Ouvrir le menu principal

AnthologieÉditions Paul Roubaud (p. 36-37).

Le rappel de la Rhétorique.

La qualité des « gens de lettres » et le nombre de leurs lecteurs ne définissent point la culture réelle d’un peuple, mais bien la manière dont il manie lui-même l’outil de son propre langage écrit et parlé. S’il se néglige à cet égard, il incline forcément vers la vulgarité et la médiocrité. C’est ce que l’on constate déjà dans beaucoup de pays. Parce que la grammaire et la syntaxe anciennes semblaient, non sans quelque raison, de fastidieuses campagnes pour une génération pressée — parce que des préceptes et des recettes de la rhétorique nos pères avaient abusé, on les tint pour désormais inutiles. Il fut estimé ridicule et pédant de s’exercer à « raconter » ; mais on ne s’avisa point que rédiger, résumer, réfuter… demeurent d’obligation quotidienne pour tout le monde et que la possession d’un vocabulaire abondant et nuancé, l’art de bien construire une phrase, l’habitude de graduer logiquement les idées sont indispensables pour y réussir. À cette carence, s’est superposée l’action déplorable des jargons : jargon d’affaires, jargons administratif, judiciaire, jargon scientifique qui paraît tenir pour intolérable l’emploi d’un terme que chacun comprendrait : jargon littéraire qui, chez certains auteurs, semble vouloir parfois s’inspirer d’un idéal similaire ; jargon sportif, encore que celui-là possède à son actif l’introduction de quelques expressions imagées difficiles à remplacer.

Une influence non moins délétère est exercée par la tendance au bavardage qui gagne de proche en proche. L’accoutumance à la vitesse ambiante y a sa part. Plusieurs langues sont en train de perdre leur valeur musicale tant la prononciation y va s’accélérant comme si le temps allait manquer pour traduire le flux des pensées. La prolixité pourtant est presque toujours en rapport avec la futilité et la monotonie des sujets de conversation. En vérité, il faut apprendre à parler, à écrire, à lire… autrement que ne le fait l’enfant lorsqu’il épèle des mots ou les transcrit sur le papier : branche aujourd’hui négligée de l’éducation publique mais qui ne saurait continuer de l’être sans dommages pour le patrimoine intellectuel issu des efforts du passé. Il n’y a pas à rétablir les synonymes et les figures de rhétorique dans leurs privilèges d’antan, mais il faut leur reconnaître une zone raisonnable d’où ils ne risquent plus d’être expulsés. Non seulement le choix des mots, mais le souci du style correct, le triage des arguments, la conduite d’une discussion, les principes élémentaires de documentation, les diverses formes du discours ou de la correspondance. — et encore l’art de lire et d’annoter un livre — tout cela n’est-il pas plus essentiel à la formation du citoyen que les classements et les étiquetages par lesquels le temps présent travaille en fait à alimenter et à fortifier sans cesse cet « esprit primaire » dont il dénonce ensuite l’envahissement et se plaint d’être la victime ?