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Anthologie des poètes français du XIXème siècleAlphonse Lemerre, éditeur*** 1842 à 1851 (p. 103-106).




PAUL HAAG


1843




Paul Haag, né à Paris le 10 Janvier 1843, a publié en 1879, sans nom et auteur , un recueil de vers intitulé : Le Livre d’un Inconnu. « C’est, a dit Théodore de Banville, un volume de vers très remarquable par la sincérité des impressions, par la subtile exquisité de la forme, par la justesse des mots et par une sorte de très mystérieuse et délicate pudeur qui fait que le poète se refuse absolument à tous les effets connus et certains. Plus que tous les récents recueils de poèmes, il paraît répondre au véritable idéal actuel, car le poète s’y montre réaliste dans le beau sens du mot, et il est facile de voir que toutes ses descriptions sont vues, que tous les sentiments qu’il exprime ont été éprouvés et non supposés. »

Le Livre d’un Inconnu a été édité par A. Lemerre.

a. l.


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Ce soir, le firmament est très pur et très clair,
Et dans l’azur profond les étoiles ont l’air
Calme d’un grand troupeau semé dans une plaine ;
Pas un souffle, pas un frisson, pas une haleine,

Dans ce ciel qu’on dirait à jamais apaisé.
Comme un puissant essieu dans ses gonds alésé
Silencieusement tourne l’axe du monde,
Et la grande douceur de cette paix profonde
Marque l’enfantement d’un grand labeur muet :
Car la nature est sage et bonne, et se soumet
Sans révolte à la loi qui régit les espaces,
Fait mûrir les moissons, naître et croître les races,
Et, dans l’ordre savant de leurs mille couleurs,
S’épanouir en paix les calices des fleurs.


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Ma chère, nous irons, aux derniers soirs d’automne,
Voir fleurir dans les bois la tardive anémone,
Les chrysanthèmes d’or émailler les jardins,
Et les grappes, déjà trop mûres des raisins
Et par les premiers froids légèrement ridées,
Pendre aux rameaux brunis des treilles dénudées ;
Nous irons, nous suivrons les détours du chemin
Où la première fois ma main pressa ta main ;
Nous verrons au penchant des collines prochaines
L’or des grands peupliers et la rouille des chênes,
Et tout nous parlera d’automne et de départ.
Au ciel, ainsi qu’un rouge et sanglant étendard,
Un nuage empourpré planera sur nos têtes ;
Et le calme attristé des campagnes muettes
Et, dans les bois déserts, le silence des nids,
Nous diront que les jours d’été sont bien finis,
Que loin, bien loin de nous est la saison des roses,
Et que demain l’hiver et ses brumes moroses
Auront enveloppé de leur morne linceul

Ces bois que le sanglot du vent troublera seul.

Nous songerons alors que tout meurt et tout passe,
Comme au courant des eaux une ride s’efface,
Comme un nuage au ciel par le vent emporté,
Et nous éprouverons l’amère volupté
De sentir que nos cœurs auront changé de même,
Qu’à notre insu ces mots, ces tendres mots : « Je t’aime ! »
Nous ne les dirons plus avec le même accent ;
Car l’herbe du chemin que l’on foule en passant,
Et le buisson qu’on frôle, et la branche qu’on cueille,
Et la fleur que, distrait ou rêveur, on effeuille,
Tout emporte avec soi quelque chose de nous.
Et tandis qu’à travers les ronces et les houx,
Dans la haute forêt tremblante des fougères,
Le couchant grandira nos ombres passagères,
Nous penserons, chère âme, à ces choses qui font
Plus tristes les baisers, mais l’amour plus profond.

Puis, quand naîtront au ciel les premières étoiles,
Quand la brume, flottant en clairs et légers voiles,
Montera sur les prés humides des vallons,
Dans les premiers frissons du soir nous reviendrons
Par la majestueuse et déserte avenue
Qu’au printemps si souvent nous avons parcourue.
Les dernières lueurs du jour mourant aux cieux,
Descendant dans la paix profonde de ces lieux
À travers le feuillage éclairci des grands arbres,
Éclaireront alors de la pâleur des marbres
Ton grave et doux profil et tes beaux cheveux d’or ;
Et nos regards pensifs pourront noter encor,
Dans les fossés jaunis et dans l’angle des portes,
Le triste encombrement que font les feuilles mortes.


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L’occident, rayé par de noirs nuages,
Ressemblait, hélas ! à mon triste cœur :
Sombres souvenirs des récents orages,
Roses souvenirs d’un lointain bonheur.

Dans un coin du ciel, d’un vert pâle et tendre,
Un astre brillait solitairement ;
En le regardant, je sentais descendre
Dans mon cœur la paix du bleu firmament.

Comme un doux regard qu’une larme voile,
L’astre consolant semblait dire : « Espoir ! »
Laisse en paix mon cœur, ô menteuse étoile,
Charme torturant de mon cachot noir !


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