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Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (tome 2p. 414-417).


CHAPITRE VII


Levine n’avait pas remis le pied au club depuis le temps où, après avoir terminé ses études, il passa un hiver à Moscou ; mais ses souvenirs à demi effacés se réveillèrent devant le grand perron, au fond de la vaste cour circulaire, lorsqu’il vit le suisse lui ouvrir, en le saluant, la porte d’entrée et l’inviter à quitter ses galoches et sa fourrure avant de monter au premier. Comme autrefois il éprouva une espèce de bien-être auquel se joignait le sentiment de se trouver en bonne compagnie.

« Voilà longtemps que nous n’avons eu le plaisir de vous voir, dit le second suisse qui le reçut au haut de l’escalier et auquel tous les membres du club, ainsi que toute leur parenté, étaient connus. Le prince vous a inscrit hier ; Stépane Arcadiévitch n’est pas encore arrivé. »

Levine, en entrant dans la salle à manger, trouva les tables presque entièrement occupées ; parmi les convives il reconnut des figures amies : le vieux prince, Swiagesky, Serge Ivanitch, Wronsky ; et tous, jeunes et vieux, semblaient avoir déposé leurs soucis au vestiaire avec leurs fourrures, pour ne plus songer qu’à jouir des douceurs de la vie.

« Tu viens tard, dit le vieux prince, tendant la main à son gendre par-dessus l’épaule et en souriant. Comment va Kitty ? ajouta-t-il en introduisant un coin de sa serviette dans une boutonnière de son gilet.

— Elle va bien et dîne avec ses deux sœurs.

— Tant mieux ; tiens, va vite te mettre à cette table là-bas, ici tout est pris, dit le prince en prenant avec précaution une assiettée d’ouha[1] de la main d’un domestique.

— Par ici, Levine, » cria une voix joviale du fond de la salle. C’était Tourovtzine assis près d’un jeune officier et gardant deux places qu’il destinait à Oblonsky et à Levine. Celui-ci prit avec plaisir une des chaises réservées, et se laissa présenter au jeune officier.

« Ce Stiva est toujours en retard.

— Le voici.

— Tu viens d’arriver, n’est-ce pas ? demanda Oblonsky à Levine lorsqu’il fut près de lui. Allons prendre un verre d’eau-de-vie. »

Et avant de commencer leur dîner les deux amis s’approchèrent d’une grande table sur laquelle une zakouska des plus variées était dressée ; Stépane Arcadiévitch trouva moyen néanmoins de demander un hors-d’œuvre spécial, qu’un laquais en livrée s’empressa de lui procurer.

Aussitôt après le potage on fit servir du champagne ; Levine avait faim, il mangea et but avec un grand plaisir, s’amusant de bon cœur des conversations de ses voisins. On raconta des anecdotes un peu légères, on se porta des toasts réciproques en faisant disparaître les bouteilles de champagne l’une après l’autre ; on parla chevaux, courses, et l’on cita le trotteur de Wronsky, Atlas, qui venait de gagner un prix.

« Et voilà l’heureux propriétaire lui-même », dit Stépane Arcadiévitch vers la fin du dîner, se renversant en arrière sur sa chaise, pour tendre la main à Wronsky qu’accompagnait un colonel de la Garde d’une stature gigantesque ; Wronsky se pencha vers Oblonsky, lui murmura d’un air de bonne humeur quelques mots à l’oreille, et avec un sourire aimable tendit la main à Levine.

« Enchanté de vous rencontrer, lui dit-il, je vous ai cherché dans toute la ville après les élections : vous aviez disparu.

— C’est vrai, je me suis esquivé le même jour. Nous venons de parler de votre trotteur, je vous en fais mon compliment.

— N’élevez-vous pas aussi des chevaux de course ?

— Moi, non ; mais mon père avait une écurie, et par tradition je m’y connais.

— Où as-tu dîné ? demanda Oblonsky.

— À la seconde table derrière les colonnes.

— On l’a accablé de félicitations ; c’est joli, un second prix impérial ! Ah ! si je pouvais avoir la même chance au jeu ! dit le grand colonel.

— C’est Yavshine », dit Tourovtzine à Levine en voyant le géant se diriger vers la chambre dite infernale.

Wronsky s’attabla près d’eux, et, sous l’influence du vin et de l’atmosphère sociable du club, Levine causa cordialement avec lui ; heureux de ne plus sentir de haine contre son ancien rival, il fit même une allusion à la rencontre qui avait eu lieu chez la princesse Marie Borisowna.

« Marie Borisowna ? quelle femme ! s’écria Stépane Arcadiévitch, et il conta sur la vieille dame une anecdote qui fit rire tout le monde, et principalement Wronsky.

— Eh bien, messieurs, si nous avons fini, sortons, » dit Oblonsky.

  1. Soupe au sterlet.