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Anthologie des poètes français du XIXème siècleAlphonse Lemerre, éditeur**** 1852 à 1866 (p. 203-208).




GASTON DE RAIMES


1859




Gaston de raimes, né le 29 décembre 1859, à Honfleur (Calvados), a publié en 1882 : Les Croyances perdues. Le poète avait alors vingt-trois ans. Ce que l’on a perdu de croyances à cet âge n’est pas d’ordinaire très considérable. Si l’on aperçoit malaisément l’essaim d’idées philosophiques qui avaient bien pu, à cette première aube de la vie, s’être envolées du cerveau de M. de Raimes, en revanche on distingue sans difficulté, dans l’œuvre de début, de belles qualités poétiques. M. de Raimes est avant tout un artiste consciencieux, très épris de la forme, romantique et parnassien à l’excès. Une belle rime lui parait, comme à M. de Banville, au moins égale sinon supérieure à une grande idée.

Autant il a le souci de son art, autant il a le respect du titre qu’il procure. M. de Raimes marche dans la vie, persuadé que le sonneur de rimes possède une réelle suprématie sur les autres habitants de la planète. Qui aurait le courage de le troubler dans son rêve enchanté ?

En 1884, M. de Raimes a fait paraître un second volume : L’Âme inquiète, — dans lequel son talent et la nature particulière de son esprit n’ont fait que s’affirmer. Une Ode de lui à Corneille a été lue à l’Odéon. L’Artiste a pareillement donné un de ses poèmes bibliques : Le Chant de Débora. Quand donc le poète livrera-t-il au public ce qu il détient en ses tiroirs, la masse de beaux vers dans lesquels il a si somptueusement rendu l’âme du vieil Israël ?

L’œuvre de M. de Raimes a paru chez A. Lemerre.

E. Ledrain.




PLATON




Lorsque Placon, meurtri par l’idéal géant
Qui lui crevait les yeux dans les nuits d’insomnie,
Sentait choir sa raison et faiblir son génie,
Une peur lui montait en face du Néant ;

Le problème éternel, insondable, béant,
Martyrisait Platon d’une angoisse infinie !
Et pâle il revenait aux bras de Lasthénie
Coucher son rêve vaste ainsi que l’Océan.

Les baisers de la femme endormaient sa fatigue :
À l’esprit opposer la chair — chétive digue. —
Il songeait : « Ah que n’ai-je ainsi toujours vécu ! »

Chimère ! le besoin du grand pourquoi des choses
Découvrait au penseuc des routes encor closes,
Son vrai mal eût été de s’avouer vaincu !


(Les Croyantes perdues)





NUIT D’ÉTÉ




Dédaigneux des grands mots et des tirades creuses
Que l’éphèbe gémir aux pieds des amoureuses,
Pour que les chers aveux que couve encor mon cœur,
Timidement éclos, battent de l’aile en chœur ;
Je veux un soir d’été plein d’odeurs et d’étoiles,
de la mer, devant les horizons sans voiles :

Nous serons côte à côte assis, et n’oserons
Pas même l’un vers l’autre incliner nos deux fronts.
Je tiendrai dans mes mains tes mains — frêles mésanges ;
Alors j’évoquerai le langage des anges
Pour dire la caresse et la fraîche douceur
De tes regards d’amie et de tes airs de sœur ;
Et tu m’écouteras, des larmes aux prunelles,
Car nous répéterons en jeunes ritournelles
La très vieille chanson qui s’appelle l’amour.
Et nous resterons là jusqu’au réveil du Jour,
Engourdis par le charme ineffable du rêve.
Le lent adagio des vagues sur la grève
Rythmera nos baisers silencieux et longs.
Chère, tu poseras ta tête aux cheveux blonds,
Câlinement pâmée, au creux de ma poitrine,
Et nous savourerons cette extase divine
D’être deux, d’être seuls confiants et frileux
À nous aimer, la nuit, sous les firmaments bleus.


(L’Âme inquiète)





LAMENTATIONS DE DAVID


SUR SHAÖUL ET YONATHAN




Israël, ton honneur est couché sur les hautes
Collines, que rougit le sang des Guibborim ;
Et dans les vais profonds, sur les talus des côtes,
Râlent ceux-là qu’aimait Iahvé, notre Élohim !

Hélas ! ne publiez la nouvelle sinistre
Ni dans Gath, ni parmi les carrefours d’Asqlon ;
Car elles danseraient aux tintements du sistre,
Les filles des incirconcis dans le vallon.


Que les flammes du ciel stérilisent ta glèbe,
Que la bonne rosée ignore tes épis,
Ô mont de Guilboa piétine par la plèbe
Des vainqueurs, sur nos morts dépouillés, accroupis !

Sois balayé toujours par l’aride tempête.
Que la grêle t’assiège, ô mont de Guilboa !
Comme si Shemouël n’eût point sacré sa tête,
Là des mains de Shaoul le bouclier tomba.

Ô Yonathan, ton arc invincible et tes flèches
N’ont pu briser le vol de cailloux meurtriers ;
Tes flèches, qui jamais n’entraient au carquois, sèches
De la graisse et du sang des plus fauves guerriers.

Ton épée, ô Shaöul, ta redoutable épée
Que tant de fois teignit la pourpre des combats.
En deux tronçons rompus gît dans ta main crispée,
Et sur un fer d’esclave, ô maître, tu t’abats !

Les aimés, les charmants, ceux que le peuple admire,
Shaöul et Yonathan, voilà leurs jours finis ;
Baignez leurs corps de pleurs, parfumez-les de myrrhe,
Défunts comme vivants, ils sont toujours unis.

Leur course défiait le vol léger des aigles,
Ils franchissaient d’un bond ravines et ruisseaux ;
Ils fauchaient de l’aurore au soir des champs de seigles,
Et leur vigueur domptait celle des lionceaux.

Ô filles d’Israël, pleurez toutes vos larmes ;
Car le guerrier n’est plus, qui vous parait d’habits
Somptueux, et faisait pour l’éclat de vos charmes
Monter sur les tissus l’onyx et le rubis.


Yonathan est tombé là-bas sur les collines,
Sanglant, les yeux fermés à la splendeur du jour ;
Son corps est transpercé de mille javelines.
La honte et la douleur me poignent tour à tour.

Ô Yonathan, ta mort met la mort dans mon âme ;
Hélas, je t’aimais tant, frère qui m’es ôté !
Ton amour m’était cher plus qu’un amour de temme,
Et j’aurais désiré vieillir à ton côté !

Comment sont-ils perdus, ces instruments de guerre ?
Pourquoi sont-ils tombés là-bas, les Guibborim ?
Toi qui nous protégeais, comme tes fils, naguère,
Pourquoi nous frappes-tu maintenant, Élohim ?


(Poèmes héroïques)





L’AUTOMNE


SEXTINE




Sous le fardeau des fruits dorés par le soleil,
Les feuilles des pruniers laissent pendre leurs franges ;
La poire est d’or, l’abricot roux, le coing vermeil :
La fièvre du labeur abrège le sommeil,
Dès l’aube, la charrette attend au seuil des granges ;
Car les opulents ceps sont mûrs pour les vendanges.

Voici septembre et les moissons, et les vendanges,
Les suprêmes beaux jours et le dernier soleil :
Les blonds épis, fauchés pour la chaleur des granges,
Jonchent les sillons bruns de leurs soyeuses franges.
Et la grive, en dépit d’un dangereux sommeil,
Se soûle dans la vigne au jus du grain vermeil.


Un brume ténue ondoie au ciel vermeil :
Et l’air a charrié l’ivresse des vendanges,
Dedaignant les coins d’ombre et le demi-sommeil,
Gars et filles, bras nus, travaillent au soleil ;
Et les sarments qui font aux ceps de fines franges
Pour les flammes d’hiver sèchent devant les granges !

Les charrettes le soir s’en reviennent aux granges,
Et des rires joyeux montent dans l’air vermeil ;
Les mèches de cheveux éparpillent leurs franges
Jusqu’aux lèvres où luit le sang clair des vendanges.
À l’horizon pourpré décline le soleil,
Plus d’une va rêver d’amour dans son sommeil.

La terre va dormir le fécondant sommeil,
Comme on s’embrassera sur la paille des granges !
Dans l’acre rallumé par l’exil du soleil,
Sur les landiers de fer rira le feu vermeil ;
Et le vin fermenté des dernières vendanges
Au bord des brocs mettra sa dentelle de franges.

Loin des cirques, des clowns et des robes à franges,
Et du Paris fêteur qu’abhorre le sommeil,
Que la campagne est belle aux fêtes des vendanges,
Quand les épis et les raisins comblent les granges,
Et que les bois ont pris un chatoiement vermeil
Sous les rayons calmés que verse le soleil !

Le soleil du nuage ensanglante les franges.
Ton front vermeil est las de rêve et de sommeil,
Dans les granges allons voir les fruits des vendanges.