Ouvrir le menu principal

Anthologie des poètes français du XIXème siècle/Auguste Lacaussade

< Anthologie des poètes français du XIXème siècle
Anthologie des poètes français du XIXème siècle, Texte établi par (Alphonse Lemerre), Alphonse Lemerre, éditeur** 1818 à 1841 (p. 68-77).

AUGUSTE LACAUSSADE

1820


Cest à M. Auguste Lacaussade que Sainte-Beuve donnait ce conseil : « Calmez-vous, apaisez-vous. » L’auteur des Épaves appartient en effet à cette famille intellectuelle, aujourd’hui presque éteinte, des révoltés et des mélancoliques, issus de Byron et de Lamartine. Tard venu dans un monde qui ne partageait ni ses amours ni ses haines, il s’aigrit et se contint. Le critique des Lundis disait de lui il y a déjà quinze ans :

« Il a la fibre vibrante ; il a aimé, il aime encore toutes les belles et grandes choses, mais il les a tant aimées qu’elles lui ont, en fuyant, laissé une déception amère, une empreinte cuisante, une sorte de frémissement aigu et nerveux qui retentit dans ses vers. »

M. Lacaussade s’est inspiré des poètes anglais Burns, Cowper et Shelley. Il s’est inspiré de Micklewicz, dont il fut l’ami. À celui-ci il doit ces strophes du Secret qui seront recueillies dans toute Anthologie bien composée… Mais il n’est redevable qu’à son origine et à ses premiers souvenirs de ses plus abondantes inspirations. Né, comme M. Leconte de Lisle, à l’île Bourbon, il a peint, après Bernardin de Saint-Pierre et avant l’auteur du Manchy, la nature magnifique des tropiques. Ses paysages sont constitués par des sentiments plus encore que par des images. Il dédaigne la plastique et ne retient du monde extérieur que des impressions d’autant plus poétiques, selon lui, qu’elles sont plus indéterminées.

Auguste Lacaussade a publié comme poésies : Poèmes et Paysages (1852), Épaves (1862), Poèmes nationaux (1871), les Anacréontiques, les Automnales, etc. (1875).

Ses œuvres ont été publiées par A. Lemerre.

Anatole France.



LE SECRET


 

Tu veux lire en mes yeux — simplicité funeste ! —
Quel secret douloureux je porte au fond du cœur.
Soit ! Ma sincérité, le seul bien qui me reste,
Contre moi-même, Enfant, armera ta candeur

Mortes sont les vertus de mes vertes années !
Dans leur sève j’ai vu mes espoirs se flétrir :
Un songe ardent brûla mes fraîches destinées,
Et mon cœur s’est fermé pour ne se plus rouvrir !

Pure et suave Enfant, sœur des Grâces décentes,
Ne sème point tes fleurs sur un sol dévasté !
Dois-je, débris stérile aux tristesses croissantes,
Mêler ton vierge rêve à mon aridité ?

Ma tendresse au bonheur ne te saurait conduire ;
Même en tes yeux l’amour me sourirait trop tard.
Fait pour aimer, mon cœur est trop haut pour séduire !
D’un bien qu’il ne peut rendre il ne veut point sa part.

À toi mon dévoûmenr ! ta belle âme en est digne ;
Mais seul je veux porter le poids des jours derniers.
À quelque noble arbuste enlace, ô jeune vigne !
Ta tête virginale aux rêves printaniers.

Ta place est au soleil ; moi, la mienne est dans l’ombre.
Fleuris dans ta lumière, âme aux espoirs si beaux !
J’appartiens au passé : laisse le cyprès sombre
Ombrager de son deuil la pierre des tombeaux !




LA PENSÉE




Plus prompte que la vague aux perfides caresses,
Plus prompte que l’aurore aux menteuses promesses,
Plus prompte que la nuit aux brûlantes ivresses,
                   Tu vins et t’en allas !
Comme une terre nue et par l’hiver mouillée,
Comme une nuit sans rêve et d’astres dépouillée,
Comme un cœur dont la joie au vent s’est effeuillée,
                   Je suis seul, seul, hélas !

L’été revient avec son oiseau, l’hirondelle ;
La nuit retrouve au bois le rossignol fidèle ;
Mais ton emblème à toi, c’est le cygne : ouvrant l’aile,
                    Tu m’as fui sans retour !
Mon cœur porte en secret le deuil de ma jeunesse ;
Je meurs d’un rêve éteint sans vouloir qu’il renaisse !
Ainsi que mon printemps ta fragile tendresse
                    N’aura duré qu’un jour !

À toi le lis sans tache, ô blanche fiancée !
À toi, femme, la rose entre tes doigts bercée !
À toi la violette, ô vierge trépassée !
                    La pensée est ma fleur :

Symbole sans parfum d’une amour décevante,
Après m’avoir souri dans sa candeur fervente,
Je la vois s’effeuiller sur la tombe vivante,
                    Qui pour toi fut mon cœur.




LES SOLEILS DE JUIN

I



Le soleil, concentrant les feux de sa prunelle,
Incendiait les cieux de sa flamme éternelle ;
Dans les bois, sur le fleuve aux marges de gazon,
Et sur les monts lointains, lumineux horizon,
Partout, resplendissant dans sa verdeur première,
Juin radieux donnait sa fête de lumière.


II


Sous la forêt et seul, triste enfant des cités,
Un rêveur s’enivrait d’ombrage et de clartés.
Sur son front qui fléchit, bien que jeune d’années,
Les précoces douleurs, les luttes obstinées,
Sillon laborieux, avaient tracé leur pli.
Pour l’heure, il s’abreuvait d’air limpide et d’oubli.
Fils d’un siècle d’airain, sans jeunesse et sans rêve,
Son âme aux lourds soucis pour un jour faisait trêve ;
À longs traits il buvait des grands bois les senteurs,
Écoutant la fauvette et les cours d’eau chanteurs,
Et l’abeille posée aux ramures fleuries,
Et l’hymne qu’en son cœur chantaient ses rêveries.


III

Cependant, par degrés, au vol de ses pensers,
Il sentait s’éveiller l’essaim des jours passés :
Des étés disparus la fauvette invisible
Disait l’hymne enivrant d’un amour impossible ;
Ses rêves, ses candeurs, les beaux printemps défunts,
Sur son front éprouvé secouaient leurs parfums ;
Jour à jour, fleur à fleur, effeuillant ses années,
Longtemps il respira leurs promesses fanées ;
Et plus il remontait vers ses espoirs éteints,
Plus l’idéal éclat de ses riants matins
Lui montrait froide et sombre, hélas ! sa vie austère :
Le soleil, cependant, ruisselait sur la terre !…
Alors, sentant monter les brumes de son cœur,
Ces deuils mystérieux de l’homme intérieur,
Sous les clartés dont l’astre au loin dorait les plaines,
Tranquille, il épancha ses tristesses sereines :


IV

Limpidité des cieux, resplendissant azur,
Paix des bois, ô forêt qui dans ton sein m’accueilles ;
Soleil dont le regard ruisselle auguste et pur,
Dans la splendeur de l’herbe et la gloire des feuilles ;

Nature éblouissante aux germes infinis,
Silence lumineux des ramures discrètes,
Voix qui flottez des eaux, chants qui montez des nids,
Illuminez en nous les ténèbres secrètes !


Dissipez de nos cœurs la froide obscurité,
Rayons qui ravivez et fécondez les sèves ;
Souffles des bois, ruisseaux vivants, flammes d’été,
Faites éclore en nous la fleur des premiers rêves !

Nos rêves, où sont-ils ? L’un sur l’autre brisés,
Nous les avons tous vus tomber, gerbe éphémère ;
Chacun de nous, pleurant ses jours stérilisés,
Porte en secret le deuil d’une auguste chimère.

Celui-ci dans l’amour et cet autre dans l’art,
Ceux-là plus haut encore avaient placé leur vie ;
Mais, trahis par leur siècle, enfants venus trop tard,
Eux-même ils ont éteint leur flamme inassouvie.

En vain autour de nous fleurissent les étés :
Esprits déçus, cœurs morts, il nous faut nous survivre !
À qui n’a plus l’amour que font les voluptés ?
Je bois avec horreur le vin dont je m’enivre !

Après la foi, le doute, hélas ! et le dégoût.
Plus de fleurs désormais, même au prix des épines !
De tout ce qui fut cher rien n’est resté debout :
Le désenchantement erre sur nos ruines !

Ruines sans passé, néant sans souvenir,
Ténèbres et déserts des jeunesses arides !
L’air du siècle a brûlé nos germes : l’avenir
Ne doit rien moissonner aux sillons de nos rides.

Chacun, dans le secret de ses avortements,
Sans avoir combattu médite ses défaites :
Heureux ceux qui sont nés sous des astres cléments !
Notre astre s’est couché, même avant nos prophètes.


Des désillusions l’ombre envahit les cieux.
À quoi se rattacher désormais ? À qui croire ?
Le but manque à nos pas : pèlerins soucieux,
Sans guide, nous errons dans la nuit vide et noire.

Où sont nos Dieux ? Où sont les cultes immortels ?
L’art, veuf de l’idéal, s’accouple à la matière ;
L’esprit cherche, éploré, les antiques autels ;
Loi, mœurs, foi des aïeux, tout est cendre et poussière !

Au veau d’or l’athéisme offre un cupide encens ;
Le fait, voilà le dieu que notre orgueil adore.
L’âme et l’amour, vains mots ! nous vivons par les sens :
Ève raille, ô Psyché ! l’ardeur qui te dévore.

Plus d’idéale ardeur, plus d’altiers dévoûments,
De flamme incorruptible où raviver nos flammes !
Plus d’espoirs étoilés au fond des firmaments !
La nuit inexorable au ciel et dans les âmes !

Qui donc, illuminant le vide ténébreux,
Rendra, vivant symbole, un culte à nos hommages ?
Pour enseigner leur voie aux esprits douloureux,
Qui te rallumera, blanche étoile des Mages ?

Sont-ils venus, ces jours dont l’aigle de Pathmos
Sondait la profondeur de ses yeux prophétiques ?
Le ciel, ouvrant l’abîme aux insondables maux,
Va-t-il livrer la terre aux coursiers fatidiques ?

Est-ce la nuit sans terme ? Est-ce la fin des temps ?
L’homme et le monde ont-ils vécu leurs destinées ?
Faut-il, croisant les mains sur nos fronts pénitents,
Chanter le Requiem des ères terminées ?…

 
Ô Christ ! ton homme est jeune encor ; l’humanité,
Rameau qu’ont émondé tes mains fortes et sages,
Doit grandir pour atteindre à son suprême été :
Ton arbre, ô Christ ! n’a pas donné tous ses feuillages !

Cet idéal humain, type divinisé,
Dont ta vie et ta mort ont prouvé le mystère,
Ô maître ! parmi nous qui l’a réalisé ?
L’homme a-t-il incarné ton Verbe sur la terre ?

Mœurs, famille et cité, tout lui reste à finir ;
Nous n’avons qu’ébauché ton œuvre sur le monde.
Dieu de paix et d’amour, ton règne est à venir !
Pour des siècles encor ta parole est féconde !

Et nous passons : qu’importe ! Empire et royauté
Avant nous ont passé, vaine écorce des choses.
Mais ta pensée en nous fermente, ô Vérité !
L’homme élabore un Dieu dans ses métamorphoses.

Nous passerons : il est des germes condamnés !
Eh bien, consolons-nous, fils des jours transitoires !
D’autres moissonneront nos espoirs ajournés :
Des vainqueurs les vaincus ont semé les victoires !

Abdiquons le présent, mais non point l’avenir ;
Du sort, résignés fiers, acceptons le partage.
Que ceux qui vont s’éteindre à ceux qui vont venir
Transmettent en partant leur foi pour héritage !

Tournés vers d autres jours, effaçons-nous du temps ;
Que l’oubli sur nos noms répande sa poussière !
Le ciel garde à la terre encor de longs printemps ;
Rassurons-nous : après l’éclipse, la lumière !


Les radieux étés après les noirs hivers !…
Poète, autour de toi resplendit la nature ;
Que la beauté du jour resplendisse en tes vers !
Chante la bienvenue à la race future !

Pourquoi désespérer lorsque tout rajeunit ?
Pourquoi sonder la mort quand tout se renouvelle ?
Pourquoi se lamenter quand l’oiseau sur son nid
Dit sa chanson d’amour à la saison nouvelle ?

Comment douter du jour en face du soleil ?
Comment croire au néant en face de la vie ?
Brille en nos cœurs, flamboie, astre au regard vermeil !
Monte et palpite en nous, sève qui vivifie !

Nous vieillissons — au loin, verdissent les épis.
Nous gémissons — ici, la fleur s’ouvre et l’eau coule.
Nous nous troublons — là-bas, sous les bois assoupis,
Dans la paix du bonheur la colombe roucoule.

Tout aime à nos côtés, tout sourit, tout renaît ;
L’air chaud et pur circule imprégné de lumière.
Tes ombres, ô poète ! ici, qui les connaît ?
Chante, espère, éblouis de clartés ta paupière !

La sagesse est d’aimer, la force est d’espérer.
D’ombres n’attristons pas le mois brillant des roses ;
Et, détournant les yeux de ce qui fait pleurer,
Absorbons-nous, pensifs, dans le bonheur des choses.

Des grands blés verdoyants s’élançant dans l’azur,
L’alouette là-haut vole et chante éperdue ;
Fais comme elle, ô mon âme ! et loin d’un monde impur
Monte et répands ta voix de Dieu seul entendue !


Comme elle, enivre-toi de tes propres concerts ;
Oublie, et pour un jour fais trêve à ta souffrance.
Dût ta voix et ton vol heurter des cieux déserts,
Jette vers l’avenir un long cri d’espérance !




LA DOULEUR



Dieu lui-même a respect de la souffrance humaine ;
Réelle est la douleur si la cause en est vaine.
                 Qu’importe par qui nous souffrons !
La fleur du bien grandit sur les âpres collines.
L’homme qui sait porter sa couronne d’épines
                 Devient un dieu sous les affronts.

Ne maudis point, ami, ta suprême torture ;
Respecte ta douleur : la douleur nous épure.
                Laissons le blasphème à l’orgueil.
Le fleuve de la vie aux ondes limoneuses,
Pour rejaillir au ciel en gerbes lumineuses,
                Doit se briser contre un écueil.