ! cela dépasse la pensée !… Non, je dois parler et je parlerai, continua-t-il avec plus de violence encore en repoussant la main que madame d’Aulnay, autant par avertissement que par prière, avait posée sur son bras. Croyez-vous donc qu’après avoir été déclarés mariés par un ministre, qu’après avoir passé dans le doigt de mon épouse l’anneau nuptial qui y brille, je ne puisse lui parler, je ne puisse pas même embrasser le pan de sa robe sans en avoir auparavant obtenu la permission ?

Terrifiée par cette explosion, Antoinette était devenue presqu’immobile, rougissant et pâlissant tour à tour ; son cœur battait avec violence. Mais madame d’Aulnay, qui avait complètement gardé son sang-froid, répondit tranquillement :

— Soyez calme, major Sternfield, et ne me forcez pas de regretter déjà la part que j’ai prise à la consommation de votre union. Oui, il faut qu’il en soit comme vous l’avez dit, et jusqu’à ce que votre mariage ait été proclamé publiquement, je ne veux pas que le nom sans tache de ma cousine devienne le jouet des domestiques et des propagateurs de scandales, à cause de politesses trop empressées de votre part. Plutôt que pareille chose arrive, je n’hésiterai pas à vous interdire l’entrée de cette maison.

— Par le ciel ! vous me mettez hors de moi ! répliqua-t-il avec fureur. Je ne me soumettrai jamais, je ne dois pas me soumettre à une tyrannie aussi insupportable. Antoinette ! les promesses sacrées que tu m’as faites l’autre soir devant Dieu étaient donc une comédie, une sanglante moquerie ?

— Oh ! non, non, Audley !

Et le regard plein de douceur de la jeune femme, en prononçant ces mots, calma quelque peu la violence de son mari.

— Assurément ; continua-t-elle, je vous ai donné déjà une grande preuve, une preuve irréfutable de mon amour ; mais je voudrais que vous comprissiez ceci : tant que les conditions que je vous ai mentionnées et que vous avez acceptées lors de notre mariage ne seront pas remplies, je ne puis le considérer comme complet, comme ratifié.

— Et quand se fera cette ratification ? demanda-t-il, un peu calmé ;

— Quand vous voudrez. Peut-être ferions-nous mieux d’écrire de suite une pleine et entière confession à mon père.

Mais elle frémit en émettant cette proposition.

— Évitez toute précipitation, s’écria madame d’Aulnay. Après la scène terrible d’hier, réfléchissez sérieusement avant d’entreprendre une pareille démarche. Antoinette, ton père peut te renier, te déshériter immédiatement. Le major Sternfield même, quel que excité qu’il soit en ce moment ne peut manquer de partager mon opinion, de condamner une semblable démarche. La voie doit être préparée d’avance, ton père calmé et mis en humeur de recevoir plus favorablement une communication de ce genre. N’ai-je pas raison, Audley ?

Sternfield, qui ne désirait nullement voir sa femme déshéritée, n’eut pas de peine à comprendre la justesse de ces observations, et il répondit affirmativement, mais d’un air sombre.

— Eh ! bien, puisqu’il en est ainsi, nous devons être plus tolérants les uns vis-à-vis les autres. Vous, Audley, promettez de ne considérer Antoinette que comme votre fiancée, jusqu’à ce que la répétition de votre mariage dans l’Église catholique l’ait rendue entièrement votre femme.

Sternfield ne répondit pas et s’approcha d’une fenêtre où il se livra aux pensées sombres qui l’agitaient. Ces constantes allusions sur le même sujet lui donnaient de l’inquiétude et le mettaient mal à l’aise. Après un moment de sérieuse réflexion, il retourna à la place où sa jeune femme, pâle, se tenait encore.

— Antoinette ! s’écria-t-il, c’est une bien dure épreuve que vous m’infligez toutes deux, et toi-même tu m’aurais méprisé si mon cœur ne s’en était pas d’abord révolté ; néanmoins, si tu le désires, je m’y soumettrai. En retour, vous devez me promettre toutes les deux, — que dis-je ? — vous devez jurer que vous garderez le secret de notre mariage jusqu’à ce que je croie le temps opportun pour le divulguer.

Madame d’Aulnay, sans prendre le temps de réfléchir, répondit aussitôt :

— Certainement : je ne vois rien de mal en cela. Je vous promets, Audley, de la manière la plus solennelle, qu’il en sera comme vous le désirez. Mais excusez-moi un instant, Jeanne est à la porte, attendant mes ordres.

— Antoinette c’est maintenant ton tour, dit le major Sternfield à sa femme dès que madame d’Aulnay eut quitté la chambre. Je viens de consentir à sacrifier, pour le moment, l’autorité et les privilèges d’un mari, à te considérer, à te traiter — c’est bien dur ! — comme une étrangère, au lieu de ma chère femme comme tu l’es réellement. En retour de ce sacrifice engage-toi à ne jamais laisser pénétrer le secret de notre mariage, à ne jamais permettre à madame d’Aulnay de le violer, jusqu’à ce que je t’en aie donné l’autorisation,

— Ô Audley ! répondit-elle en l’implorant, pourquoi nous environner d’un plus grand mystère ? Hélas ! ne nous sommes-nous pas déjà assez cachés sous le voile du secret ?

— Cela doit être pourtant, chère, pour ton repos et pour le mien. Mais ce mystère, comme tu l’appelles, ne sera pas de longue durée, car mon impatience à te faire publiquement ma femme, à te donner ce titre, empêchera tout délai inutile. Promets cela, alors !

— Je le promets solennellement ! répéta-t-elle.

— Sur ce signe qui, je le sais, t’est sacré, ajouta-t-il en présentant à ses lèvres la petite croix d’or qu’elle portait toujours suspendue à son cou.

Elle embrassa le signe de la rédemption et répéta :

— Je le promets.

Puis, avec frémissement :

— Ma promesse, dit-elle, est inviolable, car cette croix est un souvenir de ma mère mourante !

— Et je sais que tu la tiendras religieusement. Mais, assis-toi, chère Antoinette, nous allons causer ensemble tranquillement, comme si nous n’étions que de simples connaissances, comme si nous n’étions pas unis par un lien indissoluble sur cette terre.

Lorsque madame d’Aulnay revint, elle fut enchantée de voir Antoinette tranquillement occupée à son canevas, l’air aussi calme qu’autrefois, pendant qu’Audley, assis sur une ottomane près d’elle, lisait à haute voix dans un livre de poésies, des passages qu’il jugeait appropriés à la circonstance.

Ce tableau était un peu la réalisation de ce qu’elle avait rêvé pour sa jeune cousine ; il offrait quelque chose de ce mystère piquant d’intérêt qu’elle aimait tant. Passant la main sur les boucles de cheveux noirs du jeune homme, elle dit avec un demi soupir et un demi sourire :

— Que ne donneraient pas certaines femmes pour avoir un mari qui se ferait aussi charmant, aussi aimable !

Audley Sternfield jeta un coup-d’œil sur sa jeune femme. Les yeux baissés de celle-ci, le doux sourire qui courut sur ses lèvres, le léger incarnat qui s’étendit soudainement jusque sur son cou d’ivoire, lui indiquèrent que, elle aussi comme Madame d’Aulnay, le trouvait vraiment charmant.


XVI.


La quinzaine indiquée passa rapidement, avec ses heures de chagrins et de plaisirs ; mais, hélas ! la pauvre Antoinette trouva que, pour elle du moins, la peine prédominait. À part les doutes cruels qui l’assiégeaient sur la possibilité de voir son père rester implacable ; à part le remords qu’elle éprouvait de la manière dont il avait été trompé, il y avait dans la conduite de son mari de quoi l’attrister et la blesser davantage.

En effet, passant d’un extrême à l’autre, Audley était toute tendresse ou toute dureté, et quand il se trouvait sous l’empire de cette sombre humeur, il lui reprochait sa froideur et sa prétendue cruauté en des termes qui faisaient couler ses larmes et battre son cœur d’un sentiment mêlé de peine et d’indignation. Son prochain départ pour Valmont était une source dé récriminations et de reproches continuels. Malgré toutes ces contrariétés, la résolution de la jeune femme fut inébranlable : elle savait, si Sternfreld l’ignorait, que son père était un homme avec lequel on ne devait pas plaisanter.

Le dernier jour qu’elle devait passer à la ville était arrivé. Madame d’Aulnay avait invité quelques amis, afin que la dernière soirée d’Antoinette chez elle fût la plus charmante possible. Tout était donc gaieté et plaisir ce soir-là, Mais un jeune cœur était destiné à recevoir un nouveau chagrin dont, jusque-là, il avait été exempt.

Antoinette venait de danser la première danse avec son mari, et tous deux se promenaient à pas lents autour de la chambre. Tout-à-coup, Audley lui dit brusquement :

— Étais-tu sérieuse, hier soir, lorsque tu m’as annoncé qu’il ne t’était pas possible de dire combien de temps tu resterais à Valmont ?

La réponse fut prononcée d’une voix si faible, qu’il la devina plutôt qu’il ne l’entendit. Ce fut avec irritation qu’il répliqua :

— Je te déclare qu’une absence aussi prolongée et aussi incertaine est plus que je ne puis souffrir patiemment. Si elle est possible pour toi, elle ne l’est pas pour moi ; de sorte qu’avant peu j’irai te voir à Valmont.

— Et qu’est-ce que papa dira de cela ? demanda-t-elle, alarmée.

— Il n’en saura rien. Je puis aller à Valmont sous un nom d’emprunt et descendre à quelque auberge ou quelque ferme près du Manoir. Tu n’auras rien autre chose à faire qu’à diriger tes promenades dans cette direction.

— Audley ! Audley ! je ne dois pas, je n’ose pas faire cela. Les yeux avides et les mauvaises langues des commères feraient bientôt connaître nos rencontres, non-seulement à papa, mais encore à tout le monde.

— Ainsi, tu me refuses même cette insignifiante concession ? Prends garde, Antoinette, tu m’éprouves trop !

— Que puis-je faire ? demanda-t-elle d’un ton suppliant et en dirigeant sur lui des yeux baignés de larmes.

Mais, insensible à ce regard qui semblait demander grâce, il continua :

— Ce que tu peux faire ? Prouve-moi par tes actes que tu es une femme, et non pas une enfant ; prouve-moi que tu éprouves pour moi un peu de cet amour que tu m’as juré si solennellement il y a quinze jours. Assurément je n’exige pas trop : la permission de te voir pendant une petite heure ; et cependant tu as le cœur de me refuser ! Si tu continues à te montrer aussi insensible à la pitié, à la plus simple justice, je ne serai pas longtemps sans insister pour que tu fasses usage de l’une et de l’autre à mon égard.

— Ces reproches sont insupportables ! répondit Antoinette devenant mortellement pâle. Audley ! je vais tout dire de suite à mon père, et m’en remettre à sa clémence. Mieux vaut sa colère, quelque terrible qu’elle sera, que ces chagrins secrets et sans fin.

— Non, tu ne diras rien à M. de Mirecourt maintenant : rappelle-toi ta promesse solennelle. Quand le temps favorable sera venu, et alors seulement, je t’en dégagerai.

— Oh ! major Sternfield, dans quel abîme de déceptions et de mystères vous m’avez fait tomber, murmura-t-elle avec amertume.

— Peut-être es-tu déjà fatiguée de tes engagements, répondit-il froidement. Je reconnais que je suis un mari trop ennuyeux, trop dévoué, trop affectueux : eh ! bien, je vais tâcher de me réformer.

Un long silence suivit ces paroles ; et, après avoir fait asseoir sa femme, le militaire la laissa sans lui dire un mot de plus.

Quelques minutes après, elle le vit près d’une gracieuse brunette, lui parlant à voix basse avec toute l’attention qu’il avait coutume de lui accorder à elle-même. Un sentiment de malaise inexprimable s’empara d’elle à cette vue ; mais elle fut assez forte pour le combattre résolument et accepter le premier danseur qui se présenta. Pendant la danse, ses yeux se dirigèrent involontairement vers l’endroit où se trouvait Audley. Il était à la même place où elle l’avait aperçu d’abord, penché vers sa jolie compagne, jouant avec une fleur qu’elle lui avait donnée de son bouquet, et augmentant, par ses chuchotements et ses flatteries, la rougeur qui couvrait les joues de la jeune fille. Alors une douloureuse angoisse vint frapper Antoinette au cœur ; mais, trop fière pour se trahir, elle accepta le supplice d’une autre danse avec un monsieur ennuyeux. Ce cotillon fut bientôt terminé, et les notes mesurées d’un menuet, — si différent de la rapide polka, de la valse et du galop de notre époque, — se faisaient à peine entendre, que Sternfield était déjà en place avec sa même partenaire. Antoinette souffrit tout cela courageusement. Un autre danseur se présenta, mais quoique, sous prétexte de fatigue, elle n’acceptât pas son invitation, il resta près d’elle sans se laisser décourager par le silence qu’elle semblait déterminée à garder, et résolu de l’avoir pour danseuse au moins une fois durant la soirée : ce qui ne tarda pas à arriver, car la musique d’une contre-danse qui succédait au menuet s’étant fait entendre, elle se mit en pliée, bien qu’à contre-cœur. Par un jeu assez désagréable du hasard, l’endroit où elle se trouvait était près d’un sofa où Sternfield, avec son inséparable partenaire, était assis. Pendant tout le temps que dura cette danse qui lui sembla interminable, elle dût paraître indifférente devant ces deux personnes qui semblaient en ce moment si exclusivement occupées l’une de l’autre. Malgré la proximité où ils se trouvaient, Sternfield ne jeta pas même les yeux sur sa femme. Pendant qu’elle les épiait ainsi, à l’insçu de tout le monde, elle ne put s’empêcher de faire en elle-même ces tristes réflexions :

— Cet homme est-il bien réellement mon mari ? Dois-je voir tout cela, supporter, sans me plaindre, toutes ces douteurs, dans cette soirée surtout qui est la dernière que nous aurions pu passer ensemble d’ici à plusieurs semaines peut-être ?… Conduisez-moi dans l’autre chambre, il fait trop chaud ici, dit-elle tout-à-coup à son partenaire qui, remarquant, sur la fin de la danse, l’extrême pâleur de ses traits, lui demandait si elle se sentait indisposée.

Ce fut avec un grand soulagement qu’elle entra dans un petit boudoir destiné à l’usage spécial de sa cousine et qui, en ce moment, était heureusement vacant. Pour se donner quelques instants de solitude, afin de rendre à ses yeux et à sa voix le calme qu’ils devaient avoir, elle accepta avec empressement l’offre que son partenaire lui fit d’aller lui chercher quelques rafraîchissements.

Il avait à peine laissé l’appartement, qu’un bruit d’éperons retentissants avertit Antoinette de l’approche de quelqu’un. C’était le colonel Evelyn qui, contre son habitude, avait accepté l’invitation de madame d’Aulnay pour cette soirée. Sans apercevoir Antoinette, il se jeta sur le canapé d’un air profondément ennuyé. Ses yeux, qui se promenaient autour de la chambre, aperçurent enfin la jeune fille ; il se leva aussitôt.

— Vous ici, mademoiselle de Mirecourt, et seule, encore ! dit-il.

— Je ne fais qu’entrer. M. Chandos est allé me chercher du café et des gâteaux.

Le colonel Evelyn s’aperçut de suite que l’indifférence de ses manières était affectée, qu’il y avait, dans la pâleur de ses joues, dans le frémissement de ses belles lèvres, quelque chose qui rappelait la promenade mémorable qu’ils avaient faite ensemble, et l’intérêt qu’elle avait su lui inspirer alors. Au lieu de s’esquiver tranquillement de la chambre, comme il avait coutume de faire quand le hasard le plaçait en tête-à-tête avec une jolie femme, il s’approcha plus près d’Antoinette, et, tout en disant quelques-unes de ces banalités de conversation qu’il savait pourtant généralement éviter, il s’étonna de la singulière expression de tristesse qu’il remarquait pour la première fois sur sa figure.

— Vous vous êtes bien tôt lassée de la danse, ce soir ? dit-il après quelques instants de silence.

— C’est vrai ; il faut que je conserve mes forces pour mon voyage de demain. Je dois partir pour Valmont aussitôt après le déjeûner.

— Ah ! vous nous quittez donc ? Que vont faire vos amis et vos admirateurs pendant votre absence ?

— M’oublier ! répondit-elle avec indifférence.

Evelyn pensa que si elle avait inspiré de l’amour, elle ne pourrait être aussi facilement oubliée ; mais il se contenta de répondre :

— Comme vous les oublierez sans doute ?

Ah ! le pourrait-elle ! Parmi ceux qu’elle quittait, il y en avait un qu’elle ne pouvait, qu’elle ne devait jamais oublier ; et comme il l’avait chagrinée, comme il avait blessé ses sentiments durant cette douloureuse soirée !

Elle ne répondit pas à l’observation du colonel, mais le vif incarnat qui monta à sa figure, l’expression de douleur morale qui se dessina sur ses traits indiquèrent clairement que cette remarque l’avait profondément touchée. Ému, il changea bientôt le ton de la conversation, se contenta de déplorer le malheur que quelques mois d’expérience de la vie mondaine apprendrait à cette naïve enfant à déguiser des émotions qu’elle trahissait aussi ouvertement.

Si Antoinette eut été dans son état normal, si ses sourires enchanteurs avaient comme autrefois illuminé ses beaux traits, il n’y a pas de doute qu’Evelyn se serait de suite éloigné d’elle ; mais il avait connu, lui aussi, les douleurs et les chagrins, et, sombre misanthrophe comme il l’était, s’il fuyait les plaisirs du monde, il savait du moins compatir aux souffrances et aux chagrins des autres.

En ce moment, M. Chandos arriva avec un plateau bien garni, et tout en offrant des gâteaux à Antoinette, il exprima l’espoir qu’elle serait bientôt en état de l’accompagner au salon.

— Si mademoiselle de Mirecourt veut rester ici plus longtemps pour prendre un peu de repos, je serai heureux de l’attendre pour la reconduire au salon, dit le colonel Evelyn.

M. Chandos, engagé pour la danse suivante avec une jeune fille enjouée qui l’attendait probablement avec la plus grande impatience, mentionna cette circonstance et se retira.

Après avoir feint de goûter quelques fruits, Antoinette se leva, avec la pensée qu’elle ne devait pas maintenant rester seule avec le colonel Evelyn, ni avec un autre.

— Quoi ! déjà désireuses de partir, mademoiselle de Mirecourt ? demanda le militaire. Veuillez accepter mon bras ; nous allons faire le tour des salons, jusqu’à ce que vous soyez suffisamment reposée pour retourner au milieu des jolis danseurs qui sont probablement impatients de votre absence.

Le sourire forcé avec lequel la pauvre Antoinette essaya d’accueillir cette observation était encore plus douloureux que l’expression de souffrance qui s’était d’abord trahie sur ses traits. Evelyn, se rappelant le calme et le sang froid qu’elle avait déployés dans un moment de péril imminent, ne put s’empêcher de remarquer avec chagrin que, quelque courageuse qu’elle fût dans les dangers physiques, elle était de celles que les souffrances morales pouvaient terrasser.

Tout en la promenant, il s’efforça, d’une manière qui ne lui était pas habituelle, de l’intéresser et de l’amuser : il y réussit en partie.

Le colonel possédait une intelligence rare et puissante, et sa conversation, quoique manquant de cette grâce du compliment, de ces spirituelles épigrammes qui donnaient tant de charme à celle de Sternfield, était infiniment plus intéressante. Antoinette s’y prêta de bonne grâce, ne s’apercevant pas que, dans les observations courtes et naïves qu’elle hasardait de temps à autre, son compagnon trouvait une fraîcheur, une candeur qui le charmaient plus que n’auraient pu le faire les plus fines réparties.

En passant dans un salon faiblement éclairé par des lampes colorées en rose et rempli d’objets qui en faisaient un véritable boudoir, ils aperçurent le major Sternfield assis sur une causeuse près d’une jeune fille de seize ans, jolie et gracieuse, et dont l’air confus et les yeux baissés indiquaient qu’elle n’était pas familière avec le genre de conversation adulatoire à laquelle on semblait l’initier.

Comme ils passaient devant eux, Evelyn se mordit les lèvres.

— Admirez-vous le major Sternfield ? demanda-t-il brusquement

— Comme il est loin de se douter que le major Sternfield est maintenant le seul arbitre de ma destinée, de mon avenir ! pensa la pauvre Antoinette.

Soit qu’il n’eût pas remarqué son embarras, soit qu’il ne se souciât pas d’entendre sa réponse, le colonel continua :

— Sans doute vous l’admirez, et les trois quarts des dames qui sont ici ce soir en font probablement autant. Il est beau comme un Apollon, il a des manières irréprochables, il danse et il cause à ravir : assurément cela suffit. Cependant je préfère, pour ma part, rester sous l’imputation d’être un ennemi des femmes, comme vous m’avez dit que j’en avais la réputation, plutôt que d’être un homme de son caractère. Maintenant, je dois vous laisser, car je vois s’avancer un monsieur qui désire vous demander pour la prochaine danse ; aussi bien, je vais vous dire adieu de suite, car j’ai l’intention de quitter bientôt cette scène brillante.

— Adieu ! Vous avez été bien bon pour moi ce soir, dit-elle simplement en lui donnant la main.

— Les derniers mots que vous venez de prononcer, dit-il en baissant la voix, m’encouragent à vous donner un conseil qu’autrement vous auriez raison de regarder comme impertinent, un conseil qui a dans tous les cas le mérite du désintéressement, car il vient d’un homme qui a cessé de rechercher les sourires et l’approbation des femmes. Le voici : restez dans cette heureuse maison de la campagne où vous avez grandi candide et naïve ; restez avec les amis sages, éprouvés de votre enfance ; vous n’en trouveriez pas d’aussi bons dans cette vie frivole où vous êtes récemment entrée.

— Trop tard ! se dit à elle-même Antoinette qui se contenta de répondre en inclinant légèrement la tête.

Le colonel Evelyn la quitta, tout en reconnaissant que quelque chose comme de la confiance en la femme pouvait encore exister sur la terre.

De son côté, Antoinette accepta sans faire aucune observation le danseur qui venait de s’offrir et dont les platitudes lui parurent doublement ennuyeuses après l’intéressante conversation qu’elle venait d’avoir avec le colonel.

Ses pensées ne tardèrent pas à retourner auprès de Sternfield. Elle songea au cruel et systématique abandon qu’il avait fait d’elle-même, à ses attentions empressées pour d’autres, et l’expression d’angoisses qui l’avait abandonnée depuis un moment revint bientôt plus forte que jamais.

À la fin de la danse on vint annoncer le souper. De retour au salon, on dansa un cotillon, puis on fit un peu de musique.

Finalement, pendant que la plupart des invités commençaient à se retirer, le major Sternfield s’avança vers sa femme.

— Est-ce que tu t’es bien amusée ? demanda-t-il ; je t’en ai laissé le loisir en te faisant grâce de mes ennuyeuses attentions.

— Vous m’avez rendue bien malheureuse ce soir, répondit-elle d’une voix tremblante.

Sternfield aperçut aussi facilement que le colonel Evelyn les traces que la douleur morale avait laissées sur son pâle visage, et il en fut un peu attristé.

— Pardonne-moi, Antoinette, murmura-t-il avec tendresse. Mais qu’est le léger chagrin que ma conduite de ce soir a pu te causer, auprès des souffrances que ta froideur m’inflige constamment ?

— Moi, j’agis par principe, Audley, tandis que vous, vous m’avez torturée, soit par représailles, soit par le désir de voir jusqu’à quel point vous pouvez me faire souffrir et ce que je puis supporter.

— Oh ! non, ma petite femme ; mais j’espère que cette dure leçon aura pour effet de te rendre à mon égard plus indulgente que tu ne l’as été jusqu’ici. Assurément, tu ne me refuseras plus la permission d’aller à Valmont ?

— Venez à Valmont si vous le voulez, mais venez-y ouvertement et sans détour : au risque d’encourir la colère et les reproches de mon père, je vous y recevrai avec plaisir ; mais, quant à aller vous rencontrer ailleurs, je ne le puis pas, je n’y consentirai jamais.

— Qu’il en soit ainsi ! Puisque tu l’exiges, je me confierai aux hasards de l’hospitalité de ton père. Mais comment passerai-je le temps durant ton absence ?

— Oh ! quant à cela, vous avez beaucoup de ressources, répondit-elle amèrement. Je n’en veux pour preuve que ce qui s’est passé ici ce soir.

— Comment ! tu es jalouse, Antoinette ?

Et un imperceptible sourire de satisfaction traversa ses traits.

— Je ne croîs pas que j’aie ressenti de la jalousie ; mais ce que je sais, c’est que j’ai été bien malheureuse pendant les quelques heures qui viennent de s’écouler. Je me suis demandé plus d’une fois avec anxiété si l’amour que vous dites avoir pour moi est bien sincère, si cet amour pouvait réellement exister pendant que vous me traitiez ainsi. Oh ! Audley, concevez avec quelle cruelle douleur j’ai pu laisser ce doute pénétrer dans mon cœur, maintenant que nous sommes irrévocablement unis l’un à l’autre.

— Oui, il est bien heureux qu’il en soit ainsi ! répondit-il, les yeux brillants d’un sombre triomphe.

Sa femme frémit.

— Heureux, devriez-vous dire, Audley, tant que la confiance et l’affection mutuelles existeront entre nous.

— Je ne fais aucune exception : heureux dans l’un comme dans l’autre cas. Même, malgré la défiance, la froideur et l’irritation qui pourraient obscurcir nos relations, c’est pour moi une pensée consolante que celle de savoir que tu es entièrement irrévocablement à moi.

Ces paroles n’étaient, si vous le voulez, qu’une exagération de passion comme celles qui, en général, résonnent si agréablement aux oreilles d’une nouvelle mariée ; mais elles firent pâlir la pauvre femme de Sternfield et remplirent son cœur d’une terreur indicible.

— Comment ! n’ai-je pas raison ? continua-t-il presque violemment en remarquant sa pâleur soudaine.

— Pour l’amour de Dieu, Audley, ne parlez pas aussi étrangement ! À Dieu ne plaise que la moindre défiance s’élève maintenant entre nous ! Je vous serai sincère, fidèle et dévouée ; de votre côté, soyez bon et patient pour moi. Ne jouez pas avec mes sentiments comme vous l’avez fait aussi impitoyablement ce soir…

— Même comme tu as constamment joué avec les miens ?… Mais voici ta cousine. Je t’en prie, tâche de paraître moins abattue ; autrement, j’aurais à passer par une cour martiale qu’elle pourrait instituer.

— Que conspirez-vous donc ensemble dans ce coin solitaire ? demanda madame d’Aulnay qui arrivait en souriant. Comment Antoinette, tu parais bien malade ! tu seras certainement incapable de faire le voyage de demain. Major Sternfield, souhaitez-lui le bonsoir de suite, car c’est vous qui, par vos plaintes et vos mélancolies, avez fait disparaître les couleurs d’Antoinette. Dites bonne nuit et adieu.

Et elle s’éloigna.

— Adieu, chère Antoinette ! dit Sternfield en pressant sa jeune femme sur son cœur. Pardonne moi et oublie la peine que je t’ai si cruellement infligée ce soir.

Pardonner et oublier ! Hélas ! la demande était bien facile à faire ; mais fut-elle aussi facilement accordée ?

L’insomnie d’Antoinette, les oreillers de son lit trempés de larmes, auraient pu répondre à cette question.


XVII.


Quelques jours après, notre jeune héroïne était installée au manoir, environnée des soins affectueux de son père, des services dévoués de son excellente gouvernante et des attentions amicales de Louis Beauchesne qui, — cela va de soi, — était un visiteur privilégié au manoir.

Cependant, malgré ce triple mur d’affection qui l’entourait, malgré son retour au calme et à la régularité de cette vie de la campagne qu’elle menait de nouveau, Antoinette conservait toujours l’apparence délicate qu’elle avait contractée durant les quelques semaines de son séjour à Montréal.

M. de Mirecourt, néanmoins, n’en conçut aucune inquiétude, persuadé qu’une quinzaine de jours de repos lui rendrait sa vigueur d’autrefois ; mais madame Gérard était loin de partager son assurance et de se satisfaire aussi facilement. Ce qui l’alarmait plus encore que l’excessive faiblesse d’Antoinette, c’était la mélancolie à laquelle celle-ci se laissait aller et l’indifférence qu’elle manifestait à l’égard de ses douces habitudes d’autrefois : l’accomplissement d’œuvres de charité et les plaisirs intellectuels auxquels elle se livrait avant sa promenade à la ville. Plus d’une fois elle essaya, par la patience, par la douceur, comme une mère seule aurait pu le faire, de provoquer quelque confidence chez son enfant bien-aimée ; mais celle-ci évitait avec terreur toute ouverture à ce sujet. Enfin, s’apercevant que ses tentatives avaient pour résultat invariable de faire Antoinette s’enfermer dans sa chambre, elle renonça à son idée, se contenta d’adresser tous les jours de ferventes prières au ciel pour qu’il rendît à ce jeune cœur le calme qu’il semblait avoir perdu, et essaya de son mieux de le distraire et de chasser sa tristesse.

Une cause de chagrins et de regrets incessants pour madame Gérard, était la correspondance régulière qui s’échangeait entre Antoinette et sa cousine madame d’Aulnay. Ce chagrin était bien fondé, car la réception ou l’envoi d’une lettre était pour sa chère enfant un nouveau sujet de mélancolie ou lui donnait des maux de tête violents. Comme l’inquiétude de la bonne gouvernante se serait accrue, si elle eût su que la moitié de ces lettres qui étaient expédiées sous couvert à Lucille faisait partie d’une correspondance suivie avec le major Sternfield !

Un jour, elle se décida à demander, tout en badinant, à voir quelques-unes des lettres en question ; mais Antoinette la refusa froidement, disant pour raison qu’elle avait promis à madame d’Aulnay de ne montrer ses missives à personne. Réellement alarmée, elle voulut s’en plaindre à M. de Mirecourt ; mais celui-ci, qui était devenu plus indulgent encore pour sa fille depuis son retour de la ville, répondit avec une certaine impatience qu’Antoinette ne devait pas être troublée pour des riens, que d’ailleurs elle n’était pas en âge d’être soumise à l’inquisition, comme une petite pensionnaire, au sujet de la correspondance qu’elle tenait avec sa cousine.

Cette réponse fut invariablement donnée par M. de Mirecourt, chaque fois que madame Gérard voulut recourir à son intervention ; car si jusque-là la jeune fille s’était montrée aussi bonne et aussi soumise, c’était dû à la douceur de ses dispositions et non à la contrainte exercée par son père. C’était donc une bonne fortune, pour le secret qu’elle gardait avec tant de soin, que le temps et les pensées de M. de Mirecourt fussent occupés par d’autres choses ; autrement, il n’aurait pas manqué de remarquer l’inconcevable changement qui s’était opéré chez elle.

Nous avons déjà dit que la plupart des Canadiens-Français, au lieu de recourir, pour le règlement de leurs difficultés, à des juges qui ne connaissaient ni leur langue ni leurs lois, s’étaient habitués à les soumettre à l’arbitrage de leur curé ou à celui de quelque notable de leurs paroisses. À Valmont M. de Mirecourt était universellement aimé et respecté ; aussi se trouva-t-il constitué juge et arbitre des différends qui s’élevaient quelques fois entre ses co-paroissiens. Jamais on n’en appelait de ses décisions, car tous étaient convaincus qu’il agissait avec la plus entière impartialité, avec la plus stricte justice.

Un matin qu’Antoinette était dans le vieux salon du manoir où les dames avaient l’habitude de passer la matinée, son père vint lui remettre une lettre qu’il tenait à la main.

— Voilà une dépêche qui pèse autant que celles ordinairement reçues au Secrétariat-Provincial, dit-il en riant.

Aucun sourire n’effleura les traits de la jeune fille en recevant la lettre, qu’elle glissa dans les plis de sa robe, en murmurant quelques mots de remerciement.

M. de Mirecourt, qui avait ce jour là un nombre plus qu’ordinaire de causes en délibéré, partit presqu’aussitôt. Quelques instants après, Antoinette se leva à son tour.

— Pourquoi ne lis-tu pas ta lettre ici, mon enfant ? demanda madame Gérard. Je te promets de ne pas dire un mot, de ne pas la regarder, pendant que tu en prendras connaissance.

La jeune fille fit quelques excuses d’une voix presqu’inintelligible et sortit.

Ah ! c’est que les lettres qu’elle recevait ne devaient pas être lues devant des personnes dont elle redoutait l’observation ; c’est qu’elles faisaient trop monter le rouge de l’émotion à ses joues et les larmes à ses yeux, pour pouvoir affronter cet examen ; c’est qu’elles amenaient sur ses traits l’expression trop claire du plaisir ou de la peine qu’elle éprouvait en les lisant et que la peine avait trop lieu de prédominer, pour qu’elle permît à qui que ce fût de l’étudier pendant cette lecture.

Arrivée dans sa chambre, elle en ferma la porte à clef et brisa l’enveloppe qui contenait, comme elle l’avait prévu, deux lettres, une du major Sternfield et l’autre de sa cousine. Nous nous permettrons de reproduire en entier celle de cette dernière qui peint au vif l’esprit et le caractère de madame d’Aulnay. Voici cette lettre :

« Ma chère Antoinette,

Pour l’amour du ciel ! fais l’impossible pour obtenir de ton père la permission de revenir immédiatement à Montréal. Audley ressemble à un parfait enragé. Il a entendu dire quelque part que le jeune Beauchesne est devenu le commençal du Manoir, qu’il te fait une cour assidue, et il en conclut que tu t’amuses à flirter avec Louis pendant que tu l’oublies entièrement, lui, ton mari. Il est venu ici hier soir, et dans un effroyable accès de colère il a déclaré que si tu persistais à rester à Valmont plus longtemps, il prendrait le parti d’aller te voir là, peu importe les conséquences que cette démarche pourrait avoir. Jusqu’ici j’ai pu, comme tu m’en avais instamment priée, l’empêcher d’agir ainsi, mais je crains bien que sa patience et mon influence soient rendues à leurs dernières limites. Qui aurait pu penser qu’un homme aussi charmant deviendrait jamais tyran ! Et cependant il y a, ce me semble, dans la violence qui le distingue et qui n’est qu’un excès de son amour pour toi, quelque chose capable de le rendre dix fois plus cher à celle qu’il a choisi entre toutes pour être sa femme. Comme est insignifiant l’amour tranquille et philosophe de la plupart des hommes, mis en regard avec sa violente passion pour toi !

Maintenant, quant à ton retour ici, comment pourra-t-il s’effectuer ? Je crois qu’il serait peut-être mieux que j’allasse cette semaine au Manoir avec M. d’Aulnay, que nous te trouvions lui et moi, l’air malade, — ce qui est vrai ou devrait l’être, puisque tu te trouves séparée de celui qui doit t’être le plus cher en ce monde, — et tourmenter M. de Mirecourt à tel point, qu’il finisse par te laisser venir avec nous. Je lui dirai que, nous trouvant dans le temps du carême, j’expie par une entière réclusion la vie mondaine et gaie que j’ai menée jusqu’ici, que par conséquent tu ne rencontreras personne chez moi ; enfin, si ces raisons ne suffisent pas, j’inviterai Louis à être de la partie. Ce dernier argument sera victorieux, car mon oncle supposera tout naturellement que Louis, t’accompagnant à la ville, aura une nouvelle occasion de poursuivre la réalisation de son cher projet de vous marier.

Mais adieu, j’entends la voix de Sternfield qui se fait entendre dans le vestibule ; je dois donc fermer ma lettre de suite. Il a probablement quelques lignes ou une longue lettre à te faire parvenir.

Ta dévouée, mais bien contrariée

Lucille. »

La lettre de Sternfield n’était pas de nature à calmer le trouble que venait de produire celle de Lucille. Le major accusait Antoinette de l’avoir oublié, déclarait énergiquement qu’il ne pourrait souffrir plus longtemps d’être exilé de sa présence, et terminait en disant qu’il tâcherait d’avoir assez de patience pendant quelques jours encore après lesquels elle devait absolument venir le voir chez madame d’Aulnay.

Ce fut en proie à une vive excitation qu’elle lut et relut ces lettres. N’y pouvant résister, elle se couvrit le visage de ses mains et éclata en sanglots.

— Oh ! Audley et Lucille ! soupira-t-elle, dans quel abîme de misères vous m’avez plongée !

Ces paroles pleines de tristesse et de désespoir qui tombaient de la bouche d’une jeune femme mariée à un homme qu’elle avait elle-même choisi, n’étaient pas, comme on pourrait le supposer, le résultat d’un moment de trouble ou d’inquiétude, mais bien plutôt le débordement d’un cœur surchargé de chagrins. Oui durant les quelques semaines qui venaient de s’écouler, loin de la société pleine de charmes de Sternfield et de l’influence pernicieuse de madame d’Aulnay, elle avait pu, dans la solitude de son cœur, jeter un coup d’œil en arrière et juger l’irrévocable passé. Quel fut le résultat de cet examen sévère ? C’est ce qu’on a pu deviner par l’exclamation qui venait de s’échapper de ses lèvres.

Si Audley Sternfield s’était toujours montré doux et tendre, il n’y a pas de doute que le goût passager qu’elle avait pris pour de l’amour se serait changé en une profonde affection, car sa nature, à elle, était aimante et aimable ; mais le système de persécution et d’intimidation qu’il avait adopté à son égard aussitôt après leur mariage avait sensiblement altéré l’attachement naissant qu’elle éprouvait pour lui : et, avec une terreur pleine d’angoisse pour l’avenir et un amer regret du passé, elle reconnaissait maintenant en son cœur ulcéré qu’elle ne faisait que craindre et trembler quand elle aurait dû aimer et espérer. Une demi-heure s’écoula pendant laquelle, la tête appuyée sur ses mains, elle regardait tristement les branches nues des arbres qui, jouet des vents de février, se balançaient doucement ou s’agitaient avec violence. Dans cette attitude mélancolique, elle rêvait combien il lui était impossible de goûter encore une fois la paix et le bonheur.

Un léger coup frappé à la porte la fit tressaillir. C’était madame Gérard qui venait lui annoncer que M. de Mirecourt et Louis l’attendaient au salon.

— Veuillez les rejoindre, chère madame Gérard, je vais descendre dans quelques instants.

Après avoir à la hâte essuyé ses yeux et lissé ses cheveux, elle se rendit au salon en se préparant une contenance indifférente. Se plaçant près des deux rideaux cramoisis afin que l’ombre qu’ils projetaient pût cacher un peu sa pâleur — précaution qu’elle tenait de madame d’Aulnay, elle fit tout son possible pour répondre avec calme aux paroles qu’on lui adressa. Quelques instants après, M. de Mirecourt fut appelé à son bureau par un voisin qui venait solliciter ses conseils et son arbitrage : les deux jeunes gens se trouvèrent seuls, madame Gérard étant occupée à des affaires de ménage.

— Qu’avez-vous donc, Antoinette ? demanda Louis qui avait deviné son trouble en dépit des rideaux cramoisis et de l’assurance qu’elle avait tenté de se donner.

— Oh ! Louis ! je suis bien misérable, bien malheureuse ! répondit-elle.

— Je m’en suis aperçu dès le premier moment de votre retour, répliqua-t-il gravement ; vous n’êtes plus la jeune fille si gaie et si heureuse d’autrefois. Mais, chère Antoinette, puis-je faire quelque chose pour vous?

— Oh ! Oui, dit-elle en l’interrompant et enjoignant ses mains. Tâchez de m’obtenir la permission de retourner prochainement, de suite, à Montréal.

— Oui, à la société si pleine de charmes de l’irrésistible major Sternfield ! continua-t-il avec une amertume pleine de jalousie dont il put se rendre maître. Assurément, s’il déplore votre mutuelle séparation la moitié autant que vous semblez la regretter, son nom et le vôtre mériteront de passer à la postérité comme un exemple du vif attachement des amoureux de nos jours.

— Oh ! Louis, épargnez-moi les reproches et les railleries, je suis bien assez malheureuse. Secourez-moi, si vous le pouvez ; sinon, plaignez-moi.

Ému, le jeune Beauchesne poursuivit impétueusement.

— Non, Antoinette ; c’est plutôt à vous de me plaindre, de me pardonner mon injustice. Dites que vous me pardonnez, et je tâcherai de me rendre digne de la confiance que vous avez placée en moi.

Ce pardon lui fut facilement accordé. Antoinette lui fit part alors de la prochaine arrivée de madame d’Aulnay et du but qu’avait cette visite. Louis promit de faire tout ce qui serait en son pouvoir pour favoriser le projet.

Madame Gérard entrant quelques instants après, il commença, avec elle, une conversation animée, pour détourner son attention de la jeune fille encore sous l’effet d’une vive agitation.


XVIII.


Quelques jours après, par une superbe matinée, monsieur et madame d’Aulnay, amenés par leur joli équipage d’hiver, venaient frapper à la porte du manoir, à la grande joie de M. de Mirecourt qui était également fier de sa gracieuse nièce et de son digne et savant époux.

Antoinette amena Lucille dans sa chambre pour la débarrasser de ses vêtements de voyage. Une fois là, celle-ci ferma la porte avec soin, et s’écria :

— Maintenant, aux nouvelles… Mais, mon Dieu ! Antoinette, comme tu es pâle ! Qu’est-ce que tu as donc fait ? Non seulement tu as considérablement maigri, mais de plus tes yeux et ton teint ont perdu tout leur éclat. Cela ne fera pas. Tu ne dois pas permettre au chagrin ni à l’inquiétude d’aller plus loin que de communiquer à tes traits une pâleur délicate ou un air mélancolique.

— Donne-moi ta recette pour les restreindre dans des limites aussi modérées, dit Antoinette avec un sourire forcé.

— Lorsque tu te sentiras triste, arrêtes-toi de penser, prends un roman, essaies une intrigue ou jette un coup-d’œil sur tes toilettes. Si ces dernières sont dans un état défectueux, le remède est infaillible, car une cause de tristesse en neutralise toujours une autre. Courage, chère enfant. Nous allons obtenir la permission de ton père ; demain soir tu seras dans mon salon, avec ce cher tyran d’Audley à tes pieds. Mais, silence ! j’entends venir madame Gérard. Jusqu’après le dîner, pas un mot de notre projet.

Le dîner fut excellent et les vins exquis ; M. de Mirecourt, content de voir que tout allait à merveille, était d’une humeur des plus aimables. Après le café qui fut servi dans le salon, madame d’Aulnay, avec une grande habileté, ouvrit le feu par quelques observations sur la pâleur et l’apparence délicate d’Antoinette.

— En effet, elle semble malade, répondit un peu brusquement M. de Mirecourt ; mais c’est à sa promenade en ville que nous devons cela.

— Oh ! cher oncle, répondit en souriant madame d’Aulnay, lorsqu’elle quitta Montréal elle paraissait être bien mieux que maintenant. Elle s’ennuie à mort ici, précisément comme moi à la ville depuis que le carême est commencé.

— C’est très-flatteur pour M. d’Aulnay et pour moi-même, répliqua-t-il.

— Mais, mon oncle, vous êtes très-souveut absent ou retenu dans votre bureau par d’importants travaux, et madame Gérard est occupée par les affaires du ménage, en sorte que la pauvre Antoinette est souvent seule.

— Eh ! bien, que la petite se livre à la lecture, au jeu ou à la couture, comme elle en avait la louable habitude avant son entrée dans la vie du grand monde, dit M. de Mirecourt d’un ton assez bref.

Mais le regard de tendresse qu’il lança en même temps sur sa fille était une frappante contradiction de la brusquerie de ses paroles.

— Laisse-la plutôt venir à la ville avec nous, interrompit M. d’Aulnay qui avait reçu les instructions de sa tendre moitié. Je te promets que nous te la renverrons après Pâques, aussi heureuse et en aussi bonne santé que jamais.

M. de Mirecourt hocha la tête.

Madame Gérard, de son côté, fit comprendre qu’elle ne pouvait s’imaginer qu’Antoinette pût désirer s’éloigner si tôt du manoir, après une si longue absence. Mais quelle chance avait-elle de lutter contre des alliés aussi puissants ? Louis lui-même, sur lequel elle avait compté comme sur un secours efficace, passait traîtreusement à l’ennemi. Quel était son but en agissant ainsi ? c’est ce qu’elle ne put deviner, à moins toutefois que, comme madame d’Aulnay l’avait également invité, il eut voulu profiter de cette occasion pour avancer ses affaires auprès d’Antoinette. Mais la vieille gouvernante n’avait pas remarqué que Beauchesne avait répondu à l’invitation d’une manière générale, équivoque, qui lui permettait d’accepter ou de refuser ensuite, à sa convenance.

Antoinette elle-même, silencieuse et abattue, ne parlait que très-peu, et en dépit des signes que lui faisait sa cousine, elle restait presque passive. Un regard suppliant tourné vers son père et qu’elle accompagna de ces mots : « j’aimerais à y aller, » fut tout ce qu’elle fit pour seconder les efforts de ses amis ; mais, quand bien même elle se serait étudiée à prendre des moyens directs de gagner le consentement de son père, elle n’eût pu en choisir un plus heureux que celui-là. Le calme qui se trahissait sur sa figure et qui atteignait presque l’apathie, ainsi que le souvenir de la sévérité dont il avait fait preuve à son égard lorsqu’il lui avait parlé de son mariage avec Louis, le touchèrent sensiblement et le firent incliner à se rendre à la demande générale. Et puis, la déclaration de madame d’Aulnay qu’elles vivraient dans la retraite du carême, le fait que Louis avait été également invité et pourrait surveiller sa fiancée le décidèrent entièrement.

— Eh ! bien, mon enfant, dit-il en attirant sa fille à lui, puisqu’il faut faire ce sacrifice, faisons-le gaiement.. Mais, quoi ? des pleurs ! s’écria-t-il en voyant Antoinette qui, touchée par sa bonté, par le souvenir de sa propre ingratitude envers lui et par le sentiment de sa propre perfidie, essayait de contenir les sanglots qui s’échappaient de sa poitrine oppressée. Tu pleures, petite ! Qu’est-ce que cela veut donc dire ?

— Ne sois pas aussi enfant, Antoinette ! interrompit madame d’Aulnay avec plus de vivacité que la circonstance ne semblait en demander de sa part. Tu es ridiculement nerveuse aujourd’hui !

— Eh ! bien, c’est toi-même, jolie nièce, qui lui a appris ces mouvements… Mais assez comme cela. Antoinette, montes à ta chambre et commence à faire ta malle ; autrement, tu oublieras la moitié ou la plus grande partie de tes effets indispensables… C’est inutile, madame Gérard ! continua-t-il de bonne humeur en interrompant la gouvernante qui venait de commencer à protester, quoique avec beaucoup de déférence, contre le retour d’Antoinette à la ville ; c’est inutile. Cette fois, ils ont été trop nombreux pour nous; tenez ! tenez ! c’est une affaire décidée. Lucille, fais-nous maintenant un peu de musique, si tu peux ; mais je crains bien que l’instrument ne soit hors d’ordre : notre petite fille ne l’a pas touché depuis bien longtemps.

Il y avait à peine quelques secondes qu’Antoinette, suivant l’invitation de son père qu’elle avait reçue avec un grand empressement, était dans sa chambre, lorsque madame Gérard entra.

— Chère Antoinette, dit-elle, je suis venue voir si tu as besoin de moi ?

— Oh ! non ; je ne mettrai pas beaucoup de temps à préparer tous mes effets ; mes commodes et mes tiroirs sont dans un ordre parfait, grâce au bon exemple que vous m’avez donné sous ce rapport, chère amie.

— Ah ! mon Antoinette, — reprit madame Gérard avec une inquiétude pleine de tristesse dans le regard et dans la voix, — je crains bien que les conseils que je t’ai donnés sur d’autres sujets bien plus importants n’aient été malheureusement inutiles. Dieu sait combien de fois je lui ai demandé avec ferveur la grâce et l’inspiration de remplir dignement l’important devoir qui m’était confié.

— Chère madame Gérard, pourquoi êtes-vous si triste et si inquiète ? demanda avec douceur Antoinette en prenant les mains de sa gouvernante qu’elle pressa chaleureusement dans les siennes. Vous avez été pour moi une véritable mère. Toujours bonne, judicieuse, prudente…

— Et cependant j’ai failli, complètement failli ! interrompit celle-ci sur le même ton de tristesse. Non, ne parles pas ainsi, Antoinette, mais écoutes moi, car je dis la vérité. Où est cette confiance que je désirais t’inspirer, cette confiance qui aurait dû te faire venir à moi comme à une mère, me confier tes chagrins et prendre mes conseils dans les moments de peine ? Hélas ! tu ne m’en accordes pas plus qu’à une étrangère ! Tu as des soucis et des inquiétudes, mais tu les dévores en silence ; tu as des plans et des projets, mais tu les prépares dans le secret, Antoinette ! chère Antoinette, dis-moi : ai-je mérité cette défiance ?

Le cœur ardent de la jeune fille, qui était intimement attaché à la directrice de ses jeunes années, fut profondément touché par cet appel chaleureux. Se jetant en pleurs, dans les bras de son excellente gouvernante, elle s’écria :

— Ô bonne et chère amie, pardonnez-moi ! Pourquoi n’ai-je pas rempli mes devoirs à votre égard avec autant de fidélité que vous vous êtes acquittée des vôtres envers moi ? pourquoi me suis-je déjà séparée de vous ?…

— Et cependant tu me laisses encore ! dit-elle doucement en caressant la soyeuse chevelure de la jeune fille. Que madame d’Aulnay seule s’en retourne dans cette vie agitée de la ville, dans le tumulte de laquelle tu as déjà perdu ta fraîcheur, tes sourires, ta gaieté, et la paix de ton âme.

— Cela ne se peut pas ! dit Antoinette en se levant fiévreuse. Hélas ! je dois y aller.

— Qu’il en soit comme tu le désires, et puisse Dieu guider tes pas ! Encore un mot, ma petite Antoinette, encore un mot de l’amie éprouvée qui a appris à ta bouche à bégayer le nom de notre Père céleste. Pourquoi as-tu abandonné la pratique et les devoirs de notre religion à laquelle jusqu’ici tu avais été si fidèle ?

— Parce que je ne suis pas digne des consolations qu’elle donne ! répondit la jeune fille singulièrement émue.

— Ce devrait plutôt être une raison pour te faire persévérer dans l’observance de tes devoirs religieux. Est-ce que notre Divin Maître lui-même ne nous a pas dit qu’il venait pour sauver, non pas les justes, mais les pécheurs ? Mais assurément, ces paroles, dans leur sens le plus rigoureux, ne s’appliquent pas à ma petite, à ma chère Antoinette. Ouvres-moi ton cœur, mon enfant bien-aimée ; confies-moi les secrètes préoccupations qui semblent l’assiéger : tu seras, ensuite, moins abattue et plus heureuse.

Antoinette soupira. Oh ! que n’aurait-elle pas donné pour pouvoir en ce moment confier ses fautes et ses peines à cette conseillère sage et prudente, partager avec elle le lourd fardeau du secret qui déjà minait sa jeune existence. Mais le souvenir de la promesse que Sternfield lui avait arrachée ferma sa bouche ; et avec une tendre caresse, elle lui dit :

— Soyez patiente pendant quelque temps encore, ma bonne, mon excellente amie ; et malgré mon silence, en apparence si plein d’ingratitude, aimez-moi, priez pour moi !

— Puis-je entrer, Antoinette ? demanda soudainement la voix argentine de madame d’Aulnay.

Et, sans attendre la réponse, Lucille s’introduisit dans la chambre.

— Que signifie ceci, pauvre petite cousine ? demanda-t-elle en promenant son regard indigné de madame Gérard au visage baigné de larmes d’Antoinette. Tu étais, je crois, à recevoir un sermon ?…

— Arrêtes, Lucille, ne parles pas aussi étourdiment, se hâta d’interrompre Antoinette… Pars-tu à présent, demanda-t-elle à sa gouvernante qui s’était levée.

— Oui, mon enfant ; mais avant de laisser cette chambre, j’ai à vous donner un avis, madame d’Aulnay. Sur vos instances pressantes, cette enfant innocente et sans expérience a été confiée à vos soins. À Dieu vous rendrez compte de la manière dont vous avez rempli vos obligations. Quelles que soient les embûches dont ses pas ont été environnés et les erreurs dans lesquelles elle peut encore tomber, sur votre tête, à vous, son guide et sa protectrice, retombera la plus lourde part du châtiment !

— Quelle terrible mégère ! s’écria madame d’Aulnay avec un frémissement affecté pendant que la gouvernante s’éloignait. Elle me rappelle la Sybille.

— Trêve de ces épithètes et de ces plaisanteries, répliqua Antoinette d’un air affligé et indigné. Cette personne a été pour moi, dès ma plus tendre jeunesse, une gouvernante, une amie, une mère ; et je serais une ingrate si je permettais qu’on fit un pareil usage de son nom en ma présence, quand je puis l’empêcher.

— Oh ! assez, ma chère enfant. Cette indignation est en pure perte ; car je suis prête, si tu le désires, à en parler désormais et à la regarder comme une perfection. Mais ne perdons pas notre temps en disputes, quand nous avons à parler de choses infiniment plus intéressantes. N’avons-nous pas parfaitement réussi dans tous nos plans ? Nous devons partir demain matin, pour profiter des beaux chemins, avant qu’une tombée imprévue de neige les rende impraticables. À présent, laisse le sourire revenir sur tes traits, tâches de paraître comme autrefois, afin d’empêcher ton père de retirer sa permission… Et maintenant que nous avons un moment à nous, je m’étonne de ne pas te voir m’assiéger de questions au sujet de ton cher adorable et tyrannique mari !… Mais, quoi ! ce nom te fait tressaillir comme s’il te terrifiait ! Tu es devenue singulièrement nerveuse.

— Eh ! bien, qu’as-tu à me dire sur son compte ? demanda Antoinette à voix basse.

— Qu’est-ce que j’ai à te dire ! répéta ironiquement madame d’Aulnay. Est-ce ainsi qu’une jeune mariée qu’on idolâtre doit s’enquérir du plus joli et du plus charmant mari qu’une femme puisse avoir ?

— Je ne suis pas aussi enthousiaste que toi, Lucille ; de plus, tu oublies qu’il y a à peine deux jours j’ai reçu de lui une lettre dans laquelle il me disait que sa santé est assez bonne. Mais, puisque tu veux absolument que je te questionne sur son compte, dis-moi donc comment il a passé le temps durant mon absence ?

— Le fait est — répondit madame d’Aulnay, en toussant, comme pour cacher son embarras — le fait est qu’il n’aurait pas été habile en vivant retiré comme un ermite : le monde aurait pu soupçonner quelque chose. Aussi, pour qu’il n’en parût pas, il a agi comme d’habitude, comme si de rien n’était.

— Comme il a agi pendant la dernière soirée que j’ai passée à la ville ? continua Antoinette dont les traits venaient de se couvrir d’une vive rougeur causée par la peine et le ressentiment que lui causait le souvenir de cette pénible circonstance.

— Oh ! oui, je sais à quoi tu fais allusion. J’ai vu moi-même ses indignes coquetteries avec une ou deux des jeunes filles présentes, et je l’ai ensuite fortement sermonné pour cela. Je lui ai dit, entr’autres choses, que tu avais fait preuve de trop de bonté et de patience, et que ce que tu aurais eu de mieux à faire, aurait été de t’amuser avec quelque partenaire de ton goût, pour combiner ensemble le plaisir de l’amusement et celui de la vengeance. Mais, ma chère Antoinette, le regard sombre et furieux qu’il me lança me glaça presque de terreur. « Écoutez-moi bien, madame d’Aulnay m’a-t-il dit. Puisque vous voulez le bonheur de votre cousine, ne lui donnez jamais un pareil conseil. Si vous le faites et si elle agit d’après ce conseil, la conséquence sera que vous aurez, toutes les deux, à vous en repentir le jour même où elle commencera à mettre ce système en pratique. » — « Hein ! major Stemfield, vous êtes un vrai tyran ! répondis-je un peu irritée ; Barbe-Bleue n’était pas de la moitié aussi méchant que vous. » — « Ne parlez pas avec autant de légèreté, Lucille ! » répliqua-t-il en m’appelant avec une grande impertinence, par mon nom de baptême. « J’aime sincèrement, comme tout homme le doit, la femme que j’ai choisie pour être la compagne de ma vie, et je ne puis pas plus lui permettre de jouer avec mes affections qu’avec mon honneur. » N’est-ce pas, chère Antoinette, qu’en dépit de ses fautes, c’est un homme irrésistible ?

Antoinette, pour toute réponse, laissa percer un faible sourire sur sa figure et fit un léger, un très-léger mouvement de tête.

— Et qui, crois-tu, s’est récemment informé de toi très-particulièrement et avec beaucoup d’intérêt ? Devine, je te le donne en vingt. Quoi, tu n’en peux venir à bout ? Eh ! bien, je vais te le dire : ni plus ni moins que l’insensible, l’invulnérable colonel Evelyn. Que te figures-tu qu’il ait eu l’audace de me dire, une après-dînée que je me promenais en voiture près de la Citadelle[3] pour aller entendre le nouveau corps de musique ? Après s’être informé de toi et avoir appris que tu étais en bonne santé et que je m’attendais à t’avoir encore prochainement avec moi, il se lança dans une diatribe du même genre à peu près que celle dont vient de me gratifier ta gouvernante. Il prétendit que tu étais une jeune fille candide et sans expérience, que je devais veiller sur toi avec un soin jaloux et te diriger avec une grande prudence. Je crois qu’il s’est dit autorisé à parler ainsi à cause d’observations un peu légères qui auraient été faites sur ton compte et sur celui de Sternfield à la table d’hôte des officiers, quoique je ne puisse m’imaginer ce qui a pu donner lieu à ces observations… Mais, ciel ! qu’as-tu donc, Antoinette ? comme tu parais fiévreuse ! Tiens laisses à ta femme de chambre le soin de faire ta malle, et descendons au salon.


XIX.


Elles trouvèrent les messieurs engagés dans une conversation politique animée qui avait, comme de raison, pour thème principal les griefs du Canada et les actes arbitraires du nouveau gouvernement. Par déférence pour madame d’Aulnay qui éprouvait la plus profonde aversion pour la politique, ils changèrent de sujet et donnèrent à la causerie une tournure générale.

La matinée du lendemain fut douce et agréable. Çà et là sur le ciel bleu on voyait se détacher quelques nuages blancs. Dans les cours des fermes les troupeaux, sortis de l’étable où ils avaient été confinés depuis quelques jours, tournaient d’un côté et de l’autre leurs regards étonnés ; de petits oiseaux blancs voltigeaient tout à l’entour et se reposaient de temps en temps sur les branches nues des arbres.

Ainsi qu’il avait été décidé la veille, M. et madame d’Aulnay partirent de bonne heure, emmenant Antoinette. Lucille, qui était d’une humeur des plus vives, égaya un peu la monotonie du voyage. Ils arrivèrent enfin à leur destination, et les chambres de madame d’Aulnay avec leurs feux pétillants leur parurent encore plus confortables, après la route qu’ils venaient de parcourir. L’odeur appétissante du dîner, qui fait venir l’eau à la bouche des voyageurs affamés et qui envahissait la maison, la table avec ses trois couverts, ses nappes blanches comme la neige, ses verres et son argenterie brillante, tout indiquait qu’ils étaient attendus.

Avec cette bonne humeur qui offrait au moins une compensation dans son caractère frivole, madame d’Aulnay ouvrit précipitamment une des malles d’Antoinette, en prit une jolie robe et insista pour que sa cousine la mît.

— Tu sais, dit-elle, qu’Audley doit venir ce soir, et je veux que tu paraisses avec avantage ; ainsi, puisque tu n’as que dix minutes pour t’habiller, fais diligence. M. d’Aulnay, tout philosophe et patient qu’il soit sous tous les rapports, devient l’homme le plus intraitable du monde quand on le fait attendre pour son dîner.

Antoinette fut prête à temps et descendit dans la salle où M. d’Aulnay, la montre en main, se promenait de long en large.

— Quel trésor de femme tu feras, jolie cousine ! dit-il en souriant : toujours prête au moment convenu ! L’effet du long voyage qu’elle venait de faire eut un bon résultat sur l’appétit d’Antoinette ; et les saillies pleines de finesse de Lucille qui était, ce jour-là, dans sa meilleure humeur, communiquèrent à son esprit une gaieté qu’elle n’avait pas connue depuis plusieurs semaines déjà. Elle était libre aussi, du moins pour quelque temps, de la crainte qui la harassait depuis plusieurs jours, que son mari ne s’aventurerait pas dans quelque démarche téméraire, comme celle de se présenter brusquement chez son père, ou, ce qu’elle avait redouté davantage, d’arriver à Valmont sous un nom supposé et de la forcer à lui accorder une entrevue.

Après le dîner qui fut très-agréable, M. d’Aulnay demanda la permission de se retirer dans sa Bibliothèque. Madame d’Aulnay et sa cousine se trouvèrent seules.

Lucille, qui était admiratrice passionnée des ouvrages de fantaisie de toutes sortes, apporta à sa cousine quelques échantillons de nouveaux dessins. Pendant qu’elle était à lui montrer les beautés d’un cep de vigne qu’elle avait l’intention de reproduire sur le canevas, un grand coup de marteau frappé à la porte fit tressaillir Antoinette.

— Oui, dit Lucille, c’est le major Sternfield : c’est sa manière impatiente de frapper… Mais, mon Dieu ! chère enfant ! comme tes couleurs ont vite changé ! Dis-le moi franchement — et elle scruta encore plus attentivement sa cousine — oui franchement : est-ce l’amour ou la crainte qui te fait tressaillir ainsi ?

— Un peu les deux, répondît la jeune fille en s’efforçant de paraître plus gaie.

Avec une figure toute souriante, Audley entra dans la salle.

Attirant sa femme à lui et la pressant sur son cœur :

— Arrivée enfin ! ma bien-aimée, dit-il. Oh ! que je suis heureux !

En ce moment, se rappelant toutes les pensées peu bienveillantes, tous les amers regrets qui l’avalent affligée depuis leur séparation, Antoinette oublia ses griefs, et, comme une femme peut seule le faire, s’accusa elle-même d’injustice et de dureté. Ah ! si Audley s’était toujours montré aussi tendre pour elle, il se serait attaché son affection aussi irrévocablement qu’il avait enchaîné sa destinée.

La soirée se passa rapidement et agréablement, et ce fut bien malgré lui que Stemfield se leva enfin pour partir. Comme il pressait la main de sa femme, ses yeux cherchèrent l’anneau qu’il avait placé dans un de ses doigts ; mais il n’y était plus.

— Où est-il ?… ton jonc ! demanda-t-il en fronçant tout-à-coup ses sourcils.

Antoinette leva l’autre main, dans l’un des doigts de laquelle brillait le petit anneau d’or.

— J’ai coutume de rougir tellement, dit-elle, et je deviens si visiblement mal à l’aise quand quelque regard indiscret se dirige vers ma main, que j’ai cru plus prudent de le changer de doigt.

— C’est assez juste. Et maintenant, une autre question que je me crois permise et à laquelle tu peux, je crois, répondre aussi facilement : quel est ce M. Beauchesne avec lequel on m’a dit que ma petite Antoinette était dernièrement devenue si intime ?

— Oh ! ce pauvre Louis ! répondit-elle avec une franchise qui fit disparaître, pour un moment du moins, les soupçons de son mari.

— Pourquoi l’appelle-tu pauvre Louis ?

— Parce que je l’estime, dit-elle en riant et en rougissant légèrement.

— J’espère que tu ne m’appelleras jamais pauvre Stemfield ! répliqua son mari qui, avec sa perspicacité ordinaire, avait deviné que Louis pouvait avoir été autrefois un amoureux d’Antoinette, mais sans espoir.

— Non, non ! dit-elle gravement. Vous, vous êtes d’une nature à inspirer de la crainte plutôt que de la pitié.

— Et de l’amour plus qu’autre chose, j’espère ! ajouta-t-il.

— Assez de cette conversation à voix basse, interrompit en riant madame d’Aulnay. J’appelle maintenant votre attention sur un sujet plus sérieux que vos affaires privées.

— Faites connaître vos désirs, belle dame : je tâcherai de les combler.

Et Sternfield s’inclina gracieusement.

— Eh ! bien, voici. Je voudrais organiser une promenade à la Longue-Pointe ou à Lachine. La saison est si avancée que, dans deux semaines, il ne faudra plus songer aux promenades en voiture d’hiver.

— Mais, il me semble que nous avions promis à papa de vivre tranquilles et retirées tant que je serais à la villes hasarda Antoinette.

— Ainsi faisons-nous et ainsi continuerons-nous de faire, ma très-prude petite cousine : je ne me propose nullement de donner des bals ni des soirées, mais simplement de faire une promenade en voiture pour profiter des derniers beaux chemins. Saint Antoine lui-même n’aurait pu se refuser à cela. Prenez un crayon, major Sternfield, et écrivez un mémoire de ceux que je désire réunir.

Deux ou trois noms furent écrits sans commentaires ; ensuite, madame d’Aulnay proposa le colonel Evelyn.

— À quoi cela sert-il de l’inviter, fit observer Sternfield : il ne viendra pas ; il ne s’est pas rendu à votre invitation la dernière fois.

— N’importe ; faites votre devoir, secrétaire, répondit péremptoirement madame d’Aulnay. Evelyn doit être invité : il a accepté une fois mon invitation.

— Oui, en cette circonstance mémorable où il a perdu les magnifiques chevaux qu’il avait emmenés d’Angleterre, ce qui n’est certainement pas de nature à nous faire jouir une seconde fois de sa charmante société. Et, d’ailleurs, de quelle utilité vous sera-t-il, maintenant qu’il n’a plus d’équipages ?

— Vous êtes absurde, major Sternfield ! répliqua sèchement Lucille. Vous savez aussi bien que moi qu’il s’est récemment procuré une paire des plus magnifiques chevaux canadiens qui soient dans le pays. Vous êtes jaloux, ou vous voulez rester le seul cavalier irrésistible de la compagnie.

— Est-ce que vous l’appelez irrésistible ? dit d’un air moqueur Sternfield.

— Non, mais c’est un misanthrope, un homme mystérieux, ce qui vaut encore mieux.

Le militaire haussa les épaules, et, après deux ou trois minutes de discussion, il partit.

La matinée fixée pour la promenade était superbe. Madame d’Aulnay et sa cousine achevaient de déjeuner, lorsque Jeanne entra pour remettre à sa maîtresse une carte qu’elle venait de recevoir.

— Comment, le colonel Evelyn ! s’écria Lucille. Que peut-il y avoir sur la terre qui l’amène à une heure aussi matinale ?

La rougeur d’Antoinette augmenta d’intensité, mais n’offrit aucune solution à ce problème.

— Qu’allons-nous faire ? continua madame d’Aulnay. Les feux du salon sont à peine allumés. Je crois que nous ferions mieux de le recevoir ici. Oui, Jeanne, faites-le entrer dans cette salle… Sais-tu bien, Antoinette, que nous sommes vraiment charmantes dans ces gracieuses toilettes du matin ? Et puis, ce boudoir avec mes oiseaux et mes fleurs, est une vraie oasis. Décidément, c’est le meilleur local pour le recevoir.

Le visiteur entra, calme et majestueux. Il connaissait probablement l’arrivée d’Antoinette, car il ne manifesta aucune surprise en la voyant. Aussi l’aborda-t-il avec une tranquille bienveillance ; et, après avoir demandé pardon d’être aussi matinal dans sa visite :

— Madame d’Aulnay, dit-il avec un léger sourire, je suis venu savoir de vous si l’invitation que vous avez bien voulu me faire ne s’adresse qu’à mes chevaux, ou bien si elle comprend également votre très humble serviteur ?

— Comment ? que voulez-vous dire, colonel ? répondit madame d’Aulnay passablement intriguée. J’ai dit au major Sternfield de vous inviter en mon nom, car je ne croyais pas qu’il fût nécessaire de vous envoyer une invitation plus formelle pour une affaire aussi simple.

— Eh ! bien, l’invitation a été, pour ne pas dire plus, très-équivoque. Hier soir, je rencontre le major Sternfield sur la rue ; après m’avoir félicité au sujet de mes nouveaux chevaux et demandé s’ils étaient bien dressés, il m’informe que madame d’Aulnay organise une promenade et qu’elle ne peut pas s’en passer.

— Qu’il est malicieux ce major Sternfield ? exclama madame d’Aulnay. Colonel, je n’ai pas besoin, j’espère, d’expliquer ou de nier ce fait : vous me savez incapable d’une semblable impolitesse.

— J’en suis bien sûr, répliqua-t-il avec gravité. L’hospitalité que madame d’Aulnay sait si bien exercer vis-à-vis des étrangers que le hasard a conduits dans son pays est une réfutation suffisante. Mais mon but principal, en venant, est de savoir à quelle heure vous voulez que mon équipage et mon domestique — qui, vous le savez, sont toujours à votre disposition — soient ici. Le major Sternfield, malheureusement, n’a pas pris le temps de me renseigner sur ce point important.

— Quelque superbes qu’ils soient, je n’accepterai pas les chevaux sans leur maître, reprit madame d’Aulnay qui paraissait piquée au vif. Je sais qu’en général vous ne vous souciez guère de la société des dames ; néanmoins, je suis certaine que vous êtes trop bien élevé pour venir en personne refuser une invitation que vous fait l’une d’elles, surtout lorsqu’elle vous dit qu’agir ainsi serait la chagriner et la mortifier.

Le colonel Evelyn paraissait être dans une grande perplexité. Son but, en venant ce matin-là chez madame d’Aulnay, était effectivement, ainsi qu’il l’avait dit, de mettre ses chevaux à sa disposition et de s’assurer à quelle heure il devait les lui envoyer. Il pouvait en avoir un autre, connu de lui seul peut-être : celui de voir Antoinette à son arrivée ; mais se joindre aux touristes était une chose qu’il n’avait nullement prévue. Aussi, madame insistant, il répondit :

— Comme de raison, puisque madame d’Aulnay est assez bienveillante pour ne pas entendre raison, je ne puis que me rendre à ses désirs ; mais je crains bien qu’après la catastrophe survenue lors de la dernière excursion de ce genre à laquelle j’ai pris part, aucune dame ne soit assez intrépide pour m’accompagner.

— Vous vous trompez, colonel. Sans aller plus loin, en voici deux qui sont désireuses de partager les gloires et les périls de votre équipage. Qu’en dis-tu, Antoinette ?

La jeune fille fit, en rougissant, un signe négatif de la tête ; mais le colonel Evelyn, sans remarquer ce mouvement, reprit :

— Oh! mademoiselle de Mirecourt est une héroïne dans toute la force du terme ; et si pareil accident devait jamais m’arriver encore, je suis assez égoïste pour désirer l’avoir, alors avec moi : c’est son calme merveilleux qui nous a sauvés…

— Joint à l’habileté et à la présence d’esprit du colonel Evelyn, répondit madame d’Aulnay avec un charmant sourire. Mais qu’en dis-tu Antoinette — continua-t-elle, animée du désir soudain, de punir Sternfield de sa dernière escapade — qu’en dis-tu ? si tu donnais au monde, et particulièrement au colonel Evelyn, une nouvelle preuve de courage en montant aujourd’hui encore dans sa voiture !

— Oh ! faites cela, mademoiselle de Mirecourt, dit-il avec bienveillance sinon avec empressement ; je puis en toute sûreté vous promettre que votre courage ne sera pas soumis à une aussi rude épreuve qu’il l’a été la dernière fois. De plus, ce sera un témoignage que je recevrai avec plaisir, que vous avez oublié et que vous m’avez pardonné les terreurs de cette dangereuse promenade…

— Sans doute elle accepte, interrompit madame d’Aulnay sans donner à sa cousine le temps de répondre. Vous pouvez considérer la chose comme définitivement arrêtée.

Timide et embarrassée, Antoinette ne fit aucune résistance ; mais lorsque le militaire fut parti :

— Oh ! Lucille, dit-elle à madame d’Aulnay, j’ai bien peur qu’Audley ne soit fâché de cet arrangement.

— L’impertinent aura ce qu’il mérite pour s’être aussi mal acquitté de ma commission ! répondit Lucille dont le teint animé trahissait un vif mécontentement.

— Mais, je le crains tant lorsqu’il est fâché ! reprit la pauvre Antoinette.

— Pour cette raison-là même, tu dois apprendre à le braver. Mais si cet arrangement te met mal à l’aise, je lui dirai qu’il est entièrement mon fait ; que tu n’y as pris aucune part, ce qui est vrai : ainsi, ne te tourmentes plus à propos d’une semblable bagatelle.


XX.


Heureusement pour la facile exécution des plans de madame d’Aulnay, le major Sternfield, retenu par un obstacle imprévu, arriva un peu tard. Lorsqu’il parut, monté sur son joli mais fantasque cutter, tous les excursionnistes étaient à leur place.

— L’heure est passée, Sternfield ! Qu’est-ce qui peut vous avoir retenu si longtemps aujourd’hui ? crièrent deux ou trois voix.

Mais il ne daigna pas répondre. Lorsqu’il aperçut Antoinette assise près du colonel Evelyn, le rouge de la colère lui monta au front ; mais surmontant son impatience, il s’approcha de madame d’Aulnay qui, enfoncée dans un amas de robes d’ours et la tête rejetée en arrière, laissait un sourire provoquant se promener sur ses traits.

— Dois-je vous remercier pour cet arrangement ? demanda-t-il un peu vivement et à voix basse. Est-ce vous qui m’avez condamné à me promener seul ?

— Il n’est pas nécessaire que vous vous promeniez seul, major Sternfield. Voilà là-bas le malheureux capitaine Assheton avec deux dames qui comblent son trop petit équipage. Allez le débarrasser d’un de ses charmants fardeaux.

— Fi donc ! répliqua-t-il avec un air de profonde contrariété. Je ne reconnais plus madame d’Aulnay aujourd’hui. Cependant vous m’avez puni ; je dois maintenant user de représailles, et vous infliger ma désagréable compagnie.

Joignant l’action aux paroles, il jeta les rênes à son domestique et sauta dans la voiture de Lucille.

— Vous devenez insupportablement impertinent! se contenta de penser celle-ci qui était loin d’être mécontente de cet arrangement qu’elle avait prévu elle-même.

Quelques sourires et quelques chuchotements accueillirent cette démarche du major ; mais le militaire était l’idole des dames, et, pour tout ce qu’il faisait, il était certain de leur indulgence.

Un autre délai de cinq minutes survint, causé par un monsieur qui sortit de sa voiture déjà trop remplie pour sauter dans celle de Sternfield où il fit monter une des dames que Lucille avait en vain signalée à la charité du mari d’Antoinette. Enfin, tout étant prêt, la troupe partit aux sons joyeux des clochettes.

— Maintenant, madame d’Aulnay, demanda, brusquement Sternfield après un silence de quelques instants, dites-le moi franchement : est-ce vous qui avez fait cet arrangement, ou Antoinette ?

— C’est moi.

— Et pourquoi, je vous le demande, pourquoi me séparer de ma femme quand j’ai tant de choses à lui dire, quand nous avons si peu de temps à rester ensemble ?

— Pour vous punir, major, d’avoir rempli avec tant de mauvaise foi mon message auprès du colonel Evelyn.

— Quoi ! il est venu se plaindre, notre puissant, notre grave, notre révérend colonel ! dit Sternfield en éclatant de rire.

— Non pas : ce n’est que par un pur hasard que j’ai découvert votre supercherie… Mais, grand Dieu ! est-ce que vous voulez nous faire casser le cou en irritant et maltraitant mes chevaux à ce point ? Donnez-moi les rênes de suite, car je crois qu’il est dangereux de vous les confier quand vous êtes d’une humeur aussi maussade.

Sternfield obéit silencieusement, et pendant longtemps rien autre chose que de courtes monosyllabes s’échappa de ses lèvres.

De leur côté, le colonel Evelyn et sa jolie compagne n’étaient pas aussi muets, et ce fut un grand bonheur, pour Antoinette du moins, de se trouver loin de la surveillance immédiate de son mari, car elle aurait eu plus tard à expier ses fautes et celles de madame d’Aulnay.

Leur conversation, au début, ne roula que sur des banalités ; mais dès qu’ils furent sur le chemin de Lachine, le souvenir de leur mésaventure s’éleva tout-à-coup dans leur esprit. Une légère émotion passa sur le front du colonel.

— Que nous l’avons échappé belle! s’écria-t-il. Dites-moi, mademoiselle de Mirecourt, quelles étaient vos pensées, — c’est-à-dire si vous étiez en état de vous en rendre compte, — pendant cette course effrayante qui aurait pu nous être fatale ?

Il y eut une pause de timide réserve, car une confession de ce genre à un homme qui était presque un étranger pour elle l’embarrassait quelque peu ; mais enfin, moitié souriante, moitié sérieuse, elle répondit :

— Je pensais à la mort, et je tâchais de m’y préparer.

— C’est bien pensé et bien dit, répliqua-t-il avec gravité. Quoique, malheureusement pour moi, je ne professe pas la religion, ni en actions ni en paroles, cependant lorsque je la rencontre chez d’autres, je sais la respecter.

— N’êtes-vous donc pas un vrai croyant, catholique comme moi-même ? demanda-t-elle timidement.

— Mais, mademoiselle de Mirecourt, dit-il en se retournant tout-à-coup vers elle — ce qui la fit rougir — comment ! vous connaissez tout ce qui me concerne, et cependant je suppose que le même charitable bavard qui vous a dit que j’étais un misanthrope, vous a aussi informé en même temps que, quoiqu’à peine mieux que l’infidèle, je suis né et j’ai été élevé dans la même religion que vous. Eh ! bien, je n’ai pas le droit de me fâcher, car beaucoup de ce qu’on vous a dit n’est malheureusement que trop vrai. Ne vous méprenez pas, cependant. Quoique indifférent et entièrement négligent dans la pratique des préceptes et des devoirs de cette Église dont je suis et veux être toujours un des membres, je n’ai jamais poussé l’impiété jusqu’à douter, un seul instant, de la sagesse, de la miséricorde, et encore moins de l’existence de l’Être Suprême qui m’a créé ; non, je ne suis pas athée, comme quelques-uns l’ont prétendu, mais simplement un mauvais catholique. Vous êtes effrayée de cet aveu, mademoiselle de Mirecourt ? continua-t-il en remarquant la vive émotion qui venait de se trahir sur les traits d’Antoinette.

La jeune fille ne songeait pas alors aux erreurs du militaire, mais bien aux siennes propres. Elle qui avait été élevée avec tant de soins, qui avait grandi dans les principes religieux, à qui un contact de quelques mois avec la vie frivole et agitée du monde avait suffi pour chasser de son cœur les sentiments les plus justes, elle se voyait engagée dans une voie tortueuse qui ne lui laissait aucune issue pour se soustraire à l’avenir de misère qui en serait inévitablement la conséquence.

Le colonel répéta sa demande. Obligée de répondre, Antoinette eut assez de présence d’esprit pour dire : — Est-ce que notre Divin Maître n’a pas dit : « Ne jugez pas autrement que vous voudriez être jugé vous-même ? »

Surpris et charmé de la singulière aptitude qu’Antoinette savait déployer dans ses réparties ; encouragé, d’ailleurs, par la sympathie qu’elle lui témoignait, à faire de nouvelles confidences, il continua :

— Et maintenant que je vous ai prouvé que je ne suis pas précisément un infidèle ni un athée, puis-je entreprendre de répondre à la seconde accusation : celle d’être un misanthrope, ainsi que vous me l’avez déclaré avec une franchise que j’apprécie d’autant plus qu’elle est plus rare chez votre sexe ?

Un sourire fut la seule réponse d’Antoinette ; mais le vif incarnat qu’Evelyn prenait un secret plaisir à surprendre monta de nouveau à sa figure. Ce fut assez.

Le colonel se recueillit un instant ; puis, se retournant tout-à-coup vers elle et la regardant fixement, il commença :

— Dois-je ou ne dois-je pas vous faire connaître un peu l’histoire de ma vie ? je ne pourrais, sans cela, me justifier de l’imputation d’éviter et de détester votre sexe. Oui, je vais vous la dire ; mais remarquez bien que vous ne devez pas la répéter à madame d’Aulnay ni à aucune autre dame de sa trempe : je me repose sur vous, car je sais que vous ne pouvez vous rendre coupable de manquer à la parole donnée.

« Je ne vous dirai pas que je n’ai jamais connu l’amour et les caresses d’une mère : ma vie perdue en fait assez preuve. Orphelin dès l’enfance, je n’ai conservé de cet âge si tendre d’autres souvenirs que ceux que m’ont laissés ma vie de collège, un tuteur indifférent, un frère fier et altier plus vieux que moi. Bref, je parvins à l’âge viril sans soins. Mon frère ayant recueilli les propriétés de famille, je choisis la carrière des armes, et j’entrai dans la vie avec un cœur qui, malgré sa rude éducation, était capable de prodiguer un ardent retour à celle qui aurait gagné son affection.

L’occasion s’en présenta bientôt. Je fis la connaissance d’une jeune demoiselle aimable et de bonne famille. Je ne vous vanterai pas sa beauté ; je me contenterai de vous dire que, belle comme vous êtes, mademoiselle de Mirecourt, elle l’était davantage. Je la demandai en mariage et fus accepté par elle et par sa famille ; quoique sans fortune, j’avais des influences de famille assez puissantes pour assurer mon avancement dans la carrière que j’avais embrassée. Le jour était fixé, le trousseau de ma fiancée tout prêt. Ayant quelques jours de loisir, je résolus d’aller faire une visite au toit paternel pour faire mes adieux à mon frère. Il me reçut avec assez de bienveillance, mais, il me railla parce que je me mariais aussi jeune. Quelque peu froissé par ses sarcasmes, je saisis, dans ma vanité de jeune homme, le portrait de ma fiancée que, comme tous les amoureux, je portais sur moi ; je le présentai triomphalement à mon frère et je lui demandai si cette charmante figure n’était pas une raison puissante pour me décider à briser avec la vie de garçon ? Il regarda longtemps et avec attention la miniature qu’il me remit enfin, en remarquant brièvement qu’en effet c’était « une belle personne. »

Lorsque, le lendemain matin, prêt à partir, j’allai lui faire mes adieux, il était dans la salle et en habit de voyage, ce qui me surprit beaucoup. Il m’informa nonchalamment qu’il était appelé pour des affaires à *** — mais les noms ne sont pas nécessaires — dans le même village où demeurait ma bien-aimée. Heureux de cette nouvelle, j’exprimai la satisfaction que j’aurais de lui faire faire sa connaissance, et de lui prouver en même temps combien la miniature que je lui avais montrée était encore, en beauté, bien loin de la réalité. Rien, dans l’indifférence qu’il manifesta quand je le présentai à ma fiancée, dans les paroles qu’ils échangèrent alors, ne fut de nature à m’avertir du danger qui me menaçait. De temps à autre, mon frère, avec cette nonchalance qui lui était naturelle, se présentait dans son salon ; mais je n’avais aucune raison de m’en plaindre : au contraire, j’en étais fier.

Un soir, il me dit tranquillement qu’il désirait me faire un joli cadeau de frère, que ce présent n’était ni plus ni moins de me donner, à moi et à mes héritiers, et pour toujours, les terres de Welden Holme, une magnifique propriété qui faisait partie des biens de la famille. Ma reconnaissance fut aussi illimitée que ma crédulité. Je retournai au vieux domaine avec les papiers qu’il me donna pour aller voir l’avocat de la famille. Cet homme était lent, méticuleux : il me retint plus longtemps que je ne l’avais pensé.

Je revins la veille du jour fixé pour mon mariage. Comme de raison, je me rendis directement chez ma fiancée. Grand Dieu ! jugez de mon étonnement, en lisant une mystérieuse consternation sur le visage des domestiques, lorsque je demandai à la voir. Sa mère, une femme respectable et à cheveux gris, vint à moi. Elle me dit de me résigner et de pardonner, que ma fiancée était maintenant la femme de John Evelyn, lord Winterstown !

J’écoutai tout patiemment, presque stupidement, tant ma douleur et ma surprise étaient grandes. Elle m’informa ensuite qu’ils avaient été mariés trois jours auparavant et étaient partis pour un long voyage. À cette nouvelle accablante, je saisis le portrait de la jeune fille, ainsi que les papiers qui me rendaient effectivement possesseur des propriétés par lesquelles mon frère voulait m’indemniser de l’enlèvement de ma femme, et je les jetai au feu.

— Dites-leur m’écriai-je, dites-leur ce que je viens de faire de leurs dons !

— Oh ! ne les maudissez point ! interrompit, la mère toute pâle et tremblante. Ne maudissez point ma fille !

— Non ! répliquai-je, mais je les livre tous les deux au châtiment de leurs remords !

Le même jour, je changeais de régiment et j’entrais dans un autre qui devait partir pour l’étranger.

Depuis lors, j’ai servi aux Indes, à Malte, à Gibraltar ; j’ai passé cinq ans dans une prison de France, triste école où j’appris à parler votre langue, mademoiselle de Mirecourt. Mais depuis douze ans je n’ai pas remis les pieds sur le sol de mon pays ! »

— Et que sont-ils devenus ? demanda Antoinette dont les paupières humides et la respiration précipitée attestaient l’intérêt qu’elle avait porté à ce touchant récit.

— Comment ! ce qu’ils sont devenus ! répéta-t-il avec amertume. Moi-même, dans ma désolante simplicité, je me fis cette question, m’attendant à ce que leur perfidie fût punie comme elle le méritait. Eh ! bien, il n’en a rien été : j’ai appris qu’ils étaient un des couples les plus heureux d’Angleterre, entourés de charmants enfants, elle belle et admirée, lui heureux et dévoué ; tandis que moi, je ne suis qu’un être, nomade sur la terre, qu’un misérable solitaire, qu’un sombre misanthrope. Et maintenant, mademoiselle, vous étonnez-vous encore que j’aie perdu toute confiance dans votre sexe ? que j’aie évité les femmes avec autant de soin qu’un saint ou un anachorète pourrait y mettre ?

Antoinette ne répondit pas, car elle sentait que le tremblement de sa voix trahirait la vive sympathie qu’elle éprouvait pour le colonel.

Celui-ci interpréta correctement le silence qu’elle observait. Après un silence, il reprit :

— J’ai été singulièrement communicatif avec vous, mademoiselle de Mirecourt : pouvez-vous me dire quelle secrète influence a ainsi brisé les glaces de ma réserve habituelle ?

Il y avait quelque chose de particulier dans le timbre de sa voix. Antoinette craignit qu’il ne regrettât la franchise qu’il lui avait montrée.

— Je vous suis très-reconnaissante, dit-elle, de la confiance que vous venez de me témoigner, colonel Evelyn : votre secret sera religieusement gardé.

— Je le sais ; car, croyez-vous que si j’avais supposé un seul instant qu’il pût en être autrement,je vous l’aurais confié ? Dès le premier moment j’ai vu que vous étiez aussi différente de madame d’Aulnay et des autres femmes de son caractère, que je le suis de ce fat parfumé, de cet égoïste Sternfield.

Antoinette rougit vivement ; mais elle changeait si souvent de couleurs, que son compagnon n’y attacha aucune importance.


XXI.


Les excursionnistes arrivèrent à la modeste auberge du village où ils arrêtèrent pour goûter quelques rafraîchissements qu’ils avaient apportés. Antoinette, qui avait pris du froid en route, se tenait près du poêle en attendant le retour du colonel qui était allé lui préparer un verre de vin chaud. Elle fut brusquement abordée par le major Sternfield qui se mit devant elle et lui dit, avec ce regard sévère auquel elle était, hélas ! déjà habituée :

— Malgré le plaisir que tu as eu en profitant du dernier arrangement, je dois insister pour qu’on le change. Pour le retour, tu vas t’en venir avec moi, et avec aucun autre.

Et, sans attendre de réponse, il s’éloigna.

Le colonel Evelyn, qui revint avec les rafraîchissements qu’il s’était procurés, ne manqua pas de s’étonner de la taciturnité et de la préoccupation qui s’étaient emparé de sa jeune compagne.

Quelques instants après, madame d’Aulnay vint à eux et leur dit :

— Je viens changer des arrangements qui étaient agréables à chacun, et en proposer d’autres qui, je le crains bien, ne seront pas reçus avec autant de plaisir ; mais enfin, ma chère Antoinette, le major Sternfield vient de me dire que tu lui avais promis de te promener avec lui, lorsque l’excursion fut organisée. Il est très affecté de ce désappointement, en sorte que tu devrais tâcher de le consoler un peu en retournant à la ville avec lui.

Antoinette ne se souvenait pas d’une semblable convention ; mais elle fut heureuse de trouver ce subterfuge pour détourner la colère qu’elle craignait tant.

— Eh ! bien, qu’il en soit ainsi, répondit-elle vivement ; je sais que le colonel Evelyn acceptera cet arrangement aussi volontiers qu’il a accueilli le premier.

— D’ailleurs, fit remarquer celui-ci, je n’ai pas d’autre alternative. Mais quelle sera ma compagne pour le retour, ou plutôt, est-il bien nécessaire que j’en aie une ?

— Certainement, dit madame d’Aulnay. Cette jeune demoiselle — et elle indiquait d’un signe de tête une des jeunes filles en faveur de laquelle elle avait vainement sollicité Sternfield le matin même — cette jeune demoiselle a été jetée à la merci de nos amis par Sternfield qui reprend possession de sa voiture, et elle attend l’arrivée de quelque généreux chevalier qui vienne la sauver de l’abandon général.

— Il y a longtemps que je ne suis plus chevalier, répondit Evelyn froidement ; mais, n’importe, elle sera la bienvenue dans ma voiture.

Cette jeune fille, quoique réellement belle, était la plus affectée et la plus ennuyeuse de la compagnie : on peut s’imaginer dès lors quelles furent les dispositions du colonel pendant le retour. À toutes ses petites terreurs, à toutes ses exclamations de peur, il répondit par un regard sévère qui fit la jeune fille se demander à elle-même s’il n’était pas un ogre. Comme, à leur arrivée, elle s’efforçait de faire une impression quelconque sur son cœur de marbre en le remerciant avec son plus beau sourire, il ne put s’empêcher de se dire :

— Misère ! qui pourrait penser que cette insignifiante demoiselle et cette autre charmante jeune fille aux rares qualités appartiennent à la même espèce ?

La promenade de la pauvre Antoinette avec le major Sternfield fut encore moins agréable que celle du colonel Evelyn. Audley était dans une de ses humeurs sombres et jalouses ; il accabla sa femme de questions, de reproches et de railleries, avec une sévérité aussi injuste que déraisonnable.

Madame d’Aulnay qui, de son côté, était passablement contrariée, n’invita personne à débarquer, et elle entra dans la maison seule avec Antoinette.

— Quelle stupide affaire ! dit-elle en se débarrassant de ses riches fourrures et en se jetant sur un canapé dans sa chambre à coucher. C’est ce maussade Sternfield qui a tout gâté ! Franchement, j’ai cru que si je ne m’étais rendue à ses désirs en t’empêchant de revenir avec le colonel Evelyn, il aurait fait une scène terrible devant tout le monde. Tu ne peux concevoir comme il m’a tourmentée et ennuyée ! À propos, qu’est-ce qu’il t’a donc dit en route ? Il t’a conté fleurettes sans doute ?

— Oh ! cela n’est plus nécessaire maintenant, répondit Antoinette : ce serait une perte de temps.

— Ne parles pas aussi étrangement, chère Antoinette, s’empressa de répondre madame d’Aulnay. Ce langage m’alarme et me fait de la peine… Mais, tu frissonnes, mon enfant, et tu es très pâle ; j’espère que tu n’as pas pris du froid. Couche-toi sur ce sofa, et je vais te faire apporter immédiatement par Jeanne une tasse de café chaud.

Ce n’étaient ni le froid ni aucune indisposition physique qui avaient fait pâlir les joues d’Antoinette, mais bien les douleurs morales qu’elle éprouvait. Cette promenade qu’elle venait de faire avait été pour elle, en allant et revenant, remplie d’événements. Le charme puissant qu’Evelyn avait exercé sur elle en la laissant lire dans son cœur orgueilleux et contre lequel elle avait lutté avec efforts, lui montrait qu’elle était capable d’un amour encore plus vif, plus profond que celui qu’elle avait accordé à Audley Sternfield. Son mari lui-même, dont l’affection patiente et pleine d’attentions aurait pu servir de bouclier invulnérable à sa jeunesse inexpérimentée contre les pièges dangereux qui environnaient sa position exceptionnelle, au lieu de la protéger contre la jalousie, l’irritation et les autres mauvais sentiments qui le dominaient pour le moment, favorisait au contraire cette impression, sans plus s’occuper de la douleur qu’il infligeait à cette nature tendre et sensible pour laquelle le langage du reproche était si nouveau, sans même prendre garde à la rapidité terrible avec laquelle s’affaiblissait son influence morale sur elle.

L’heure douloureuse du réveil au sentiment de la réalité était enfin arrivée pour elle. Après une longue et silencieuse rêverie, — pendant laquelle tous les petits événements, tous les moindres épisodes qui avaient marqué ses relations avec Audley depuis leur première rencontre jusqu’à la promenade de ce jour-là se présentèrent à son esprit, — elle joignit tout-à-coup les mains, et, avec une angoisse indicible :

— Hélas ! mon Dieu ! je ne l’aime pas ! murmura-t-elle.

Quel terrible, mais quel inutile aveu dans la bouche d’une nouvelle mariée !

Et cependant, quels abîmes de misère plus profonds l’environnaient encore ! Comme elle aurait dû prier Dieu, le matin et le soir, de l’en préserver ! Ce danger, c’était d’aimer un autre que celui qui était maintenait son mari. Oui, quoique son affection, ou plutôt, sa préférence pour Audley se fût évanouie comme tombe le brouillard au matin d’un beau jour, elle lui devait fidélité, et tous les sentiments de son cœur, de droit lui appartenaient, à lui.

Ah ! une voix intérieure lui avait-elle conseillé d’éviter désormais le colonel Evelyn comme s’il eût été son plus mortel ennemi ? lui avait-elle fait voir que cette fière nature qui avait eu sur elle une si étrange influence, était, hélas ! trop dangereusement attrayante ? Il faut le croire, car, se couvrant le visage avec ses mains, et comme honteuse de la faiblesse que ses paroles accusaient, elle s’écria :

— Non, je ne dois plus jamais voir Evelyn !


XXII.


Une semaine s’écoula assez tranquillement. Sternfield, qui avait recouvré un peu de sa bonne humeur et qui avait, en outre, reçu de sévères leçons de madame d’Aulnay, s’était mieux comporté. Le colonel Evelyn, de son côté, avait envoyé aux dames quelques volumes très intéressants, mais il n’était pas venu les voir. Une après-dînée, cependant, que, n’attendant aucune visite, elles s’étaient mises à leur ouvrage, Jeanne vint apporter la carte du militaire.

— Qu’est-ce que cela signifie donc ? s’écria madame d’Aulnay : assurément, il doit être épris de toi, Antoinette. N’est-ce pas malheureux que…

Elle s’arrêta tout-à-coup et se mordit les lèvres, car la rougeur qui s’était soudain répandue sur le visage de sa cousine lui disait que la pensée de regret qu’elle voulait exprimer au sujet de l’union d’Antoinette avec Sternfield était parfaitement comprise. Hélas ! son propre cœur n’était-il pas, non-seulement en ce moment, mais tous les jours, toutes les heures, agité par les mêmes regrets superflus ?

Le colonel Evelyn entra. Ses manières dégagées étaient bien différentes de sa réserve habituelle. Pendant que madame d’Aulnay épiait le regard qu’il laissa tomber sur sa cousine et le joyeux sourire avec lequel il accepta les remerciements que lui fit celle-ci pour les livres qu’il avait envoyés, elle se surprit le secret désir de voir l’irrésistible Sternfield, — comme elle s’était plu une fois à le qualifier, — transporté dans la plus lointaine servitude pénale de son souverain. Avec ses principes mobiles, ses idées vagues sur le bien et sur le mal, il ne lui vint pas à la pensée qu’il y avait danger de laisser accroître, par des entrevues, l’admiration que le colonel éprouvait évidemment pour Antoinette. Au contraire, pour un esprit meublé comme le sien de romans, d’histoires imaginaires de toutes sortes, il y avait quelque chose de particulièrement touchant dans ce commencement d’amour malheureux.

Heureusement, cependant, que les perceptions morales d’Antoinette étaient plus grandes. À mesure que le colonel Evelyn devenait plus attentif et paraissait n’adresser la parole qu’à elle seule, l’espèce d’impatience qu’elle laissa voir, les regards suppliants qu’elle dirigea vers sa cousine firent voir clairement à celle-ci qu’elle l’appelait à son secours pour donner à la conversation un caractère plus général. Néanmoins, ne voulant pas couper court à ce charmant petit roman naissant, ainsi qu’elle l’appelait, Lucile fit ce qu’elle eût désiré qu’il fût fait à son égard si elle s’était trouvée dans la même situation, elle feignit d’être très occupée à sa broderie.

Quelques instants après, Jeanne vint lui apporter un message de son mari, et elle se rendit aussitôt dans la Bibliothèque. Elle revint bientôt cependant et toute habillée, pour sortir ; elle informa ses amis étonnés qu’elle allait en ville avec M. d’Aulnay pour affaires, ce qui était vrai. Le trouble d’Antoinette, à cette nouvelle, fut intense ; mais le malaise qu’elle laissa voir fut interprété par Evelyn d’une manière très flatteuse pour lui-même. Involontairement, il approcha sa chaise plus près de la jeune fille, et à mesure qu’il parlait, le timbre de sa voix diminuait insensiblement, l’expression de ses traits devenait plus tendre, ce qui, on le pense bien, était loin de mettre Antoinette à l’aise.

Ils étaient donc assis près l’un de l’autre lorsque par hasard levant les yeux, ils aperçurent, sur le seuil de la porte entr’ouverte, le major Sternfield qui les regardait fixement. Antoinette fit un mouvement de terreur qui n’échappa pas au regard attentif d’Evelyn ; mais, recouvrant presqu’aussitôt toutes ses facultés, elle se leva, souhaita, en bégayant, la bienvenue au major et l’invita à entrer.

— Merci, je craindrais d’être de trop ! répondit-il avec un accent d’amère ironie. Je ne me pardonnerais pas de troubler un aussi charmant tête-à-tête.

Le front du colonel devint aussi sombre que celui de son subalterne, et il fixa sur ce dernier un regard sévère et interrogateur.

— J’espère, colonel, que vous ne me mettrez pas aux arrêts pour mon interruption bien involontaire ! continua Sternfield sur le même ton de persifflage.

Evelyn s’était levé brusquement, maïs avant qu’il pût parler, Antoinette avait instamment prié son mari de se taire.

Un orage tumultueux semblait se déchaîner chez ce dernier, mais il luttait évidemment contre lui-même pour le réprimer.

— Antoinette ! — dit-il enfin d’une voix que sa colère concentrée avait rendue rauque, — vous me rendrez compte de ceci.

Craignant de ne pouvoir plus se maîtriser, et comme effrayé de ce qu’il venait de dire, il se retira précipitamment, et on entendit aussitôt après le bruit de la porte qu’il retirait violemment sur lui.

Blanche comme la mort et tremblant de tous ses membres, Antoinette se renversa sur sa chaise pendant que le colonel disait d’un air sévère :

— C’est plutôt lui qui devrait être appelé à rendre compte de cette scène.

— Voilà exactement ce que je craignais ! continua la jeune femme en devenant plus pâle encore, si c’est possible. Ô colonel Evelyn ! vous allez probablement vous rencontrer dans une lutte à mort à cause de moi, et l’un de vous deux succombera peut-être.

— Il n’y a rien à craindre sous ce rapport, mademoiselle de Mirecourt, si je préfère que la chose en reste là. Le major Sternfield ne provoquera pas son commandant sans avoir pour cela une raison plus plausible que celle que j’ai pu lui donner.

— Ah ! vous ne pouvez pas me rassurer, car je sais que les hommes de votre profession ont un code cruel d’après lequel la plus légère injure, la plus petite offense doit être lavée dans le sang. Oh ! colonel Evelyn — et elle plaça sa main tremblante sur le bras du militaire, pendant que ses yeux, suppliants comme la prière, lui faisaient un appel irrésistible, — promettez-moi que vous ne vous occuperez pas de cette malheureuse affaire, que vous n’exigerez pas du major Sternfield une excuse qu’il pourrait peut-être vous refuser.

Ce fut pour Evelyn une sensation nouvelle que de se voir imploré aussi vivement par cette aimable et jolie jeune fille, et il se réjouit intérieurement de ce que son cœur n’était pas encore assez insensible pour pouvoir résister entièrement à son influence.

— En faveur de qui me conjurez-vous aussi ardemment, est-ce pour moi ou pour le major Sternfield ? demande-t-il en prenant dans sa main puissante et bronzée les petits doigts blancs comme la neige qui tenaient son bras.

— Pour tous les deux ! répondit-elle d’une voix agitée et pleine de confusion.

— Écoutez-moi bien, mademoiselle de Mîrecourt. Je vous donnerai la promesse que vous me demandez, je me lierai pour ainsi dire les mains et les pieds si, en retour, vous voulez répondre franchement à ma question et pardonner l’indiscrétion que je commets en vous la posant ?

— Parlez ! dit-elle à voix basse.

— Dites-moi alors : aimez-vous Audley Sternfield ?

Oh ! que cette question remplit son cœur de peine ! On lui demandait si elle l’aimait, lui, son mari, lui, son futur compagnon dans les joies et les chagrins de la vie ; et elle ne pouvait pas, quoiqu’elle eût voulu se faire illusion, elle ne pouvait pas répondre affirmativement !

— Hélas ! non, je ne l’aime pas ! répondit-elle d’une voix et d’un air d’angoisse indescriptible.

— Une autre question, Antoinette ! — continua le colonel sans remarquer, dans la joie que cette dénégation lui avait causée, la singularité de ses manières, et en se penchant vers elle, — une autre question, s’il vous plaît : pensez-vous que vous puissiez jamais m’aimer ?

Le rouge écarlate qui se répandit, à cette question, sur les joues, sur le cou et jusque sur le front de la jeune femme, ses yeux qu’elle détourna pour qu’Evelyn n’y pût lire les secrets sentiments de son cœur, l’empêchèrent de faire une grande attention à cette exclamation qu’elle laissa échapper :

— Colonel Evelyn, ne me faites pas une question aussi extravagante et aussi inutile.

— Antoinette ! — dit-il en la pressant sur sa poitrine, — Antoinette, vous m’aimez : il est inutile de le nier. Et penser qu’un tel trésor de bonheur est destiné à remplir mon cœur vide depuis si longtemps, à consoler ma vie solitaire et malheureuse !

Ah ! en ce moment elle crut que la mort, si elle était venue, aurait été bien venue, agréable même. Il n’y avait plus moyen pour elle de se tromper plus longtemps. Elle aimait, d’un amour de femme, et non par un caprice d’enfant, l’homme plein de cœur qui se trouvait près d’elle ; mais elle devait renoncer pour jamais à l’appui de ces bras qui auraient pu la protéger contre les ennuis et les épreuves de la vie, elle devait rejeter ce dévouement inestimable et suivre sa triste destinée désormais enchaînée à celle du dur et égoïste Sternfield. Les regrets qui remplirent son âme étaient au-dessus de ses forces, et, avec un air qui trahissait les atroces douleurs de son esprit, elle se retira de l’étreinte où la tenait Evelyn.

— Les paroles me manquent pour vous remercier, dit-elle, de la préférence qu’un homme comme vous accorde sur toutes les autres à une personne aussi indigne que moi…

— Ce ne sont pas des remerciements que je demande, chère Antoinette ! dit-il en l’interrompant et surpris par son étrange réponse : un mot affectueux de votre part serait bien mieux reçu.

— Et ce mot ne peut pas être prononcé ! l’amour que vous daignez me demander, je ne pourrai jamais vous l’accorder !

— C’est un caprice de jeune fille, répondit-il vivement quoique avec douceur. Je sais que vous m’aimez, : Antoinette : je l’ai lu infailliblement dans votre regard, dans vos manières, dans votre voix.

— Et ce serait bien malheureux pour nous deux ! dit-elle. Je vous répète, colonel Evelyn, que je ne puis être à vous, que je ne puis pas même vous permettre d’employer avec moi des propos d’amour.

Triste et perplexe, il ne parlait pas, il la regardait. Tout-à-coup il lui vint à la pensée que peut-être elle avait fait à la légère, avec le major Sternfield, un engagement inconsidéré comme les jeunes filles en font aussi facilement qu’elles les brisent, et que cet engagement, elle le regardait comme un obstacle insurmontable à toute autre union, quoique l’inclination qui l’avait amené eut entièrement disparue.

— Prenez ce siège, Antoinette ; nous allons causer tranquillement sur ce sujet.

Et, la faisant asseoir, il prit une de ses mains dans les siennes. Elle la retira aussitôt mais resta où il l’avait fait asseoir.

— Vous devez m’écouter avec patience, continua-t-il ; aussi bien, il vaut mieux pour nous deux que nous sachions dès maintenant à quoi nous en tenir. Moi qui, depuis si longtemps, depuis la cruelle épreuve dont je vous ai parlé, ai si soigneusement évité les femmes, fuyant également leur amour et leurs sympathies, j’ai involontairement laissé pénétrer votre image dans mon cœur et me devenir bien chère. Si la douce franchise de votre caractère ne m’eût pas donné à supposer que mon affection était un peu partagée malgré la différence de nos âges, malgré ma nature si peu attrayante et si taciturne, j’aurais enseveli mon amour dans le plus profond de mon âme, et jamais on n’aurait pu soupçonner son existence. La destinée en a disposé autrement. À vous maintenant de décider si cet amour nouveau doit être pour moi un bienfait ou une malédiction ; à vous de décider si le reste de ma vie doit être aussi misérable que l’a été ma jeunesse.

Pendant qu’il parlait ainsi, Antoinette s’était caché le visage avec ses mains et sanglotait. Mais il continua :

— Antoinette, vous êtes à l’aurore de la vie, moi je suis à son méridien. Oh ! vous savez comme mon cœur a été rudement éprouvé déjà ; épargnez-le maintenant. N’en faites pas un jouet de jeune fille que vous mettrez de côté, pour quelque raison frivole, après l’avoir gagné. Répondez-moi, dites-moi que votre amour va faire le bonheur de mon avenir ?

— Plût à Dieu que nous ne nous fussions jamais connus ! s’écria-t-elle en joignant les mains. N’était-ce donc pas assez de souffrir seule ! fallait-il que je fisse souffrir un autre ! Oh ! colonel Evelyn, je pourrais demander à genoux votre pardon pour la peine que je vous inflige, pour le mal que je puis vous avoir fait ; mais, hélas ! je dois vous le dire encore une fois ; je ne puis pas être votre femme !

Violentes et terribles furent les douleurs que ces paroles produisirent sur le noble colonel qui se leva tout-à-coup pour cacher l’émotion que sa contenance trahissait. Cependant, il revint encore une fois près d’elle pour tenter un dernier effort, un effort désespéré.

— Antoinette, s’écria-t-il avec chaleur, vous nous sacrifiez tous les deux à un faux principe, vous foulez aux pieds mon cœur et le vôtre pour une cause qui n’en est pas une… Mais, quoi ! vous baissez la tête en signe de dissentiment. Dites-moi donc alors quel est l’obstacle qui nous sépare comme un fleuve ? Laissez moi au moins la triste satisfaction, la pauvre consolation accordée au plus grand criminel, celle de savoir pourquoi je suis condamné.

— Hélas ! mes lèvres sont scellées par une promesse solennelle, par un serment !

— Pauvre enfant ! quelqu’un aura abusé de votre jeunesse et de votre inexpérience de la vie pour vous environner de pièges qui font votre malheur. Brisez avec lui, Antoinette ; éloignez-vous des faux amis qui vous ont ainsi trompée, et mes bras vous sont ouverts comme un refuge.

— Colonel Evelyn, vous allez me rendre folle ! s’écria-t-elle d’une voix brisée par la douleur et par l’émotion. Ne dépensez pas votre amour et vos regrets pour une jeune fille coupable et misérable comme moi.

— Coupable et misérable ! répéta-t-il en faisant un mouvement violent : voilà, Antoinette, des mots terribles !

— Oui, mais ils sont vrais. Infidèle aux principes sacrés de mon enfance, infidèle aux liens que les plus endurcis respectent encore, quelles autres épithètes puisse-je mériter ?

Evelyn la regarda fixement, comme pour lire ce qui se passait dans son cœur ; puis, avec un accent de tendresse ineffable :

— Pauvre enfant! lui dit-il, vos yeux démentent vos paroles… Mais il est temps de mettre fin à cet entretien douloureux. Vous ne pouvez donc pas me donner même une lueur d’espérance ?

— Aucune. Je puis seulement vous dire que mon avenir sera bien plus misérable, bien plus à plaindre que le vôtre.

Il la regarda encore une fois en silence. Que de signification, que d’émotion dans ce regard ! L’orgueil ni la colère d’un amoureux désappointé n’y brillaient ; on y lisait plutôt l’amour malheureux, l’immense compassion qu’il éprouvait pour cette faible créature qui avait su s’attirer une si vive affection.

— Adieu, Antoinette ! dit-il enfin, — et sa voix tremblait malgré les efforts qu’il faisait pour en dominer l’émotion, — adieu ! Souvenez-vous que, dans vos chagrins et dans vos épreuves, vous avez un ami que rien ne peut vous aliéner.

Les chagrins et les épreuves ! ah ! oui, ils étaient venus, et il y avait pris, lui, une grande part : il avait versé dans le calice de sa misère une amertume que ses forces chancelantes pouvaient à peine supporter et qui laissait sur son front des traces si évidentes, que la tendre compassion qu’il se sentait pour elle dominait le profond désappointement qu’il venait d’éprouver.

Il se retira silencieusement, et elle, presqu’égarée, laissa glisser sa tête sur le bras du canapé, et se mit à souhaiter d’être bientôt débarrassée du fardeau de la vie.


XXIII.


Dans cette situation elle ne prit pas garde que le temps passait rapidement et quand la voix bien connue de Sternfield prononça tout-à-coup son nom, elle leva lentement la tête et le regarda en silence.

Audley approcha une chaise, s’y jeta, et d’une voix sombre et lente :

— Je viens, dit-il, savoir pourquoi j’ai trouvé, il y a une heure, ma femme enfermée avec le colonel Evelyn ?

L’expression de douloureuse langueur qui couvrait le visage de la jeune fille ne changea pas, et, d’un accent qui contrastait singulièrement avec sa voix ordinairement claire et douce, elle répondit :

— Je n’étais pas enfermée avec le colonel Evelyn. Je l’ai reçu, comme j’aurais reçu tout autre gentilhomme, dans le salon, et les portes ouvertes.

— Où était, pendant ce temps-là, ton chaperon modèle, la sage et prudente madame d’Aulnay ?

— Sortie avec son mari. Assurément, je ne dois pas être tenue responsable de cela.

— Non. Je demanderai seulement quel était le sujet de la longue conversation que tu as eue avec ce monsieur.

— Je ne puis vous le dire, Audley ; le secret des autres ne m’appartient pas,

— Est-ce là ton idée sur l’obéissance des épouses ?

Pas de réponse.

— Parles, continua-t-il après un moment de silence et d’un ton irrité. Est-ce que ce jonc — et il saisit la main où brillait l’anneau nuptial — est-ce que ce jonc et l’union dont il est l’emblème sacré sont une pure moquerie ?

Et dans sa fureur, il pressa vivement, peut-être sans le savoir, la main qu’il tenait dans la sienne, de telle sorte qu’un cercle, moitié livide, moitié rougeâtre, se forma autour du jonc.

— Continuez ! dit-elle sans trahir autrement que par un amer sourire la douleur physique que ce serrement lui avait causé. Pourquoi ce symbole extérieur de notre union malheureuse ne torturerait-il pas mon corps comme la réalité torture mon âme ?

— Tu es très-flatteuse ! reprit-il en laissant tomber et en repoussant la main qu’il avait si fortement pressée, non pas dans une effusion d’amour, mais dans un mouvement de colère. Il me semble que l’union dont tu déplores les chagrins en termes si éloquents, ne te cause pas une très forte impression : elle ne t’a pas appris les devoirs et l’affection que tu dois à celui que tu appelles ton mari, et elle ne t’a pas empêché de recevoir les aveux d’autres amoureux.

— Mais à qui en est la faute, Audley ? répondit-elle tout-à-coup avec une vivacité extraordinaire. Pourquoi m’avez-vous placée, pourquoi me tenez-vous dans une situation aussi cruelle, aussi exceptionnelle ? Je vous déclare encore une fois que je ne puis supporter cela davantage : je vais tout dire à mon père…

— Et briser ta promesse solennelle, manquer au serment que tu as fait ? interrompit-il. Non, Antoinette, tu ne feras pas, tu n’oseras pas faire cela. Cette promesse jurée sur la croix que tu as reçue de ta mère mourante te lie autant que notre mariage lui-même.

— Mais pourquoi ce secret, pourquoi ce mystère continuels ? Oh ! Audley, c’est mal pour tous les deux : faites-les cesser. Devant Dieu et devant les hommes reconnaissez-moi pour votre femme, tandis qu’il nous reste une chance de bonheur, pendant que nos cœurs ne sont pas encore entièrement séparés l’un de l’autre.

— Impossible, enfant, tout-à-fait impossible.

— Et pourquoi ?

— Parce que — et ses lèvres indiquaient à la fois le sarcasme et l’irritation — parce que je ne suis pas assez riche pour me passer le luxe d’une femme qui n’a point de dot.

— Une femme qui n’a point dot ! répéta-t-elle étonnée.

— Oui. Ne sais-tu donc pas que si nous étions assez aveugles pour révéler notre acte téméraire à ton père, cette confession aurait pour résultat de te faire déshériter immédiatement et que nous aurions pour vivre rien autre chose que l’amour, ce qui est une nourriture fort peu substantielle ? Tu me diras peut-être que dans trois mois, dans six mois, le ressentiment de ton père sera aussi violent que maintenant. Peut-être que non. Le temps dans sa course rapide, opère beaucoup de changements, et avant cette période, il peut survenir des influences assez fortes pour adoucir et calmer, sinon prévenir entièrement, la colère de M. de Mire-court. Enfin, Antoinette, tu sais qu’à l’âge de dix-huit ans, rien ne peut te priver de la jouissance de la petite fortune que t’a laissée ta mère, dont les désirs sur ce point ont été, heureusement pour nous, enregistrés légalement. Jusque-là, — c’est, comparativement bien peu de temps à attendre, — nous serons probablement obligés de garder notre secret.

Il y eut un long silence. De nouvelles craintes envahirent l’esprit d’Antoinette, et pour la première fois se présenta à elle l’idée affreuse et pleine d’humiliation que Sternfield l’avait épousée non par un romanesque sentiment d’attachement, mais par un froid calcul, pour des motifs d’intérêt !

Cependant, toujours avec le même calme merveilleux, elle demanda :

— Lorsque vous m’avez épousée, Audley, connaissiez-vous, comme à présent, ma condition ?

— Sans doute, naïve enfant. Crois-tu donc qu’avec un revenu qui suffit à peine pour me tenir à la hauteur de mon rang — mes gants seuls coûtent un dollar par jour — (le major Sternfield ne mentionnait pas ses folles dépenses de jeu) — je me serais aventuré dans le mariage sans m’assurer auparavant que ma femme possédait des charmes pécuniaires, en outre de ceux qu’elle a déjà ?

— Merci, je vous suis très-reconnaissante de cette franchise. Maintenant je ne dois plus regretter avec autant d’amertume ni expier par des remords si violents mon amour qui décline, mon indifférence à votre égard qui augmente tous les jours.

— Que ton amour pour moi augmente, ou diminue, cela m’importe fort peu, Antoinette, car tu ne pourras jamais oublier que tu es ma femme.

— Il n’y a pas de danger que le forçat oublie la chaîne qu’il est obligé de traîner, dit-elle amèrement.

— C’est une chaîne que tu as acceptée de ta pleine liberté… Mais trêve de sentiment. Avant de terminer cette entrevue qui, je le crains bien, a été déjà trop prolongée pour notre repos mutuel, je n’ai qu’à ajouter qu’il y a des choses que je supporterai et d’autres que je ne souffrirai point. Ton indifférence, je la supporterai avec philosophie ; mais prends bien garde d’exciter ma jalousie en t’amusant avec d’autres. Adieu !… Comment ! tu ne me permettras pas de t’embrasser ? Bien, qu’il en soit ainsi : ton humeur sera peut-être meilleure à notre prochaine rencontre.

Jeanne, qui se trouvait par hasard dans le corridor et qui reconduisit le major à la porte, ne remarqua rien de particulier sur ses traits souriants ; mais elle fut étonnée quand, allant remettre à Antoinette un message de madame d’Aulnay qui venait d’arriver, elle aperçut l’extrême pâleur de la jeune fille.

— Dites à madame d’Aulnay, Jeanne, que je suis trop malade pour descendre ce soir.

— Pauvre mademoiselle Antoinette ! dit l’excellente femme d’un air inquiet, vous paraissez être très-malade. Je vais vous apporter de suite une tasse de thé, et tantôt une tisane chaude qui vous fera dormir profondément durant toute la nuit.

— Je crains bien que votre tisane ne puisse me rendre ce service, Jeanne.

— En vérité, mademoiselle, vous faites erreur ; cette tisane est un remède merveilleux, surtout pendant la jeunesse, car, Dieu merci ! à votre âge, vous ne pouvez avoir des pensées capables de chasser le sommeil de votre chevet.

Antoinette frissonna comme si un vent froid était venu la saisir, mais elle s’efforça de sourire avec bonté en congédiant la femme de chambre.

— Mon âge ! répéta-t-elle : oui, je suis jeune en années, mais vieille par les chagrins.

Et elle passa les mains sur son front brûlant.

Quelques instants après, Jeanne vint lui apporter une légère collation, avec un billet de madame d’Aulnay qui priait sa cousine de l’excuser pour une couple d’heures, attendu qu’elle tenait compagnie à un ami de M. d’Aulnay qui venait d’arriver de la campagne. Le temps passait lentement, et Antoinette était toujours immobile, en proie aux émotions et aux chagrins qui l’assiégeaient.

Qui pourrait décrire ou peindre sa profonde douleur ? L’entière connaissance qu’elle avait de l’indignité de Sternfield ; la certitude, qui avait donné un coup si violent à ses sentiments de femme, que son mari l’avait recherchée et gagnée — et son visage devenait brûlant lorsqu’elle se rappelait avec quelle facilité il en était venu à bout — pour des motifs d’intérêt sordide ; la pensée qu’elle avait trompé un père aussi bon, aussi indulgent que le sien ; celle de sa propre faiblesse : tout cela la faisait souffrir horriblement. Mais ce qui lui occasionnait une douleur plus forte peut-être que toutes les autres, c’était le souvenir du précieux trésor qu’elle avait perdu dans l’amour du colonel Evelyn, ce cœur brave et sincère avec ses affections nobles et généreuses, cette puissante intelligence, cette nature d’élite en un mot qui aurait pu être à elle, à elle seule, et que maintenant elle ne pouvait plus posséder ! Combien lui paraissait dès lors méprisable le naïf sentiment d’admiration qu’elle avait éprouvé pour la belle figure et les manières agréables du major Sternfield, et que, dans sa vanité, elle avait qualifié du titre d’amour !

C’étaient de bien tristes pensées pour une femme qui, comme elle, faible et environnée de tentations, n’avait pour la garantir contre le mal qu’une petite étincelle de foi religieuse qui ne brûlait plus que Faiblement dans son âme. Elle se mit ensuite à songer à madame d’Aulnay, à cette amie frivole et volage dont les conseils ne lui avaient jamais fait que du mal ; à Sternfield dont la conduite semblait tendre à produire le malheur de sa femme, et enfin à sa propre faiblesse, à son propre cœur devenu tiède. Alors, du fond de son âme s’échappa ce cri qui vint frapper la solitude de sa chambre et qu’elle adressait à Celui dont l’oreille est toujours ouverte à la voix du repentir : « Ô mon Dieu ! vous seul pouvez me sauver. »

Elle tomba à genoux, et avec un accent brisé par les sanglots, elle demanda à Dieu, — non pas superficiellement comme elle avait depuis quelque temps pris la triste habitude de prier, mais avec l’ardeur d’un appel fervent — la faveur de ne plus se rencontrer avec le colonel Evelyn, de faire disparaître l’amour qu’il avait pour elle ; elle implora la grâce d’avoir assez de force pour garder jusqu’à la mort, même contre la moindre pensée rebelle, la fidélité qu’elle avait jurée à Audley Sternfield. Dans la douceur de cette prière elle trouva le courage de demander l’esprit de soumission qu’une femme doit à son mari et qui lui ferait supporter patiemment toutes les épreuves que la dureté de Sternfield pourrait lui faire subir.

Elle était tout entière à cette prière quand la porte s’ouvrit doucement. Madame d’Aulnay entra.

— Comment es-tu, ma chère ? dit-elle avec bonté pendant que la jeune fille se relevait. J’avais espéré que tu dormirais ; pourquoi n’es-tu pas encore couchée ?

— Il faut que je prenne auparavant la panacée de Jeanne, répondit-elle avec un sourire plein de tristesse.

Madame d’Aulnay, qui aimait beaucoup sa jeune cousine, examina bien sa contenance pendant un moment ; puis, passant ses bras autour de son cou et l’attirant à elle :

— Hélas ! dit-elle, cette tisane ne guérit pas les maux de l’âme. C’est ce Sternfield qui te rend aussi malheureuse : décidément je commence à le détester. La pensée que tu es unie à lui pour la vie m’afflige énormément, maintenant surtout que j’ai la secrète conviction que ce charmant misanthrope d’Evelyn t’aime.

— Prêtes moi un instant d’attention, s’écria tout-à-coup la jeune fille en prenant une dignité qui confondit pour un moment sa frivole cousine. Par tes conseils et tes sollicitations tu m’as fait faire une action terrible, une action qui sera le malheur de toute ma vie. Je ne dis pas cela pour te faire des reproches, car, hélas ! je suis encore plus coupable que toi ; mais pour te rappeler que tu as contribué à amener l’état misérable où je suis. C’est te dire de t’arrêter et de ne pas me faire descendre plus avant dans le mal et dans les chagrins. Ne prononce plus le nom du colonel Evelyn en ma présence, et par-dessus tout, ne me dis plus, à moi mariée, que je suis aimée par lui ou par un autre, quel qu’il soit. De plus, quand tu parleras de Sternfield, si tu ne peux pas le faire en termes d’amitié, emploie au moins ceux de la courtoisie, car il est mon mari. Oh ! Lucille, si tu n’es pas capable d’alléger un peu le fardeau de ma croix, ne cherches pas au moins à le rendre plus pesant qu’il est.

— Tu es un ange, Antoinette ! s’écria avec enthousiasme madame d’Aulnay, touchée par ce qu’elle appelait le sublime héroïsme de sa cousine.

Pour les vertus ordinaires d’une bonne femme de ménage elle n’avait que très-peu de respect, elle ne les souffrait même que difficilement ; mais pour tout ce qui touchait au merveilleux, elle avait une grande admiration.

— Oui, mon enfant, continua-t-elle, tous tes nobles désirs, héroïques dans leur sublime abnégation, seront une loi pour moi. Et après tout, ajouta-t-elle pensivement, il vaut peut-être mieux que Sternfield t’éprouve aussi impitoyablement qu’il le fait. Tu sais qu’un écrivain français moderne a dit que, dans le mariage, après l’amour la haine ; que toutes les situations valent mieux que cette indifférence terriblement monotone dans laquelle vivent certains époux l’un vis-à-vis de l’autre, et sous l’influence de laquelle la vie devient une rivière couverte d’une glace épaisse, sans une vague ou une brise légère qui vienne en briser la surface. Mieux vaut l’éclat de la tempête, les ravages de l’ouragan…

— Même s’il répand autour de lui la désolation et la mine ? interrompit la pauvre jeune fille qui, malgré l’état où elle se trouvait, ne put réprimer un léger sourire en entendant cette nouvelle et extraordinaire théorie de la vie conjugale. Non, non, ajouta-t-elle vivement, si je ne puis jouir de l’éclat du soleil, laisse-moi au moins chercher la paix. Je n’ai pas assez de courage pour lutter contre l’orage ou la tempête.

— Dans ce cas, ma chère Antoinette, laisses-moi te dire que tu n’as pas les qualités nécessaires pour faire une véritable héroïne… Mais, voici Jeanne avec cette tisane qui a provoqué notre singulière conversation.


XXIV.


Antoinette trouva les deux jours suivants singulièrement tranquilles, après la terrible agitation par laquelle elle avait passé. M. Cazeau, l’ami de M. d’Aulnay dont nous avons déjà parlé, était un homme aimable et possédait cette délicatesse de manières et cette franche gaieté qui caractérisaient si bien nos pères. Patriote sincère, il déplorait les malheurs de son pays, et Antoinette éprouvait en l’écoutant une salutaire distraction à ses tristes pensées, car l’expression de ses regrets n’était pas accompagnée de ces violentes diatribes que son père lançait ordinairement à l’adresse des conquérants.

— Eh ! bien, mademoiselle Antoinette, — dit M. Cazeau, le troisième soir de son séjour chez M. d’Aulnay, au moment où, après une charmante conversation chacun se préparait à se retirer — lorsque je verrai M. de Mirecourt, ce qui sera bientôt, je ne manquerai pas de lui dire combien les rapports qu’on lui a faits vous ont mal représentée ainsi que madame d’Aulnay. On m’avait dit que vous étiez environnées d’un cercle d’habits rouges, plongées dans la vie fashionable la plus gaie, et tout-à-fait inaccessibles au commun des mortels comme nous. Or, voilà trois grands jours que je passe ici, et je vous ai vues constamment occupées à vos ouvrages d’aiguille ou par vos livres et ne recherchant d’autres amusements que la conversation d’un vieil ennuyeux comme moi.

— Vous oubliez, — interrompit M. d’Aulnay en faisant de la tête un mouvement très-significatif, — que nous sommes dans la Semaine-Sainte et que ces jolies dames, quoique aimant passablement ce monde-ci n’ont pas encore tout-à-fait perdu l’espérance de parvenir à un meilleur. Venez nous voir quand le carême sera passé, et alors vous me direz ce que vous en pensez. Quant à moi, je pourrais souhaiter en mon cœur que toute l’année fût le carême ; volontiers j’en ferais le jeûne et la pénitence pour avoir la paix et le calme.

— Ah ! ma foi, madame d’Aulnay, je ne crois pas mon ami, dit en riant M. Cazeau en réponse à une protestation badine quoiqu’un peu énergique de Lucille contre ce que venait de dire son mari. Je ne puis parler que de ce que j’ai vu, et je pourrai dire franchement à M. de Mirecourt que j’ai été charmé de la vie tranquille qu’on mène ici, que mademoiselle Antoinette est tout ce qu’il peut désirer de mieux, quoiqu’elle soit encore un peu trop pâle.

— Ne dites rien de cela, s’il vous plaît, demanda madame d’Aulnay ; car mon oncle, par crainte pour la santé de sa fille, la rappellerait chez lui, ce qui n’atteindrait nullement son but.

La visite de M. Cazeau produisit un si heureux résultat que, quelques jours après, Antoinette recevait une lettre très-bienveillante de son père qui lui disait que puisqu’elle menait à la ville une vie si paisible, elle pouvait, si elle le désirait, y prolonger son séjour de deux ou trois semaines. Il ajoutait qu’il était sur le point de partir pour Québec où l’appelaient ses affaires, et qu’à son retour il arrêterait la prendre à Montréal pour la ramener.

— Ne trouves-tu pas singulier que Sternfield soit si longtemps sans venir ? demanda un jour madame d’Aulnay à sa cousine. Plus d’une semaine s’est écoulée depuis sa dernière visite ; il n’a pas même fait d’apparition depuis que ce héros de roman, le colonel Evelyn, est venu.

Antoinette se contenta de soupirer, pendant que madame d’Aulnay reprit, avec un bâillement qui défigura sa belle petite bouche :

— Il viendra certainement aujourd’hui : je l’espère du moins, car je suis d’une humeur massacrante, et je voudrais le voir, ne serait-ce que pour me quereller avec lui. Bah ! je suis fatiguée de cet ouvrage stupide.

Et, jetant sa broderie de côté, elle s’approcha de la fenêtre. Les observations qu’elle se mit à faire sur le compte de ceux qui passaient n’étaient pas précisément flatteuses. Tout-à-coup elle s’écria brusquement :

— Aussi vrai que je suis vivante, voici Sternfield qui se promène avec la jolie Eloïse Aubertin avec laquelle il s’est si désespérément amusé à ma dernière soirée. N’est-ce pas infâme ?

La seule réponse d’Antoinette fut un long soupir.

— Comment peux-tu souffrir cela ? continua sa cousine avec indignation. Une semaine sans venir te voir, et passer sous nos fenêtres avec une jeune et jolie fille ! Si tu ne le punis pas, tu es entièrement dépourvue de caractère.

— Qu’ai-je à faire ? demanda Antoinette d’un air abattu.

— Ce que tu as à faire ? Pourquoi ne pas user de représailles ? Sors demain et promènes toi avec un aimable monsieur : cela ramènera ce mari réfractaire au sentiment de ses devoirs.

— Jamais, Lucille, jamais ! j’ai assez longtemps erré ; avec le secours du ciel, je n’irai pas plus loin.

— Alors, la prochaine fois qu’il viendra te voir, fonds sur lui avec colère ; dis-lui qu’il est un tyran, un misérable sans cœur.

— Ce moyen provoquera difficilement son repentir, répondit-elle tristement

— Eh ! bien, alors, si tu ne lui fais pas sentir sa faute n’importe comment, je te dis franchement que tu n’as ni orgueil, ni dignité.

— Lucille ! il ne me reste plus à faire usage que de patience et de douceur.

— Antoinette de Mirecourt ! s’écria madame d’Aulnay soudainement, tu n’aimes pas cet homme ; si tu l’aimais, sa conduite ferait bouillonner d’indignation ton sang dans tes veines.

Antoinette ne répondit pas à cette sortie. Madame d’Aulnay continua rapidement :

— Juste ciel ! cet état, de choses est terrible, exceptionnel! Est-ce que tu appelles cela un mariage ?

— C’est un mariage que tu as fait toi-même, répondit amèrement la pauvre jeune mariée.

— Oui, j’en conviens, répondit madame d’Aulnay un peu déconcertée par cette réponse foudroyante. Mais, aussi, qui aurait pu imaginer que les choses prendraient cette tournure ? qui aurait pu prévoir que le beau et chevaleresque Audley deviendrait un pareil misérable ?

— Je t’ai déjà dit, Lucille, que je ne veux pas qu’on lui applique de semblables épithètes.

— C’est absurde ! et madame d’Aulnay releva la tête avec indignation. Je lui donnerai les épithètes qu’il mérite, au moins une fois, si tu m’obliges de me taire. Lui, mari ! en vérité, c’est un singulier échantillon de ce nom. Je te dis, ma pauvre petite cousine, que je vois clairement que tu ne l’aimes point, et je ne pense pas qu’il t’aime non plus, ou bien il agit comme s’il ne t’aimait pas, ce qui revient au même. Il ne te reste plus d’autre alternative que le divorce.

— Le divorce! répéta Antoinette ; depuis quand l’Église accorde-t-elle le divorce ? Le plus qu’elle ait fait, c’est d’avoir, dans des cas d’urgente nécessité permis aux époux de se séparer ; mais quand bien même il demeureraient aux deux extrémités de la terre, ils seraient toujours mari et femme. Ah ! la chaîne que je me suis, en insensée, forgée à moi-même, quelque lourde qu’elle soit, je dois la porter jusqu’au bout

— Mais ta situation, pauvre enfant, est un cas extraordinaire. Nous pouvons en appeler au pape, par l’entremise de notre évêque.

— À quoi cela servirait-il, puisqu’il n’en a pas le pouvoir ? Qui suis-je pour prétendre à une impossibilité ? Quelle faible excuse est-ce pour moi, que cette ridicule passion, qui m’a fait enfreindre les règles sacrées de la délicatesse et les saints préceptes du devoir filial, ait cessé aussi promptement qu’elle s’était formée ? Non, il n’est que juste que j’expie ma folie.

— Mais si Sternfield, de son côté, fatigué de ce mariage, demandait votre divorce, l’obtenait et épousait une autre jeune fille — chose qui arrive assez souvent et qui est permise dans sa secte — que ferais-tu ?

— Mes chaînes seraient aussi fortement rivées que jamais, et devant Dieu je serais encore sa femme ; non-seulement je ne pourrais pas contracter un autre mariage, mais je serais obligée de lui être fidèle en pensées et en actions, tout comme s’il était pour moi le plus tendre des époux.

— Bon Dieu ! c’est terrible ! s’écria Lucille en frissonnant. Es-tu certaine de ne pas te tromper, Antoinette ?

— Hélas! j’ai trop bien étudié la question pour pouvoir faire erreur.

— Mais votre mariage a été célébré secrètement — n’ayant que moi pour témoin ; les bans n’ont pas été publiés, et tu es mineure.

— Hélas ! encore une fois, tout cela ne le rend que plus criminel, mais il ne me lie pas moins.

— Ô Antoinette ! comme j’étais loin de prévoir le triste dénouement de ce roman qui avait commencé sous d’aussi brillants auspices. Cependant, tu as raison en prenant la décision que tu as adoptée, quelque conflit qu’elle puisse provoquer entre toi et Audley. Une de Mirecourt ne doit pas être l’esclave d’un mari qui a peur ou qui a honte de la reconnaître publiquement.


XXV.


— Il y a là haut une personne que mademoiselle sera, j’en suis certaine, bien heureuse de voir, s’empressa de dire Jeanne, un jour que madame d’Aulnay et Antoinette arrivaient d’une promenade. M. de Mirecourt vient d’arriver à l’instant.

— Et maintenant, Antoinette, — dit Lucille à sa cousine qui se hâtait de monter l’escalier — tu dois tâcher d’obtenir la permission de prolonger ton séjour ici. Si tu retournes à Valmont avec ton père, Sternfield va nous donner une inquiétude mortelle, et finira par faire un esclandre dans ton paisible village.

M. de Mirecourt, qui était d’une humeur charmante, reçut sa fille très affectueusement, et débouta la question de son apparence délicate par l’observation moitié sèche et moitié aimable qu’elle devait être heureuse d’avoir un mari tout choisi dans la personne de Louis Beauchesne, sans quoi sa beauté qui commençait à s’étioler rendrait plus difficile la tâche de lui en trouver un.

M. d’Aulnay s’empressa de changer la tournure de la conversation, car il savait que ce sujet était très-désagréable à Antoinette.

— Mais dis donc, de Mirecourt, quel air a maintenant Québec ? hasarda-t-il.

— Quel air a Québec ? répéta M. de Mirecourt dont l’expression devint grave à cette question. L’air que doit avoir une ville qui a été deux fois assiégée et bombardée : tout n’y est que cendres et ruines. Ses environs où trois sanglantes batailles ont été livrées, le district lui-même qui a été habité pendant deux années par les belligérants, tout porte les traces lugubres des combats et de la ruine de notre pays.

— Y as-tu vu quelques-uns de nos anciens amis ?

— Non, ils ont tous quitté la ville après la capitulation de Montréal et ils tâchent maintenant, comme beaucoup d’autres, d’occuper leur temps et de ré-édifier leurs fortunes renversées, en se consacrant eux-mêmes à leurs fermes et à leurs terres. Il s’écoulera du temps avant que Québec puisse, comme un phénix, renaître de ses cendres.

— As-tu rencontré, en descendant, quelques-unes de tes connaissances ?

— Aucune : je n’avais qu’un seul compagnon de voyage, un Anglais, comme j’en ai jugé de suite d’après son accent, quoiqu’il ait parlé au cocher en excellent français.

— Et de quoi avez-vous causé ensemble ? demanda tout-à-coup madame d’Aulnay, dont la curiosité venait d’être éveillée.

— La conversation aurait été très courte, du moins en ce qui me concerne, — car vous savez, ma belle dame, que je n’ai aucun goût pour ces sortes de relations avec nos nouveaux maîtres, — n’eût été une circonstance toute fortuite, ou plutôt, pour être juste, un acte de courtoisie de sa part. Quelques instants après notre départ s’éleva une violente tempête de neige, accompagnée d’un vent piquant qui, malgré ma capote de peau d’ours et mes crémones de laine, ouvrage d’Antoinette, me saisit de part en part. Mes dents qui claquaient vivement trahirent mon malaise à mon compagnon qui, instantanément et avec une bienveillance pour laquelle je lui fus d’autant plus reconnaissant que j’avais préalablement repoussé une de ses tentatives d’entrer en conversation, prit le grand manteau qui recouvrait ses genoux — il en avait un autre sur lui — et insista pour que je m’en servisse. Après cela la conversation s’établit, et je ne tardai pas à découvrir dans mon compagnon, non-seulement une haute intelligence, mais encore un homme juste et libéral, entièrement exempt de préjugés qui sont la règle de conduite d’un si grand nombre de ses compatriotes. Nous discutâmes sur la situation actuelle du pays avec une franchise certainement indiscrète de ma part ; mais quoique je perdisse plusieurs fois patience, il conserva toujours sa modération, en maintenant son opinion avec une courtoisie qui lui fait le plus grand honneur. Sur plusieurs points nous nous sommes accordés, et j’ai vu facilement qu’il avait, comme moi, une grande horreur de tout ce qui ressemble à l’oppression. J’en ai eu une preuve indéniable une fois que nous avions fait relâche à une auberge pour changer de chevaux et prendre quelque chose. Le nommé Thibault qui tenait autrefois cette auberge s’est embarqué pour la France l’année dernière, avec d’autres beaucoup plus illustres que lui, et il a pour successeur un individu du nom de Barnwell, un des nouveaux débarqués qui sont venus dominer sur nous et sur nos fortunes détruites. Pendant que nous reprenions nos places après avoir mangé une bouchée, notre attention fut attirée par la voix de notre hôte, élevée au diapason de la colère. Nous regardâmes derrière nous et l’aperçûmes arrêtant par la bride de son cheval un pauvre habitant que la nécessité avait forcé d’arrêter à son établissement. Le malheureux Jean-Baptiste protestait énergiquement en français qu’il avait payé deux fois la valeur de ce qu’il avait reçu, pendant que son adversaire, avec des jurements et des blasphèmes, insistait pour qu’il donnât le prix demandé et qui était hors de raison. Enhardi par la terreur évidente du paysan et par l’encouragement tacite et l’indifférence des spectateurs, Barnwell serra plus fort la bride du cheval et se mit à frapper le pauvre animal à la tête de la manière la plus cruelle, et il menaçait d’en faire autant au propriétaire du dit cheval s’il ne satisfaisait pas son injuste réclamation. En une seconde mon compagnon avait sauté à terre, saisi le brutal individu par le collet de son habit, et avec le fouet qu’il lui arracha des mains, lui administra deux ou trois bons coups…

« Votre nom, s’écria Barnwell, donnez-moi votre nom, en attendant que je vous fasse traduire devant un magistrat… » — « Le colonel Evelyn, du …ième régiment de Sa Majesté, » répondit-il dédaigneusement en repoussant loin de lui l’aubergiste qui était devenu tout-à-coup craintif et honteux.

— Le colonel Evelyn ! répéta vivement madame d’Aulnay ; mais, mon cher oncle, nous le connaissons très bien.

— Il est à espérer que ce soit le cas ; comme vous avez des relations avec un très grand nombre de ses compagnons contre lesquels on peut trouver à redire, il serait trop déplorable que vous n’en connussiez pas un qui fait tant d’honneur à sa profession. Sur ma parole, ma petite Antoinette, j’aurais pu te pardonner si tu t’étais attirée les hommages de ce brave anglais.

Pauvre Antoinette ! elle venait de recevoir une nouvelle preuve du cœur précieux qu’elle s’était sans doute acquis, mais qui devait être pour toujours au-dessus de ses désirs.

— Et comment as-tu trouvé les chemins ? demanda M. d’Aulnay.

— Il est temps que quelqu’un d’entre vous me fasse cette question. Mon voyage a été plus fatigant qu’aucun de ceux que j’ai jamais faits, et vous savez que j’ai voyagé bien souvent sur la neige et sur la glace.

— Comment cela ? Racontez-nous votre voyage ! dirent simultanément ses auditeurs.

— Eh ! bien, je vous disais donc que peu après notre départ, une neige épaisse commença à tomber, et comme il en était arrivé une grande quantité la nuit précédente, vous pouvez conclure que les chemins étaient loin d’être beaux. Bientôt elle tomba à gros flocons, et pendant que nous causions, mon compagnon et moi, du Canada, de ses malheurs, et de sa destinée, la neige changeait complètement l’aspect des choses comme si la baguette d’une fée s’en était mêlé. Les palissades, les murs de pierre disparaissaient entièrement, et les arbres fruitiers semblaient être de simples arbrisseaux. Heureusement pour nous, aucun être humain ni aucun animal n’étaient sur le chemin, car il n’y aurait eu rien de plus fâcheux pour nous qu’une rencontre qui, en nous obligeant de dévier un peu de la route tracée, nous aurait forcés de faire le plongeon dans les profondeurs de la neige qui s’était amoncelée de chaque côté de l’étroit sentier. Si nous avions eu plus de prudence, nous serions restés à l’auberge de Thibault ; mais j’avais hâte d’arriver, et mon compagnon aussi. Après quelques minutes de repos, nous nous remîmes donc en route. Bientôt le froid devint intense. La neige avait cessé de tomber, mais le brillant soleil qui lui succéda fut impuissant à nous donner de la chaleur ou du confort. Le vent poussait la neige, nous la lançait en pleine figure, de sorte que nous étions aveuglés et suffoqués. À dire le vrai, nous allions aussi lentement qu’à un enterrement. Des monceaux énormes se trouvaient sur notre chemin, et souvent, très souvent, nous fûmes obligés de recourir aux pelles de bois que notre conducteur, dans la prévision sans doute d’une semblable éventualité, avait mises dans le fond de la voiture.

— Et comment le colonel Evelyn s’est-il conduit, mon oncle ?

— Comme devait se conduire un homme brave, un vrai soldat. Il ne murmurait pas ni ne se plaignait, mais travaillait, et quand il fallait mettre les pelles en réquisition, il se servait de la sienne avec autant d’adresse qu’un de tes héros parfumés, belle nièce, peut se servir de sa canne à pomme d’ivoire.

— Mais, cher papa, vous avez dû souffrir horriblement ? s’écria Antoinette.

— En effet, ma fille. Chaque muscle de mes membres, chaque veine de mon corps souffraient, et ma respiration était courte, quelquefois même embarrassée. Et les chemins !… Oh ! que nos pauvres chevaux se démenaient et se débattaient dans les grands bancs de neige que nous rencontrions si souvent ! Quand nous arrivâmes à la petite auberge où nous devions passer la nuit, j’étais littéralement épuisé.

— Et votre compagnon de voyage ? demanda madame d’Aulnay.

— Tout ce que j’ai à en dire, c’est qu’il a une constitution de fer, car si peu habitué qu’il doit être à notre climat, il en supporte les rigueurs mieux encore que le vieux Dussault qui a transporté la malle pendant tant d’hivers par tous les temps. Il est, de plus, excessivement dévoué, et il m’a témoigné autant d’empressement que si j’avais eu contre lui des réclamations légales… Mais assez de cette longue histoire ; nous n’oublierons pas de sitôt, le colonel Evelyn et moi, le voyage que nous venons de faire.

Ce récit fut suivi de suppositions et de commentaires, puis on se sépara pour la nuit, chacun étant de très bonne humeur.

M. de Mirecourt, cédant aux sollicitations qui lui furent faites, consentit à rester quelques jours encore, au lieu de partir le lendemain matin avec Antoinette, comme il en avait d’abord manifesté l’intention. Son séjour chez son parent fut très agréable, et en voyant par lui-même la vie régulière des dames de la maison, tout en partageant leurs amusements innocents, il commença à croire que les rapports qu’on lui avait faits avaient en effet été grandement exagérés, et qu’il ne pouvait y avoir un grand inconvénient de céder à la demande de madame d’Aulnay, de laisser Antoinette avec elle jusqu’au retour du printemps.


XXVI.


Le carême passé, madame d’Aulnay crut qu’il n’était que juste de se dédommager un peu de la réclusion où elle avait vécu pendant ce temps de pénitence : elle résolut donc de donner une petite fête à ses amis, quoiqu’on fût déjà dans le mois de mars. La récente suspension des plaisirs semblait être un nouveau motif pour leur reprise, et peut-être le seul cœur triste chez madame d’Aulnay, ce soir-là, ne fut-il pas celui d’Antoinette, naguère si heureuse.

Oui, il y en avait un autre quelque peu en unisson avec le sien. Plus d’une fois, en effet, le colonel Evelyn blâma secrètement sa folie qui lui faisait rechercher des fêtes pour lesquelles il avait si peu de goût, et cela dans le seul but de tâcher de rencontrer Antoinette qui, de son côté, semblait faire si bien son possible pour l’éviter. Son cœur entretenait pourtant la vague espérance que l’obstacle qu’elle avait dit insurmontable ne l’était pas en réalité, et que quelque bonne fortune aplanirait bientôt les difficultés entr’eux.

Pendant la première partie de la soirée, il respecta son désir évident d’éviter toute rencontre avec lui ; mais durant un intermède de danse, l’ayant aperçue seule, il s’approcha d’elle et lia conversation sur un sujet général. Quoiqu’il cherchât à l’intéresser et à l’amuser, il eut assez de tact pour éviter tout ce qui aurait pu paraître tendre vers un sujet plus particulier. Et ce fut bien heureux, car madame d’Aulnay, désespérée de n’avoir rien à dire, l’interpella et vint le trouver avec son étourderie ordinaire pour lui demander ce qu’il venait de dire à mademoiselle de Mirecourt.

— Très-volontiers, répondit le colonel. Je répétais à mademoiselle l’observation que fit Sa Majesté George III à madame de Léry lorsque cette dame fut récemment présentée, avec son mari, à la cour d’Angleterre.

— Oh ! la belle Louise de Brouages ! répliqua Lucille avec beaucoup d’intérêt. Eh ! bien, qu’a dit le roi ? que pensa-t-il d’elle ?

— Il dut la trouver très belle, car en la voyant il se mit à dire avec enthousiasme, en faisant allusion à la récente acquisition du Canada, « que si toutes les dames canadiennes lui ressemblaient, il avait raison d’être fier de sa belle conquête. »[4]

— Alors la mission de M. de Léry et de ses compagnons doit avoir plus de chances de succès, remarqua madame d’Aulnay.

— Et quelle est cette mission ? demanda une personne de la compagnie.

— Ils sont allés faire valoir nos intérêts et présenter l’expression de nos hommages à notre nouveau monarque.

— Et remarquez que c’est plutôt Sa Majesté qui a présenté ses hommages au lieu de les recevoir, et ce avec raison, — s’écria Sternfield qui venait de se joindre au groupe.

— Je suppose que nous allons être écrasées sous les compliments, maintenant que le roi Georges a donné l’exemple, — répliqua froidement madame d’Aulnay en s’éloignant, car elle n’avait plus l’irrésistible major en très grande faveur.

Sternfield qui, jusque-là,s’était passablement amusé, n’eut pas plutôt aperçu Antoinette avec le colonel Evelyn, que sa bonne humeur disparut et qu’il se creusa la tête pour trouver un moyen de les séparer. Étant engagé pour la danse suivante, il ne pouvait pas demander à Antoinette d’être sa danseuse, ce qui aurait été la méthode la plus sûre et la plus expéditive en sorte qu’il fut souverainement vexé de les voir converser ensemble pendant la longue contre-danse qui suivit. Sans écouter l’insinuation que lui fit sa jolie partenaire, qu’elle croyait la promenade infiniment préférable à la danse, aussitôt le quadrille terminé, il la laissa sans cérémonie sur le premier siège venu, et s’avança vers Antoinette.

— Mademoiselle de Mirecourt, puis-je solliciter l’honneur de votre main pour la prochaine danse ? demanda-t-il avec une politesse forcée qu’Evelyn trouva plutôt impertinente que respectueuse.

Il eut fallu voir de quelles vives couleurs se couvrit le visage de la jeune femme, et quel air embarrassé et inquiet elle avait lorsqu’elle répondit craintivement qu’elle était engagée. Dans le trouble du moment, elle oublia de dire le nom de celui auquel elle avait promis sa main, — personnage, du reste, fort inoffensif, — et Sternfield, concluant que c’était le colonel Evelyn, quoique celui-ci ne se livrât que rarement, jamais peut-être, aux plaisirs de la danse, lança à sa femme un regard plein de colère, et s’éloigna.

Evelyn ne tarda pas à s’apercevoir que l’esprit d’Antoinette était occupé par des pensées entièrement étrangères au sujet de leur conversation, à la narration pourtant si pleine d’intérêt de son dernier voyage à Québec avec M. de Mirecourt Ce fut donc presqu’un bonheur pour elle lorsque madame d’Aulnay s’approcha, et, après avoir dit quelques mots insignifiants au colonel Evelyn, passa à sa cousine une petite feuille de papier plié sur laquelle étaient écrits quelques mots au crayon, et lui dit :

— Voici un mémoire qui t’appartient, Antoinette. Celle-ci s’empara vivement du papier et le lut rapidement. Ce message était de Sternfield et se lisait comme suit :

« Tu pousses ma patience à bout. Viens de suite me rencontrer dans le boudoir, en haut, car j’ai à te dire des choses que tu dois savoir sans délai. À ton péril refuses ma demande, si tu oses, mais tu regretteras d’avoir poussé trop loin un homme au désespoir.

Ton mari,
AUDLEY STERNFIELD. »

La teneur de ce billet et l’impudence dont Sternfield faisait preuve en y mettant la signature qui s’y trouvait, donnèrent à l’infortunée Antoinette la conviction que son mari n’était pas d’humeur à patienter, et d’une main tremblante elle mit le petit message en morceaux. Son agitation était si visible, qu’Evelyn ne manqua pas de faire une foule de suppositions sur les causes qui pouvaient l’avoir provoquée, car il avait vu Sternfield remettre la note en question à madame d’Aulnay qui avait fait mine de décliner la missive, mais qui, à force de menaces, avait fini par se la laisser imposer.

— Quelle liaison secrète peut donc exister entre ce beau vilain et cette jeune fille innocente ? se demanda-t-il plusieurs fois. Assurément ce ne peut être l’amour, car à part la dénégation formelle qu’elle m’a faite de l’existence de ce sentiment, du moins en ce qui la concerne, sa contenance ne trahissait nullement de l’amour quand il s’est approché d’elle. Eh ! bien, je vais exercer une surveillance active afin de lui rendre service et la protéger contre les dangereux artifices de cet homme.

S’apercevant que sa compagne cherchait évidemment à être seule, il lui dit quelque mots indifférents et se retira vers l’autre extrémité du salon. Une autre danse commençait, et Antoinette exaspéra singulièrement le danseur auquel elle était engagée en lui déclarant qu’elle était trop fatiguée pour remplir sa promesse. Profitant de la légère confusion qui ne manque jamais de régner lorsque les danseurs se mettent en place, elle sortit de la chambre, espérant n’avoir pas été vue. En peu de secondes elle fut en haut de l’escalier, et elle entra dans le boudoir où Sternfield l’attendait déjà, et qui, par contraste avec les autres appartements, n’était que faiblement éclairé.

— Tu as daigné faire diligence ! dit-il avec sarcasme en lui présentant un siège.

— Que me voulez-vous ? demanda-t-elle en plaçant sa main sur son cœur comme pour en modérer les battements rapides.

— Ne t’ai-je pas déjà avertie, dit-il, — et son front devenait plus sombre à mesure qu’il parlait, — ne t’ai-je pas déjà avertie que je m’occuperais peu de ta froideur, de ton indifférence, et même du dégoût que je pourrais lire sur ta figure, mais que je ne souffrirais pas de te voir, toi ma femme, t’amuser avec d’autres messieurs ?

— Toujours la même accusation injuste et sans fondement ! Avec qui prétendez-vous que je m’amusais tout à l’heure ?

— Avec ce dangereux hypocrite, le colonel Evelyn. N’essaies pas de le nier ! continua-t-il impétueusement en poussant vivement le dossier de la chaise. Je vous ai surveillés de très près ; j’ai vu tes regards pleins de douceur, tes couleurs qui variaient sans cesse, ses yeux remplis d’une admiration et d’un amour qu’il ne prenait pas même la peine de déguiser. Malédiction sur lui ! Crois-tu donc que je vais supporter tout cela avec soumission ?

— Pourquoi me blâmer et m’accuser ainsi continuellement ? — Et, en disant cela, elle voulait paraître calme, mais sa respiration irrégulière et oppressée disait éloquemment son agitation. — Si un monsieur vient me parler ou se tient près de moi, je ne puis pas le renvoyer, je ne dois pas lui dire que je suis mariée, que mes pensées et mes sourires n’appartiennent qu’à vous. Puisqu’il en est ainsi, dès demain je laisse cette maison, je vais m’enterrer à la campagne, et j’y resterai jusqu’à ce que vous jugiez à propos d’y venir me reconnaître pour votre femme. Là, au moins, j’aurai peut-être la paix.

— Oui, pour y flirter avec ton premier amoureux, M. Louis Beauchesne ! répondit-il d’un air sombre. Antoinette pressa plus fort encore sa main sur sa poitrine lorsqu’elle répondit :

— Audley, pensez-vous pouvoir me torturer ainsi sans que ma vie ou ma raison finisse par succomber ?

— De grâce, pas de phrases ! répondit-il froidement. J’ai peur que madame d’Aulnay n’ait trouvé en toi une élève trop docile dans la science qu’elle est si habile à enseigner.

Trop abattue pour pouvoir répliquer à cette amère raillerie, Antoinette se cacha le visage dans ses mains.

Écoute moi bien, Antoinette, continua-t-il en changeant tout-à-coup de ton et de manières. Tu me trouves aussi sévère et aussi sombre parce que, de ton côté, tu ne m’as montré que peu d’amour et de sympathie. Dis moi que tu oublies le passé, et, comme garantie de ma conduite à venir, laisse moi embrasser ce front orgueilleux qui s’y est jusqu’ici opposé avec tant de dédain. Ne me refuse pas, car, je te le répète, il est dangereux de pousser si loin un homme désespéré.

N’osant pas, ou croyant qu’elle ne pouvait pas lui refuser cette petite concession, elle ne répondit pas. Interprétant favorablement ce silence, il passa son bras autour d’elle, et embrassa plusieurs fois son front et sa soyeuse chevelure.

Tout-à-coup une exclamation de saisissement et de douleur brisa le silence qui s’était établi,et Antoinette, se dégageant brusquement des bras qui l’entouraient aperçut le colonel Evelyn qui, pâle comme la mort, se tenait sur le seuil de la chambre. Une seconde après, il s’était effacé ; et comme Antoinette laissait tomber un regard de reproche sur son mari, elle vit sur la figure de celui-ci un sourire de triomphe moqueur qui avait remplacé la tendresse qui s’y était un instant reposée.

— Je crois, dit-il d’une voix railleuse, que le superbe colonel Evelyn sera maintenant guéri de son amour par cette bonne leçon. Antoinette, tu pourras désormais flirter avec lui tant que tu voudras.

Lentement elle se tourna vers son persécuteur, et d’une voix perçante, d’un ton pénétrant :

— Audley Sternfield, dit-elle, vous m’avez fait tout le mal que vous pouviez me faire. Profanant le nom sacré de mari, vous n’avez été pour moi qu’un tyran barbare et sans cœur. Empêché, par de sordides motifs d’intérêt, de reconnaître notre mariage, vous avez voulu me dégrader à mes propres yeux et aux yeux des autres. Eh ! bien, écoutez moi : jusqu’au jour où vous viendrez me réclamer pour votre femme devant le monde, je prends la résolution d’éviter toute entrevue avec vous, sans plus m’occuper de vos menaces que de vos prières, car le désespoir m’a rendue indifférente. Je pars demain pour la campagne, et si vous m’y suiviez pour me persécuter davantage, les portes de la maison de mon père vous seraient fermées.

— Après cela, oseras-tu encore dire que tu m’aimes ? demanda-t-il avec emportement

— Vous aimer ! répéta-t-elle avec un rire amer ; vous aimer ! oui, comme le criminel aime l’instrument de son châtiment, comme le forçat aime le compagnon de bagne auquel il est enchaîné pour la vie !

— Silence, ou je ne réponds plus de moi ! s’écria-t-il avec une colère qu’il ne pouvait plus arrêter. — Fi donc ! major Sternfield, dit-elle avec dédain, c’est maintenant à votre tour de prendre des airs de théâtre. Il y a une demi-heure les paroles que vous venez de proférer m’auraient fait trembler et prendre une attitude suppliante devant vous ; mais je vous déclare que la crainte, l’espérance et tous les sentiments sont maintenant étouffés dans mon cœur.

Sternfield la regarda d’un œil terrible. Elle était là devant lui, calme, fière, ravissante dans sa gracieuse toilette de bal, délicate dans sa beauté d’enfant ; mais son front portait l’expression d’une fermeté inébranlable qu’il ne lui avait pas encore connue et qui lui disait qu’elle mettrait rigoureusement à exécution les résolutions qu’elle venait de formuler. Avec une angoisse pleine de colère il reconnut en lui-même que son inconcevable violence lui avait aliéné, peut-être pour toujours, l’amour de cette incomparable jeune fille.

— Qu’il en soit comme tu le désires, Antoinette, s’écria-t-il. Tu as voulu amener cette querelle entre nous, c’est bien ; mais rappelles toi que, dans la prospérité comme dans l’infortune, dans la pauvreté comme dans l’aisance, dans la maladie comme dans la santé, jusqu’à ce que la mort nous sépare, tu es à moi et uniquement à moi !

Malgré son calme et son stoïcisme, elle ne put s’empêcher de tressaillir en entendant ces sinistres paroles. Mais recouvrant presqu’aussitôt son sang-froid, elle répondit ;

— Oh ! ne craignez rien, je ne puis jamais l’oublier… Excusez-moi, mais je dois retourner dans la salle de danse et m’y amuser autant que peut me le permettre l’état de mon esprit.

Ceux qui avaient remarqué la longue absence d’Antoinette et de Sternfield et qui les virent arriver l’un après l’autre dans le salon, jugèrent en eux-mêmes que décidément ils venaient de se faire l’amour, car rien, dans leurs manières, ne laissait soupçonner la singulière entrevue qu’ils venaient d’avoir. Antoinette était pâle et tranquille, mais c’était là l’état où elle se trouvait depuis quelques jours déjà. Sternfield de son côté, voltigeait, suivant son habitude, de jolies dames à jolies dames, leur adressant à toutes des paroles qui lui attiraient des sourires et des remerciements.


XXVII.


Ce qu’Antoinette dut souffrir pendant les heures longues et ennuyeuses de la soirée, aucune parole ne saurait l’exprimer. Forcée de parler et de sourire quand son cœur était presque à l’agonie, obligée surtout de mettre ses sentiments à l’abri des regards curieux et scrutateurs, il y eut des moments où elle crut qu’elle allait succomber et laisser tomber le masque.

Quant à Sternfield, qui triomphait dans le complot qu’il avait monté de la compromettre aux yeux du colonel Evelyn, — complot exécuté au moment où son œil exercé avait vu s’approcher son commandant, — il n’avait pas besoin de grands efforts pour rester maître de lui-même. Déterminé à blesser au vif et à faire souffrir sa femme, il consacra toutes ses attentions à la jeune demoiselle qu’il avait récemment fait monter dans sa voiture, si bien que l’indignation de madame d’Aulnay fut grandement excitée.

Regardant tout autour d’elle pour chercher Antoinette, elle l’aperçut assise près d’un guéridon, en frais d’examiner quelques gravures qui s’y trouvaient. Résolue de punir Sternfield, elle appela d’un signe le colonel Evelyn, et, lui donnant un rouleau de papier, elle lui dit :

— Allez, je vous prie, montrer ces nouvelles gravures à mademoiselle de Mirecourt, et examinez les ensemble. Vous me direz ensuite ce que vous en pensez.

Evelyn hésita un moment, comme s’il eût voulu décliner cette mission ; mais, en voyant le regard d’étonnement que lui lança madame d’Aulnay, il prit les gravures, traversa la chambre et alla trouver Antoinette. Ce fut brusquement et froidement qu’il l’aborda :

— Mademoiselle, dit-il, plutôt que de provoquer les questions de madame d’Aulnay et d’exciter ses soupçons, je vous apporte ces images qu’elle m’a chargé de vous remettre.

— Oh ! colonel Evelyn, balbutia la pauvre Antoinette, quelle opinion devez-vous avoir de moi ?

— Je vais vous la dire franchement, répondit-il avec une amertume qu’il s’efforça de déguiser. Mon premier amour m’avait appris à détester votre sexe ; vous, mon second amour, vous m’apprenez à le mépriser. Elle, quoîqu’infidèle à mon égard, a été au moins fidèle à celui qui m’avait supplanté ; vous, il y a quelques semaines à peine, vous preniez le ciel à témoin que vous n’aimiez pas Audley Sternfield, et il y a une heure je vous trouve dans les bras de ce même Sternfield qui vous embrassait au front et sur les lèvres !

— Pitié ! soyez miséricordieux ! — implora-t-elle, les lèvres blêmes et tremblantes.

— Non, Antoinette de Mirecourt, je n’aurai pas de pitié pour vous, car vous n’en avez pas eu pour moi. Sternfield ou d’autres de sa trempe pourraient vous pardonner, car leur amour passe aussi facilement qu’il vient : moi, je ne le puis pas. Ah ! jeune fille, vous m’avez fait beaucoup de mal, vous avez détruit le reste de confiance que j’avais dans la foi et la bonté de la femme, vous avez tari en mon cœur les sources de sympathies qui s’y trouvaient, vous avez changé en une affreuse misanthropie le reste de ma triste vie.

— Oh ! pardonnez-moi, colonel Evelyn, pardonnez-moi ! Et la malheureuse enfant crut qu’en ce moment elle aurait volontiers fait le sacrifice de sa vie pour lui épargner la moindre souffrance,la plus légère douleur.

Mais il continua impitoyablement :

— Plus profond est mon amour comparé avec celui des autres hommes, plus grand est mon ressentiment contre celle qui s’est moquée jusqu’au dédain de cet amour. Oh ! quel trésor d’affection n’ai-je pas prodigué à une idole qui en était indigne !

— J’ai eu tort ! reprit-elle. Mais, colonel Evelyn, coupable dans le sens que vous supposez, je ne le suis pas en réalité. De grand cœur je donnerais dix années de cette misérable existence qui reste devant moi, pour que vous fussiez persuadé de mon innocence ; mais au moins j’ai la suprême consolation de savoir que si cette innocence ne peut pas être prouvée en ce monde, il y en a un autre, et bien meilleur, où vous saurez la reconnaître.

Evelyn regarda pendant un instant ces yeux où brillait la franchise, ce joli front qui respirait la candeur ; puis, détournant rapidement les yeux :

— Jeune fille ! s’écria-t-il, demandez au ciel qu’il reprenne ce don fatal qui vous fait paraître si naïve et si candide, car vous causerez le malheur d’autres hommes comme vous aurez causé le mien.

— Et vous ne me direz pas un seul mot de pardon ? demanda-t-elle en joignant ses mains et sans s’occuper, dans le désespoir où elle était, qu’on vît son agitation et qu’on en fît des remarques.

— Non. Vous m’avez volé, vous m’avez ruiné ; je ne puis pas vous pardonner. Si j’étais sur mon lit de mort, à la veille de paraître devant mon Créateur, ma réponse serait la même. Je vous ai trop aimé, pour vous montrer maintenant de la pitié… Mais, chut ! — interrompit-il en interposant sa grande taille entre elle et les autres personnes qui se trouvaient dans la chambre — votre agitation pourrait être remarquée, et on ne saurait à quoi l’attribuer. Ciel ! mademoiselle de Mirecourt, quelle actrice accomplie vous faites ! On pourrait croire vraiment que mon approbation ou mon blâme sont pour vous une affaire de vie ou de mort ; je m’y laisserais prendre moi-même, sans la scène dont j’ai été témoin il y a quelques instants dans le boudoir. Oh ! rien sans cette preuve terrible de votre duplicité n’aurait jamais pu ouvrir mes yeux. Maintenant, adieu ! Espérons que nos chemins dans la vie ne se rencontreront plus jamais. Vous entendrez peut-être dire que Cecil Evelyn est plus misanthrope que jamais, plus égoïste et plus tristement inaccessible à tout sentiment de bienveillance ou de société ; mais vous, qui en connaîtrez la cause, vous n’aurez pas lieu de vous en étonner. Il s’inclina, et quelques instants après il laissait la maison.

Frappée au cœur, Antoinette était restée à la place où il l’avait laissée, et elle se demandait si jamais cœur de femme avait supporté autant de douleurs que le sien, quand Sternfield, qui avait dansé et flirté tout le temps dans une chambre adjacente, vint la trouver.

La regardant attentivement en face :

— Antoinette ! dit-il, tu parais triste et malade ?

— Vous ne vous attendez pas, j’espère, à ce que je sois gaie ou en bonne santé.

— Peut-être es-tu fâchée contre moi de ce que je me suis si bien amusé avec cette petite Éloïse aux jolis yeux noirs ?

— Je ne l’ai pas même remarqué, répondit-elle d’un air fatigué.

Sternfield se mordit les lèvres de dépit. Une aussi entière indifférence n’était pas précisément ce qu’il avait cherché ni désiré. Aussi ce fut avec impatience qu’il reprit :

— Peut-être es-tu mue à présent par des inquiétudes ou des intérêts plus puissants ?

— Ah ! je n’ai plus rien à espérer ni à craindre.

— Dis-moi, es-tu sérieuse dans ton projet de retourner de suite à la campagne, ou bien n’est-ce qu’une simple menace ?

— Je pars demain.

— Alors dois-je te dire adieu ce soir, ou bien revenir demain matin ?

— Comme vous voudrez. Je crois cependant qu’il serait préférable que vous me fissiez vos adieux ce soir.

— Tu es une épouse aimante et dévouée, Antoinette,

— Je suis ce que vous m’avez faite, répondit-elle avec, une froideur écrasante.

— Eh ! bien, puisque tu le désires, bonne nuit ! répliqua t-il brusquement et avec colère. Je ne t’infligerai plus le supplice de ma présence.

Il la laissa, et Antoinette, pensant qu’elle avait assez souffert et qu’elle s’était assez contenue pour ce soir-là, sortit doucement du salon.

La petite chambre qu’elle habitait, avec ses feux pétillants, ses bougies de cire, sa couche d’aisance, avait une apparence agréable et semblait bien propre à reposer de toutes les fatigues ; mais avec quel lourd chagrin Antoinette y entra ! Après en avoir fermé la porte, elle se laissa tomber dans le fauteuil, espérant que les larmes viendraient à son secours ; mais ce grand soulagement lui fut refusé, et elle se mit à repasser dans sa mémoire chaque détail pénible, chaque circonstance douloureuse qui pouvaient ajouter au poids de son chagrin.

Une heure s’écoula. Après le départ de tous les invités jusqu’au dernier, madame d’Aulnay, selon son habitude, monta à la chambre de sa cousine pour lui souhaiter une bonne nuit.

Antoinette paraissait singulièrement malade, mais elle était si calme et si tranquille que madame d’Aulnay, en entrant, n’en eût pas la moindre inquiétude. — Te couches-tu, ma chère ? demanda-t-elle. Tu devrais te mettre au lit de suite.

— Je dois tout d’abord te dire, Lucille, que je retourne à Valmont demain.

— Hein ! et pourquoi ? Aurais-tu par hasard reçu des lettres de rappel ?

— Non, mais j’ai décidé de m’en retourner.

— C’est incroyable. Mais, au moins, quel motif, quelle raison as-tu ?

— J’ai le cœur triste et malade, Lucille, et j’ai besoin d’un repos absolu.

— Tu es malade, mon enfant ! j’ai lieu de le craindre. — Tu parais être malheureuse depuis quelque temps et deux ou trois personnes l’ont remarqué ce soir. Ah ! ma pauvre cousine ! j’ai peur que tu ne sois bien misérable. Et elle examinait la physionomie d’Antoinette qui portait en effet l’empreinte d’une grande douleur

— Oui, je suis bien malheureuse.

— Et je ne dois pas t’en demander la cause : je suppose que c’est en grande partie ce vilain Sternfield.

— Je vais te le dire en un seul mot. Tu étais présente lorsque ces paroles sacrées ont été prononcées : « Que l’homme ne sépare jamais ce que Dieu a uni ! » Comprends-tu maintenant, Lucille ? Le triste passé ne peut pas être changé, il est irrévocable !

— Hélas ! le regrettes-tu réellement à ce point ? Je crois que tu dois me détester en même temps, quoique à vrai dire, j’aie agi pour le mieux.

— Ah ! non, je ne te déteste pas, je ne te fais pas de reproches ; mais ce fut une époque bien fatale que celle où j’entrai dans cette maison agréable et hospitalière.

— Dis-moi ce que t’a dit ou fait Audley pour te mettre dans une situation d’esprit aussi désespérée ?

— Il serait douloureux et inutile pour moi de te donner d’autres détails que ceux que tu connais déjà ; mais j’ai été bien douloureusement éprouvée.

— Oh ! quant à cela, ma chère enfant, c’est le lot de toutes les femmes mariées. Voici par exemple André qui se met quelques fois dans des fureurs extrêmes à propos de rien, pour un dîner qu’on a retardé, et d’autres fois pour des pointes, des sarcasmes qu’il reçoit. Antoinette sourit, mais d’un sourire étrange et plein d’amertume.

— Si, répondit-elle, Audley Sternfield ne me donnait pas de plus grandes causes de chagrins que M. d’Aulnay ne t’en a données, je ne regretterais pas autant que notre union soit irrévocable.

— Mais, pour en revenir à la résolution que tu as prise, que gagnerais-tu, chère, en retournant à la monotonie de la vie de campagne plus tôt que tu aurais pu t’en exempter ? Ici, au moins, tu as quelques distractions, quelques amusements.

— Comprends-tu parmi ces derniers les persécutions que Sternfield m’inflige journellement ?

— Mais il te persécutera à Valmont aussi bien qu’ici. Tu te rappelles ce qu’il a voulu faire pendant que tu y étais ?

— Oui, mais je suis devenue plus endurcie que j’étais alors, plus indifférente aux conséquences que pourrait avoir une pareille escapade ; je crois, d’ailleurs, que, dans son propre intérêt, il n’essaiera pas de me pousser à bout.

— Comme de raison, Antoinette, si tu es décidée de partir, je n’ai plus rien à ajouter ; mais, est-ce que tu n’es pas d’opinion qu’il vaudrait mieux braver la colère de ton père, quelque terrible qu’elle serait d’abord, et lui faire connaître de suite votre mariage ?

— Cela ne conviendrait pas du tout au major Sternfield ! répondit Antoinette en faisant entendre un rire forcé qui fit tressaillir sa cousine. Il m’a déclaré qu’il « ne pouvait se donner le luxe d’une épouse sans dot, » après m’avoir fait promettre sous serment de ne pas divulguer notre mariage jusqu’à ce qu’il m’en donne l’autorisation, ce qui sera probablement au dix-huitième anniversaire de ma naissance, alors que je dois entrer en possession de la fortune de ma pauvre mère.

— Il calcule avec autant de justesse que d’habileté! répliqua sarcastiquement madame d’Aulnay ; mais dis-moi, pauvre cousine, aimerais-tu que je dise tout à ton père moi-même, au lieu d’attendre le bon plaisir de ce mari temporiseur ? Je m’occupe fort peu, quant à moi, de la promesse qu’il m’a frauduleusement arrachée.

Antoinette frémit

— Oh ! non, dit-elle ; je commence à envisager avec terreur l’époque à laquelle il doit venir me réclamer. Laisses moi jouir, aussi longtemps qu’il me le permettra, de l’amour de mon pauvre père, et de ma chère liberté.

— Antoinette, pardonne moi ! s’écria madame d’Aulnay en portant ses bras autour du cou de sa cousine et en fondant en larmes. Combien mes mauvais conseils ont contribué à flétrir ta jeune existence ! Que ne donnerais-je pas, maintenant, pour réparer le mal que j’ai fait ! Que je le déteste, cet être infâme !

— Assez, Lucille, je suis malade, épuisée ; laisse-moi prendre un peu de repos.

Après mille protestations larmoyantes et des caresses sans fin, madame d’Aulnay la quitta ; mais la pauvre enfant passa la nuit sans sommeil et dans un état pitoyable. Le lendemain, malgré la maladie dont elle souffrait, Antoinette persista dans sa résolution et partit.

En passant devant l’église paroissiale, qui n’était pas alors le grand et massif édifice d’aujourd’hui, mais un vieux temple construit en pierre solide, situé presqu’au centre de la Place d’Armes[5], elle ordonna au cocher d’arrêter et mit pied à terre pour un moment.

Elle sortit du temple quelques minutes après, fortifiée par la communion intime qu’elle venait d’avoir avec son Créateur. Elle s’arrêta à quelques pas de là et regarda avec mélancolie les nombreuses tombes qui l’environnaient ; malgré le triste aspect du cimetière, encore recouvert, en quelques endroits, du blanc manteau de l’hiver, et offrant, ailleurs, l’apparence de l’approche du printemps, un souhait, ou plutôt une prière s’échappa du fond de son âme : elle demanda au ciel que le paisible sommeil de la mort lui fût accordé avant la venue de l’époque redoutée où Sternfield devait la réclamer pour sa femme.

Comme elle remontait en voiture, elle aperçut le colonel Evelyn qui s’approchait ; mais il passa près d’elle en lui faisant seulement un salut, respectueux il est vrai, mais plein de froideur. Plus loin, elle rencontra quelques-unes des personnes qu’elle avait souvent vues chez sa cousine et qui la saluèrent avec un respect réel, car elle était pour tous une favorite. Mais quand elle fut passée, ses amis ne manquèrent pas de faire des remarques sur l’altération de ses traits, se demandant avec étonnement si la beauté des Canadiennes se flétrissait aussi rapidement que la sienne.


XXVIII.


Dans la joie qui accueillit l’arrivée d’Antoinette à Valmont, on ne songea nullement à lui demander la raison de ce retour aussi brusque qu’inattendu, et ce fut avec un vif sentiment de satisfaction qu’elle se retrouva dans la calme atmosphère de la maison paternelle.

Madame Gérard s’aperçut bien que son élève était revenue désillusionnée et lassée, mais elle ne fit aucun effort direct pour obtenir des confidences et se contenta de l’environner de marques d’affection qu’Antoinette, loin d’éviter et de refuser, comme elle avait fait quelque temps auparavant, acceptait avec empressement et semblait presque rechercher.

La jeune fille faisait, en effet, tout ce que son excellente gouvernante souhaitait : elle lisait, étudiait, travaillait et se promenait. Plus de rêveries solitaires, plus d’après-midi consacrées à de mystérieuses correspondances ; elle recevait encore, il est vrai, des lettres de la ville, mais ces lettres n’étaient pas aussi fréquentes, ni aussi longues que celles d’autrefois, et leur réception n’occasionnait plus de pleurs ni de maux de tête. Il y eut même des moments où la digne gouvernante fut épouvantée de cette soumission passive, de cette obéissance machinale, tant elles semblaient tenir du désespoir. Cette pensée la frappa surtout un soir qu’assise avec la jeune fille à une fenêtre ouverte, elles admiraient ensemble les feux mourants du soleil couchant, et écoutaient les notes suaves du plus doux des chantres de nos bois, le rossignol.

— Madame Gérard, demanda tout-à-coup Antoinette d’une voix mélancolique, maman a dû mourir jeune, n’est-ce pas ?

— Oui, mon enfant. Elle s’est mariée à dix-huit ans et est morte au vingtième anniversaire de sa naissance, en te laissant âgée d’un an.

— Et elle a succombé, n’est-il pas vrai, à une affection de poitrine ?

— Je crois que oui, — répondit en hésitant la gouvernante qui n’aimait pas la tournure que prenait la conversation.

— À vingt ans! se dit à elle-même Antoinette : c’est trop long. Oh ! madame Gérard, priez Dieu pour que je ne vive pas jusqu’à ma dix-huitième année.

Madame Gérard tressaillit et examina attentivement la figure de son élève.

— Ce serait espérer trop tôt la couronne, dit-elle tranquillement. Dieu peut exiger que tu portes ta croix, quelle qu’elle soit plus longtemps que cela.

— Mais elle est si lourde ! soupira la jeune fille en se parlant à elle-même plutôt qu’à son amie.

— Celui qui te l’a envoyée te donnera la grâce et la force de la porter.

— Mais Il ne me l’a pas envoyée ! dit Antoinette avec une vive émotion : c’est moi qui, dans mon aveugle folie, l’ai cherchée et trouvée.

Porte la néanmoins avec un courage chrétien, mon enfant, et ta récompense n’en sera que plus grande. Ah ! Antoinette, je ne cherche pas à pénétrer tes secrets, il sont sacrés pour moi ; mais tout ce que je demande, c’est que tu ne mettes ton espoir qu’en Dieu seul.

— Vous parlez de secrets ; ah ! toute jeune que je sois, j’en ai un bien terrible, un secret dont le poids m’écrase, et j’ai été assez étourdie, assez insensée pour jurer sur ce signe qui m’est doublement sacré — et elle montrait la petite croix d’or suspendue à son cou — de ne le révéler jamais, à moins d’en avoir la permission. Sans cela, bonne et fidèle amie, je vous aurais tout dit avant aujourd’hui.

— Merci ! merci ! chère enfant. Que je suis heureuse de savoir que ton silence est le résultat de la nécessité et non d’un manque de foi ou de confiance en ta vieille amie. Loin de moi la plus légère pensée de t’induire à briser la promesse que tu as faite aussi solennellement, mais pardonne moi si je te dis de te mettre en garde contre ceux qui t’ont arraché cette promesse ; quelque chers qu’ils se soient rendus à tes yeux, quelles que soient leurs bonnes et nobles qualités, méfie toi d’eux, car ce n’est pas dans ton intérêt, mais dans le leur, qu’ils t’ont engagée d’une manière aussi formelle.

Quelques soirs après cette conversation, Antoinette, extraordinairement préoccupée, entrait dans le boudoir où elle avait l’habitude de se rencontrer avec madame Gérard ; mais celle-ci n’y était pas. Elle apprit que sa gouvernante souffrait d’un violent mal de tête et qu’elle s’était retirée dans sa chambre. Elle alla l’y trouver ; mais, s’apercevant que l’invalide avait besoin de repos et de tranquillité, elle lui souhaita une bonne nuit et retourna dans le boudoir.

Cette chambre était déserte ; mais les rayons de la lune qui s’y déversaient en flots argentés donnaient au plancher et aux meubles un éclat fantastique.

— Avez-vous besoin de bougies, mademoiselle ? demanda une servante qui entrait pour fermer les fenêtres et tirer les rideaux.

— Non, je vais rester pendant quelque temps encore à la fenêtre. Est-ce que François s’attend à ce que M. de Mirecourt soit de retour ce soir ?

— Il n’en est pas certain, mademoiselle. Les chemins sont quelque peu mauvais par suite des dernières pluies, et c’est un voyage de plus de trente milles.

La domestique se retira et Antoinette s’assit près d’une fenêtre ouverte par laquelle le suave parfum des résédas arrivait jusqu’à elle, et ajoutait un nouveau charme à la tranquille splendeur de cette belle nuit d’été. Bientôt les pensées de la jeune fille reprirent le caractère de tristesse qu’elles avaient lorsqu’elle se trouvait seule, et le douloureux souvenir du colonel Evelyn, de madame d’Aulnay, et, le plus amer de tous, celui de l’indigne major Sternfield se réveillèrent dans son esprit. Tout-à-coup, elle fit un soubresaut de terreur : elle venait d’entendre son nom doucement prononcé, à ne pas s’y tromper, par la voix bien connue d’Audley lui-même.

— Ce doit être une illusion, se dit-elle en essayant de se rassurer, car elle était devenue tremblante. Peut-être est-ce le murmure du vent.

Ah ! encore ! Cette fois, ce n’était plus un jeu de son imagination ; le mot « Antoinette » prononcé d’une voix claire et douce, vint frapper son oreille. S’élançant à la fenêtre, elle plongea au-dehors son regard perçant, et, à travers les branches des acacias qui s’étendaient jusqu’à la maison, elle aperçut une personne de haute taille. Mais, assurément, cet individu caché par un manteau disgracieux et un grand chapeau rabattu ne pouvait être Audley Sternfield, ce type du dandysme élégant. Cependant, le souvenir de ce dont il l’avait menacée, de venir sous un déguisement à Valmont, traversant son esprit, elle n’eut plus de doute sur l’identité du mystérieux personnage qu’elle apercevait à quelques pas devant elle. Se penchant donc en avant :

— Oh ! Audley, qu’est-ce qui vous amène donc ici ? demanda-t-elle d’une voix agitée,

— Ce qui m’amène ici ? est-ce là la seule réception que tu aies à me faire ? répondit-il rapidement et d’un ton où perçait la colère. Te proposes tu de sortir ou de condescendre seulement à me parler du haut de cette fenêtre, comme si j’étais un laquais ?

— Que le ciel m’éclaire ! se dit-elle. Que faire ? Si je le fais entrer et que mon père le trouve ici, sous ce travestissement, quelles fatales conséquences ne pourrait-il pas en résulter ! et si je sors à la sourdine pour le rencontrer, je m’expose à être découverte, mal jugée, condamnée !

— As-tu décidé quelle bienvenue tu dois m’accorder ?

Et la voix, plus forte, moins prudente, indiquait clairement que la patience du major cédait rapidement.

— Pas de bruit ! dit-elle ; je vais vous rejoindre dans un instant.

Puis, ouvrant la porte vitrée qui donnait sur le balcon, elle se trouva aussitôt près de Sternfield. Se dégageant froidement de son embrassement, elle demanda encore une fois :

— Audley, dites-moi ce qui vous amène ici.

— Es-tu bien un être humain comme les autres, Antoinette, ou n’es-tu pas plutôt faite de marbre ? répondit-il impétueusement. Après une longue et pénible séparation, tu me demandes à moi, ton mari, ce qui m’amène ici !

— Oui, êtes-vous venu me reconnaître publiquement pour votre femme ? continua-t-elle d’un ton bref.

— Pas encore, pas à présent — et son accent trahissait quelque chose comme de l’embarras : — tu en sais la raison.

— Oh ! je la connais, major Sternfield, et sans doute vous trouvez que c’est une raison suffisante, un motif tout puissant. Il peut en être ainsi ; mais pour Dieu ! ne me parlez plus, après cela, de votre amour : ce serait une sanglante ironie. Si, pour des considérations d’argent et de prudence, vous pouvez attendre des années peut-être pour me réclamer comme votre femme, votre amour n’est pas si ardent que vous ne puissiez aussi me faire grâce de vos visites qui ne peuvent m’apporter autre chose que des contrariétés et de la peine.

— Tu es sans pitié, Antoinette ! dit-il confondu par la manière ferme et franche avec laquelle sa jeune femme, naguère si timide, lui parlait maintenant.

— Prêtez-moi un moment d’attention, Audley. Vous m’avez enlevé presque tout ce qui m’était cher sur la terre : ma liberté, mon bonheur, l’approbation de ma conscience. Il ne me reste plus que ma réputation ; mais ce bien, ni vos conseils ni vos menaces ne me feront risquer de le compromettre par des tête-à-tête secrets avec vous. Si votre amour est si immense, — ici la voix d’Antoinette atteignit les dernières limites du sarcasme, — que vous ne puissiez vivre sans me voir de temps à autre, venez à la maison ouvertement, en votre qualité de gentilhomme, et non pas déguisé comme vous l’êtes ce soir.

— Oui, pour que ton père m’en chasse et amène ainsi une crise telle qu’une entière explication et la reconnaissance de notre mariage deviennent inévitables. Non, cela ne me va pas autant qu’il te convient. Mais, laisse moi te féliciter sur ton tact ; tu deviens véritablement diplomate, Antoinette.

Sans paraître remarquer la raillerie contenue dans ces dernières paroles, elle reprit :

— Avez-vous encore quelque chose à me dire ? car il faut que je rentre ; j’attends mon père ce soir, peut-être même va-t-il arriver d’un moment à l’autre.

— Il n’y a pas de crainte à avoir sur ce point. Dans l’espèce d’auberge où je me suis arrêté hier soir, on m’a dit qu’il était absent et que probablement il ne reviendrait pas avant demain, en raison des mauvais chemins.

— Croyez-moi, vous faites erreur, il peut être ici ce soir. Dans tous les cas, nous nous sommes dit tout ce que nous avions à nous dire ; je n’ai pas de phrases mielleuses à prononcer, et si vous en avez pour moi, elles ne seraient que bien mal-venues. Ainsi…

— Ne crains-tu pas de te faire un compte terrible pour un jour à venir ? interrompit-il d’une voix menaçante. Crois-tu donc que les outrages et le fier dédain d’Antoinette de Mirecourt ne pourront pas être rappelés, plus tard, à madame Audley Sternfield ?

— Très-probablement : j’en ai eu assez, Audley, pour croire que vous n’épargnerez pas plus votre femme que vous n’avez épargné votre fiancée ; mais je ne pense pas que, dans aucun cas, vous puissiez me rendre plus malheureuse, plus misérable que je le suis maintenant. Il sourit, mais d’un sourire amer et plein de signification, que la frêle jeune femme heureusement ne put voir, grâce aux acacias qui projetaient leur ombre sur son mari, car ce sourire l’aurait poursuivie longtemps après.

— Eh ! bien, il est à espérer qu’il n’en sera pas ainsi ; mais tu n’as qu’une bien petite idée des déboires de la vie, jeune fille : ta barque, jusqu’ici, n’a vogué que sur les eaux tranquilles d’une mer calme ; mais elle pourrait bien rencontrer des écueils et des tempêtes tels que tu n’en a jamais rêvé de semblables… Te proposes-tu de revenir à la ville prochainement ?

— Non, je n’irai pas tant que je pourrai m’en dispenser ; j’y ai trop souffert lors de ma dernière promenade. Ici je mène une vie aussi tranquille, aussi retirée que vous puissiez le désirer : je sors rarement, ne reçois que peu de visites et suis presque toujours avec ma gouvernante. Croyez-moi, pour notre repos mutuel, il vaut mieux que vous me laissiez en paix ; que cette visite, Audley, soit votre dernière.

— Elle devra l’être certainement, car la réception que tu viens de me faire n’est pas de nature à m’encourager à la renouveler ; mais je ne fais aucune promesse imprudente, dans le cas où je serais tenté d’y manquer.

— Silence ! s’écria tout-à-coup Antoinette en pressant fortement le bras de son mari. Mon père est arrivé : n’entendez-vous pas les voix, le bruit ?

Un moment après, des lumières brillaient aux fenêtres du salon, et la voix de M. de Mirecourt qui appelait sa fille se faisait entendre.

— Oh ! nous allons être découverts ; il vient de ce côté-ci, dit la jeune femme saisie de terreur.

— Vas en avant à sa rencontre, folle enfant : il ne soupçonnera rien.

Doucement, avec hésitation, Antoinette s’avança dans les rayons de lumière que jetait la lune ; et si la confiance de M. de Mirecourt en sa fille n’avait pas été aussi illimitée, si seulement ses soupçons avaient été auparavant éveillés d’une manière ou d’une autre, il n’aurait pu manquer de remarquer la singularité de ses manières. Heureusement, cependant, il était dans une veine de bonne humeur ; il la plaisanta sur son amour sentimental pour les rêves au clair de la lune, et demanda ensuite à voir madame Gérard, ce qui fournit à Antoinette un sujet sur lequel elle pouvait parler sans trahir son trouble.

Sternfield resta dans sa cachette jusqu’à ce que le père et la fille fussent rentrés. S’avançant alors plus près de la fenêtre qui était restée ouverte, mais se tenant toujours dans la pénombre des arbres :

— Je ne la croyais pas aussi bonne actrice ! se dit-il après un moment Comment se fait-il que son père n’ait pas de soupçons ? Elle n’est qu’une enfant après tout, et cependant comme elle a bien su me tenir en échec ! — et sa figure s’assombrit à cette pensée. — Est-ce que je l’aime, oui ou non ? Parfois, lorsque sa rare beauté, sa grâce merveilleuse se présentent à mon esprit je la crois une créature digne d’être adorée ; parfois encore, lorsque je la vois faire preuve de cette inexorable fermeté, de cette volonté de fer qui jure si étrangement avec sa douceur naturelle et avec l’amabilité caractéristique de son sexe, je me sens bien près de la haïr. Et cependant, il y a dans sa froideur même un charme capricieux qui me plaît, en songeant qu’un jour elle sera à moi ; mais je ne puis pas m’aventurer à forcer cette époque, quand bien même mon amour serait dix fois plus ardent qu’il n’est. Mes pertes au jeu me gênent autant que mon mariage secret l’enchaîne, elle. Je crois vraiment que je l’aime plus maintenant que lorsque je l’ai épousée… Je suis curieux de voir si elle va s’aventurer à sortir encore ce soir ; je dois attendre pour en juger. Ah ! j’ai maladroitement gâté les choses, en laissant s’éteindre aussi complètement l’amour qu’elle avait pour moi ; je dois maintenant tenter un autre moyen pour le faire revenir dans son cœur.

Les lumières passèrent bientôt dans la chambre principale : M. de Mirecourt était sur le point de procéder à ce que, selon les usages du temps, on appelait prendre un souper très tard. Tout-à-coup, le bruit d’une porte que l’on ouvrait et refermait, suivi presqu’aussitôt par le léger frôlement d’une robe, vint frapper l’oreille de Sternfield. Oui, c’était ce qu’il attendait : Antoinette était revenue, et, se penchant à la fenêtre :

— Audley dit-elle rapidement, êtes-vous encore là ?

— Crois-tu donc que j’aurais pu partir sans un mot d’adieu de ta part ? répondit-il avec douceur et même sur un ton de reproche.

— Je suis venue vous dire bonsoir. Sans doute que vous partez demain, n’est-ce pas ?

Et la voix de la jeune femme disait clairement à quelle inquiétude elle était en proie.

— Oui, puisque tu parais le désirer aussi vivement.

— Oh ! merci, merci ! Vous ne pouvez vous figurer la crainte que j’ai d’une scène entre vous et mon père.

— Ta santé n’est-elle pas meilleure depuis que tu es revenue à la campagne ? demanda-t-il avec une inquiétude réelle cette fois.

— Non ; cependant, je n’éprouve aucune souffrance, que de la faiblesse seulement.

Une crainte soudaine s’éleva dans l’esprit de Sternfield en se rappelant combien Antoinette était maintenant différente de la jeune fille rayonnante de santé qu’il avait rencontrée naguère dans les salons de madame d’Aulnay. Que faire si la mort lui enlevait sa fiancée avant le temps où il se proposait de la réclamer pour sa femme ? Il avait entendu dire que la mère d’Antoinette était morte bien jeune de consomption et que sa fille lui ressemblait beaucoup dans sa délicate beauté, mais il n’avait accordé dans le temps qu’une bien faible attention à cette rumeur qui lui revint en ce moment avec une nouvelle force à l’esprit ; il prit en lui-même la ferme détermination de lui épargner les scènes orageuses, les horribles persécutions dont il l’avait abreuvée jusque-là et qui, pensa-t-il, avaient singulièrement ébranlé la santé de son corps et ruiné son bonheur. Sous l’empire de cette tardive résolution :

— Comme je sais, dit-il, que ma présence à Valmont est pour toi un sujet d’inquiétude, je vais partir dès la pointe du jour. Je ne chercherai pas à te revoir, de crainte que nous soyons découverts. Ainsi, je vais te faire de suite mes adieux.

Elle se pencha davantage et étendit sa main qui était brûlante : le militaire éprouva comme un remords quand il y appuya ses lèvres.

— Si tu désires me voir, dit-il, écris-moi un mot. Jusque-là, je ne viendrai plus te troubler.

— Que Dieu vous bénisse, Audley ! — soupira-t-elle en balbutiant, car la douceur extraordinaire dont son mari venait de faire preuve l’avait singulièrement touchée. — Je vous écrirai souvent, et je vais vivre aussi tranquille que vous puissiez le désirer.

En un moment, il avait sauté sur le petit balcon et était aux côtés d’Antoinette. Un embrassement ardent, passionné, et il partit aussi rapidement, aussi silencieusement qu’il était venu.

Quelques minutes après, Antoinette était de retour dans la salle à dîner pour surveiller le service de la table ; et M. de Mirecourt, remarquant le vif incarnat de ses traits, demandait en riant : « Où elle avant volé le fard qui recouvrait son visage ? »


XXIX.


L’été avait fait place à l’automne, non pas à l’automne des autres pays avec son ciel de plomb et ses feuillages flétris, mais à notre bel automne canadien avec son atmosphère tempérée, ses bois magnifiques et ses splendides forêts.

Avez-vous jamais remarqué, lecteurs, combien est merveilleux le changement qu’opère dans notre nature la première gelée sérieuse de l’automne ? La veille, vous vous êtes couchés après avoir jeté un regard d’adieu sur les vertes collines et les bois d’émeraude ; à votre réveil, vous trouvez la terre et le désert recouverts d’une couleur nouvelle. Ici, le riche incarnat de l’érable brûlé par le soleil contraste avec le jaune pale et délicat du bouleau ; là, les feuilles tremblantes et argentées du peuplier avec le safran du vaste sycomore ; plus loin, les baies cramoisies du chêne et les vignes somptueusement teintes qui ont un éclat encore plus vif sur le fond sombre des grands pins. Ah ! si jamais la beauté semble sourire délicieusement avant de se faner pour toujours, c’est bien dans le feuillage de nos forêts d’automne.

Antoinette était assise à sa fenêtre, contemplant avec mélancolie la scène magnifique qui se déroulait devant elle. Des coussins amoncelés sur sa chaise, une petite fiole et un verre placés à côté d’elle, et surtout la douloureuse délicatesse de son apparence, disaient qu’elle était convalescente. Près d’elle était madame Gérard qui demanda tout-à-coup :

— Veux-tu savoir ce que le docteur Le Bourdais a dit, chère enfant ?

Une ombre de sourire et une légère inclinaison de tête furent la seule réponse à cette question.

— Eh ! bien, il a déclaré que tes poumons sont parfaitement sains, et que tout ce dont tu as besoin, c’est de la distraction et d’un peu de plaisir. Il trouve que la vie que tu mènes ici est trop monotone et trop tranquille pour l’état actuel de ta santé, et il recommande une promenade immédiate à la ville.

— En ville ! répéta Antoinette d’un air consterné : ah ! c’est bien le pire conseil qu’il pouvait donner. Non, je ne laisserai pas cette maison : ici, au moins, j’ai le repos et la paix, tout ce que je puis désirer ou espérer sur la terre.

— Ma bien chère Antoinette, il faut que tu partes, cela a été jugé nécessaire dans l’intérêt de ta santé. D’ailleurs, tu ne resteras à Montréal que quelques semaines, juste assez de temps pour satisfaire les désirs du médecin et l’inquiétude sans cesse croissante de ton père.

Trop docile ou trop faible pour résister longtemps, la jeune femme eut bientôt cédé, et huit jours après elle était assise dans le salon de madame d’Aulnay et subissait, comme une enfant obéissante, les félicitations et les caresses de sa cousine qui se réjouissait cordialement de son arrivée.

— Quel bonheur de t’avoir encore avec nous, chère Antoinette ! dit-elle. Je suis déterminée à ce que tu t’amuses bien.

— Nos idées de plaisir sont maintenant bien différentes, Lucille, et tu ne dois pas oublier qu’étant en convalescence j’ai besoin de repos et dois me coucher de bonne heure.

— Non pas, enfant. Tu as pris l’habitude d’une tristesse mortelle dans ton sombre manoir, il te faut maintenant un peu de gaieté pour te remettre en bonne santé. Est-ce que le médecin ne t’a pas dit la même chose ?

— Pas précisément : il a déclaré que ma maladie déjouait son art, qu’il ne pouvait parvenir à remonter à son origine, et qu’en désespoir de cause il ordonnait un changement d’air pour voir quel effet en résultera. Chère Lucille, veuille bien te rappeler les conditions auxquelles je suis ici.

— Oh ! oui, je me souviens t’avoir étourdiment promis de te laisser aussi isolée, aussi solitaire que tu le désirerais ; je suppose donc que je vais respecter ma promesse, pendant quelque temps au moins ; mais tu feras sans doute une exception en faveur de Sternfield ?

Une légère rougeur couvrit le front de la jeune fille lorsqu’elle répondit :

— Non, je ne dois pas refuser de le voir.

— Aussi bien, c’est ce que tu as de mieux à faire. Ses visites te serviront à le surveiller de plus près.

Antoinette leva sur sa cousine un regard de douloureuse curiosité, à ces mots.

— Peut-être, continua Lucille, ne devrais-je pas te dire cela, mais tu l’apprendrais plus brusquement ailleurs : eh ! bien, on dit qu’il mène depuis quelque temps une vie très-volage.

L’inquiétude qui se lisait dans les yeux d’Antoinette augmentait d’intensité.

— Oui, ajouta Lucille, sans parler de fautes encore plus impardonnables et que je m’abstiendrai de mentionner, il parait qu’il est devenu un joueur fieffé : on dit que ses pertes sont énormes. C’est probablement sa complète séparation de toi qui l’a ainsi jeté dans le désespoir.

Antoinette soupira — un long et profond soupir. Oh ! comme l’avenir pour elle s’assombrissait tous les jours davantage ! Le joueur fieffé, le libertin prodigue dont les fautes servaient de pâture aux cancans de tout le monde, était le compagnon de sa vie, son mari à elle ; et elle n’attendait que sa volonté, qu’un mot de lui pour laisser les tendres amis de son enfance, son heureuse demeure, peut-être son pays natal, et le suivre lui et sa fortune ruinée. Il lui restait cependant une suprême espérance : sa santé qui déclinait tous les jours ; et ce fut avec de vives palpitations de cœur qu’elle se dit que la mort pourrait la sauver d’une union dont elle entrevoyait la consommation avec une terreur inexprimable.

— Je n’ai aucun doute, continua madame d’Aulnay, qu’Audley se réformera quand votre mariage sera connu publiquement, et il fera probablement un excellent mari.

— Silence ! silence ! implora Antoinette, torturée presqu’au-delà de ses forces par les observations malavisées de sa cousine.

— Certainement, chère enfant ; je n’insisterai plus sur ce sujet, puisqu’il te cause de la peine. Parlons d’un autre caractère bien différent, du colonel Evelyn : il faut que tu saches qu’il est devenu le misanthrope le plus sombre, le sauvage le plus prononcé que tu puisses imaginer. Aux différentes invitations que je lui ai envoyées, après ton départ de la ville, il m’a fait parvenir les refus les plus courts et les plus formels possibles, il n’a pas même eu la politesse de me faire ensuite des visites : comme les pécheurs dont parle Saint Paul, le dernier état de cet homme est pire que le premier… Ah ! voici que j’entends le bruit d’une voiture à la porte : c’est Sternfield ; j’avais bien pensé qu’il ne serait pas longtemps sans venir te présenter ses devoirs… Mais, je vais aller en haut pour un instant ; je reviens de suite.

Quels qu’eussent été le récent genre de vie de Sternfield, ses fautes ou ses torts, il n’en paraissait rien, quand il entra, sur ses traits gais et insouciants ; et en franchissant le seuil de la porte, il offrit un contraste si frappant avec la délicate jeune fille, que celle-ci ne put s’empêcher de penser avec angoisse qu’elle seule portait le fardeau de leur faute mutuelle.

Avec son beau sourire d’autrefois, il se laissa glisser sur l’ottomane, aux pieds de sa femme.

— Ainsi, ma petite Antoinette, ils t’ont envoyée à Montréal pour te rétablir ? dit-il. C’est bien ce qu’ils pouvaient faire de mieux, car la tristesse qui règne là-bas à Valmont est plus que suffisante pour détruire en moins de six mois la plus robuste constitution.

— Je n’ai jamais trouvé Valmont triste, Audley ; j’y suis née, j’y ai été élevée, et cette campagne m’est chère au-delà de tout ce que je puis dire.

— Quant à cela, il en est de même pour l’Esquimau vis-à-vis des terres stériles qu’il habite ; mais tu avoueras que je ne suis pas allé souvent te déranger dans ces derniers temps ; dans la première et dernière visite que je t’ai faite au clair de la lune, j’ai pris la bonne résolution de ne pas troubler la paix de ton esprit et de ne pas retarder ainsi ton retour à la santé.

— Merci. Vous avez été rempli de considération : je vous en ai de la reconnaissance.

Le jeune homme toussa, comme s’il eut été embarrassé, puis il reprit :

— Pendant que madame d’Aulnay est hors de cette chambre, je dois te dire que, me trouvant naturellement bien isolé pendant ton absence, j’ai cherché des distractions et des plaisirs qu’un moraliste rigide pourrait peut-être censurer ; mais je vais reprendre courage et espérer de votre délicieux proverbe français « à tout péché miséricorde. »

Antoinette était silencieuse. Il continua :

— Madame d’Aulnay, qui est aussi indiscrète et légère que belle et charmante, s’est imaginé de faire une inquisition sur ma conduite, me menaçant en même temps de s’en plaindre à toi. Je lui ai dit que c’était assez pour moi d’avoir à rendre compte de mes actions à ma femme, sans être astreint à faire la même chose à l’amie de ma femme. N’étais-je pas justifiable de lui parler ainsi ?

— Je ne me permets jamais de trouver à redire au sujet de vos actions, Audley.

— Tiens toujours à cette détermination, Antoinette, et tu feras une des plus parfaites petites femmes du monde. Mais, laissons ce sujet pour en aborder un plus agréable. Je suppose que tu es revenue à la ville pour y chercher un peu de gaieté, et non pas t’y claquemurer comme tu l’as fait à la campagne. En prévision d’un but aussi louable, je viendrai te chercher demain après-midi pour faire une longue promenade ; nous irons où tu voudras, mais madame d’Aulnay ne sera pas de la partie.

— Dans ce cas, je ne dois pas y aller.

— Pourquoi cela ? demanda-t-il aussitôt avec irritation.

— D’abord, je ne veux pas offenser Lucille qui est pour moi pleine de sollicitude et de considération ; ensuite, il ne serait pas convenable de me promener seule avec un monsieur, le lendemain de mon arrivée. Cela parviendrait aux oreilles de mon père, et…

— En un mot, Antoinette, tu es la plus prudente et la plus circonspecte de toutes les jeunes femmes. Il n’y a pas de danger que ton cœur et tes sentiments soient en contradiction avec ton jugement ; mais, puisque tu ne veux pas accepter mon offre, ne sois pas offensée si tu me vois, avec quelque jeune demoiselle moins scrupuleuse que toi.

L’arrivée de madame d’Aulnay mit fin à cette conversation qui commençait à prendre une tournure un peu défavorable ; et après une causerie d’une demi-heure, Sternfield partit.

Le lendemain était une de ces magnifiques journées d’octobre qui nous dédommagent presque de la fuite des oiseaux, de la chute des feuilles et qui ont un charme particulier préférable peut-être à celui de l’été lui-même. La voiture de madame d’Aulnay attendait de bonne heure, devant la porte de la maison. En vain Antoinette pria sa cousine de l’excuser si elle ne pouvait sortir avec elle, en vain lui fit-elle part de la demande de Sternfield et du refus qui l’avait accompagnée.

— Pour cette raison même tu devrais sortir avec moi, dit Lucille. Tu dois lui montrer que tu as l’intention de te promener pour exercer une surveillance active sur ses actions. Viens, car je ne souffrirai pas de refus.

Madame d’Aulnay gagna. Antoinette, le cœur triste et abattu que ni les rayons dorés du soleil, ni l’air agréable qui se répandait dans l’atmosphère ne purent relever, prit place dans la jolie petite voiture de sa cousine.

Arrivées sur la rue Notre-Dame, Lucille qui avait comme de coutume à faire quelques empiètes, ordonna au cocher d’arrêter devant un de ces étroits petits magasins si différents des grands établissements de nos jours.

Elle venait à peine d’entrer, que le léger et gracieux équipage de Sternfield passa. À côté du militaire était assise une de ces jeunes beautés qui avait une part de ses attentions et de ses flatteries. En passant près d’Antoinette, cette demoiselle dirigea vers elle un regard de superbe triomphe.

Antoinette n’était pas remise de la pénible sensation causée par cette rencontre, qu’elle aperçut, venant vers elle, un ami dont la vue fit battre son cœur avec une rapidité extraordinaire : c’était le colonel Evelyn. Croyant qu’il passerait à côté d’elle sans paraître la remarquer, elle détourna les yeux ; mais, lui, cédant à une influence dont il subissait rarement le contrôle, celle de l’impulsion, s’arrêta subitement, s’approcha, et, après quelques paroles de politesse, lui demanda depuis quand elle était arrivée ?

Revenant promptement de son étonnement, Antoinette satisfit en deux mots à cette question.

— J’ai appris que vous aviez été bien malade depuis la dernière fois que je vous ai vue : est-ce vrai ?

— De pareilles nouvelles sont toujours exagérées, répondit-elle en essayant vainement de paraître indifférente.

— Cependant, vous n’avez pas l’apparence d’une personne en bonne santé : est-ce l’esprit ou le corps qui est malade, mademoiselle de Mirecourt ?

Et il examina d’un œil scrutateur les traits de la jeune fille. Se penchant vers elle, il poursuivit à voix basse :

— Vous m’avez dit, une fois, que vous étiez très-malheureuse, et j’avais à peine ajouté foi à vos paroles ; aujourd’hui, je lis sur votre figure que vous disiez la vérité. Eh ! bien, pour expier mon incrédulité, et en considération de l’immense affection que j’ai eue pour vous, je désire vous donner un conseil : peut-il être utile de vous avertir de ne placer aucune confiance en Audley Sternfield ? Il est indigne de l’amour d’une honnête femme.

— Trop tard !… trop tard !… le passé est irrévocable.

— Oui, après ce que j’ai vu, j’aurais dû savoir qu’il en était ainsi. Eh ! bien, mademoiselle de Mirecourt, permettez-moi de vous dire que vous avez choisi un appui bien fragile ; mais les regrets sont superflus : adieu !

Touchant le bord de son chapeau, il s’éloigna au moment même où madame d’Aulnay, qui avait terminé ses achats, sortait du magasin, après avoir fatigué le propriétaire et le commis pour une nuance lilas à la recherche de laquelle tout l’établissement avait été mis sans-dessus-dessous.

Encore sous l’effet de l’entrevue qu’elle venait d’avoir avec le colonel Evelyn, Antoinette n’était pas en veine de conversation. Après avoir poussé jusqu’à la Place Dalhousie où s’élevait la citadelle surmontée du drapeau britannique et environnée de quelques canons rouillés qui avaient été presque toute la défense de Montréal contre trois armées assiégeantes, elles reprirent le chemin de la maison. Elles rencontrèrent de nouveau Sternfield et sa compagne triomphante. À leurs saluts empressés, madame d’Aulnay ne répondit que par un signe de tête froid et dédaigneux qui blessa le major autant que le salut indifférent et calmé d’Antoinette. Lucille était excessivement montée, et elle tonna contre Sternfield avec une vivacité et une énergie qui n’auraient pas été plus grandes si elle eut été à la place d’Antoinette.

— Puis-je dire à Jeanne que tu n’es pas à la maison, la prochaine fois qu’il viendra pour te voir ? Ne dis pas non… je le ferai. Cet insolent mari doit être, d’une manière ou d’une autre, ramené au sentiment de la réalité.

Le jour suivant, le docteur Manby, un des chirurgiens de l’armée et un habitué de la maison d’Aulnay, vint, et il s’informa si particulièrement de la santé d’Antoinette, il montra un si grand désir de la voir, que, malgré l’intention formelle de sa cousine de ne recevoir aucune visite pendant deux ou trois jours, Lucille monta à sa chambre, et, autant par caresses que de force, elle l’entraîna au salon.

Le docteur Manby était un homme tranquille, d’un âge moyen, ni beau ni accompli, mais simplement respectable ; de sorte qu’Antoinette ne se fâcha pas des questions qu’il lui posa, ni de l’espèce d’inquisition qu’il fit sur ses traits.

Comme il se levait pour partir, retenant un instant dans sa main les doigts délicats de la jeune fille, il lui dit:

— Si j’étais votre médecin, mademoiselle de Mirecourt, je ne vous prescrirais ni de la quinine, ni des toniques, mais plutôt une dose quotidienne dé tranquillité de cœur.

— Mais, est-ce que ce remède se trouve dans les pharmacies ? demanda-t-elle en s’efforçant de rire ; ou bien en avez-vous quelques doses toutes prêtes à me donner ?

— Je crains bien que non : mais à votre âge, ma chère demoiselle, on s’en procure facilement. Le meilleur moyen est de prendre beaucoup d’exercice, de voir des personnes agréables et joyeuses, et d’éviter soigneusement toutes pensées absorbantes et mélancoliques. Je reviendrai la semaine prochaine pour voir si ma prescription a été suivie et pour en constater le résultat.

— Quelle bonne nature, mais quel officieux ! dit madame d’Aulnay en faisant remarquer la très-petite taille du docteur Manby qui traversait la rue quelques instants après.

— C’est un bon cœur et un homme aimable, répliqua Antoinette.

Il ne vint à la pensée d’aucune des deux cousines que le colonel Evelyn, incapable de maîtriser l’inquiétude que l’apparence altérée d’Antoinette avait éveillée la veille dans son cœur, — et malgré son amour outragé, malgré la scène ineffaçable qu’il avait surprise entre elle et Sternfield — avait prié le docteur Manby, un des rares amis avec lesquels il était en termes d’intimité, de faire une visite d’apparente civilité à madame d’Aulnay et de savoir par lui à quoi s’en tenir sur le compte de sa jeune cousine.

Il ne faut pas inférer de là que le colonel Evelyn eut changé dans ses sentiments d’éloignement vis-à-vis d’Antoinette ou dans la condamnation sévère qu’il avait faite de sa conduite. Au contraire, l’offense était de celles que cette nature sensible et délicate ne pouvait jamais oublier ; mais, en même temps, il lui restait pour elle un sentiment de puissant intérêt, un sentiment que peut-être il ne pourrait jamais vaincre entièrement, et un regret intense qu’un homme pour lequel elle avait fait tant de sacrifices fut aussi indigne d’elle. Personne ne connaissait mieux que le brave colonel la carrière orageuse du major Sternfield, et lorsqu’il envisageait l’avenir misérable réservé à la jeune fille quand elle serait unie pour la vie à un homme qui violait constamment toutes les lois morales, c’était plutôt avec le chagrin plein d’anxiété d’un père qu’avec la colère d’un prétendant rejeté.


XXX.


Madame d’Aulnay n’obtint pas aussi tôt qu’elle l’avait espéré la bonne fortune de mettre ses desseins à exécution, car plusieurs jours s’écoulèrent sans que le militaire renouvelât sa visite ; et pendant qu’elle s’en étonnait et tempêtait, Antoinette maigrissait et devenait tous les jours plus pâle. Le docteur Manby qui, sans avoir été formellement choisi pour médecin de la jeune fille, prenait la liberté de la questionner et de lui donner des prescriptions à chacune de ses fréquentes visites, commençait à concevoir de l’inquiétude.

Un jour qu’il se trouvait seul avec la dame de la maison, il la prit à partie serrée pour savoir d’elle la cause de la rapidité avec laquelle déclinait la santé de sa jeune amie.

— Mais, docteur, que puis-je faire ? répondit-elle avec un peu d’humeur. C’est vous qui, comme médecin, devriez être capable de suggérer ou de prescrire quelque chose qui lui serait d’un grand secours.

— Ainsi pourrais-je et voudrais-je faire, madame, si c’était un cas ordinaire ; mais, malheureusement, il n’en est pas ainsi. C’est l’esprit qui est malade chez elle, et vous devriez employer tous vos efforts à l’égayer et la consoler.

— Mais, je vous le demande encore une fois, que puis-je faire ? Si je propose une soirée, un bal ou d’autres amusements semblables, elle prétend qu’elle est trop malade pour y prendre part et elle menace de s’enfermer dans sa chambre pendant tout ce temps-là ; si je cherche à l’entraîner avec moi, à faire des visites, à aller dans les magasins, à lire des romans, à se prévaloir, en un mot, de tous les autres passe-temps féminins — le docteur sourit d’une façon singulière à l’énumération de ces amusements — elle s’en défend avec une telle énergie que je ne me sens pas assez de cœur pour insister. Un seul point sur lequel je reste invariablement ferme, c’est sur celui de l’emmener à la promenade en voiture tous les jours, et c’est souvent une tâche ardue.

Convaincu que c’était un cas sérieux aussi bien que difficile, le docteur Manby partit sans dire un mot de plus, et madame d’Aulnay se mit à l’œuvre pour tâcher de trouver un moyen efficace afin d’amuser et de divertir sa jeune compagne.

Elle fut donc bien contente lorsque, le même après-midi, une voix agréable se fit entendre dans le passage et que Louis Beauchesne entra, tout sourire et toute gaieté. Antoinette, de son côté, fut également heureuse de le voir, car il avait toujours été pour elle un frère, et il y avait quelque chose de contagieux dans sa joviale humeur.

Il informa les deux jeunes femmes qu’il venait passer quelques semaines à Montréal où il avait des affaires importantes à régler, et qu’il avait promis en même temps à M. de Mirecourt d’exercer une active surveillance sur leurs mouvements.

Madame d’Aulnay déclara, en riant, que comme elle voulait lui donner toutes les occasions possibles pour remplir sa mission, elle lui laissait carte blanche sous le rapport des visites : que le matin, le midi ou le soir, au déjeuner, au dîner ou au souper, il serait toujours bien venu, sans aucune autre invitation.

Cet aimable défi fut gaiement accepté, et le soir même, ainsi que les suivants, on vit Louis dans les salons de madame d’Aulnay.

Quelques-uns de ses anciens regards et ses couleurs d’autrefois revinrent sur les traits d’Antoinette pendant qu’elle écoutait les saillies provoquantes de Louis. La conversation du jeune homme ne comportait aucune pensée ni aucune réminiscence désagréables ; il ne rappelait que ce qu’il y avait eu d’heureux dans le passé, et le soin, la délicatesse avec lesquels il évitait toute allusion à son malheureux amour pour elle, — amour qu’il paraissait d’ailleurs avoir entièrement maîtrisé, — éloignaient tout ce qu’il y aurait pu avoir de gênant dans leurs entretiens.

Un soir, ils étaient tous les trois réunis dans le salon. Jamais Louis n’avait été plus amusant et les deux dames mieux amusées. Antoinette lui avait demandé de tenir un écheveau de soie qu’elle devait dévider, et, pour prendre une position plus commode, il s’était jeté à ses pieds sur un de ces petits tabourets dont les chambres de madame d’Aulnay étaient remplies et que les ennemis de Lucille prétendaient être destinés à cet usage. La chaleur du poêle avait communiqué des couleurs aux joues de la jeune fille ; et comme Louis, probablement fatigué, remuait beaucoup et rendait ainsi la besogne plus difficile, elle s’était mise à le gronder et à le plaisanter sur sa maladresse. Tout-à-coup la porte s’ouvrit, et, sans se faire annoncer, Sternfield entra. Il s’arrêta un instant sur le seuil et plongea un regard sombre sur le groupe. Il était venu ce soir-là, pensant magnanimement qu’il avait assez puni Antoinette de l’obstination avec laquelle elle avait refusé son tour de voiture, et croyant la trouver malade, pâle et abattue ; il la voyait, au contraire, avec de vives couleurs sur les joues et des sourires sur les lèvres comme on ne lui en avait pas vus depuis longtemps, tandis que Louis était assis à ses pieds, son gai et joli visage tourné vers celui de la jeune femme.

Madame d’Aulnay, qui avait facilement deviné les sentiments de jalouse colère du nouveau venu, se divertit franchement dans le triomphe du moment, et, avec un semblant de badinage qu’il trouva déplacé, elle lui demanda où il était allé dernièrement et ce qu’il avait fait de lui-même.

Il répondit à peine, s’avança vers une chaise qui se trouvait près d’Antoinette, et, après s’y être jeté, exprima ironiquement le plaisir qu’il avait de voir l’état de sa santé amélioré. De Louis il ne fit pas la moindre attention ; mais celui-ci trouva moyen de se venger en arrangeant plus confortablement son tabouret et en demandant à Antoinette si elle avait encore beaucoup de soie à dévider, disant qu’il était à son service jusqu’au bout. Avec son arrogance et son amour-propre ordinaires, Sternfield se trouva quelque peu déconcerté : le sourire moqueur de madame d’Aulnay, le sans-gêne, pour ne pas dire l’impertinente indifférence de Louis, la bienvenue embarrassée et contrainte d’Antoinette, tout cela formait une réception à laquelle il ne s’attendait guère. Mais il n’était pas homme à se laisser vaincre aussi facilement, et pendant que Lucille triomphait encore de sa mortification, il cherchait un moyen de prendre sa revanche.

Laissant à Antoinette tout le temps de terminer son ouvrage, il attendit que Louis, sur un signe de celle-ci, se fût relevé pour approcher sa chaise de la jeune fille, et manœuvra si bien qu’il l’isola entièrement du reste de la compagnie. Alors il commença avec elle une conversation à voix basse sur un sujet qui, il le savait, absorberait toute son attention.

Louis regardait cette coquetterie évidente et singulière avec autant de surprise que d’indignation. Qu’Antoinette se prêtât à ce jeu, c’est ce qui l’étonnait outre mesure ; et plus il la plaignait, plus intenses devenaient ses sentiments de dégoût pour le militaire. Le visage de la jeune fille avait une apparence de douleur déguisée, ses yeux se promenaient avec inquiétude autour d’elle, comme si elle eut été embarrassée et eut cherché du secours, ce qui témoignait plus de crainte que d’amour ; et, quoique Sternfield fût assez près d’elle que leurs chevelures se touchaient presque et que ses yeux eussent un éclat capable de donner de l’émotion à une personne qui aurait eu le moindre amour pour lui, la froideur d’Antoinette ne cessait pas et la rougeur qu’elle avait perdue à son arrivée ne revint pas.

Cependant, Audley avait réalisé ses plans : il avait changé en un état d’embarras l’aimable cordialité qui régnait dans le salon lorsqu’il y était entré, et, tout en infligeant un fâcheux contretemps à celui qu’il supposait être son rival, il avait du même coup puni Antoinette d’avoir eu de la gaieté et de s’être amusée pendant son absence.

Madame d’Aulnay, néanmoins, avait hâte de trouver une bonne occasion d’exercer des représailles. Cette occasion se présenta, bientôt.

— Je reviendrai demain, mademoiselle de Mirecourt, si vous me faites l’honneur de monter en voiture avec moi, — venait de dire Sternfield.

— C’est impossible, se hâta d’interrompre Lucille. Antoinette et moi avons promis d’aller à la campagne avec M. Beauchesne, pour y voir un commun ami.

Sternfield se retourna vers sa femme, mais les regards de celle-ci, qui étaient fixement attachés au sol, lui dirent suffisamment qu’il ne devait pas attendre du secours de ce côté ; et, trop sage pour entrer dans une lutte où il savait courir le risque d’une défaite, il salua et se retira. Mais en partant, il trouva moyen de dire à madame d’Aulnay, à voix basse, qu’elle prît bien garde de faire d’Antoinette une femme aussi indépendante, aussi frivole qu’elle-même, attendu qu’il ne se montrerait pas mari aussi doux et aussi aveugle que M. d’Aulnay.

— Impertinent ! murmura madame d’Aulnay.

Mais, avant qu’elle pût reprendre son sang-froid, le militaire était loin.

La sauvage et déraisonnable jalousie de Sternfield avait été singulièrement montée, en voyant Louis sur un pied de grande intimité dans la maison de madame d’Aulnay ; elle ne fit donc que s’accroître lorsque le militaire rencontra subséquemment le jeune homme en compagnie des deux dames.

Quelques jours après la visite pendant laquelle Audley avait semblé faire tous ses efforts pour se rendre désagréable, madame d’Aulnay, à force d’instances et de caressés, fit promettre à Antoinette de contribuer aux préparatifs d’une petite soirée par laquelle elle voulait relever un peu la monotonie de leur existence.

Le jour fixé pour cette soirée était arrivé, et Antoinette paraissait si délicatement belle, mais si fragile dans sa légère robe diaphane, que Jeanne, se rappelant la bonne apparence qu’elle lui avait vue une année à peine auparavant, ne put s’empêcher de hocher la tête tristement, comme si elle eut eu un lugubre pressentiment.

Sans prendre garde aux observations qui se faisaient autour d’elle sur l’altération de ses traits, Antoinette fit tous ses efforts pour paraître gaie et heureuse ; mais le docteur Manby, qui était au nombre des invités présents, se frottant les mains, ne put s’empêcher de dire que ce qu’il fallait à sa jeune amie c’était des distractions et des plaisirs.

Un des plus enjoués parmi les invités était sans contredit Louis Beauchesne, et il y en avait peu dont la réserve ne cédât pas plus ou moins à sa franche et cordiale gaieté. Sternfield, au contraire, était dans un de ses plus mauvais moments. De fortes pertes qu’il avait faites au jeu la nuit précédente le chiffonnaient énormément, et on peut dire que rarement homme se rendit à une fête de société avec des dispositions aussi contraires. Résolu longtemps à l’avance de trouver sa malheureuse jeune femme en faute, il commença par se fâcher de ce qu’elle paraissait si extraordinairement gaie et du calme de ses manières vis-à-vis de lui. Profitant de la danse pour laquelle il avait retenu sa main, il fit tout son possible pour affaiblir sa gaieté factice, en la favorisant d’un nouveau chapitre de reproches auxquels, hélas ! elle était déjà si bien habituée. La danse terminée, il la laissa brusquement et vola à une de ces jeunes beautés avec lesquelles il aimait tant à flirter. Tout en s’amusant ainsi, il se félicitait intérieurement du pouvoir et des moyens qu’il possédait pour punir la volonté rebelle de sa femme quand elle voulait se mettre en opposition à la sienne.

Cependant, Antoinette ne fit pas longtemps tapisserie, car des partenaires empressés, parmi lesquels Louis était naturellement un des plus prévenants, se pressaient autour d’elle. Sa grande intimité avec lui, aussi bien que l’espèce de liberté qu’elle avait de se départir de cette apparence de gaieté ou d’intérêt qu’elle était obligée de garder avec les autres, lui faisaient accepter plus fréquemment les demandes qu’il lui adressait de danser avec lui. Malgré cela toutefois, un œil non prévenu n’aurait pu trouver l’ombre même d’une coquetterie dans leurs relations ; et quand par dleux ou trois fois, la jeune femme put surprendre le regard de Sternfield ardemment fixé sur elle, elle pensa que ce regard n’était que le complément de la semonce qu’elle avait reçue quelques instants auparavant. Néanmoins, déconcertée à un haut degré par ce regard menaçant, elle refusa de danser avec Louis le cotillon qui se formait, alléguant pour motif qu’elle était bien fatiguée.

— Alors, répondit le jeune homme en arrangeant soigneusement autour d’elle les coussins de l’ottomane sur laquelle elle était assise, alors je vais rester près de vous et attendre la prochaine danse, car vous m’avez promis de danser encore une fois avec moi.

Animé par le désir de lui faire oublier les chagrins qu’il lisait sur son visage, Louis n’épargna aucun effort pour l’intéresser et l’amuser, mais ce fut inutile ; les regards distraits d’Antoinette se promenaient tout autour du salon et s’arrêtaient à la dérobée sur Sternfield qui se trouvait à quelques pas plus loin, apparemment occupé de sa jolie partenaire, car il ne dansait qu’avec de très-jeunes et belles femmes. L’attitude d’Antoinette inquiétait singulièrement Louis ; il y avait dans son regard de la peine, de l’inquiétude et de la douleur, mais non de cette colère jalouse dont une jeune fille fait ordinairement preuve en voyant son amoureux se confondre en attentions pour une autre. Tout-à-coup, après avoir bien examiné silencieusement sa contenance :

— Excusez ma remarque, dit-il, mais je crois que le major Sternfield est un amoureux bien infidèle. Oh ! Antoinette, est-il bien possible que vous aimiez cet homme ?

Elle rougit vivement à cette question, et ne répondit qu’en tournant vers lui un regard plein de reproches.

— Pardonnez-moi, chère Antoinette, continua-t-il, mais il me semble qu’il y a dans ses manières et dans son caractère quelque chose qui devrait l’empêcher de gagner et encore moins d’absorber l’affection d’un cœur comme le vôtre.

— Et cependant, n’est-il pas beau, charmant, envié des hommes et admiré des femmes ? répondit avec une teinte d’amertume qui ne fit que confirmer Louis dans la pensée que, quel que fut le lien l’attachât à Sternfield, ce n’était pas celui de l’amour.

— J’avoue qu’il possède toutes les qualités que vous dites, mais je crois qu’il lui en manque encore beaucoup. Quelle que soit la patience avec laquelle les femmes supportent les humeurs maussades et les airs renfrognés après le mariage, elles les tolèrent rarement avant.

— Parce que, probablement, elles ont alors in remède et peuvent renvoyer l’amoureux-tyran… Mais voici s’approcher celui qui fait l’objet de vos doutes.

— Oui, et avec un front chargé d’un nuage orageux, pensa Louis.

Audley s’avançait en effet avec un air sévère. Passant sans cérémonie devant le jeune Beauchesne, il vint dire à mi-voix à Antoinette :

— Jusques à quand veux-tu Continuer à te rendre ridicule en flirtant avec le freluquet écervelé qui est à tes côtés ?

— Que voulez-vous dire, Audley ? demanda-t-elle en se retournant et en rougissant vivement.

— Je vais vous expliquer cela, si vous voulez me favoriser de la prochaine danse, répondit-il en prenant d’une clef plus haut.

— Mademoiselle de Mirecourt est engagée avec moi, dit Louis sèchement.

Sternfield laissa tomber sur lui un regard plein d’arrogance.

— Entendez-vous, Antoinette, répéta-t-il, est-ce que vous danserez la prochaine avec moi ?

— De grâce, mademoiselle de Mirecourt, n’oubliez pas que nous avons un engagement, interrompit Louis avec une fermeté encore plus prononcée que la première fois.

Pleine d’angoisse et de perplexité, Antoinette promenait de l’un à l’autre ses regards suppliants. La contenance de Louis était fière et indiquait une forte détermination ; le front de Sternfield était comme le marbre, aussi froid et aussi inflexible.

Se baissant encore une fois vers sa jeune femme et lui parlant à voix basse :

— Je jure, dit-il d’un ton menaçant, que si tu me laisses de côté pour cet imbécile, je lui donnerai de mon fouet pour être venu s’interposer entre moi et mes désirs.

Cette menace, indigne d’un homme, était digne de lui, et elle eut son effet ; car Antoinette, craignant non-seulement l’insulte dont Audley venait de faire la menace, mais encore plus l’implacable satisfaction qui, elle en avait la certitude, en serait la suite, se retourna, pâle de terreur, vers le jeune Beauchesne.

— Êtes-vous prête, mademoiselle de Mirecourt ? demanda ce dernier ; je ne veux pas vous presser, mais les danseurs commencent à prendre leurs places.

Sternfield ne fit aucune autre observation ; un sourire équivoque sur ses lèvres, il attendait la décision d’Antoinette.

Tout-à-coup, elle plaça sa main sur le bras de Louis, et comme il se penchait vers elle, elle lui dit :

— Ô Louis, cher Louis ! je vous en conjure, laissez-moi danser avec lui. Je suis déjà assez malheureuse, ne cherchez pas à me rendre plus misérable encore.

Sa pâleur, ses yeux baignés de larmes, l’accent de sa voix touchèrent le cœur généreux de Beauchesne, qui inclina silencieusement la tête en signe d’assentiment.

En passant brusquement, presque rudement, le bras de sa femme sous le sien, Sternfield lança sur son rival un regard plein de mépris et d’arrogance que celui-ci lui rendit avec usure.

— Quelles paroles doucereuses disais-tu donc à cet idiot, qui ont pu le faire céder dans ses insolentes prétentions ? demanda-t-il aigrement à sa femme quand ils eurent pris leur place en danse.

Antoinette n’osa pas répondre, car ses paupières étaient chargées de larmes prêtes à tomber, et il y avait dans sa gorge une espèce de suffocation qui dépassait presque son contrôle : elle ne voulait pas de scène, et elle sentait qu’elle était bien près d’en avoir une.

— Retiens bien l’amical avertissement que je vais te donner, ma chère, continua Audley. Mets une prompte fin à tes coquetteries avec ce jeune homme, ou je le ferai pour toi, et ce d’une manière plus sommaire et plus désagréable que vous pourriez le désirer l’un et l’autre.

Antoinette frémit, car elle comprenait toute l’étendue de la menace contenue dans les paroles que venait de proférer son mari. Mais la danse commençait, et quel que fût le maintien qu’elle dût prendre, elle devait tâcher de paraître indifférente, à défaut de gaieté ou de plaisir.

— Peste de ce Sternfield ! pensa le docteur Manby qui avait remarqué la rapidité avec laquelle avait disparu la tranquillité d’Antoinette dès que le major l’eût abordée. Son ombre seule semble flétrir cette pauvre fleur.

La danse se termina bientôt, et Antoinette méditait un moyen pour s’enfuir dans sa chambre ; mais Sternfield ne paraissait pas vouloir la laisser s’échapper aussi facilement. L’emmenant dans une petite alcôve, il lui présenta un siège, et, se plaçant devant elle :

— Je veux, dit-il, que tu me donnes des explications, car je ne pense pas que nous nous soyons encore parfaitement entendus. Tu m’as assez joliment bravé tout-à-l’heure par tes dernières coquetteries avec M. Louis Beauchesne.

— Cruel et injuste comme vous l’êtes toujours,Audley, ne croirez-vous donc pas mon affirmation solennelle et sacrée que Louis n’est pour moi rien autre chose qu’un vieil ami que j’estime.

— Fi donc ! cet homme t’aime de tout son cœur, de toute son âme ; et, comme tu ne t’occupes pas le moins du monde de ton mari, il est difficile de dire en qui peuvent être placées tes affections incertaines.

Que pouvait-elle dire à ce bourreau impitoyable et sans cœur qui se moquait de ses dénégations, qui riait de ses protestations ? Les paroles étaient impuissantes. Ses mains serrées l’une dans l’autre, et ses lèvres blanches comme le marbre, elle resta assise, déterminée à tout écouter, à tout souffrir avec patience. N’avait-elle pas elle-même, dans un moment d’aveugle folie, comblé cette coupe d’infortunes, et devait-elle murmurer maintenant en en goûtant l’amertume ?

Encouragé ou exaspéré par son silence, il poursuivit :

— Jusqu’ici tu t’es, montrée aussi ferme et aussi inébranlable que le bronze dans ton caprice favori ; tu m’as refusé avec persistance les mots tendres, les caresses affectueuses, tout ce qu’enfin les jeunes filles les plus scrupuleuses accordent souvent à leurs cavaliers. Eh ! bien, qu’il en soit ainsi. Tu as été fidèle à ta marotte, je le serai à la mienne. Je te défends de sortir, de te promener, de flirter avec qui que ce soit, dont je pourrais être jaloux. Si, négligeant cette recommandation, qui est un ordre de ma part, tu me désobéis, j’irai trouver ton cavalier actuel, maître Louis, ou n’importe quel autre, je l’insulterai publiquement et je le frapperai : sur ta tête en retombera la responsabilité. Puisque tu ne m’aimes pas, je t’apprendrai au moins à me craindre. Ces paroles furent prononcées avec cette sauvage dureté qui était à temps donné particulière à sa voix et qui offrait un frappant contraste avec son accent ordinairement si harmonieux.

— Eh ! bien, Dieu me montrera peut-être de cette pitié que vous me refusez ! dit-elle tandis qu’une vive douleur crispait ses traits.

En ce moment, ses yeux rencontrèrent le regard fixe et triste de Louis, qui se tenait à distance, suivant apparemment la danse, mais concentrant en réalité toute son attention sur elle-même. Cependant, il partit ; mais deux autres yeux également scrutateurs étaient fixés sur eux : c’étaient ceux du digne docteur Manby qui, le visage pourpre d’une indignation à peine contenue, s’élança soudainement vers le major Sternfield.

— Je voudrais bien savoir, dit-il à mi-voix, quels sont les absurdes propos que vous débitez à mademoiselle de Mirecourt. C’est vous qui avez chassé le sourire de ses lèvres et les couleurs de son visage.

Le jeune major se redressa et demanda ce que Manby voulait dire ?

— Le docteur Manby veut dire ce qu’il dit, répondit-il froidement ; il n’aime pas à voir une jeune fille qui est sa patiente soumise à la frayeur et aux chagrins plus que sa santé et sa raison ne peuvent en supporter : dans ce cas, il se croit obligé d’intervenir. Allons, Sternfield, — continua-t-il en se radoucissant un peu, — vous avez suffisamment querellé mademoiselle de Mirecourt pour ce soir, quelle que soit sa faute ; laissez-moi vous remplacer auprès d’elle et allez à cette jeune demoiselle là-bas qui semble attendre si ardemment un partenaire.

Sachant qu’il n’aurait plus de chance de continuer cette conversation privée avec Antoinette, car le docteur Manby était également tenace et peu gêné, Sternfield se leva, et, après lui avoir dit d’un air significatif qu’elle pouvait flirter tant qu’elle voudrait avec son nouveau partenaire, mais non avec un autre, il s’éloigna.

— Que signifie ceci, ma jolie malade ? demanda l’excellent docteur en remarquant l’expression de douleur et de chagrin de la jeune femme. Avez-vous trop dansé ? Vous paraissez singulièrement épuisée.

— Parce que je suis malheureuse, misérable ! répondit-elle avec cette candeur sans feinte que donne souvent une grande douleur. Ne me parlez plus de drogues ni de palliatifs, docteur, à moins que vous puissiez m’en donner qui mettent pour toujours mon pauvre cœur au repos.

Excessivement peiné par cette confidence aussi bien que par le degré de douleur qu’elle révélait, il s’empressa de répliquer avec douceur :

— Courage, courage, chère enfant. Nous ne pouvons pas nous débarrasser du fardeau de la vie parce que, dans un moment de tristesse, nous le trouvons lourd. Demain, tout sera beau et agréable.

— Jamais! jamais ! dit-elle en faisant une légère inclinaison de tête qui indiquait parfaitement l’état de désespoir où elle se trouvait.

— Chère mademoiselle de Mirecourt, rapportez-vous en à l’avis d’un homme qui, par l’âge, pourrait être votre père : ne laissez pas votre esprit s’abattre à ce point à propos d’une querelle d’amoureux. Le major Sternfield est d’un tempérament qui s’excite facilement mais il ne tarde pas à oublier et à pardonner.

Comme il prononçait le nom dé Sternfield, un frisson courut par tous les membres de la jeune femme et plus étonné que jamais, il ne pot s’empêcher de se dire intérieurement :

— Elle n’aime pas évidemment ce misérable ; mais, alors, qu’est-ce que tout cela signifie donc ? Puis, d’un air tranquille et presque indifférent il continua :

— Vous paraissez être si faible et si nerveuse ce soir, ma jeune demoiselle, que ce que vous auriez de mieux à faire serait d’aller de suite vous mettre au lit. Prenez mon bras, je vais vous reconduire hors du salon ; après cela, je dirai à notre ami Sternfield que j’ai insisté pour vous envoyer.

Arrivée au pied de l’escalier, Antoinette exprima toute sa reconnaissance au docteur Manby, lui souhaita bon soir et vola, plutôt qu’elle ne monta, dans sa chambre.

La suivrons-nous là, lecteurs ? l’épierons-nous dans le cours de cette longue et douloureuse nuit où le sommeil ne ferma pas sa paupière brûlante, où une inertie temporaire n’apporta pas même pendant une demi-heure un baume rafraîchissant à son cœur et à son esprit torturé ?

La leçon cependant serait pénible, quoique peut-être utile. Antoinette avait commis une faute, mais quelle cruelle rétribution ne lui était-elle pas infligée ! Elle avait violé les commandements de sa conscience et de sa religion, elle avait foulé aux pieds les devoirs les plus sacrés d’une enfant, et qu’est-ce que cela lui avait rapporté ? Ce que la culpabilité et l’erreur infligent toujours à ceux qui ne sont pas encore endurcis dans le mal : le remords et la souffrance.


XXXI.


Le lendemain de cette soirée, dans la matinée, madame d’Aulnay, qui venait de se lever, était assise dans son fauteuil, les pieds enveloppés dans des pantoufles en satin brodé, et Jeanne se préparait à démêler et disposer son épaisse chevelure, quand un coup de marteau retentissant et prolongé, dont l’écho fut répété dans toute la maison, les fit tressaillir toutes deux.

— Ciel ! qu’est-ce que cela peut être ? Cours, Jeanne, et reviens me dire ce que c’est, s’écria madame d’Aulnay.

La domestique revint presqu’aussitôt, avec une petite note qu’elle remit à Lucille en disant :

— Le messager de M. Beauchesne vient de partir ; il doit être très-pressé, madame, car il n’a pas seulement pris la peine de s’informer comment vous êtes, ainsi que mademoiselle Antoinette, comme il le fait habituellement : il m’a seulement glissé la lettre dans la main, et s’est précipité dehors.

Le billet était chiffonné et mal plié, son adresse écrite sans soin et presqu’illisiblement. Ce fut avec le pressentiment d’un prochain danger, qui fit battre son cœur d’étranges pulsations, que Lucille fit sauter l’enveloppe. La lettre était conçue en ces termes :

« Ma chère madame d’Aulnay,

Celui qui vous écrit ceci fuit actuellement la justice, et, s’il n’est pas arrêté, il aura bientôt laissé pour toujours son pays natal. Le major Sternfield m’a insulté, hier soir, et excité à un tel point que je n’ai pu me maîtriser, par son insolente cruauté à l’égard de notre pauvre Antoinette qui — le Ciel la préserve ! — paraît être singulièrement en son pouvoir. Dans le premier moment, je contins ma colère, et j’attendis mon tour qui ne tarda pas à venir, car, comme il quittait la maison, je le suivis. Arrivés dehors, je l’abordai et lui demandai des explications que, vous le comprenez, il était aussi peu disposé de me donner que j’étais fiévreux de recevoir.

Ce matin nous nous sommes rencontrés sur le terrain, et il est tombé mortellement blessé : on me dit qu’il est mourant.

Dites à Antoinette que si, contrairement à mes suppositions et à mon intime conviction, cet homme lui est réellement cher, je la conjure, au nom de l’immense et sincère amour que j’ai toujours eu pour elle, de me pardonner. Je regrette profondément la mauvaise action dont je viens de me rendre coupable, non pas tant à cause des conséquences qui en résulteront pour moi, que pour la terrible responsabilité que j’ai encourue en précipitant dans l’éternité un de mes semblables dans toute la force de l’âge. Ah ! avant d’avoir commis le crime, je n’aurais jamais pensé que le remords serait aussi âpre, aussi cuisant !…

Mais le temps presse, je dois faire. Avec mes meilleurs remerciements pour toute votre bienveillance passée envers moi — Je n’ose pas envoyer d’autre message à Antoinette.

Tout à vous,
Louis. »

En proie à une excitation que l’on peut facilement concevoir, madame d’Aulnay lut et relut cette triste lettre ; puis, se levant brusquement, elle se précipita dans la chambre de sa cousine.

Antoinette qui s’était jetée sur son lit une heure auparavant, reposait sans mouvement, les yeux fixés sur les faibles rayons de lumière qui pénétraient à l’intérieur par les ouvertures du rideau, et le visage aussi pâle que cette lumière elle-même.

— Antoinette ! — s’écria Lucille en entrant, et d’une voix tremblante — Antoinette ! j’ai une nouvelle terrible à t’annoncer : es-tu assez forte pour l’apprendre ?

Ni l’annonce d’un malheur que contenaient ces paroles mystérieuses, ni l’agitation visible de sa cousine ne produisirent de l’inquiétude ou de l’émotion chez Antoinette : elle était, pour cela, trop malade de corps et d’esprit.

— Mais, quoi ! — continua sa cousine avec une irritation qui provenait probablement de la surexcitation où elle se trouvait, — tu ne me fais aucune question ? tu ne désires pas savoir ce que c’est ? Et pourtant, cette nouvelle te concerne très-particulièrement, ou plutôt une personne qui te touche de très-près : enfin, c’est d’Audley Sternfield que je veux te parler.

— Eh ! bien, qu’y a-t-il ? demanda faiblement la jeune fille.

— Tiens, prends et lis, — et elle lui remit la lettre de Louis ; — mais, ma chère Antoinette, pour l’amour de Dieu ! sois calme, ne tombes pas en faiblesse, ne t’évanouis pas.

La pauvre Antoinette ne fit rien de tout cela, mais ses joues se décolorèrent et ses lèvres devinrent terriblement blêmes pendant qu’elle lisait. À peine avait-elle parcouru la lettre qu’elle se leva, et, sans hésiter un seul moment, commença à s’habiller.

— Pourquoi cette hâte ? où vas-tu ?

— Au pauvre Audley.

— As-tu perdu tes sens, enfant ? Sais-tu où il est ? sais-tu même s’il vit encore ?

— Je m’informerai. On l’a probablement ramené à ses quartiers.

— Et veux-tu dire que toi, une jeune fille, tu vas le voir dans sa chambre ?

— Mais tu viens avec moi, Lucille ? répondit-elle d’une voix suppliante.

— Tu as certainement pris congé de ta raison, pauvre enfant ! — et l’accent de madame d’Aulnay trahissait autant d’irritation que de compassion. — Comme Montréal en parlerait demain, si nous faisions une pareille démarche ! nos noms seraient dans la bouche de tout le monde !

— Qu’on dise ce que l’on voudra, Lucille, j’irai seule.

— Tu ne ferais pas cela. Après t’être constamment querellé avec l’infortuné Sternfield depuis votre mariage, pour garder sans tache le beau nom que tu portes, iras-tu maintenant déshonorer ce nom aussi inutilement ?

— C’est mon devoir, et, quelles que soient les conséquences, je dois le remplir.

— Mais, pauvre étourdie, tu ne l’affectionnes pas, tu ne l’estimes même pas.

— Oh ! c’est une raison de plus pour que je me rende sans délai à son lit de mort. Hélas ! le remords pèse déjà bien assez sur mon cœur, je ne veux pas le rendre plus lourd encore.

— Mais enfin, quel bien peux-tu lui faire ? insista madame d’Aulnay.

— Ma présence adoucira ses derniers moments, le consolera peut-être. Voudrais-tu donc — et un frisson convulsif courut par tous ses membres — voudrais-tu donc le voir mourir avec de la haine contre moi dans son cœur, peut-être des malédictions sur ses lèvres, comme cela peut très-bien arriver si, oubliant ses droits et mes devoirs, je reste loin de lui.

— Dans ce cas, attends un moment : M. d’Aulnay est sorti, mais je l’attends d’une minute à l’autre, et dès qu’il sera de retour, je lui demanderai hardiment de nous accompagner.

Mais Antoinette ne voulait pas perdre, à attendre, des instants précieux qui pouvaient être les derniers de Sternfield sur la terre. Achevant à la hâte de s’habiller, dès que sa cousine eut quitté la chambre, elle descendit sans bruit l’escalier qui conduisait à la porte de derrière et parvint dans la cour. Comme elle l’avait un peu espéré, elle trouva un laquais dans l’écurie, et lui dit à voix basse d’atteler un des chevaux à la petite voiture dont se servait ordinairement monsieur d’Aulnay. En un clin-d’œil, tout fut prêt. La pauvre femme monta dans le véhicule qui passa la porte de cour sans attirer l’attention d’aucune des personnes de la maison, à l’exception peut-être d’une des filles de chambre qui ne trouva cependant rien d’extraordinaire à ce que mademoiselle sortît à une heure aussi matinale, pensant bien qu’elle se rendait à l’église.

Maintenant, se dit Antoinette en portant une main à son front malade, ce que j’ai d’abord à faire, c’est d’aller chez le docteur Manby, et quoiqu’il soit probablement avec ce pauvre Audley, je pourrai peut-être savoir d’un de ses serviteurs où est la demeure de celui-ci.

Arrivée à la paisible maison de pension où logeait le docteur, elle apprit qu’il avait été appelé auprès du major Sternfield qui avait été, le matin même, blessé à mort dans un duel.

Le major Sternfield occupait avec trois ou quatre autres officiers une maison en pierres bien simple mais confortable, située à l’extrémité est de la ville, dans ce quartier que nous appelons aujourd’hui faubourg Québec. Un petit jardin, entouré d’un mur à demi caché par des érables, s’étendait de la maison à la rive du saint Laurent dont il était séparé par un petit chemin très-étroit. Directement en face baignait la gracieuse et pittoresque Isle Sainte Hélène, alors propriété des barons de Longueuil et dont la vue reposait l’œil fatigué de rester attaché sur les flots agités du fleuve.

Devant la porte de cette résidence s’arrêta le cheval tout fumant et palpitant que le cocher de madame d’Aulnay, stimulé par les appels pressants et incessants d’Antoinette, avait fait aller d’une allure effrayante.

Une crainte terrible s’était emparé du cœur de la jeune femme : elle eut peur d’être arrivée trop tard, de n’être venue que pour apprendre que cet homme auquel elle avait juré amour et fidélité était mort en la détestant et en la maudissant.

Sans attendre qu’on vint l’aider à descendre de voiture, elle sauta à terre, et sans plus s’occuper des regards étonnés d’une couple de soldats, domestiques des officiers, qui fainéantaient sur les marches de l’escalier, elle frappa au marteau avec toute la force que pouvaient avoir ses doigts tremblants.

Un soldat vint ouvrir.

— Je désire voir le major Sternfield ; conduisez-moi de suite à sa chambre, dit-elle rapidement.

Dans le corridor l’honorable Percy de Laval, le cigare à la bouche, se promenait de long en large, et si Méduse elle-même eût apparu sur le seuil de la porte et eût demandé à voir le malade, il n’aurait pas été plus étonné qu’en apercevant mademoiselle de Mirecourt. Dans une chambre adjacente, dont la porte était entrouverte, il y avait deux autres officiers, et l’expression de profonde surprise qui se manifesta sur leur figure à la vue d’Antoinette rivalisait avec l’étonnement si visible dont le lieutenant de Laval venait de faire preuve.

— M’entendez-vous ? répéta Antoinette au portier avec une agitation fiévreuse ; je désire voir le major Sternfield.

Le soldat hésitait, dans la crainte d’introduire une visite aussi extraordinaire sans, au moins, l’avoir préalablement annoncée au blessé.

Contrariée par ce nouveau délai, Antoinette se tourna tout-à-coup vers M. de Laval, et d’un air suppliant :

— Vous me connaissez, vous, s’écria-t-elle ; dites-lui donc de me conduire de suite au major Sternfield.

— Certainement, mademoiselle de Mirecourt, répondit-il avec un embarras qui contrastait singulièrement avec la véhémence de la jeune femme. — Ici, garçon, conduisez de suite cette dame dans la chambre du major : j’en prends toute la responsabilité.

Le soldat obéit, et Antoinette, tremblant de tous ses membres, le suivit dans l’escalier étroit et escarpé.

— Voilà ce que j’appelle une intrigue, — chuchota le jeune honorable à ses deux camarades qui l’avaient rejoint dans le corridor dès qu’Antoinette eut disparu. Une jeune demoiselle qui ferait cela en Angleterre serait flétrie.

— Et elle le sera certainement ici comme elle l’aurait été là-bas : au Canada, on n’est pas plus indulgent que chez nous pour les faiblesses des femmes, — répliqua un de ses compagnons.

— Je puis difficilement en croire mes yeux, — dit le troisième, un charmant jeune homme qu’Antoinette avait souvent rencontré chez madame d’Aulnay ; — je le répète, je puis difficilement en croire mes yeux, car mademoiselle de Mirecourt m’a toujours parue si gentille, si modeste, que je l’aurais crue incapable de s’aventurer dans une pareille démarche.

— Ah ! c’est que l’amour opère des miracles, Thornley ; quelquefois même il change la nature du monde.

— Stemfibld est un heureux gaillard, grogna le jeune de Laval : vivant ou à l’agonie, il tient à faire sensation. Si, demain, nous étions dans la situation où il se trouve, aucun de nous n’aurait la bonne fortune de voir venir à son chevet un ange comme cette jeune fille.

— Eh ! bien, le pauvre malheureux, cette visite ne lui fera pas énormément de bien, reprit le capitaine Thornley. Il est presque au-dessus de toute consolation terrestre ; mais, quant à moi, je dois dire que je n’en estime pas moins cette jeune fille qui a eu le courage de braver les sourires et les moqueries du public pour venir dire un dernier adieu à l’homme qu’elle a aimé.

— Mais franchement, je ne crois pas qu’elle l’aime; elle ne lui a jamais donné des preuves de préférence bien frappantes, et même je l’ai vue assise près de lui pendant toute une demi-heure et elle était aussi froide, aussi réservée qu’une statue.

— C’était peut-être un subterfuge. Dans tous les cas, elle vient de donner une preuve d’amour qui surpasse celui de la plupart des jeunes filles de nos jours.


Mais il est temps de laisser ce groupe pour suivre celle qui faisait l’objet de la discussion entre les trois militaires.


XXXII.


Arrivés à l’étage où se trouvait la chambre de Sternfield, le soldat indiqua la porte sans dire mot, et, n’osant pas s’aventurer plus loin, disparut aussitôt.

Faible et chancelante, Antoinette frappa à la porte qui fut de suite ouverte par le docteur Ormsby, le même ministre qui avait présidé à son mariage avec Sternfield.

— Est-il encore vivant ? demanda-t-elle vivement en scrutant avec avidité la figure douce et triste du chapelain protestant.

— Oui, mais ses heures sont comptées, répondit celui-ci en portant mélancoliquement ses regards dans la direction du lit sur lequel était étendu le major qui ressemblait à un mort.

— Oh ! Audley, mon mari! — sanglota Antoinette en s’élançant tout-à-coup vers lui et s’agenouillant près de la couche du mourant, sans s’occuper, en cet instant suprême, de ceux qui pouvaient être dans la chambre pour saisir le secret qu’elle avait gardé depuis si longtemps avec tant de soin, sans s’apercevoir qu’un autre, Cecil Evelyn lui-même, était à une fenêtre près de là et avait fait, à cette révélation inattendue, un bond prodigieux. Toutes ses pensées, toutes ses craintes étaient absorbées par l’idée écrasante que l’homme qui avait été le bourreau de sa vie, mais auquel elle appartenait par le plus sacré des liens, était là, devant elle, sur le point d’expirer.

Avec une énergie surprenante dans l’état où il se trouvait, le blessé se souleva sur son coude et la regarda un instant avec un étonnement indéfinissable qui se changea bientôt en une expression de colère épouvantable.

— Arrière, hypocrite, arrière ! s’écria-t-il d’une voix rauque. Comment as-tu pu prononcer le nom de mari ! As-tu jamais été ma femme autrement que de nom ? As-tu jamais rempli envers moi tes devoirs d’épouse ? M’as-tu jamais montré de l’amour ou de la soumission conjugale ?

— Audley ! Audley ! gémit-elle, soyez miséricordieux, soyez juste ; n’empirez pas ce moment solennel par des reproches cruels.

— Pourquoi es-tu venue ? interrompit-il plus aigrement encore. Est-ce pour assister à ma dernière agonie afin de t’assurer par toi-même qu’enfin tu es réellement libre ? Non, ce n’est pas l’amour qui t’a amenée ici ; car si tu en avais eu seulement une infime parcelle à mon égard, tu ne te serais pas moquée de mes prières et de ma tendresse, tu n’aurais pas méprisé mes droits et mes réclamations, comme tu l’as constamment fait avec la plus grande insolence depuis le jour où j’ai passé l’anneau nuptial dans ton doigt.

— Mais à qui en a été la faute ? — demanda-t-elle en joignant les mains et tout en pleurs. Ne vous ai-je pas dit que le jour même où vous me reconnaîtriez devant le monde pour votre femme, le jour où notre mariage serait de nouveau célébré, point capital sans lequel ma croyance et ma foi me disaient qu’il n’était pas validement complété, je serais prête à vous suivre jusqu’aux extrémités de la terre ?

— Misérable sophisme ! ricana-t-il d’un air dédaigneux. Non, ce n’est pas pour cette raison-là, mais parce que l’engouement passager qui t’a fait consentir à notre mariage secret s’est évanoui aussi subitement qu’il était venu.

— Veuillez me pardonner si j’interviens — dit en s’avançant le docteur Ormsby, qui était mu autant par compassion pour les souffrances terribles qu’il lisait sur le visage décoloré de la jeune femme, que par inquiétude pour les sentiments anti-chrétiens que le mourant venait de montrer, — veuillez me pardonner si j’interviens, mais ayant moi-même célébré ce mariage qui, hélas ! a été pour vous deux si fertile en chagrins, peut-être ai-je quelque droit à votre confiance mutuelle.

En ce moment, le colonel Evelyn, revenant enfin de la stupeur où l’avait jeté ce singulier dialogue, et s’apercevant en même temps de l’importunité de sa présence en restant témoin d’une entrevue aussi étrange et aussi délicate, sortit sans bruit de la chambre dont il referma la porte avec précaution. Comme il passait dans le corridor, ceux qui s’y trouvaient furent intrigués de savoir ce qui avait pu se passer chez le malade pour émouvoir à ce point la nature de fer d’Evelyn et pour laisser des traces d’agitation si profondes sur une allure d’ordinaire aussi impassible que celle du marbre.

— Puis-je parler, Sternfield ? demanda doucement le docteur Ormsby en cherchant à calmer la surexcitation du blessé.

— Oui ! répondit sèchement celui-ci. Ce que je ne pourrais écouter d’aucun autre mortel, je puis l’entendre de votre bouche.

— Eh ! bien, mon cher ami, il me semble que vous êtes sévère, que dis-je ? injuste même à l’égard de cette jeune femme. — Et il posa, en disant cela, sa main sur le bras d’Antoinette qui était toujours à genoux. — Je me souviens parfaitement qu’elle vous a dit ce qu’elle vient de répéter, car elle m’a prié en même temps de lui servir de témoin.

— La même histoire ! toujours la même histoire ! riposta Sternfield d’un air bourru et en rejetant sa tête de côté. Reprends le chemin de ta demeure, Antoinette ; et vous, docteur, laissez-moi en paix : je suis fatigué de vous deux.

Pendant qu’il parlait, une pâleur mortelle se répandit sur sa figure ; Antoinette, terriblement effrayée, se leva.

— Ne craignez rien, s’empressa de lui dire le docteur Ormsby en essayant de la calmer : ce n’est qu’une faiblesse partielle ; il a eu une attaque semblable quelques minutes avant votre entrée et pendant que le docteur Manby était ici. Voici des remèdes.

Leurs efforts réunis parvinrent à ramener quelque chose comme de la vie sur |es traits livides de Sternfield, et le ministre, craignant que la vue d’Antoinette fût de nature à renouveler l’agitation du blessé, la fit placer derrière un écran à l’autre extrémité de la chambre.

Après un moment de silence, le mourant promena avidement ses yeux autour de lui.

— Où est-elle allée, ma femme, madame Sternfield ? Ha ! ha ! docteur ! — et il riait d’une manière effrayante. — Que je lui donne au moins une fois son titre avant que celui qui le lui a conféré soit retourné en poussière.

— Vous lui aviez dit de s’en aller de suite.

— Mais pourquoi m’a-t-elle écouté ? pourquoi est-elle partie ? Sans doute elle était fatiguée d’un spectacle aussi peu réjouissant que celui d’un lit de mort ; et, ayant fait son apparition, comme dirait madame d’Aulnay, elle s’est prudemment effacée.

— Puis-je l’envoyer quérir ?

— Non, par Dieu ! je me respecte trop pour en venir là. Si elle était restée, cela aurait été pour moi — quoique je n’aime pas à l’avouer, — une consolation, un soulagement.

— Je ne vous ai pas abandonné, Audley, je suis encore ici — dit Antoinette avec timidité, en sortant de sa cachette et en s’avançant vers le lit.

Quelque chose comme une expression de satisfaction se répandit sur ses traits encore imposants dans leur beauté mortelle. Mais, quand elle eut dit : « Cher Audley, puis-je rester à votre chevet ? » — il répondit avec ce ricanement que l’habitude avait fini par rendre familier à sa belle lèvre :

— Puisqu’il te plaît de jouer auprès de moi le rôle de sœur de charité, je ne t’en empêcherai pas : cela m’amuse de te voir me montrer, à mes derniers moments, des attentions et de tendres soins que tu ne m’as jamais accordés quand j’étais bien portant.

Elle baissa la tête avec soumission, car aucune des railleries de son mari ne pouvait plus l’émouvoir maintenant. Après un moment de silence :

— Ne feriez-vous pas mieux de dormir ? demanda-t-elle. Je vais veiller à vos côtés. Y a-t-il quelque médecine à administrer ?

— Pouah ! je n’en prendrai aucune : je l’ai déjà dit à Manby. Ma blessure est au-dessus de tout pouvoir humain : pourquoi torturerais-je mon palais avec des potions dégoûtantes ?

Sachant qu’insister plus longtemps serait l’irriter inutilement, elle approcha une chaise de son lit et s’y glissa silencieusement.

Après l’avoir regardée longtemps, il s’écria soudain :

— Ainsi, tu t’es courageusement installée ici comme garde-malade, tu as pris la détermination de tenir ton poste : sais-tu bien ce que va dire le monde, ce que les hommes vont penser de cela ?

— Qu’est le monde pour nous ? répondit-elle avec tristesse. Ne vous en occupez pas, cher Audley ; ne vous tourmentez pas au sujet de ses opinions.

— Ah ! maintenant ce n’est rien pour moi ; mais pour toi, c’est tout. Avant deux heures, la démarche que tu viens de faire sera répétée dans tous les coins de la ville et on en fera des gorges-chaudes fort peu agréables : le beau nom dont tu as jusqu’ici pris un soin si jaloux sera à la merci de tout le monde.

— Si cela doit arriver, — repartit la jeune femme dont les yeux et l’accent devinrent plus mélancoliques, — ce ne sera que le juste châtiment de mes folies passées. J’ai péché, il faut maintenant que j’expie ma faute.

— Tu l’as déjà expiée assez rudement, — répondit-il en adoucissant un peu sa voix et en montrant pour la première fois une ombre de sentiment. Je ne t’ai pas épargnée, et peu de jeunes femmes mariées ont passé par autant de vicissitudes que toi. Voici arriver maintenant la fin de mon règne et l’aurore de ta liberté, mais elles viennent trente ou quarante ans plus tôt que tu n’avais osé l’espérer.

— Audley, ne parlez pas de cette manière, ne vous agitez pas ainsi sans aucune nécessité…

— Assez de sermons comme cela, enfant ; voici une autorité plus puissante que la tienne.

Comme il disait ces mots, le docteur Manby entrait dans la chambre. Sa surprise, en apercevant Antoinette assise près du lit, ressemblait presque à de l’hébêtement.

— Que Dieu me pardonne ! Quoi ! mademoiselle de Mirecourt ici ! s’écria-t-il en reculant involontairement d’un pas.

— Non pas mademoiselle de Mirecourt, docteur, mais bien madame Audley Sternfield ! interrompit le moribond avec un rire saccadé capable de déchirer les oreilles les moins délicates. De grâce, ne soyez pas aussi épouvanté, Manby ; on dirait vraiment que vous êtes lunatique. Notre excellent ami Ormsby que voici, et qui a célébré la Cérémonie, est en mesure de corroborer mon dire. Dis-le à ton tour, belle fiancée : renies-tu ma possession légitime ?

Antoinette était excessivement émue ; cependant, elle réussit à répondre avec assez de calme :

— Je ne cherche nullement à le nier, Audley. D’ailleurs, pourquoi le ferais-je ? Ce n’est pas moi, mais bien vous-même qui avez toujours insisté pour garder notre mariage secret.

— Eh ! bien, je le reconnais maintenant ce mariage. Ainsi, docteur, vous voyez que je laisse après moi une jeune et jolie veuve pour « déplorer ma perte prématurée » et compléter ainsi gracieusement le paragraphe qui annoncera mon décès… N’ayez pas l’air aussi fâché contre moi, Manby… continua-t-il en s’adressant au chirurgien qui avait paru froissé en voyant Antoinette cruellement blessée par la persistance que son mari mettait à la railler. — Vous connaissez le proverbe anglais ruling habit, strong in death ; j’ai tellement pris l’habitude de tourmenter et persécuter cette jeune femme depuis, qu’elle m’appartient, que je ne puis résister à la tentation de continuer à la traiter ainsi même en ce moment. Mais prenez un siège si vous êtes assez revenu de votre étonnement, tâtez mon pouls et dites-moi combien il me reste de moments à vivre.

À peine revenu de la stupéfaction où l’avait jeté la révélation qu’il venait d’entendre, le chirurgien prit la chaise qu’Antoinette venait de quitter ; mais au milieu de son étonnement, il ne put empêcher un juste sentiment d’indignation de pénétrer dans son cœur en remarquant les paroles d’amère ironie que Sternfield adressait à la malheureuse jeune femme qu’il avait décorée du titre d’épouse.

— Parlez donc : que dit mon pouls ? continua le blessé. Ah ! vous ne devez pas me cacher la vérité : je ne suis pas un enfant pour m’effrayer de quelques heures de moins ou de plus. Vous ne répondez pas ? n’importe ; le mouvement de votre tête en dit suffisamment : je suppose que je suis inscrit sur le grand livre pour faire, avant ce soir, mon dernier voyage ?

Le médecin resta muet. Il ne pouvait pas consciencieusement le contredire ; car, malgré la force qu’avait encore la voix du blessé, malgré la rapidité de sa prononciation, son pouls faible et irrégulier indiquait qu’une réaction soudaine, suivie par la fin, allait bientôt se produire.

— Je ne puis plus rien faire pour vous, Sternfield, dit enfin le Dr Manby en se levant brusquement. Quelques gouttes de cette fiole quand vous vous sentirez faible, voilà tout ce que je puis prescrire ; du moins, c’est tout ce qui vous sera de quelque utilité. Adieu ! que le Ciel vous bénisse !

Et, après une longue et amicale poignée de mains, le bon docteur se retira, plus agité et plus triste qu’il n’eût voulu paraître.

Pendant quelques instants après son départ, le malade garda un silence sombre qu’il rompit enfin en demandant tout-à-coup :

— Connais-tu, Antoinette, la main méprisable qui m’a cloué sur ce lit de mort ? Sans doute tu ne l’ignores pas : c’est ton amoureux campagnard. Si je n’ai pas parlé de lui plus tôt, c’est parce que sa pensée fait venir la malédiction sur mes lèvres et oppresse ma poitrine ; mais j’ai un mot à te dire à son sujet. Il reviendra probablement renouveler sa demande en mariage : avant d’entrer dans l’éternité, je voudrais avoir ta promesse solennelle que jamais tu ne lui prêteras une oreille favorable.

— Cher Audley, pensez-vous que la main qui est encore teinte du sang de mon mari…

— Ah ! bah ! pas de sentiment : je ne veux pas de phrases ni de protestations, mais la promesse, le serment que jamais tu ne feras plus pour lui que ce que tu as fait jusqu’ici.

— Volontiers ; de tout mon cœur, de toute mon âme, je vous le promets.

— Alors, baises cela, — et il indiquait du regard la chaîne à laquelle était attachée la petite croix d’or : la promesse que tu m’as déjà faite sur cette croix a été si religieusement observée, que je puis ajouter foi en toutes celles qui sont faites sur cet objet.

Elle prit la croix et la baisa solennellement.

— C’est bien, Antoinette ; je puis maintenant mourir sans te mépriser et sans te maudire.

— Oh ! Audley, mon cher époux, — s’écria-t-elle d’une voix suppliante et en présentait la croix à ses lèvres ; — embrassez-la aussi, non pas, comme je l’ai fait, pour ajouter de la solennité à une promesse terrestre, mais comme le signe de la rédemption, le gage de la paix et du pardon futurs.

— Non, non, Antoinette, — et il sourit faiblement ; — il est trop tard pour tenter de me convertir. J’ai déjà réglé mes affaires spirituelles avec le docteur Ormsby qui m’a lu des prières et qui a réussi à m’empêcher, avec beaucoup de difficulté je dois l’avouer, de maudire le misérable qui a tranché le fil de mon existence.

— Mais, cela ne vous fera pas de mal si vous me permettez de dire une prière ici, près de votre lit ?

— Je suis ici, ma chère dame, pour accomplir le grave devoir qui m’incombe, — intervint d’une voix ferme, quoique polie, le révérend Ormsby qui s’avançait vers eux. — Jusqu’ici, sachant que vous aviez beaucoup à vous dire, je me suis abstenu de vous gêner par ma présence ; mais si vous désirez entendre une prière ou une lecture, major Sternfield, je suis prêt à vous les faire.

— Sans doute vous devez l’être, docteur, répondit Sternfield avec un sourire étrange. Ce serait une chose excessivement mortifiante de me voir, au dernier moment, sortir de votre troupeau pour entrer dans l’Église de Rome.

— Oh ! cher Audley, ne parlez pas aussi légèrement de tout ce qu’il y a de plus sacré sur la terre. Si votre cœur penche vers la foi de mes pères, ne permettez pas que…

— Tais-toi, enfant, assez d’une semblable folie. Je mourrai avec la foi dans laquelle je suis né et j’ai grandi.

— Alors, le docteur Ormsby va vous lire de suite des prières ; votre temps, mon cher, cher époux, est très-court.

— Ne commence pas à coasser, Antoinette, cela ne me ferait aucun bien. Je suis prêt, docteur, mais excusez si je vous exprime l’espoir que vous ne serez pas trop long.

— L’état de faiblesse où vous êtes ne me permet pas de l’être ; croyez-moi, je n’outrepasserai pas vos forces.

En ce moment on entendit frapper à la porte de la chambre qui fut instantanément ouverte par le révérend Ormsby.

— Un messager pour vous, mademoiselle de Mirecourt, dit-il.

Antoinette regarda vers la porte entr’ouverte et reconnut Jeanne à l’instant. Après avoir dit à Sternfield qu’elle ne serait pas longtemps, elle sortit pour aller à la nouvelle venue.

Celle-ci lui annonça à voix basse que madame d’Aulnay l’avait envoyée avec l’injonction formelle de ne pas revenir sans ramener mademoiselle Antoinette avec elle.

— Mais, bon Dieu ! mademoiselle de Mirecourt, qu’est-ce que tout ceci veut donc dire ? — demanda la vieille domestique en l’entraînant plus avant dans le passage, afin que le son de leur voix ne troublât pas le ministre qui commençait à lire tout haut. — M. d’Aulnay, d’ordinaire si calme, si pacifique, ressemble à un enragé. Il prétend que vous nous avez tous déshonorés et que votre père va mourir de chagrin et de honte ; il a querellé ma bourgeoise toute la matinée, lui disant qu’elle était aussi blâmable que vous : cela m’a d’autant plus étonnée que jamais, à ma connaissance, il n’a dit un seul mot désagréable à sa femme depuis leur mariage. Madame d’Aulnay a fini par lui dire que si vous étiez sortie pour aller voir seule le major Sternfield, c’est que vous en aviez le droit, parce que vous êtes sa femme ! C’est cet imbécile de Paul qui, sur la demande que lui fit M. d’Aulnay d’où il venait en le voyant arriver dans la cour, s’est empressé de le lui dire. Mais, ma chère demoiselle, est-ce bien vrai ce qu’a dit Madame d’Aulnay ?

— Oui, Jeanne, répondit douloureusement Antoinette ; le major Sternfield, qui est mourant dans cette chambre, est mon mari : j’ai été secrètement mariée à lui.

— Oh ! mademoiselle Antoinette ! — s’écria la vieille femme de chambre en élevant ses deux mains vers le ciel, — je n’aurais jamais pu croire qu’une jeune fille aussi pieuse que vous, qui a été élevée avec tant de soins, aurait consenti à une pareille chose. Que vont dire ce pauvre M. de Mirecourt et madame Gérard ? Que ne dira pas le monde ?

Antoinette tressaillit.

— Hélas ! dit-elle, j’ai déjà bien amèrement déploré ma folie, mais cela ne la réparera pas : j’ai encore devant moi une longue expiation.

— Et combien de temps allez-vous rester dans cette maison, pauvre chère enfant ?

— Jusqu’à ce que tout soit fini, s’il m’en donne la permission.

— Excusez-moi, mais de quel service peut lui être votre présence ici ? Revenez à la maison, venez. Il n’est pas convenable pour une jeune dame de votre âge d’être seule ici, sans autres personnes que des soldats et de galants officiers.

— Jeanne, quand bien même mon père viendrait me chercher, je ne pourrais pas, je ne voudrais pas m’en aller.

— Alors, je suppose qu’il est inutile d’insister en face d’une détermination aussi formelle ; mais ce fut un jour bien fatal pour nous tous que celui où l’habit rouge a fait sa première apparition dans notre demeure si paisible. Rentrez, ma chère demoiselle Antoinette ; je vais m’asseoir ici, car ce beau major qui m’a toujours regardée avec le plus superbe dédain, n’aimerait peut-être pas à me voir dans sa chambre funèbre.

— Mais, Jeanne, vous serez mal à l’aise ici : il y a tant de figures étrangères qui passent et repassent.

— Et qu’y a-t-il autre chose à craindre que de les voir me regarder ? Une vieille femme comme moi doit-elle s’occuper de leurs regards curieux? Il n’en serait pas de même s’ils avaient à lorgner votre belle figure. Rentrez, et appelez-moi quand je pourrai vous être de quelqu’utilité. En attendant, je vais m’asseoir ici.

Le révérend Ormsby lisait encore quand Antoinette rentra. La jeune femme alla se mettre à genoux dans un coin de la chambre et adressa au ciel des prières ardentes pour l’âme qui touchait de si près à l’éternité. Pendant ce temps-là une lourde torpeur s’empara de Sternfield, et quand le chapelain, qui avait fini l’exercice de son ministère, lui adressa la parole, ses réponses étaient confuses et presqu’inintelligibles.

— Je vais vous laisser pour quelques instants, dit le docteur Ormsby en fermant son livre. Je crois, ma chère dame, que vous auriez bien mieux fait d’introduire ici cette femme respectable qui pourrait vous assister. Si notre pauvre Sternfield recouvre ses sens, ce qui n’est pas probable, elle pourrait laisser la chambre dans le cas où sa présence l’incommoderait. Je reviendrai dans quelques heures.

Suivant cet avis, Antoinette fit entrer Jeanne ; mais ne voulant pas courir le risque de contrarier le mourant s’il revenait à lui, elle la fit placer derrière l’écran qui avait déjà servi à la cacher elle-même.

Le temps passait lentement ; aucun autre bruit que celui causé par la respiration saccadée du moribond ne troublait le silence qui régnait dans toute la demeure. Mues par une délicatesse et une bienveillance de sentiment qui leur fit le plus grand honneur, les autres personnes de la maison évitaient de faire le moindre bruit en marchant ou en parlant.

Un peu après-midi, un léger coup fut frappé à la porte : Jeanne se hâta d’aller ouvrir. C’était un soldat portant un plateau sur lequel il y avait quelques rafraîchissements que, dit-il, le docteur Manby lui avait le matin, recommandé d’apporter au malade.

— Je commence à avoir une meilleure opinion de ces habits rouges, se dit Jeanne en disposant les mets sur une petite table qu’elle approcha près d’Antoinette. Ah ! je le crains bien, vous, belle figure, vous étiez un des pires de toute la bande.

Et elle regardait le blessé qui, par sa contenance, ressemblait à une statue.

Elle invita vivement la jeune femme à prendre quelques rafraîchissements qu’elle disposa devant elle ; mais Antoinette avait le cœur trop gros de chagrins. Jeanne fut donc obligée d’enlever le plateau intact, et se consola par la pensée que si la jeune cousine de madame d’Aulnay ne mangeait pas, ce n’était pas au moins pour la déplorable raison qu’elle n’avait pas de quoi manger.

Le soleil s’était couché derrière des montagnes de nuages, laissant ça et là dans le ciel de larges sillons cramoisis ; le crépuscule tombait rapidement et ses ombres blafardes rendaient plus pâle et plus lugubre le visage hagard du blessé qui reposait immobile dans son lit. Tout-à-coup il remua, ses paupières allourdies s’ouvrirent et d’une voix faible qu’on avait peine à reconnaître pour celle de Sternfieid :

— Es-tu là, Antoinette ? demanda-t-il.

Une légère pression de main et un mot doucement modulé furent la réponse.

— Déterminée à me voir jusqu’au bout de mon voyage ? Cette fin doit approcher, car ma vue s’obscurcit singulièrement.

— Le crépuscule arrive, cher Audley : ce pourrait être cela.

— Non, mais mon crépuscule à moi ne verra pas d’autres levers du soleil. Eh ! bien, ce n’est pas là la mort d’un soldat ; mais elle aurait pu être pire : au moins, je ne souffre pas.

— Et vous avez eu le temps, cher mari, de vous réconcilier avec Dieu.

— Oui, oui, et de dicter, par-dessus le marché, une lettre d’adieu à mes deux jeunes sœurs qui demeurent dans la petite ville du Warwickshire où je suis né. Ah ! je n’avais pas rêvé, il y a un an, que je trouverais mon tombeau dans les neiges du Canada, et surtout à une période aussi prématurée de ma joyeuse vie. Peut-être aurais-je mieux fait de ne pas exiger de toi cette promesse de secret ; mais tu m’as dit si souvent que notre mariage n’était pas validement complété, que j’ai craint que s’il venait à être connu, tes amis ne te conseillassent de recourir au divorce. En attendant le jour où, sans crainte, tu prendrais possession de la fortune de ta mère, j’espérais qu’il m’arriverait quelque bonne chance : la mort de ton père, par exemple, — à cette heure-solennelle, je parle franchement, comme tu vois, Antoinette, — ou d’autres circonstances qui t’auraient mise entièrement, toi et ta réputation, en mon pouvoir. Mais mes rêves, comme ma vie, achèvent.

Un long silence, interrompu seulement par les sanglots d’Antoinette, suivit ces sinistres paroles.

Écoute-moi, enfant, reprit le mourant ; approche-toi plus près, car j’ai à te faire un aveu que jamais je n’aurais adressé à un être humain : ta douce patience a fini par me toucher, et, avant de quitter la terre pour toujours, j’ai à te demander pardon pour tout ce que je t’ai fait souffrir, pour toutes mes cruautés et mes injustices envers toi. Oh ! accorde-le moi.

— De tout mon cœur, dit-elle d’un accent touché et en appliquant ses lèvres sur son front recouvert déjà des ombres de la mort. Puisse Dieu me pardonner toutes mes erreurs comme je vous pardonne !

Il sourit faiblement, et ses doigts serrèrent la main mignonne qui les tenait.

Le crépuscule augmentait toujours. Plus froide devenait la pression des mains du mourant, plus vives étaient les ombres qui se répandaient autour de ses yeux et de sa bouche ; et quand, enfin, la malheureuse jeune femme qui le suivait attentivement des yeux prononça à haute voix son nom, elle n’obtint pas de réponse, ni du regard ni de le voix.

— Jeanne, ici, venez ici ! dit-elle en poussant un cri perçant.

La vieille femme courut à elle, et, après avoir jeté un coup d’œil sur le visage de marbre de Sternfield, elle dégagea doucement la main d’Antoinette de l’étreinte glacée où elle était encore tenue.

— Comme il a passé doucement ! dit-elle à voix basse. Des sanglots et des pleurs donnèrent du soulagement au cœur surchargé d’Antoinette.

Un moment après, le docteur Ormsby entra.

— Emmenez-la à la maison, dit-il avec compassion en la levant du lit sur lequel elle s’était jetée ; — emmenez-la ; elle a été assez cruellement éprouvée comme cela. Je verrai à tout.

Involontairement et passivement Antoinette se laissa habiller par Jeanne et embarquer dans la voiture qu’un domestique d’un des officiers était allé chercher.

Arrivées à la maison, la femme de chambre la déshabilla et la mit au lit, ayant préalablement averti madame d’Aulnay qu’à tout prix elle ne devait pas entrer dans la chambre de sa cousine ce soir-là.

Mais ces tendres soins, non plus que la potion calmante qu’elle prit, ne purent chasser la maladie qui, provoquée par tant de secousses, s’approchait à grands pas. D’un lourd sommeil léthargique elle tomba dans le délire. Le médecin fut appelé, et les personnes de la maison apprirent bientôt avec épouvante que mademoiselle de Mirecourt était dangereusement malade d’une fièvre cérébrale.


XXXIII.


Pendant que la jeune femme gisait sur son lit de douleur, insensible à tout ce qui se passait autour d’elle et luttant avec toute l’énergie de la jeunesse contre la maladie et la mort, les dépouilles mortelles du beau major Sternfield étaient confiées à leur dernière demeure.

Les mauvaises langues s’en donnèrent à cœur joie avec le nom d’Audley et celui de la malheureuse Antoinette, et si celle-ci avait eu connaissance de la moitié seulement des histoires erronées que la malice inventait et que répétait la légèreté, sa convalescence ne se serait probablement jamais opérée. Toute allusion de cette nature fut soigneusement éliminée, et on usa de soins extraordinaires, d’une grande habileté médicale pour son rétablissement, si bien qu’après huit jours d’anxiétés elle fut déclarée hors de danger. Elle était cependant extraordinairement faible, et celles de ses amies qui furent admises auprès d’elle ne manquèrent pas de hocher la tête et de se dire les unes aux autres que jamais elle ne reviendrait entièrement à la santé.

À la première nouvelle de la maladie de sa fille, M. de Mirecourt était accouru à Montréal. Quels qu’eussent été ses premiers sentiments d’indignation et de honte en apprenant la funeste histoire de son mariage secret, l’attaque de maladie dangereuse qu’elle venait de subir, faisant prévaloir sa tendresse paternelle, lui fit renoncer, non-seulement alors, mais même après son recouvrement, aux réprimandes et aux reproches.

Deux mois environ après la mort du major Sternfield, une après-dînée que la malade, cédant aux pressantes instances de sa cousine, s’était rendue dans son charmant petit boudoir, madame d’Aulnay fut mandée au salon.

Elle revint presqu’aussitôt.

— Ma chère petite Antoinette, — lui dit-elle en la cajolant, — un vieil ami demande la faveur de te voir : c’est le colonel Evelyn. Ne le recevras-tu pas ?

Oh ! comme les couleurs de la jeune fille changèrent vite, comme son cœur tressaillit étrangement en entendant ce nom ! Madame d’Aulnay prenant involontairement avantage de ce silence qu’elle regarda comme un assentiment, sortit de suite, et, un instant après, on entendit résonner dans le passage le bruit de pas fermes et assurés. Un épais brouillard, résultat de sa faiblesse ou de son agitation, passa devant les yeux d’Antoinette, et quand elle recouvra possession d’elle-même, elle était seule avec le colonel Evelyn qui tenait ses mains, et avait ses yeux amoureusement tournés vers les siens.

— Vous avez été très-malade ? demanda-t-il d’une voix émue.

— Oui, mais je me rétablis rapidement, — répondit-elle en faisant un effort désespéré pour se composer un maintien et en retirant ses mains que le colonel tenait encore.

Un silence suivit, silence presque pénible pour la jeune femme nerveuse et agitée, car les yeux du militaire étaient fixés sur elle, et sous leur influence elle se sentait singulièrement confuse. Enfin, d’une voix dont les tremblements involontaires disaient que lui aussi subissait une vive émotion, il reprit :

— Me pardonnerez-vous, Antoinette, si, au risque de vous peiner, je fais un retour sur le triste passé, sur cet étrange secret qui a fait plus d’un malheureux ?… Est-ce que… votre mariage avec Audley Sternfield était la seule raison qui vous a fait rejeter mes propositions ?

Antoinette devint mortellement blême et appuya ses mains sur sa poitrine comme pour maîtriser son agitation.

— Colonel Evelyn, dit-elle enfin, ne me parlez pas de ma folie passée, du moins jusqu’à ce que j’aie acquis assez de forces pour soutenir les allusions qu’on pourrait y faire. Combien vous avez dû vous étonner de ma démence ! combien vous avez dû me condamner et me mépriser !

Sa seule réponse fut de l’attirer vivement à lui, et, la prenant ardemment sur son cœur :

— Ma chère lui dit-il à l’oreille, après avoir tant souffert et avoir été aussi rudement éprouvée, vous êtes donc à moi, enfin !

Il n’y avait plus besoin de détour ni de dissimulation, et, d’une voix brisée par l’émotion, elle lui manifesta toute sa gratitude, sa joie, son bonheur.

Ils avaient beaucoup à se dire l’un et l’autre. Avec une candeur enfantine devant laquelle cet austère militaire aurait pu s’agenouiller, elle lui raconta l’histoire de cette rude et dure épreuve. Elle hésita, il est vrai, quand elle en vint à la partie où il avait lui-même été acteur dans ce grand drame de sa vie à elle, quand elle dut reconnaître combien il était devenu cher à son cœur ; mais elle finit par lui dire tout, ses efforts incessants pour lutter contre son amour naissant, ses tentations et ses souffrances.

Lorsqu’elle eut terminé son récit, au cours duquel elle avait évité autant que possible de mentionner le nom de celui qui l’avait rendue aussi malheureuse, — elle laissa glisser sa tête sur le bras du canapé ; mais Evelyn l’attirant sur sa poitrine :

— Voilà, dit-il, la seule place où elle doit désormais reposer. Ô ma bien-aimée ! comme l’or que l’on retire purifié de la fournaise, ainsi sortez-vous de cette violente épreuve : vous êtes ce que, dès le commencement, j’avais cru, j’avais espéré que vous étiez.

— Mais, colonel Evelyn — et elle releva tout-à-coup son visage sur lequel une pâleur de marbre avait remplacé le vif incarnant qui s’y faisait remarquer depuis quelques instants, — on a dit tant de vilaines choses sur mon compte. Comment pouvez-vous ainsi sans crainte braver le jugement du monde et faire votre femme de celle qui est l’objet de sa censure et peut-être de son mépris ?

— Il y a bien longtemps déjà que j’ai cessé de m’occuper des jugements ou des opinions du monde, et je ne souffrirai jamais qu’il m’influence quand le bonheur de toute ma vie est en jeu. Ne tourmentez pas votre esprit par des bagatelles et des fantômes, ma chère Antoinette. Grâce à la miséricorde de ce Dieu tout-puissant que j’ai si criminellement oublié dans les jours néfastes de ma vie d’adversité et au service duquel vos conseils et vos exemples vont me ramener, l’avenir se lève devant nous brillant et plein de séductions. Le consentement de votre père est déjà obtenu.

Antoinette fit un mouvement de joie inexprimable.

— Oui, continua-t-il, avant de vous renouveler ma demande, j’ai cru qu’il n’était que juste de m’adresser à lui. Il a consenti sans trop d’hésitation, après m’avoir déclaré toutefois que si les circonstances n’avaient pas forcé M. Louis Beauchesne de s’expatrier pour toujours, il ne se serait jamais rendu à ma prière.

— Oh ! colonel Evelyn, s’écria-t-elle pendant que des larmes tombaient de ses yeux, je suis trop heureuse ; laissez-moi maintenant, car cet excès de bonheur m’accable.

— Chère, vous n’êtes pas plus heureuse que je le suis.

Et il porta tendrement à ses lèvres la main de la jeune femme, dans le second doigt de laquelle brillait l’anneau nuptial qu’y avait passé le major Sternfield. Comme ses yeux restaient fixés sur ce symbole du lien conjugal, Antoinette rougit douloureusement ; mais il reprit avec douceur :

— Un autre le remplacera bientôt, ma bien-aimée ; celui-là apportera, espérons-le, plus de bonheur que celui-ci… Mais je dois vous quitter, car cette entrevue a causé assez d’émotions et je dois veiller soigneusement à la conservation du cher trésor que je viens de retrouver.

Antoinette se hâta de monter à sa chambre pour y donner libre cours, par des pleurs et de ferventes prières d’actions de grâce qu’elle adressa au ciel, à la joie qui remplissait son jeune cœur jusqu’à le déborder. Elle n’avait pas encore recouvré son calme qu’un léger coup fut frappé à la porte et que madame d’Aulnay, moitié sanglotante, moitié souriante, se précipitait dans ses bras.

— Ma pauvre petite cousine, s’écria-t-elle, n’est-ce pas comme un roman, un conte de fée ? Je viens de laisser mon oncle de Mirecourt qui est dans la Bibliothèque avec ce cher colonel Evelyn : les choses marchent aussi bien que le cœur puisse le désirer.

— Et mon cher papa a donné son entier consentement ?

— Oui, et c’est bien ce qu’il avait de mieux à faire, dit Lucille d’un air significatif. Il savait très-bien qu’après l’éclat qui a accompagné la mort de Sternfield et la divulgation du secret qui avait été si scrupuleusement gardé jusque-là, il n’aurait pu facilement te trouver un mari convenable. La bonne et honorable conduite d’Evelyn y a été, aussi, pour beaucoup. Pendant que tu étais en proie aux premières attaques de la fièvre, le colonel est venu ici presque fou de douleur à la nouvelle du danger que tu courais. Ton pauvre père se trouvait par hasard dans la chambre où il fut introduit par la distraite Justine qui, comme les autres domestiques semblait avoir perdu l’esprit ; ils échangèrent quelques paroles, ayant eu, comme tu sais, occasion de faire connaissance dans le mémorable voyage de mon oncle de Mirecourt à Québec. Je ne sais pas exactement comment les choses se passèrent, mais toujours est-il que le colonel Evelyn ouvrit entièrement son cœur à ton père, lui fit part de ses craintes, de ses espérances, de ses sentiments, et reçut de lui la sanction de sa demande dans le cas où tu reviendrais à la vie, ce qui, alors, paraissait très-douteux. Nous nous sommes accordés tous ensemble à ne pas courir le risque de t’agiter à ce sujet jusqu’à ce que tu fusses suffisamment rétablie pour permettre à ton fiancé de plaider sa propre cause auprès de toi… Et maintenant, que penses-tu de mes talents en fait de diplomatie ? Deux maris dans le court espace d’une année ! Toutes les jeunes filles de la campagne vont être jalouses de profiter de mon hospitalité… Mais voici ce cher tyran de docteur. Il va être intrigué par le degré rapide auquel ton pouls doit battre maintenant.

À un an de là, en dépit des opinions de certains amis et connaissances de la famille qui avaient obligeamment décidé qu’Antoinette devait de suite entrer dans un couvent ou se retirer sans délai en la solitude de Valmont pour y vivre et mourir dans la plus étroite réclusion, elle fut publiquement unie au colonel Evelyn. Il est difficile de dire si ce fut la surprise ou l’indignation qui prévalut ; mais plus d’une jolie dame exprimèrent en termes peu mesurés le mépris qu’elles avaient pour le colonel Evelyn épousant une jeune fille qui s’était rendue aussi notoire.

Nous n’en dirons pas davantage sur la destinée nouvelle d’Antoinette. Le bonheur rendit bientôt à sa délicate constitution la santé qui avait commencé à succomber si rapidement sous les vicissitudes et les épreuves de sa jeunesse. À son mari dévoué qui l’idolâtrait elle procura cette félicité sans nuages que pendant tant d’années de sa vie il avait désespéré de jamais connaître, et, en assurant son bonheur, elle fit le sien.

Louis Beauchesne qui, grâce au concours de quelques amis, fut assez heureux pour s’échapper du Canada malgré les perquisitions actives dirigées contre lui, ne revint jamais en ce pays. Il fut accueilli avec empressement en France où, à cette époque, on recevait à bras ouverts les Canadiens qui laissaient leur pays natal pour venir vivre sur le sol de la mère-patrie. Quelques années plus tard, il forma de nouveaux liens et des amitiés nouvelles qui lui procurèrent le bonheur, mais qui ne lui firent jamais oublier ceux de son enfance et de sa jeunesse.

Le savant M. d’Aulnay retourna à ses livres avec une nouvelle ardeur, après l’étrange période de trouble et de confusion qui avait passé sur son ménage. Sa jolie femme continua ses coquetteries d’autrefois et fut toujours prête à aider ses jeunes amies dans leurs affaires de cœur, mais elle professa jusqu’au dernier instant de sa carrière une prudente horreur des mariages secrets.

  1. Le lecteur voudra bien se rappeler que ceci se passait il y a près d’un siècle, alors que la chose, quoique improbable, était très possible. — Note de l’auteur.
  2. Ces murs, qui avaient été primitivement élevés pour protéger les habitants de la ville contre les attaques de la tribu Iroquoise, avaient quinze pieds de hauteur, et étaient surmontés de créneaux. Quelques années plus tard, ils tombèrent en décadence et finalement ils furent enlevés, conformément à un Acte de la Législature Provinciale, pour faire place à des améliorations judicieuses et nécessaires. — Note de l’auteur.
  3. Aujourd’hui la place Dalhousie.
  4. Oamm.
  5. L’église en question, qui remplaçait le premier temple en bois dans lequel nos ancêtres célébraient le culte, fût bâtie en 1672, et occupait, comme nous venons de le dire, une partie de la Place d’Armes ; elle se trouvait en travers de la rue Notre-Dame qu’elle divisait en deux parties presque égales, obligeant ainsi les passants à faire le demi-tour de l’édifice pour traverser d’un côté à l’autre de la rue. Le cimetière qui lui était contigu occupait l’espace où se trouve l’église paroissiale actuelle, ainsi que plusieurs autres parties de la Place-d’Armes. — Note de l’auteur.