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Anthologie contemporaine des écrivains français et belges (Série I)/Les funérailles de Francine Cloarec

Anthologie contemporaine des écrivains français et belges, Texte établi par Albert de NocéeMessageries de la Presse ; Librairie Universelle (Anthologie Contemporaine)Première série (p. 3-16).
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LES FUNÉRAILLES DE FRANCINE CLOAREC


I


Quand les croque-morts se furent arrêtés devant le numéro onze de l’impasse de Guelma, ils jetèrent sur la haute maison sale un regard qui la parcourut de la base au sommet. À quel étage pouvait bien être la morte ?… Aucun volet fermé ne guidant leur investigation, après un échange de paroles brèves durant lesquelles on les vit former un groupe très obscur sur la neige, ils pénétraient à la file dans le couloir béant, par où leur besogne devait s’accomplir. Derrière eux, cahin-caha, sous la conduite d’un vigoureux gaillard à épais bicorne, le corbillard des pauvres arriva au petit trot d’une vieille jument pisseuse.

La loge du concierge était close, mais l’escalier, plein de tapage, retentissait sous les coups d’un balai agile, dans le silence de la matinée.

— Hé ! l’portier ! on d’mande l’portier, cria l’un des croque-morts, tandis que ses camarades tapaient leurs gros souliers neigeux sur le carrelage du couloir.

— Voilà ! voilà ! Qu’est-ce qu’on me veut ? répondit une voix fraîche, une voix de jeune fille.

— C’est nous.

— Qui, vous ?

— Les pompes funèbres.

On murmura : Seigneur Dieu !… déjà ?… Puis, sur un ton clair, la même voix reprit :

— Minute, je descends.

Les quatre hommes attendirent. Par la porte ouverte, le jour gris pénétrait jusqu’à eux, éclairait le dos de leurs talmas noirs, promenait des lueurs sur le vernis éteint de leurs chapeaux. L’escalier craquait sous un pas lourd qui se dépêchait. Au bout d’un instant, une grosse femme de quarante ans, à figure bonasse, apparut et s’arrêta un peu effrayée sur les dernières marches du rez-de-chaussée. C’était la concierge dont la robe vineuse, retroussée par devant, découvrait un jupon de tricot violet, des bas malpropres serrés à la cheville par d’énormes chaussons lacés, dont un caraco de mince flanelle laissait grelotter furieusement la poitrine flasque. Le premier moment de stupeur passé, la bonne femme se rasséréna.

— Tiens, fît-elle, sur un timbre très doux, si harmonieux qu’il semblait ne point appartenir à un pareil tas de graisse, vous venez déjà pour la petite ?

— Oui, pour Francine… Francine Clo… je ne sais plus comment.

—…Arec, Francine Cloarec, affirma un croque-mort à tête sanguine.

— Oui, c’est bien ce nom-là : Francine Cloarec… une Bretonne… Attendez que je prenne la clef, reprit la concierge.

Elle passa entre les croque-morts, péniblement, et ouvrit la porte de la loge. Une bouffée de chaleur malsaine s’en échappa.

— Mais entrez donc, ajouta-t-elle, vous vous chaufferez au moins, au lieu de rester là comme des perdus.

— Bah ! dit l’homme sanguin, pourquoi faire ?

Néanmoins, ils se faufilèrent tous les quatre autour d’un petit poêle dressé sur une plaque de tôle, dans un coin. Personne n’avait envie de parler ; seule, une casserole bouillait avec un cliquetis de couvercle, une susurration gênante, et de temps à autre bavait sur la fonte rougie. Brusquement, la concierge s’écria :

— Je ne trouve plus la clef.

Les croque-morts ne répondirent pas. Le dos rond, les mains tendues, ils se chauffaient dans des postures de travailleurs fatigués avant de se mettre à l’ouvrage.

Alors commença un bruit assourdissant, un bruit de tiroirs qu’on ouvrait, qu’on refermait, un remue-ménage de tasses dont le grincement traîna sur le marbre de la cheminée, un va-et-vient de clefs passées en revue, de meubles qu’une main rageuse dérangeait. Égayé par ce tumulte, un serin, dans une cage, contre la fenêtre, se mit à chanter.

— Veux-tu te taire ? cria la concierge impatientée.

Mais l’oiseau se sentait heureux, et le cou gonflé, tout droit sur un barreau, semblable à une étrange fleur jaune, il s’évertuait à lancer des roulades. Tous les yeux étaient braqués sur lui.

— Ah çà, la mère, finit par dire le plus jeune des croque-morts, nous n’avons pas le temps d’attendre, nous autres ; si on allait chercher un serrurier ? Çà ne doit pas manquer par…

La concierge lui coupa la parole.

— D’abord, la clef ne peut pas être perdue… je ne perds jamais rien… Elle est là, pour sûr, quelque part ; seulement il s’agit de la retrouver… Ce que c’est que de ne pas avoir de mémoire pour deux sous ! Chaque fois que je range quelque chose, j’ai toutes les peines pour remettre la main dessus. C’est réglé…

Et, soudain, elle poussa un cri de triomphe :

— Ah ! je ne suis guère futée… Montons, Mlle Sauvageot, qui a veillé le corps cette nuit, aura mis la clef sous le paillasson.

Les croque-morts se levèrent comme un seul homme. Au moment où on quittait la loge, le cocher du corbillard dont la haute stature, dans son manteau plantureux, barrait la porte de la rue, s’écria :

— Dis donc, Guillemin, tu n’aurais pas une pipe de tabac ?

— Si… attrape…

— En te remerciant, ma vieille.

Et il ajouta :

— Je crois que le bon Dieu va encore nous plumer des pigeons.

On s’engagea dans l’escalier. La concierge précédait les quatre hommes, et tout en grimpant, déjà essoufflée au bout de quelques marches, les mains sur les cuisses, elle trouvait le moyen de jaboter :

— Cette pauvre Francine !… vingt ans à peine… Ah ! elle n’a pas traîné longtemps… J’en suis encore sens dessus dessous… Je la vois toujours comme quand elle est arrivée de son pays. Une vraie fleur ! Elle voulait entrer en place chez des bourgeois ; malheureusement, elle ne savait pas… cuisiner… À Paris, la cuisine c’est tout… Alors, n’est-ce pas ? elle a fait des ménages… ça lui aidait à vivre… Il n’en manque pas dans la maison qui gagnent de l’argent avec leur je-ne-sais-quoi… Elle aurait pu faire comme celles-là… mieux même… mais ça n’entrait pas dans son idée… Sage, l’enfant ! aussi sage qu’une image ; jamais plus d’un homme à la fois… Ne faut-il pas que les jeunes gens s’amusent ?… Vrai de vrai, une bonne fille, allez !… courageuse… Toutes mes commissions, c’est Francine qui me les faisait… Il y a cinq mois, j’avais pincé un chaud et froid dans le ventre ; eh bien, trois fois par jour, elle descendait me frictionner… Et ça ne l’empêchait pas de trouver du temps pour l’artiste du sixième qui faisait ses portraits avec elle… Un beau jour, ils ont couché ensemble… J’aurais voulu que ça dure, mais ils ne se sont pas arrangés… La voilà morte à cette heure !… L’avant-dernière nuit, M. Vigneron, son voisin… a entendu comme un gargouillement… Il dormait à moitié… C’est lui qui m’a dit la chose, pas plus tard qu’hier… Ouf !… nous y sommes… Un sacré exercice pour mes pauvres jambes !

Maintenant, une puanteur d’égoût, une odeur de graillon rance et de charnier encombraient la respiration, s’échappant des cabinets mal fermés, des plombs ouverts, de certaines portes, de la poussière huileuse et humide répandue. Tout cela, chassé par l’air glacial de l’impasse, avait escaladé l’escalier, s’était donné rendez-vous au sixième étage de la misérable maison. Une tiédeur moite faisait suinter les murs au-dessus des lambris ravagés. Un des croque-morts ne put s’empêcher de proclamer :

— Cré nom, ça schlingue ferme.

— Oui, répondit simplement la concierge.

Et, toujours à la tête de son escorte, elle enfila une courte allée au bout de laquelle on fit halte devant une porte basse, percée d’un point lumineux par le trou de la serrure. La porte ouverte à l’aide de la clef ramassée sous le paillasson, une clarté jaunâtre se jeta dans le couloir, inondant de sa pâleur soudaine la concierge indifférente et l’impassibilité de l’homme qui la suivait directement.

On entra. Les croque-morts ne se découvrirent point.

La petite mansarde était toute grise sous le vasistas entr’ouvert et chargé d’ure épaisse couche de neige. Le lit en fer où reposait Francine paraissait maigre : elle, longuement plate, enveloppée jusqu’au cou dans la blancheur douteuse d’un drap quelconque, ses piètres cheveux blonds, rares aux tempes, dispersés dans les creux du traversin, le front buriné de rides légères, la bouche déjà vieillie par vingt-quatre heures de rigidité, semblait une statue de cire abîmée grâce aux cahots de mille voitures foraines, détériorée par d’innombrables exhibitions. Entre ses paupières qu’une liqueur séreuse mouillait, on apercevait un coin de ses regards qui avaient été bleus. Aucune croix ne lui barrait la poitrine ; on ne voyait à son côté ni eau bénite, ni chandelle allumée, mais en compensation, sur la cheminée, dans un de ces vases couleur d’absinthe si communs aux étalages des faïenciers, un bouquet d’herbes sèches, jadis cueillies hors barrières, étalait sa fine contexture d’aigrette. Tout était d’une propreté méticuleuse autour du cercueil allongé en plein milieu de la mansarde ; la malade avait dû se lever, peut-être la veille de sa mort, afin de ranger et d’épousseter son ménage. Non loin d’une confection pitoyable, effiloquée, pendue à un clou, défroque sur laquelle un chien n’aurait pas voulu dormir, la photographie d’un garçon boucher, le dernier amant de Francine, se pavanait en tablier blanc, au centre d’un cadre payé vingt centimes dans un bazar. Le reste avait été volé par la concierge.

Il faisait très froid.

— Allons, hop ! hop ! Guillemin, fit le croque-mort à tête sanguine.

Et rejetant son talma sur ses épaules, afin d’avoir les bras libres, il alla se planter aux pieds du cadavre. Mais Guillemin opérait un creux dans la sciure du cercueil ; un camarade le remplaça.

— Vous tenez à l’emporter avec le drap ? demanda la concierge, l’œil pétillant d’avidité.

Ils répondirent :

— Ce sera comme vous voudrez.

— Bien sûr, il vaut mieux le laisser, reprit-elle, les vivants en ont plus besoin que les morts.

Et, sans plus de façons, elle l’attira délicatement, et le jeta sur son bras, sans le plier. Francine était nue. On l’avait dépouillée même de la chemise où elle avait sué pour mourir. Rien ne voilait ses seins flétris, ses côtes aussi saillantes que des passementeries sur un dolman, l’ossature de ses larges hanches au fond desquelles son ventre glabre ne se soulevait plus. Ses jambes émaciées, très grosses aux genoux et aux chevilles, ressemblaient à de l’ivoire vieilli. Un mince porte-bonheur en cuivre, quelque souvenir d’amour sans doute, cerclait encore son poignet droit. Et comme les croque-morts pris d’émotion s’étaient regardés, la concierge rendit le drap. Alors, sans une parole, ils ensevelirent le pauvre corps et le portèrent tout raidi dans son cercueil. Un flot de sciure de bois, histoire de boucher les trous, paracheva la cérémonie. Le long couvercle de sapin vissé, il ne s’agissait plus que de faire descendre au fardeau les six étages gluants de la maison.


II


Les croque-morts crachèrent dans leurs mains et soulevèrent la bière. Mâtin ! elle était lourde. Quand tous eurent trouvé une position satisfaisante pour qu’aucun effort ne fût perdu, ils avancèrent de quelques pas. Tonnerre ! voici que l’angle formé par la porte et le mur du couloir manquait de tournant, à cette heure ! Le cercueil fut dressé, la tête de la morte en bas, puis descendu en hauteur dans l’étroit corridor. Et pendant qu’on se remettait en marche, après de nouvelles difficultés pénibles, la concierge courut frapper à une porte, au fond du même corridor.

— Monsieur Richard.

— Quoi ? répondit celui-ci.

— C’est prêt.

— Bon, j’arrive.

La descente du cercueil s’opérait mal. À chaque instant, un choc terrible de catapulte ébranlait la rampe de l’escalier, gémissait dans la cage sonore. Plusieurs éraflures d’un blanc frais entamaient déjà la crasse des murailles. Aux étages inférieurs, des portes s’ouvraient et des gens se demandaient :

— Mais qu’est-ce qu’il y a donc ?

C’est alors que la concierge, tremblante pour l’immeuble confié à sa garde, se mit dans la caboche d’intervenir. Sa voix, naguère si flûtée, avait changé de diapason.

— Prenez garde à mon mur, beuglait-elle. Courage !… méfiez-vous, là, aux communs… Il en faudrait un, juste où il n’y a personne… Penchez-vous à gauche, à cause de la fenêtre… Hé ! vous… oui… le grand sec… vous gênez les autres.

Elle distribuait ses ordres en capitaine de navire, comme si elle commandait une manœuvre entravée par des vents hostiles.

Tous les petits appartements avaient déversé leur monde bavard sur les paliers. Du haut en bas de la maison, à présent, chacun savait que le cercueil de la Bretonne du sixième produisait ce tintamarre ; et on jacassait à qui mieux mieux ; et des enfants abandonnés pour satisfaire d’irrésistibles curiosités piaillaient comme si on les égorgeait avec un plaisir barbare. Lorsque la bière tranquille traversait les paliers au milieu des locataires, quelques femmes lâchaient un vigoureux signe de croix, d’autres murmuraient : Pauvre fille ! dans la quiétude qui se faisait. Au deuxième étage, le heurt d’une querelle de ménage éclata.

— Jules, tais-toi, tais-toi, suppliait une femme, le cercueil passe.

L’homme répondit :

— Je m’en bats l’œil.

Néanmoins, Francine Cloarec approchait du corbillard. Aussitôt en bas, dans le couloir principal, les croque-morts éprouvèrent le besoin de se reposer. Ils l’avaient bien gagné, sans compter un verre de vin, mais aucun cœur philanthropique ne se décidant à les secourir, ils gardèrent leur soif pour plus tard.

La bière gisait piteusement à leurs pieds ; tandis qu’ils s’épongeaient la face avec de larges mouchoirs. Le trottoir, où de gros flocons légers tombaient comme des plumes, avait un aspect de mélancolie crapuleuse. Une couverture de neige commençait à vêtir de blanc le dais du corbillard dont on n’apercevait qu’une maigre partie sur deux moitiés de roues.

— Ah ! voilà M. Richard, fit la concierge qui, prestement avait mis des galoches, passé un châle, s’était campé sur le chignon un antique chapeau où tremblaient, dans la candeur d’un grossier montage artificiel, quelques brindilles perlées.

L’ex-amant de Francine, Joseph Richard, le peintre, dégringolait, en effet, les dernières marches de l’escalier. Rien ne le distinguait du vulgaire. Il était accompagné par un garçon pansu dont les yeux en trous de vrille luisaient au-dessus d’une paire de joues très nourries. L’un et l’autre étaient assez flambants dans leurs interminables gâteuses, la figure propre, la barbe peignée.

Sur ces entrefaites, arriva une vieille dame, modeste rentière pour qui Francine, lors de son arrivée à Paris, avait apporté une lettre de recommandation.

— Bonjour, madame Brachet, s’écria la concierge.

Celle-ci répondit :

— Bonjour, madame.

Un bonnet de deuil à superbes rubans la coiffait ; elle avait aussi un paletot garni de renard, des caoutchoucs. D’ailleurs, elle ne s’était jamais occupée de la Bretonne, si ce n’est pour venir la sermonner en temps inopportun.

Mais déjà les croque-morts avaient empoigné le cercueil et l’avaient glissé dans le corbillard où il s’était allongé avec un grondement sourd. En un clin d’œil, il fut caché sous l’énorme housse usée, frangée de blanc. Clac ! un coup de fouet cingla le dos de la jument. À droite et à gauche, les ouvriers funèbres réglaient leurs pas sur celui de la bête. Trois parapluies s’étaient ouverts, et les gens de l’enterrement se dirigeaient vers le cimetière de Montmartre.

Ces funérailles étiques, les pieds dans la neige, le front fouetté par des tourbillons blancs qu’une brise désagréable entraînait vers le sol, collaient les boutiquiers aux vitres de leurs magasins. Des passants jugèrent à propos de s’arrêter pour suivre du regard l’infime cortège. Lui, accomplissait son voyage lamentable. Nulle parole ne s’échangeait. À la hauteur de la rue Coustou, la concierge fixa par une épingle, les rubans flottants du bonnet de Mme Brachet. La neige menaçait de les mouiller.

Devant la rue Lepic, la vieille demanda :

— Mais qui donc a payé un terrain à Francine ?

— C’est M. Richard, lui fut-il répondu.

Elle se retourna pour considérer le peintre, qui marchait silencieusement abrité.

Le boulevard de Clichy était méconnaissable. Les jeunes arbres de son refuge striaient de lignes sombres le ciel dont l’écoulement s’accentuait. Les fenêtres des maisons ressemblaient à des yeux d’aveugles. On distinguait à peine la coloration violente des affiches sur les murs grossièrement poudrés. À quelques mètres du corbillard, une paire d’apprentis en goguette traînaient un camion où quelques barres de fer se bousculaient avec un fracas tempétueux de féerie. Pas un chien n’aboyait.

Tout à coup, au moment où l’on abandonnait le boulevard pour enfiler l’avenue du cimetière du Nord, le voile de neige s’éclaircit, les flocons cessèrent de se poursuivre, et l’entrée du cimetière apparut, dans une vibration de jour clair, à peine taché par des houppes fragiles, au bout d’un tapis immaculé, entre des boutiques encombrées de plantes vertes, d’immortelles durement multicolores, de tombes qui attendaient. Une cloche tinta deux fois, prévenant les fossoyeurs.

— Sapristi ! murmura l’ami de Joseph Richard, ça manque de gaieté.

— Tu l’as dit, répliqua le peintre.

On franchissait le seuil du cimetière, quand un gardien en uniforme bleu, le coupe-chou pendu à un baudrier, s’approcha du cortège. La concierge prévint sa question.

— Francine Cloarec, répéta le fonctionnaire à deux ouvriers dont la mine était prodigieusement stupide.

Ceux-ci, les fossoyeurs, allèrent prendre la tête du corbillard afin de le diriger vers la fosse de la Bretonne. La marche en avant recommença, plus lente encore.

On passa le long d’un calvaire en granit ; on entra dans une avenue où des sycomores entrelaçaient leurs branches chargées de neige. Au-dessus de la voiture mortuaire, le chapeau du cocher avait des oscillations comiques. Et le cimetière, à certains endroits, paraissait immense, s’allongeait démesurément, tortueux, plein d’arbustes vivaces dont plusieurs avaient l’air accroupi, donnant l’illusion d’une ville peuplée de bizarres et minuscules palais à demi enfouis sous une avalanche. Capricieusement, il s’éclaircissait ; une ligne de sureaux, d’acacias, d’épines dépouillés, hachait le ciel sur un monticule, semblait une envolée de quelque chose, puis les horizons se remettaient à mourir, un aplanissement de terrain amoindrissait tout, et la sinistre architecture des croix et des tombes envahissait de nouveau les deux côtés de l’avenue, dans une sorte d’éblouissement crayeux. Une incompréhensible excitation, malgré la froidure, attaquait les nerfs, s’exhalait de la placidité même du paysage. D’arbre en arbre, des roitelets s’amusaient à suivre l’enterrement.

Mais, depuis cinq minutes, une conversation s’était engagée entre le peintre Richard et son ami. Peu à peu, le corbillard les avaient distancés, et maintenant ils gesticulaient à qui mieux mieux ; la conversation avait dégénéré en dispute.

— Alors, tout ce que nous voyons là n’est pas épatant ? disait le gros pansu.

— Peuh ! faisait Richard, tu m’affliges.

— Bon, je suis sûr que tu préfères ton infecte forêt de Fontainebleau ?… n’est-ce pas ?

— Mon infecte forêt !… mon infecte forêt !… reprenait l’autre en haussant les épaules.

— Ton ignoble forêt, si tu le préfères… Ah ! tu sais, voilà trop longtemps qu’on nous bassine avec cette forêt-là… D’abord, je te défie de m’y trouver un seul arbre vrai ; on les rend pittoresques aussitôt qu’ils commencent à pousser. On y a mis des rochers en carton-pâte.

— Tout ça, c’est des paradoxes, répliqua vertement le peintre ; il y a des gens qui soutiennent aussi que la neige n’est pas blanche partout.

— Non, elle n’est pas blanche partout… Tiens ! arrive, je vais te montrer quelque chose que tu n’as jamais vu, toi qui demeures à trois pas d’ici. Arrive.

Ils dépassèrent une route qu’un égouttement continu emplissait d’une même note, tournèrent à leur droite, gravirent une légère côte, et bientôt s’arrêtèrent sur un plateau où des tiges d’orties desséchées hérissaient la neige autour d’eux. Là, ils reçurent une commotion.

Une vaste étendue de cimetière abandonné resplendissait sous un jour de pénombre, était claquemurée. L’atmosphère implacable avait l’air de vouloir s’éterniser ainsi. De la neige, toujours de la neige. Les arbres en étaient tristes. On en apercevait sur la crête des moindres aspérités, sur les ifs et les fusains épars. Entre deux talus où elle s’allongeait moins accidentée, des traces de pieds rompaient sa monotonie, fuyaient en tournoyant comme un vol de pigeons dans un ciel cotonneux, et cela ne se perdait qu’à une espèce de bois sacré où des tombes écroulées les unes sur les autres, bousculées par le temps, éventrées par les hivers, dans un enchevêtrement de croix et de palissades brisées, d’arbres, de plantes, de buissons morts faisaient rêver à on ne sait quelle vengeance canaille autrefois assouvie.

Le souvenir de Francine Cloarec s’éloignait du peintre et de son ami ; ils ne pensaient plus au corbillard. Un saisissement vague, une inquiétude tranquille les agitaient seuls, les gênaient un peu ; ils auraient été incapables de l’appliquer à quoi que ce fût, mais elle existait. Joseph Richard prit la parole :

— Nom de nom, ça vous a tout de même un sacré caractère.

— Parbleu ! fit le gros pansu.

Puis il ajouta :

— Tu commences à comprendre. Eh bien ?

— Je reviendrai.

— Ah ! ah ! Vois-tu le pétard, au Salon, sur une grande toile ? Il faut peindre çà sans rien sacrifier à la convention, parce que si tu veux retrancher ou ajouter quelque chose, ce ne sera plus le cimetière Montmartre. Le public doit pouvoir comparer. Qu’est-ce que tu dis de ce fond de maisons inégales, de gigantesques cheminées d’usines, de hangars ?… Et de la trouée, à gauche, sur une houle de toits ? Doit-il faire assez froid là-dessus, hein ? Sacristi !… Quand tu auras fourré dans ton tableau la butte, ce tas de bâtiments que nous voyons, un hospice sans doute, le moulin de la Galette avec ses cinq ou six drapeaux qui ne valent pas la corde pour les pendre, tu pourras te vanter d’avoir eu sous les yeux un fameux coin de nature… Tiens ! en ce moment aperçois-tu des tons roses, là-bas, sur la neige, des finesses bleutées, des jaunes exquis, et toutes sortes de phénomènes d’irisation parmi les ombres pâles ? Le sentiment de ça, c’est la solitude ; donc, pas de personnages idiots. Et tâche d’avoir de l’intelligence pour ne point ressembler à la plupart de tes confrères…

Ils promenèrent encore pendant quelques minutes leur contemplation sur les splendeurs du paysage d’hiver, mais une lassitude avachissante les envahissait, et leurs yeux devenaient troubles.

— Oh ! fit tout à coup le peintre, l’enterrement !… nous oublions l’enterrement.

— C’est vrai.

Sans plus tarder ils regagnèrent d’un pas accéléré l’avenue que, précédemment, ils avaient quittée. Personne n’était là pour leur indiquer le chemin à prendre. Ils se sentirent très embarrassés. L’idée de suivre les traces du convoi sur la neige ne leur vint pas ; et ils se regardaient, la face ahurie, ne sachant à quel saint se vouer. Un corbillard qui se dirigeait vers eux ne tarda point à les rejoindre. C’était celui de Franctne, mais la Bretonne n’y était plus.

— Cocher, où est la fosse ? demandèrent-ils.

Celui-ci, son grand fouet à la main, se tourna sur le siège de la voiture pour leur crier :

— Toujours tout droit.

À cent mètres plus loin, ils croisèrent les croquemorts, dont le retour s’effectuait avec une satisfaction visible.

— Où est la fosse ? répétèrent le peintre et son ami.

Les quatre hommes répondirent :

— Un peu plus loin… sur la droite.

En effet, un peu plus loin, sur la droite, la concierge barrait le sentier.

— Ah, çà, monsieur Richard, d’où venez-vous ? cria-t-elle.

Le gros pansu soufflait bruyamment. Il salua la vieille Mme Brachet, dont le nez se terminait par une goutte brillante.

Or, tandis qu’un des fossoyeurs jetait sur le cercueil la première pelletée de terre, quelques flocons se remirent à danser. Ils voltigeaient d’abord dans le ciel gris, puis glissaient vers la neige du sol. Les pelletées commencèrent à se succéder avec des chocs roulants. Chacun restait cloué à sa place.

— Eh bien ! fit brusquement la concierge en ouvrant son vaste parapluie, qu’est-ce que nous faisons ici plantés comme des pieux ?… Allez, nous ne la ressusciterons pas !

Puis, l’âme heureuse, elle ajouta :

— Dites donc, madame Brachet, ce n’est point tout le monde qui serait sorti par une fichue neige comme çà !

La vieille dame ébaucha un sourire angélique. Et on s’en alla.

Ainsi eurent lieu les funérailles de Francine Cloarec.


Léon Hennique