Anthologie des poètes français du XIXème siècle/Louis de Ronchaud

Anthologie des poètes français du XIXème siècle, Texte établi par (Alphonse Lemerre), Alphonse Lemerre, éditeur* 1762 à 1817 (p. 400-403).



L. DE RONCHAUD


1816




Louis de Ronchaud est né le 9 décembre 1816, à Lons-le-Saulnier. Il a publié quatre volumes de poésies : les Heures (1842), Comédies philosophiques, Poèmes dramatiques (1883), et Poèmes de la Mort (1887). Lamartine et l’art grec, tels ont été les deux maîtres de M. de Ronchaud, qui est à la fois un savant et un lettré. Toutefois, ses œuvres portent bien la marque de son propre esprit. Il s’est inspiré du grand poète et de la belle Grèce, mais sans renoncer à être personnel.

Le goût exquis, la délicatesse, la réserve, voilà les qualités particulières de cet écrivain éminemment distingué. Quand il tient la plume, M. de Ronchaud vise surtout à l’harmonie, à la finesse, à l’exacte nuance de l’expression. Ce sont là des vertus assez rares et qui lui font, à juste titre, une place à part parmi les poètes et les prosateurs contemporains.

Ses œuvres se trouvent chez A. Lemerre.

E. Ledrain.
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PHIDIAS




Quand Phidias un jour vit son œuvre achevée,
              Quand l’artiste pieux
Vit surgir devant lui la majesté rêvée
                        Du souvenir des Dieux ;



À genoux, étonné devant son propre ouvrage
                        Qu’il n’osait croire sien :
« Est-ce toi ? disait-il, vis-tu dans cette image,
                       Grand Zeus Olympien ?

« Est-ce toi, sur ton trône, ô majesté suprême ?
                        Ce fantôme adoré,
Zeus, est-ce toi fait homme ! Ou bien est-ce moi-même
                        En Dieu transfiguré ?

« Pour cette œuvre sublime en sa riche harmonie
                        Ophyr a donné l’or,
L’Inde a fourni l’ivoire, et moi de mon génie
                        J’ai versé le trésor.

« Car, tandis que le monde épuisait ses merveilles,
                       De ta divinité
Je tâchais d’entrevoir un rayon dans mes veilles
                       Pleines de ta beauté.

« J’ai composé ton front de tout ce que la terre
                        A de saint et de pur,
De tout ce que le ciel laisse voir de mystère
                        Au fond de son azur.

« J’ai composé ta lèvre au bienveillant sourire
                         De tout ce qu’a de doux
Le silence rêveur, quand le soir ne peut dire
                        Ce qui se passe en nous.

« Ton aigle est à tes pieds, la foudre en ta main gronde ;
                        J’ai mis le fier courroux
Sur tes conseils divins ; j’ai mis la paix du monde
                       Sur tes sacrés genoux.



« Ô Zeus, si je n’ai pas fait un ouvrage indigne,
                        J’ose ici t’en prier,
Daigne approuver d’en haut mon œuvre, fais un signe
                       À ton humble ouvrier ! »

Il disait. Le tonnerre a grondé sur le temple ;
                        La foudre, en éclatant
Aux pieds du trône, annonce à l’œil qui le contemple
                        Que le ciel est content.

Le colosse sacré, que l’éclair illumine,
                         Tout entier a relui ; —
Et Phidias crut voir une tête divine
                        Qui s’inclinait vers lui.


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LES STATUES GRECQUES

SONNET




Dans le marbre sculpté dort la pensée antique,
Comme dort sous l’écorce une nymphe des bois ;
On croit entendre en lui murmurer une voix ;
On croit voir le pied nu soulever la tunique.

Apollon fait vibrer la lyre sous ses doigts,
La muette harmonie est changée en musique ;
Ses chants font affluer en paix sous le portique
Les dieux-hommes et les hommes-dieux d’autrefois.


 
La divine pensée à la forme divine
S’allie et vit encor jusque dans la ruine,
Ranimant du passé pour nous chaque lambeau.

Sous nos cieux étrangers et leur pâle lumière,
Tout le cœur d’un grand peuple a battu dans la pierre,
Tout l’esprit d’un grand peuple est sorti du tombeau.



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