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Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (tome 2p. 432-435).


CHAPITRE XII


Après avoir pris congé de ses visiteurs, Anna se mit à arpenter les appartements de long en large. Elle ne se dissimulait pas que depuis un certain temps ses rapports avec les hommes s’empreignaient d’une coquetterie presque involontaire, et s’avouait qu’elle avait fait son possible pour tourner la tête à Levine ; mais, quoique celui-ci lui eût plu, et qu’elle trouvât, comme Kitty, un rapport secret entre lui et Wronsky, malgré certains contrastes extérieurs, ce n’est pas à lui qu’elle songea. Une seule et même pensée la poursuivait.

« Pourquoi, puisque j’exerce une attraction aussi sensible sur un homme marié, amoureux de sa femme, n’en ai-je plus sur lui ? Pourquoi devient-il si froid ? Il m’aime encore cependant, mais quelque chose nous divise ! Il n’est pas rentré de la soirée, sous prétexte de surveiller Yavshine. Yavshine est-il un enfant ? Il ne ment pourtant pas ; ce qu’il tient à me prouver, c’est qu’il prétend garder son indépendance ; je ne le conteste pas, mais qu’a-t-il besoin de l’affirmer ainsi ? Ne peut-il donc comprendre l’horreur de la vie que je mène ? cette longue expectative d’un dénouement qui ne vient pas ? Toujours aucune réponse ! et que puis-je faire ? que puis-je entreprendre en attendant ? Rien, sinon me contenir, ronger mon frein, me forger des distractions ! Et qu’est-ce que ces Anglais, ces lectures, ce livre, sinon autant de tentatives pour m’étourdir, comme la morphine que je prends la nuit ! Son amour seul me sauverait ! » dit-elle, et des larmes de pitié sur son propre sort lui jaillirent des yeux.

Un coup de sonnette bien connu retentit, et aussitôt Anna, s’essuyant les yeux, feignit le plus grand calme, et s’assit près de la lampe avec un livre ; elle tenait à témoigner son mécontentement, non à laisser voir sa douleur. Wronsky ne devait pas se permettre de la plaindre : c’est ainsi qu’elle-même provoquait la lutte qu’elle reprochait à son amant de vouloir engager. Wronsky entra, l’air content et animé, s’approcha d’elle, et lui demanda gaiement si elle ne s’était pas ennuyée.

« Oh non, c’est une chose dont je me suis déshabituée. Stiva et Levine sont venus me voir.

— Je le savais ; Levine te plaît-il ? demanda-t-il en s’asseyant près d’elle.

— Beaucoup ; ils viennent à peine de partir. Qu’as-tu fait de Yavshine ?

— Quelle terrible passion que le jeu ! Il avait gagné 17 000 roubles, et j’étais parvenu à l’emmener, lorsqu’il m’a échappé ; en ce moment, il reperd tout.

— Alors pourquoi le surveiller ? – dit Anna relevant la tête brusquement et rencontrant le regard glacé de Wronsky ; – après avoir dit à Stiva que tu restais avec lui pour l’empêcher de jouer, tu as bien fini par l’abandonner ?

— D’abord je n’ai chargé Stiva d’aucune commission, puis je n’ai pas l’habitude de mentir, répondit-il avec la froide résolution de lui résister, et enfin j’ai fait ce qu’il me convenait de faire. »

« Anna, Anna, pourquoi ces récriminations ? » ajouta-t-il après un moment de silence, tendant sa main ouverte vers elle, dans l’espoir qu’elle y placerait la sienne. Un mauvais esprit la retint.

« Certainement tu as fait comme tu l’entendais, qui en doute ; mais pourquoi appuyer là-dessus ? » répondit-elle, tandis que Wronsky retirait sa main d’un air plus résolu encore.

« C’est une question d’entêtement, d’opiniâtreté pour toi, dit-elle, il s’agit de savoir qui d’entre nous l’emportera. Si tu savais combien, lorsque je te vois ainsi hostile, je me sens sur le bord d’un abîme, combien j’ai peur de moi-même ! » Et, prise de pitié pour son triste sort, elle détourna la tête afin de lui cacher ses sanglots.

« Mais à quel propos tout cela ? dit Wronsky effrayé de ce désespoir, et se penchant vers Anna pour lui prendre la main et la baiser. Peux-tu me reprocher de chercher des distractions au dehors ? Est-ce que je ne fuis pas la société des femmes ?

— Il ne manquerait plus que cela !

— Voyons, dis-moi ce qu’il faut que je fasse pour te rendre heureuse, je suis prêt à tout pour t’épargner une douleur ! dit-il, ému de la voir si malheureuse.

— Ce n’est rien, répondit-elle, la solitude, les nerfs ; n’en parlons plus. Raconte-moi ce qui s’est passé aux courses ; tu ne m’en as encore rien dit », fit-elle, cherchant à dissimuler l’orgueil qu’elle éprouvait d’avoir obligé ce caractère absolu à plier devant elle.

Wronsky demanda à souper et, tout en mangeant, lui raconta les incidents de la course ; mais au son de sa voix, à son regard de plus en plus froid, Anna comprit qu’elle payait la victoire qu’elle venait de remporter, et qu’il ne lui pardonnait pas les mots : « J’ai peur de moi-même, je me sens sur le bord d’un abîme ». C’était une arme dangereuse dont il ne fallait plus se servir ; il s’élevait entre eux comme un esprit de lutte, elle le sentait, et n’était pas maîtresse, non plus que Wronsky, de le dominer.