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AnthologieÉditions Paul Roubaud (p. 20-23).

La peur.

Il existe plusieurs espèces de peurs. La poltronnerie en est, sans contredit, la forme la moins estimable ; ce n’est pas tout à fait la lâcheté mais cela y mène.

La lâcheté est une débandade complète de l’être, l’aveu de son impuissance totale en face du devoir. La poltronnerie est un recul devant un danger qui s’offre mais qui ne s’impose pas. Après tout, vous n’êtes pas obligé, vous qui faites du sport, de monter ou de conduire ce cheval qui vous effraye ; vous pouvez descendre de bicyclette avant cette descente qui vous inquiète ; vous avez le droit de redouter les poings d’un boxeur trop robuste et d’éviter en nageant l’angoisse d’un remous ou d’un courant trop violents.

À vous de déterminer dans le tréfonds de votre conscience si c’est une sage prudence ou bien une peur déguisée qui vous incite. Nul que vous ne peut le savoir, mais d’un seul regard intérieur vous le saurez. Avoir cédé à ce genre de poltronnerie, dont au reste bien peu sont complètement exempts, n’est pas un malheur irréparable ; se résigner à y céder, voilà le mal. Quiconque se résout à de pareilles défaillances et s’y accoutume a beaucoup de chances de devenir lâche.

La phobie est autre chose ; ce mot désigne une sorte de maladie ou plutôt de vertige qui s’empare d’un individu ordinairement un peu déséquilibré ou neurasthénique mais, parfois aussi, absolument sain et qui le pousse à certains actes où à certaines abstentions d’où sa responsabilité se trouve plus ou moins dégagée. La phobie n’est pas si rare parmi les sportsmen que l’on pourrait se l’imaginer encore que ses manifestations demeurent, le plus souvent, anodines. Nous avons connu de bons nageurs auxquels la sensation des profondeurs liquides amassées au-dessous d’eux s’imposait soudain avec une telle intensité qu’elle risquait de paralyser leurs mouvements — et des rameurs que l’image renversée des grands arbres de la rive et le vide immense du ciel, réfléchi par le miroir de l’eau, troublaient parfois au point de compromettre leur équilibre et de détruire leur rythme.

La phobie est un égarement tout physique tandis que la poltronnerie s’accompagne d’une défaillance morale.

Il y a encore la peur mécanique. Celle-là, très fréquente dans les sports, n’a point d’action directe sur le caractère mais elle entrave le perfectionnement du sujet et peut, en se développant, le faire progresser à rebours et, finalement, le dégoûter de l’exercice.

Ne la confondons pas avec ces reculs instinctifs que provoque la brusque notion d’une menace inattendue. Nous ne sommes pas maîtres du clignement de nos paupières devant un acier qui scintille, ni de ce léger frisson de la chair qui inspirait à Turenne sa sublime apostrophe : « Tu trembles, carcasse !… »

La peur mécanique est un phénomène tout à fait local. Les muscles sont doués d’une mémoire très puissante ; s’ils se rappellent leurs exploits, ils se souviennent aussi de leurs insuccès. La maladresse qu’ils commettent s’enracine fortement en eux et tend à se reproduire en s’aggravant. Indépendamment de toute nervosité — car les nerfs évidemment ont une tendance à venir compliquer la question — le mouvement qui a échoué une fois est plus difficile à bien renouveler. Quiconque s’adonnera à sauter une barrière en fera l’expérience et l’exemple a ceci de bon qu’il est applicable au cheval aussi bien qu’à l’homme, soulignant ainsi le caractère animal du phénomène.

À toutes les formes de la peur, il est un remède unique : la confiance. L’envers de la peur, c’est le courage ; mais c’est la confiance qui en est l’antidote et cela revient à dire qu’on arrivera rarement à en triompher par le seul effort de la volonté. La volonté réussira parfois à engendrer le courage qui se traduit en actes : elle ne saurait créer la confiance qui est un état d’âme. La confiance, d’ailleurs, ne jaillit point comme peut le faire le courage. Elle s’acquiert par gradation, par accumulation ; elle s’effarouche si on la brusque.

L’exercice physique est, par excellence, une école de confiance précisément parce qu’il comporte un dosage indéfini. On peut toujours abaisser l’obstacle ou graduer le mouvement jusqu’à trouver le point où l’un se franchit, ou l’autre s’accomplit aisément et partir de là pour refouler la peur de plus en plus loin. L’exercice physique possède ainsi le moyen de guérir en grand le mal qu’il provoque en petit. Il agit comme le vaccin.

La peur mécanique peut se manifester dans presque tous les sports mais plus fréquemment et fortement dans les sports d’équilibre que dans les sports de combat. La manière de la traiter est identique : recommencer sans s’énerver, avec une persévérance souple — et en distrayant l’attention autant que possible.

Dans la plupart des exercices, en effet, il y a, physiologiquement, un automatisme à acquérir et, psychologiquement, une crainte à dominer : ainsi, dans la boxe, le détachement de l’épaule et la peur des coups ; dans la natation, l’allongement du corps et la peur d’enfoncer ; dans le cyclisme, l’extension alternative des jambes et la peur de perdre l’équilibre. Les deux éléments se nuisent l’un à l’autre. Les muscles auraient vite compris mais les nerfs s’interposent ; il faut les occuper ailleurs pour faciliter l’automatisme.

Il advient que l’apprentissage d’un sport se trouve ralenti et compliqué par la trop grande attention que l’élève, sollicité à tort par le maître, donne au mouvement qu’on lui fait exécuter. Au rebours du professeur de science, l’instructeur en exercice physique devrait parfois dire au débutant : « Pensez donc à autre chose… »

La Gymnastique utilitaire, Chap. viii.