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Anthologie des poètes français du XIXème siècle, Texte établi par (Alphonse Lemerre), Alphonse Lemerre, éditeur* 1762 à 1817 (p. 226-231).



AUGUSTE BARBIER


1805 – 1880




Auguste Barbier, à Paris, écrivit les Iambes au moment de la Révolution de Juillet (1830). Il donna ensuite La Popularité (1831), Lazarre (1833), Il Pianto (1833), Nouvelles Satyres (1837), Chants civils et religieux (1841), Rimes héroïques (1843), Sylves (1865).

« Il a fait des vers superbes, dit Charles Baudelaire ; il est naturellement éloquent ; son âme a des bondissements qui enlèvent le lecteur. Sa langue, vigoureuse et pittoresque, a presque le charme du latin. Elle jette des lueurs sublimes. Ses premières compositions sont restées dans toutes les mémoires. »

Auguste est un vrai et grand poète. Il y a dans les Iambes une éruption de jeunesse pleine d’éclat et d’énergie, de vers drus, spacieux, animés d’un sentiment mâle et superbe. On y entend gronder le souffle âpre et haletant du fougueux poète des Tragiques, qu’il rappelle parfois, autant par la vigueur et l’éloquence que par les fréquentes défaillances et les incorrections ; mais, là où il est sans tache, il a des rencontres soudaines, des beautés d’expression d’une force et d’une originalité admirables.

Barbier possède, d’ailleurs, à l’égal souvent de ses plus illustres confrères de la Renaissance moderne, le sentiment profond des magnificences naturelles et le sens très averti de l’art et de l’histoire. Les sonnets dédiés aux grands peintres, sculpteurs et musiciens sont justement célèbres ; les paysages empruntés à l’Italie en reproduisent avec ampleur les nobles horizons et la chaude lumière. Il voit les choses par les masses plus que par les détails, mais il les voit bien. Malgré le singulier parti pris qui assigne aux Iambes le premier rang parmi ses compositions, et malgré le mérite incontestable de ces vigoureuses poésies, Il Pianto restera, nous n’en doutons pas, son plus haut titre de gloire. C’est là qu’il a renfermé les meilleurs, les plus magnifiques vers qu’il ait dus à son amour passionné et désintéressé du beau.

Leconte de Lisle





L’IDOLE




Ô Corse à cheveux plats ! que ta France était belle
   Au grand soleil de messidor !
C’était une cavale indomptable et rebelle,
            Sans freins d’acier ni rênes d’or ;
Une jument sauvage à la croupe rustique,
           Fumante encor du sang des rois,
Mais fière, et d’un pied fort heurtant le sol antique,
           Libre pour la première fois.
Jamais aucune main n’avait passé sur elle
           Pour la flétrir et l’outrager ;
Jamais ses larges flancs n’avaient porté la selle
           Et le harnais de l’étranger ;
Tout son poil était vierge, et, belle vagabonde,
           L’œil haut, la croupe en mouvement,
Sur ses jarrets dressée, elle effrayait le monde
           Du bruit de son hennissement.
Tu parus, et sitôt que tu vis son allure,
           Ses reins si souples et dispos,
Centaure impétueux, tu pris sa chevelure,
           Tu montas botté sur son dos.

Alors, comme elle aimait les rumeurs de la guerre,
            La poudre, les tambours battants,
Pour champ de course, alors, tu lui donnas la terre
            Et des combats pour passe-temps :
Alors, plus de repos, plus de nuits, plus de sommes ;
            Toujours l’air, toujours le travail,
Toujours comme du sable écraser des corps d’hommes,
            Toujours du sang jusqu’au poitrail ;
Quinze ans son dur sabot, dans sa course rapide,
            Broya les générations ;
Quinze ans elle passa, fumante, à toute bride,
            Sur le ventre des nations ;
Enfin, lasse d’aller sans finir sa carrière,
            D’aller sans user son chemin,
De pétrir l’univers, et comme une poussière
            De soulever le genre humain ;
Les jarrets épuisés, haletante et sans force,
            Près de fléchir à chaque pas,
Elle demanda grâce à son cavalier corse ;
            Mais, bourreau, tu n’écoutas pas !
Tu la pressas plus fort de ta cuisse nerveuse ;
            Pour étouffer ses cris ardents,
Tu retournas le mors dans sa bouche baveuse,
            De fureur tu brisas ses dents ;
Elle se releva : mais un jour de bataille,
            Ne pouvant plus mordre ses freins,
Mourante, elle tomba sur un lit de mitraille
            Et du coup te cassa les reins.

(Iambes)


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MICHEL-ANGE




Que ton visage est triste et ton front amaigri,
Sublime Michel-Ange, ô vieux tailleur de pierre !
Nulle larme jamais n’a mouillé ta paupière :
Comme Dante, on dirait que tu n’as jamais ri.

Hélas ! d’un lait trop fort la Muse t’a nourri,
L’art fut ton seul amour et prit ta vie entière ;
Soixante ans tu courus une triple carrière
Sans reposer ton cœur sur un cœur attendri.

Pauvre Buonarotti ! ton seul bonheur au monde
Fut d’imprimer au marbre une grandeur profonde,
Et, puissant comme Dieu, d’effrayer comme lui :

Aussi, quand tu parvins à ta saison dernière,
Vieux lion fatigué, sous ta blanche crinière,
Tu mourus longuement plein de gloire et d’ennui.


(Il Pianto)


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LES SOLITAIRES

Fragment du Campo Santo




Mais tandis que la fièvre et la crainte féconde
Assiègent les côtés des puissants de ce monde,
Que l’éternel regret des douceurs d’ici-bas

Leur tire des soupirs à chacun de leurs pas,
Que l’horreur de vieillir et de voir les années
Pendre comme une barbe à leurs têtes veinées
Arrose incessamment d’amertume et de fiel
Le peu de jours encor que leur garde le ciel ;
Tandis que sur leurs fronts comme sur leurs rivages
Habitent les brouillards et de sombres
Le ciel, au-dessus d’eux éblouissant d’azur,
Épand sur la montagne un rayon toujours pur.
Là, dans des genêts verts et sur l’aride pierre,
Les hommes du Seigneur vivent de la prière ;
Là, toujours prosternés, dans leurs élans pieux,
Ils ne voient point blanchir les fils de leurs cheveux ;
Leur vie est innocente et sans inquiétude,
L’inaltérable paix dort en leur solitude,
Et sans peur pour leurs jours en tout lieu menacés,
Les pauvres animaux par les hommes chassés,
Mettant le nez dehors et quittant leurs retraites,
Viennent manger aux mains des blancs anachorètes :
La biche à leur côté saute et se fait du lait,
Et le lapin joyeux broute son serpolet.

« Heureux, oh ! bien heureux qui, dans un jour d’ivresse,
A pu faire au Seigneur le don de sa jeunesse ;
Et qui, prenant la foi comme un bâton noueux,
A gravi loin du monde un sentier montueux !
Heureux l’homme isolé qui met toute sa gloire
Au bonheur ineffable, au seul bonheur de croire,
Et qui, tout jeune encor, s’est crevé les deux yeux,
Afin d’avoir toujours à désirer les cieux !
Heureux seul le croyant, car il a l’âme pure !
Il comprend sans effort la mystique nature ;
Il a, sans la chercher, la parfaite beauté,
Et les trésors divins de la sérénité.

Puis il voit devant lui sa vie immense et pleine
Comme un pieux soupir s’écouler d’une haleine ;
Et, lorsque sur son front la Mort pose ses doigts,
Les anges près de lui descendent à la fois ;
Au sortir de sa bouche ils recueillent son âme,
Et, croisant par-dessus leurs deux ailes de flamme,
L’emportent toute blanche au céleste séjour,
Comme un petit enfant qui meurt sitôt le jour. »


(Il Pianto)



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