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Paul Ollendorff (p. 9-13).

ANTIBUREAUCRATIE


Ma jument baie cerise était atteinte de coqueluche, et mon alezan hors de service à la suite de chagrins d’amour. Quant à mes robustes percherons, impossible de compter sur eux, totalement abrutis qu’ils sont par la lecture à haute voix, devant eux, de la chronique d’un penseur bien personnel et profond.

D’autre part, je me trouvais dénué des deux francs nécessaires à la mobilisation d’un fiacre !

Alors, quoi ?

Aller à pied, dites-vous ?

J’aurais bien voulu vous y voir.

C’était loin, où j’allais, très loin, dans un endroit situé à une portée de fusil environ et deux encâblures du tonnerre de Dieu ! je résolus donc de prendre l’omnibus.

Je grimpai sur l’impériale et versai quinze centimes ès-mains du conducteur.

Voilà donc une situation claire et nettement établie :

Je suis sur l’impériale, j’ai versé les quinze centimes de ma place. Je puis donc passer, tête haute, devant l’Administration de la Compagnie des Omnibus. Bon.

Tout à coup, le temps changea et des gouttes d’eau se mirent à choir.

Or, j’avais mis, la veill’, mon parapluie en gage.

(J’ai élidé l’e de veille pour que la phrase constituât un alexandrin joli et coquet.)

Je descendis dans l’intérieur du véhicule et remis ès-mains du conducteur un supplément, ou plutôt, pour employer le mot propre, un complément de quinze centimes.

Voici donc une nouvelle situation claire et nettement établie :

Je suis dans l’intérieur d’un omnibus, j’ai versé les trente centimes de ma place, je suis donc… (Voir la suite plus haut.)

L’omnibus s’arrêta : on était devant un bureau.

Une tête de brute avinée apparut, et cette tête clama sans urbanité :

— Voyageur descendu de l’impériale ?

C’est à moi, s’il vous plaît, que ce discours s’adressait.

Devant cette tête de brute, cette voix éraillée et ce ton goujateux, je résolus soudain de garder un silence de sépulcre.

— Voyageur descendu de l’impériale ? rogomma de nouveau le bas fonctionnaire.

Même mutisme.

Alors la discourtoisie du contrôleur s’exhala en propos blasphématoires, où le saint nom de Notre-Seigneur se trouvait fâcheusement mêlé.

Ce sacrilège n’eut point le don de m’émouvoir.

— Mais, sacré mille tonnerres de bon D… de nom de D… ! Il y a ici un voyageur descendu de l’impériale ! Ous qu’il est ?

— C’est monsieur, intervint le conducteur en me désignant.

— C’est vous qui êtes descendu de l’impériale ?

— Hein ? me décidai-je à faire.

— C’est vous qui êtes descendu de l’impériale ?

— Qu’est-ce que ça peut bien vous f… à vous ?

— Comment, qu’est-ce que ça peut bien me f… ?

— Oui, que je sois descendu de l’impériale ou de la lune.

— C’est pour le contrôle.

— Le contrôle ? Quel contrôle ? Est-ce que je suis chargé de faire le contrôle de votre sale guimbarde ?

Nouveaux blasphèmes véhéments du contrôleur.

— Pardon ! m’écriai-je, de combien est la place que j’occupe en ce moment ?

— De trente centimes.

— Conducteur, combien vous ai-je versé ?

— Trente centimes.

— Eh bien ! alors, je ne vous dois rien, ni un sou, ni une explication. Si votre Compagnie tient tant que ça au contrôle, elle n’a qu’à mettre un contrôleur à l’impériale, un contrôleur à l’intérieur et un contrôleur sur les marches. Mais, sous aucun prétexte, je n’entends être mêlé à cette ridicule et odieuse bureaucratie.

— Enfin, voulez-vous, oui ou non, dire si c’est vous qui êtes descendu de l’impériale ?

— M… !

Je dois déclarer que tout le monde dans l’omnibus me donnait tort, cohue lâche et servile d’Européens, indignes de la liberté.

Seule, une petite jeune fille, qui tenait le Journal à la main, semblait plongée dans une joie profonde par toute cette scène. (Si ces lignes viennent à lui tomber sous les yeux, un petit mot d’elle me fera plaisir.)

— Et puis, repris-je d’un air furibard, voilà cinq minutes que vous me faites perdre ; je me plaindrai au Conseil municipal. Je suis l’ami intime de M. Pierre Baudin.

Est-ce cette menace ? Est-ce le désir légitime de mettre fin à cette pénible histoire ? Ne sais, mais l’omnibus se décida à partir.

Mes covoyageurs me contemplaient avec des regards de basse-cour en courroux.

Ce fut surtout le lendemain que je m’amusai beaucoup. Passant devant le bureau d’omnibus où s’était perpétré ce conflit, j’interpellai la brute avinée :

— J’ai beaucoup réfléchi depuis hier. J’aime mieux tout avouer.

— Hein ?

— Le voyageur descendu de l’impériale, eh bien ! c’était moi !