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AnthologieÉditions Paul Roubaud (p. 25-28).

Le retour à la vie grecque.

Du tréfonds de notre civilisation trépidante et compliquée monte, par instants, comme la protestation d’un instinct comprimé. On veut y voir le besoin d’un « retour à la vie primitive, à la nature ». La formule est d’usage courant. Or, ce « retour à la vie primitive », consiste, en général, à dormir les fenêtres plus ou moins ouvertes, à substituer les légumes ou les pâtes à la viande comme base d’alimentation, à faire un usage plus fréquent et plus complet de l’hydrothérapie, enfin à exécuter chaque matin, au saut du lit, quelques exercices gymniques. Les plus entreprenants vont jusqu’à la cure de soleil, laquelle consiste à s’exposer nu aux rayons de l’astre. Il n’y a rien en tout cela qui rappelle la vie primitive. Les primitifs, s’ils avaient possédé des fenêtres, se fussent gardés de les ouvrir. Ils ignoraient l’agrément d’une julienne ou d’un macaroni Lucullus et leur eussent immanquablement préféré une bosse de bison. L’hydrothérapie et la gymnastique étaient bien le cadet de leurs soucis et leur ingéniosité s’employait à confectionner des abris ou des tissus propres à les préserver des ardeurs solaires. Le culte de la nature nous enjoindrait d’aller dormir dans les bois et d’y vivre du produit de notre chasse ou de notre cueillette. Encore, conviendrait-il de nous séparer, au préalable, de nos pensées, de tout le lourd bagage intellectuel que nous traînons après nous ; et le moyen d’opérer cette séparation n’apparaît pas clairement. La vérité est qu’il y a impossibilité absolue pour les hommes du xxe siècle de retourner même partiellement à la vie primitive en admettant qu’ils en éprouvent réellement le désir. Il est non moins vrai que ces hommes se rebellent contre leur existence présente en ce qu’elle a de profondément anti-humain. Cela étant, on est fondé à prévoir qu’ils retourneront — ou du moins chercheront à retourner à la conception grecque, de toutes la plus humaine.

Il semble qu’elle s’imprégnait d’une quadruple aspiration : vers le calme, la philosophie, la santé et la beauté.… Le calme, ce n’est pas l’immobilité ni même le repos. L’homme peut demeurer calme au milieu d’occupations agissantes comme en face du péril imminent. À quelques-uns, il est donné d’y atteindre sans effort ; c’est la minorité pour les autres, il faut s’y élever par une pratique voulue. Le calme interne n’est pas seul en cause. L’homme jouit aussi du calme extérieur, du calme des choses qui l’environnent, du calme qu’il sait installer à son foyer ; l’un d’ailleurs influe sur l’autre. La première condition pour jouir du calme et l’exercer, c’est de le comprendre et l’aimer. Le dix-neuvième siècle en avait obscurci la notion. Du reste, le monde a connu des périodes pendant lesquelles régna le culte du calme et d’autres qui n’en firent aucun cas.

Les Hellènes, aspirant au calme, s’y entraînaient par la volonté en dépit de leur vivacité naturelle ; ils y ajoutaient aussitôt l’aspiration philosophique. La philosophie dont il s’agit n’est point la recherche spéculative de la vérité ou la construction d’un système général de causalités ; c’est une vertu d’acquisition difficile mais d’utilisation quotidienne à laquelle les peuples heureux doivent une grande part de leur bonheur. Si l’on pouvait le décomposer pour avoir de ce remède bienfaisant une recette pharmaceutique, nous dirions qu’il y entre deux sixièmes de résignation, trois sixièmes d’espérance et un sixième de bonne humeur. Trop de résignation et nous obtenons la philosophie arabe, inactive et molle ; point de bonne humeur et c’est la philosophie anglaise, sombre et peu altruiste. Tout espérance et c’est celle du peuple français, trop prompt aux illusions et sensible aux déceptions. Les Grecs s’efforçaient de réaliser la juste mesure comme en tout, sentant bien que cette mesure correspond, ici, au maximum des forces préservées, que la philosophie, pour tout dire, doit constituer à l’homme une cuirasse assez forte pour le mettre à l’abri, pas assez lourde pour l’entraver. Ils ne tenaient pas la philosophie pour adaptée aux seules situations tragiques, aux circonstances exceptionnelles, mais, au contraire, propre à servir d’auxiliaire dans les minuties déprimantes autant que dans les grandes épreuves de la vie.

La santé était aux yeux de tous un bien essentiel. Ils le sentaient mieux que nous parce que leur civilisation rendait à la fois l’état de santé plus parfait et l’état de maladie plus pénible que ce n’est le cas pour nous. Notre existence est si contraire à l’hygiène que nous ne parvenons pas à jouir de nous-mêmes aussi complètement que le pouvaient les Grecs ; d’autre part, leurs ressources, en vue de l’atténuation de la souffrance et du bien-être relatif des mal-portants demeuraient très limitées. Enfin, ils considéraient le mal physique comme une déchéance et c’est là un point de vue que le christianisme et l’humanitarisme nous ont rendu étranger. Un retour offensif de cette notion se dessine actuellement, mais elle a beaucoup de peine à se faire admettre, étant contraire aux sentiments qui dominèrent depuis des siècles l’âme occidentale et aux enseignements qui l’ont façonnée. Les Grecs cherchaient la santé dans un dosage avantageux de l’exercice et du repos et si nous avons ressaisi le mécanisme de l’exercice, il n’en est pas de même de celui du repos..…

Le rôle de la beauté dans la vie grecque a été certainement exagéré. Pour un peu, on nous persuaderait que le dernier des Athéniens possédait une sorte de sens Ruskinien, d’habileté spontanée à draper une étoffe ou à disposer un objet. Ce n’est guère croyable. Il est certain pourtant que le sens de la beauté était alors plus développé qu’il ne l’est de nos jours. Un accord plus ou moins parfait existait entre le paysage et l’architecture, entre l’architecture et l’homme. Là était le véritable secret de la beauté grecque alors qu’aujourd’hui l’incohérence règne entre ces trois éléments ; l’artiste ne conçoit presque jamais son œuvre en raison du site au centre duquel elle doit se trouver placée et, quant à l’individu qui fréquente l’édifice une fois élevé, l’idée ne lui viendrait même pas que ses mouvements se puissent harmoniser avec les lignes entre lesquelles ils s’encadrent. Les Grecs savaient monter un perron ; nous ne le savons plus. Ils n’avaient pas, en pénétrant dans l’Acropole, la même démarche qu’en traversant une place publique ; leur attitude au stade n’était pas la même que dans leur demeure. De cette coordination entre des silhouettes prépondérantes — celle de l’être, celle du monument, celle du paysage — naissait une impression de beauté qui agissait doucement et puissamment sur la foule. Cette beauté que nous ne connaissons plus, nous commençons à en avoir parfois la nostalgie. Quand, par hasard, un ensemble vraiment eurythmique se dresse devant nous, un frisson de joie passe en nous. C’est là l’embryon d’une renaissance, le point de départ d’un mouvement qui ira s’accentuant.

Ainsi achèvera de se dessiner le « retour à la vie grecque ». Au lieu de quelques excentricités naturistes qui difficilement s’imposeraient à tous, un courant se formera poussant à la recherche du calme, à la pratique de la philosophie, à l’effort vers la santé, à la jouissance du beau. Il n’y a rien là qui soit en contradiction avec les principes démocratiques. Bien au contraire, ces bases de la vie antique s’accommoderont à merveille d’une certaine simplicité et d’un égalitarisme relatif. Mais lorsque, sur de telles bases, la civilisation moderne aura retrouvé son équilibre, combien risquent de paraître laids et absurdes les siècles précédents. Nos fils s’étonneront, non que nous ayons vécu sous un tel régime, mais que nous en ayons si longtemps témoigné notre satisfaction ; ils s’extasieront devant l’agitation malsaine, le dérèglement mental, le mépris du bon fonctionnement animal et l’incompréhension de la beauté qui, si longtemps, auront dominé des générations se vantant d’être éclairées et se comparant orgueilleusement à leurs devancières.

Revue Olympique, 1907.