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Anthologie des poètes français du XIXème siècleAlphonse Lemerre, éditeur*** 1842 à 1851 (p. 385-392).




CLOVIS HUGUES


1851




Robert de Bonnières est né à Ménerbes (Vaucluse) le 3 novembre 1851.

Élevé au petit séminaire de Sainte-Garde, ayant même débuté dans la vie ecclésiastique, mais n’arrivant pas à la soumission nécessaire pour en supporter la discipline, il s’est révolté, et, comme cher tous ceux qui ont subi un joug et font brisé, le sentiment de la révolte est devenu tenace en lui. Ce qui domine dans ses poésies, c’est l’ardeur de la lutte politique et sociale. Aussi a-t-il passé par les diverses phases de la vie militante : un emprisonnement de quatre ans après la Commune, pour un délit de presse, puis, à quelques années de distance, la députation. Il représente aujourd’hui à la Chambre le département des Bouches-du-Rhône .

Les trois principales œuvres poétiques de M. Clovis Hugues sont : Les Soirs de Bataille (1852), Les Jours de Combat (1883), Les Évocations (1885). Partout le souffle est vibrant, la langue sonore, le rythme mouvementé et varié. En dehors des actualités sociales, les sujets qu’il préfère par contraste sont les plus doux : l’amour de la femme, la tendresse pour les enfants, et aussi la passion de la nature méridionale ensoleillée sous l’azur.

Les poésies de M. Clovis Hugues ont été éditées par A. Lemerre, par E. Dentu et par G. Charpentier.

a. r.


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LA PETITE COUSINE



Un jour, vint à notre maison
Une petite demoiselle;
C’était au temps de la moisson ;
J’étais en vacances comme elle.

Un beau sourire triomphant
Etoilait sa lèvre mutine.
Ma mère me dit : « Mon enfant,
Voilà ta petite cousine ! »

J’avais alors douze ans : c’était
L’âge qu’avait aussi Marie,
Et pour nous l’oiseau bleu chantait
Sur la même branche fleurie.

J’avais un esquif de bouleau
Pavoisé d’un brin d’aubépine :
Je courus le lancer sur l’eau
Avec ma petite cousine.

Or, comme nous tendions le cou
Vers l’onde pleine de lumière,
Son pied glissa sur un caillou :
Elle tomba dans la rivière.

Mais sa main ne me quitta pas,
Et sur une berge voisine
Je pus l’emporter dans mes bras,
Ma pauvre petite cousine !


Pendant que le soleil séchait
Sa robe suspendue aux branches,
Notre mère l’endimanchait
Dans mon habit des grands dimanches.

Mon chapeau semblait à dessein
Pencher sur son oreille fine :
Oh ! le charmant petit cousin
Qu’était ma petite cousine !

Quand il fallut nous séparer,
Les vacances étant finies,
Nous fûmes une heure à pleurer,
Nos mains tout doucement unies.

Puis, la fleur des vagues amours
Au fond de mon cœur prit racine ;
Et dans mes livres, tous les jours,
Passait ma petite cousine.

Un matin que j’étais seulet,
J’embrassais dans ma rêverie
Le chapeau qui me rappelait
Les cheveux mouillés de Marie.

On vient, on m’appelle au parloir...
Hélas ! tout est deuil et ruine :
Le soir, j’avais un crêpe noir
Sur le chapeau de ma cousine.

Depuis, j’ai regretté souvent
Les jours heureux de mon enfance,
La rivière où chantait le vent,
L’amour où chantait l’innocence.


Je livre au sort de longs combats,
Et souvent ma tête s’incline...
Heureux qui n’a pas ici-bas
Perdu sa petite cousine !

(Les Soirs de Bataille)


LA CHARRUE


Lourde comme le plomb, dure comme le marbre,
Dans la sérénité des larges cieux ouverts,
La branche s’élançait du tronc noueux de l’arbre
Avec ses deux rameaux pareils à des bras verts.

Un jour, dans la saison hésitante où la brise
Sous les bois dépouillés berce les derniers nids,
L’Homme, rôdeur velu, fit sur la terre grise
Rouler la grande branche aux deux rameaux unis.

Puis, l’ayant emportée au seuil de sa caverne,
Avec un gonflement de veines dans le cou,
Il la laissa trois jours dans l’eau d’une citerne
Pour qu’elle fléchît mieux, tordue à son genou.

Et lorsque, dans l’orgueil bestial de la force,
Les muscles contractés et la sueur au front,
Il eut bien enlevé les feuilles et l’écorce,
Bien poli les rameaux avec un caillou rond,

Il cloua sous la branche une espèce de glaive,
Une lame élargie aux bords lisses et durs ;
Et, depuis ce jour-là, je déchire sans trêve
Le sol tout glorieux du poids des épis mûrs.


Car je suis le plus saint des outils, la charrue!
J’ouvre les sillons gras au vol des germes sourds ;
La gerbe, grâce à moi, s’entasse, haute et drue :
J’ai ma part de fierté dans l’orgueil des blés lourds.

Je tressaille, je vibre aux étreintes de l’Homme ;
Je l’aide à féconder les éternels hymens ;
Et, pendant qu’il s’en va, le bras déployé, comme
S’il cueillait dans le ciel l’azur à pleines mains ;

Pendant qu’il jette au vent les semences légères,
Le geste lent, les reins tendus, le front baissé,
Broyant sous ses talons les petites fougères
Qui pendillent au bord du sillon commencé,

Moi je mords les cailloux et j’écarte la ronce,
La racine obstinée ou le lierre têtu,
Et sous la terre obscure et froide je m’enfonce,
Dans le déchirement du soc rude et pointu.

Et le soc est pareil à la coquille lisse
Dont la spirale fend le vaste flot amer,
Afin qu’autour de lui le sol soulevé glisse,
Léger comme une vague aux flancs bleus de la mer.

Le matin rit, les monts se dentellent de brume,
L’oiseau chante son chant dans le creux des rochers,
Le brin d’herbe tressaille au vent, le sillon fume
Ainsi qu’un ventre ouvert au seuil noir des bouchers.

Soleil, divin Soleil, père des moissons blondes !
Viens voir l’Homme, vêtu de misère et de chair,
Collaborer, devant l’éternité des mondes,
Avec le bois, avec la bête, avec le fer !


La marche haletante et pénible des couples,
L’effort lent des jarrets dans les sentiers bourbeux
Font sous les poils tordus craquer les muscles souples
Au poitrail des chevaux, aux reins puissants des bœufs.

Au détour des sentiers creusés par les charrettes,
Les gamins font dans l’air claquer des fouets d’osier.
Les vieux chevaux, avec leur bon rire de bêtes,
Montrent leurs longues denrs où luit le frein d’acier.

Le paysan bruni, les deux mains sous sa gourde,
Boit par moment un peu de force, à petits coups ;
Et les bœufs patients baissent leur tête lourde,
Regardant la nature avec leurs grands yeux doux.

Et je fais mon devoir dans l’énorme mystère,
Dans les profonds sillons de lumière inondés,
Dans le ruissellement des sèves de la terre,
Dans le gonflement sourd des germes fécondés.

Et c’est pourquoi j’ai droit à l’amour des poètes
Qui chantent le ciel bleu, la vigne et messidor ;
Et c’est pourquoi, devant les siècles, j’ai mes fêtes
Dans le midi splendide où le soleil est d’or !

Allons, faites sortir les chevaux de l’étable,
Ebranlez l’air sonore au bruit des fouets joyeux,
Crispez vos doigts autour de mes deux bras d’érable,
Mettez le regard dur de l’aigle dans vos yeux ;

Et qu’une paysanne encore un peu païenne,
Toute jeune, les seins hors du corset étroit,
Couronne de lauriers et de feuilles de chêne
Celui qui tracera le sillon le plus droit !


Et je frissonnerai, d’aube toute trempée,
Sentant venir les temps promis à l’univers,
Où le dernier tronçon de la dernière épée
Me servira de soc dans les sillons rouverts.


(Les Évocations)


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LE GOÛTER DES ENFANTS



Quel trésor pour cette famille
De fiers et loyaux travailleurs !
Le garçon a dix ans ; la fille
Aura sept ans au mois des fleurs.

Leur mère, étant du peuple, est bonne
Et les aime, sans les gâter ;
Mais tous les jours elle leur donne
Le petit sou pour le goûter.

Alors, bambins qu’un rien égayé,
Gazouillant le long du chemin,
Serrant la pièce de monnaie
Dans leur toute mignonne main,

Se tenant tous deux par la manche,
Évitant les coins encombrés,
Ils vont vers les maisons en planche
Où l’on vend des gâteaux dorés.

Un de ces derniers jours, leur mère,
Pensive, les suivit des yeux,
Ayant au cœur quelque chimère,
Quelque trouble mystérieux.


Elle les vit, tournant la tête,
Regardant bien, tendant le cou,
S’approcher de la maisonnette
Sans dépenser leur petit sou.

« La chose n’est pas naturelle.
Quoi ! l’on boude aux goûters sucrés ?
Je saurai tout, murmura-t-elle,
Aussitôt qu’ils seront rentrés. »

Ils rentrèrent. « Que l’on s’explique,
Dit-elle, et qu’on soit diligent !
D’où venez-vous ? — De la boutique.
— Qu’avez-vous fait de votre argent ?

— Nous avons mangé des galettes
Et tout plein de bonbons très doux.
— C’est un mensonge que vous faites :
Allons, allons, expliquez-vous ! »

Les deux enfants, la tête basse,
Dirent à leur mère en pleurant :
« Mère, accorde-nous notre grâce !
Tu sais, le travail n’est pas grand...

« Notre père te l’a fait lire...
Des messieurs en parlaient entre eux...
Nous faisons une tirelire
Pour les ouvriers malheureux. »


(Les Évocations)





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