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Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (tome 2p. 537-540).


CHAPITRE XI


Le jour de l’arrivée de Serge Ivanitch à Pakrofsky avait été plein d’émotions pour Levine.

On était au moment le plus occupé de l’année, à celui qui exige un effort de travail et de volonté qu’on n’apprécie pas suffisamment, parce qu’il se reproduit périodiquement et n’offre que des résultats fort simples. Moissonner, rentrer les idées, faucher, labourer, battre le grain, ensemencer, ce sont des travaux qui n’étonnent personne, mais, pour arriver à les accomplir dans le court espace de temps accordé par la nature, il faut que du petit au grand chacun se mette à l’œuvre ; il faut que pendant trois à quatre semaines on se contente de pain, d’oignons et de kvas, qu’on ne dorme que pendant quelques heures, qu’on ne s’arrête ni jour ni nuit, et ce phénomène se réalise chaque année dans toute la Russie.

Levine se sentait à l’unisson du peuple ; il allait aux champs de grand matin, rentrait déjeuner avec sa femme et sa belle-sœur, puis retournait à la ferme, où il installait une nouvelle batteuse. Et, tout en surveillant l’ouvrage ou en causant avec son beau-père et les dames, la même question le poursuivait : « Qui suis-je ? où suis-je ? pourquoi ? »

Debout près de la grange fraîchement recouverte de chaume, il regardait la poussière produite par la batteuse danser dans l’air, la paille se répandre au dehors sur l’herbe ensoleillée, tandis que les hirondelles se réfugiaient sous la toiture, et que les travailleurs se pressaient dans l’intérieur assombri de la grange.

« Pourquoi tout cela ? pensait-il, pourquoi suis-je là à les surveiller, et eux, pourquoi font-ils preuve de zèle devant moi ? Voilà ma vieille amie Matrona (une grande femme maigre qu’il avait guérie d’une brûlure, et qui ratissait vigoureusement le sol), je l’ai guérie, c’est vrai, mais si ce n’est aujourd’hui, ce sera dans un an, ou dans dix ans, qu’il faudra la porter en terre, tout comme cette jolie fille adroite qui fait l’élégante, comme ce cheval fatigué attelé au manège, comme Fedor qui surveille la batteuse et commande avec tant d’autorité aux femmes, – et il en sera de même de moi… Pourquoi ? » et machinalement, tout en réfléchissant, il consultait sa montre afin de fixer la tâche aux ouvriers.

L’heure du dîner ayant sonné, Levine laissa les travailleurs se disperser, et, s’appuyant à une belle meule de blé préparé pour les semences, il engagea la conversation avec Fedor, et le questionna au sujet d’un riche paysan nommé Platon, qui se refusait à louer le champ jadis mis en association, et qu’un paysan avait exploité l’année précédente.

« Le prix est trop élevé, Constantin Dmitritch, dit Fedor.

— Mais puisque Mitiouck le payait l’an dernier ?

— Platon ne payera pas le même prix que Mitiouck, dit l’ouvrier d’un ton du mépris ; le vieux Platon n’écorcherait pas son prochain ; il a pitié du pauvre monde et ferait crédit au besoin.

— Pourquoi ferait-il crédit ?

— Les hommes ne sont pas tous pareils : tel vit pour son ventre, comme Mitiouck, toi pour son âme, pour Dieu, comme le vieux Platon.

— Qu’appelles-tu vivre pour son âme, pour Dieu ? cria presque Levine.

— C’est bien simple : vivre selon Dieu, selon la vérité. On n’est pas tous pareils, c’est sûr. Vous, par exemple, Constantin Dmitritch, vous ne feriez pas de tort non plus au pauvre monde.

— Oui…, oui… adieu ! » balbutia Levine en proie à une vive émotion, et, prenant sa canne, il se dirigea vers la maison. « Vivre pour Dieu, selon la vérité…, pour son âme », ces paroles du paysan trouvaient un écho dans son cœur ; et des pensées confuses, mais qu’il sentait fécondes, s’agitèrent en lui, échappées de quelque recoin de son être où elles avaient été longtemps comprimées, pour l’éblouir d’une clarté nouvelle.