Ouvrir le menu principal
Anthologie des poètes français du XIXème siècleAlphonse Lemerre, éditeur**** 1852 à 1866 (p. 77-80).




MAURICE MONTÉGUT


1855




Maurice Montégut, né à Paris le 16 juillet 1855, a abordé tous les genres de littérature : roman, poésie, théâtre. Ainsi que la fort bien dit un critique autorisé, M. Maxime Gaucher, « il y a dans les vers de M. Montégut un talent réel, de l’énergie, du souffle, une voix qui a son accent personnel alors même qu’elle exprime, elle aussi, des idées et des sentiments d’emprunt. Les défauts sont de ceux qui disparaissent avec les années ; les qualités sont de celles que l’art et l’effort seraient impuissants à acquérir, un don des privilégiés et la marque des élus. »

Les poésies complètes et les drames en vers de M. Maurice Montégut se trouvent che G. Charpentier et Dentu.

a. l.





SYMPHONIE FUNÈBRE




Un rêve est bien souvent instructif en ce monde !
— L’autre nuit, j’ai rêvé que la mort était blonde,
Qu’elle vous ressemblait !... — Pour la première fois,
Sans faire la grimace en entendant sa voix

M’appeler, — j’ai quitté ma couche pour la suivre.
— Il est vrai que j’étais très passablement ivre. —
Elle m’a pris la main, — et, doucement, sans bruit,
À travers le mystère effarant de la nuit,
Je l’ai suivie. Alors elle m’a fait descendre
Dans la tombe, et m’a dit : « Étends-toi dans la cendre,
Je reviens, nous aurons un plaisir sans pareil !... »

— Mais un regret m’a pris des splendeurs du soleil,
Et je me suis levé... J’ai fui, droit, par la plaine,
Sans regarder derrière, allant à perdre haleine,
Malgré les arbres noirs qui me tendaient les bras.

— Car une voix en moi m’avait soufflé tout bas :
« Prends garde ! Ce fantôme a de sombres pensées !
Tu vas rester tout seul aux profondeurs glacées ;
La tombe, pesamment, va se fermer sur toi !
Et désormais, livide, étranglé par l’effroi,
Tu te consumeras dans des efforts funèbres
Pour soulever la pierre et sortir des ténèbres...
Oui, tu dois bien penser que ce fantôme ment,
Qu’il te trompe ! qu’il veut ton éternel tourment,
Qu’il va se réjouir de toute ta détresse, —
Car il te hait ! — puisqu’il ressemble à ta maîtresse ! »





UN CERTAIN SOIR




N’étale pas ainsi tes bras nus devant moi ;
Dissimule un peu plus ta beauté souveraine,
Ou prends garde : — Un sujet peut outrager la reine,
Et quelqu’un peut t’aimer qui ne fut jamais roi.


Vois-tu, — si tu savais tout ce que j’ai pour toi
D’amour inavoué que je crains qu’on surprenne,
Tu saurais que ta robe emporte dans sa traîne
Ce qui me reste encor de tendresse et de foi !

À quoi bon ? — Tous les deux nous vieillirons ensemble,
Sans que jamais ma main dans votre main qui tremble
Se repose un instant, l’ayant bien mérité !

Mais le rêve impossible et navrant qui me charme
Aura du moins prouvé la triste vérité
Qu’après tout ce qui passe, il nous reste une larme.





À UN COMPAGNON DE ROUTE




Non, tu n’étais pas fait pour les amours vulgaires,
Toi pour qui les baisers vendus sont douloureux !
Ton corps à ton esprit livre d’affreuses guerres,
Et c’est ton pauvre cœur qui doit payer pour eux.

Qui te délivrera des phrases toutes faites,
Des amours convenus, même de l’amitié ?
Que l’orchestre banal qui chante dans tes fêtes,
Avec ses airs joyeux, m’inspire de pitié !

À force de lever les voiles des corsages
Et de chercher l’amour entre mille bras nus,
Tu dois avoir acquis la science des sages
Et ne plus espérer de vagues inconnus.


Il faut en rester là. Nos jeunesses sont mortes,
Nos tristes vingt-cinq ans sont durs à traverser.
Il est un temple clos, les clés manquent aux portes,
C’est l’espoir... Désormais il n’y faut plus penser !

Tu te consoleras dans la philosophie,
À chercher d’où tu viens, sans savoir où tu vas.
Et tu diras souvent : « Bien fol est qui s’y fie ! »
Quand les vieux souvenirs te rouvriront les bras.

Tu ne seras ni gai, ni triste... Sans surprise,
Tu te compareras à ce livre fermé...
— Mais sur ton cachet d’or fais graver pour devise
Ces mots simples et vrais, — trop vrais — : J’aurais aimé !