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Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (tome 2p. 334-339).


CHAPITRE XVI


Daria Alexandrovna, tout en craignant d’être désagréable aux Levine, qui redoutaient un rapprochement avec Wronsky, tenait à aller voir Anna pour lui prouver que son affection n’avait pas varié. Le petit voyage qu’elle projetait offrait certaines difficultés, et, afin de ne pas gêner son beau-frère, elle voulut louer des chevaux au village. Dès que Levine en fut averti, il vint adresser de vifs reproches à sa belle-sœur.

« Pourquoi t’imagines-tu me faire de la peine en allant chez Wronsky ? Quand d’ailleurs cela serait, tu m’affligerais plus encore en te servant d’autres chevaux que des miens ; ceux qu’on te louera ne pourront jamais faire 70 verstes d’une traite. »

Dolly finit par se soumettre, et au jour indiqué, Levine lui ayant fait préparer un relais à mi-chemin, elle se mit en route, sous la protection du teneur de livres, qu’on avait, pour plus de sécurité, placé près du cocher en guise de valet de pied. L’attelage n’était pas beau, mais capable de fournir une longue course, et Levine, outre qu’il accomplissait un devoir d’hospitalité, économisait ainsi à Dolly une dépense lourde dans l’état actuel de ses finances.

Le jour commençait à poindre quand Daria Alexandrovna partit ; bercée par l’allure régulière des chevaux, elle s’assoupit, et ne se réveilla qu’au relais ; là elle prit du thé chez le riche paysan où Levine, en allant chez Swiagesky, s’était autrefois arrêté, et, après s’être reposée en bavardant avec le vieillard et les jeunes femmes, elle continua son voyage.

Dolly, dans sa vie occupée et absorbée par ses devoirs maternels, avait peu le temps de réfléchir ; aussi cette course solitaire de quatre heures lui fournit-elle une rare occasion de méditer sur son passé et de le considérer sous ses différents aspects.

Elle pensa d’abord à ses enfants, recommandés aux soins de sa mère et de sa sœur (c’était sur celle-ci qu’elle comptait particulièrement). « Pourvu que Macha ne fasse plus de sottises, que Gricha n’aille pas attraper quelque coup de pied de cheval, et que Lili ne se donne pas d’indigestion ! » se dit-elle. D’autres préoccupations, plus importantes, succédèrent à ces petits soucis du moment : elle devait changer d’appartement en rentrant à Moscou, il faudrait rafraîchir le salon ; sa fille aînée aurait besoin d’une fourrure pour l’hiver ! Puis vinrent d’autres questions graves : Comment ferait-elle pour continuer convenablement l’éducation des enfants ? Les filles l’inquiétaient peu, mais les garçons ? Elle avait pu s’occuper elle-même de Gricha cet été, parce que par extraordinaire sa santé ne l’en avait pas empêchée ; mais qu’une grossesse survînt… Et elle songea qu’il était injuste de considérer les douleurs de l’enfantement comme le signe de la malédiction qui pèse sur la femme :

« C’est si peu de chose, comparé aux misères de la grossesse ! » Et elle se rappela sa dernière épreuve en ce genre et la perte de son enfant ! Ce souvenir lui remit en mémoire son entretien avec la jeune femme, fille du vieux paysan chez qui elle avait pris le thé ; interrogée sur le nombre de ses enfants, la paysanne avait répondu que sa fille unique était morte pendant le carême.

« Tu en es bien triste ?

— Oh non ; le grand-père ne manque pas de petits-enfants, et celle-là n’était qu’un souci de plus. Que peut-on faire avec un nourrisson sur les bras ? C’est un obstacle à tout. »

Cette réponse avait paru révoltante à Dolly dans la bouche d’une femme dont la physionomie exprimait la bonté.

« En résumé, pensa-t-elle, se rappelant ses quinze années de mariage, ma jeunesse s’est passée à avoir mal au cœur, à me sentir maussade, dégoûtée de tout, et à paraître hideuse, car si notre jolie Kitty enlaidit pour le moment, combien n’ai-je pas dû être affreuse ! » Et elle tressaillit en songeant à ses souffrances, à ses longues insomnies, aux misères de l’allaitement, à l’énervement et à l’irritabilité qui en résultaient ! puis, c’étaient les maladies des enfants, les mauvais penchants à combattre, les frais d’éducation, le latin et ses difficultés, et, pis que tout, la mort ! Son cœur de mère saignait cruellement encore de la perte de son dernier-né, enlevé par le croup ; elle se rappela sa douleur solitaire devant ce petit front blanc, entouré de cheveux frisés, de cette bouche étonnée et entr’ouverte, au moment où retombait le couvercle du cercueil rose brodé d’argent. Elle avait été seule à pleurer, et l’indifférence générale lui avait été une douleur de plus.

« Et pourquoi tout cela ? quel sera le résultat de cette vie pleine de soucis, si ce n’est une famille pauvre et mal élevée ? Qu’aurais-je fait cet été si les Levine ne m’avaient invitée à venir chez eux ? Mais, quelque affectueux et délicats qu’ils soient, ils ne pourront recommencer, car à leur tour ils auront des enfants qui rempliront la maison. Papa s’est presque dépouillé pour nous, lui non plus ne pourra pas m’aider ; comment arriverai-je à faire des hommes de mes fils ? Il faudra chercher des protections, m’humilier, car je ne puis compter sur Stiva ; ce que je puis espérer de plus heureux, c’est qu’ils ne tournent pas mal ; et que de souffrances pour en arriver là ! » Les paroles de la jeune paysanne avaient du vrai dans leur cynisme naïf.

« Approchons-nous, Philippe ? demanda-t-elle au cocher pour écarter ces pénibles pensées.

— Il nous reste sept verstes à partir du village. »

La calèche traversa un petit pont où les moissonneuses, la faucille sur l’épaule, s’arrêtèrent pour la regarder passer. Tous ces visages semblaient gais, contents, pleins de vie et de santé.

« Chacun vit et jouit de l’existence, se dit Dolly tandis que la vieille calèche montait au trot une petite côte, moi seule me fais l’effet d’une prisonnière momentanément mise en liberté. Ma sœur Nathalie, Warinka, ces femmes, Anna, savent toutes ce que c’est que l’existence, moi je l’ignore. Et pourquoi accuse-t-on Anna ? Si je n’avais pas aimé mon mari, j’en aurais fait autant. Elle a voulu vivre, n’est-ce pas un besoin que Dieu nous a mis au cœur ? Moi-même n’ai-je pas regretté d’avoir suivi ses conseils au lieu de me séparer de Stiva ? qui sait ? j’aurais pu recommencer l’existence, aimer, être aimée ! Ce que je fais est-il plus honorable ? Je supporte mon mari, parce qu’il m’est nécessaire, voilà tout ! J’avais encore quelque beauté alors ! » Et elle voulut tirer de son sac un petit miroir de voyage, mais la crainte d’être surprise par les deux hommes sur le siège l’arrêta ; sans avoir besoin de se regarder, elle se rappela qu’elle pouvait plaire encore, et pensa à l’amabilité de Serge Ivanitch, au dévouement du bon Tourovtzine qui, par amour pour elle, l’avait aidée à soigner ses enfants pendant la scarlatine ; elle se rappela même un tout jeune homme, sur le compte duquel Stiva la taquinait. Et les romans les plus passionnés, les plus invraisemblables se présentèrent à son imagination.

« Anna a eu raison, elle est heureuse, elle fait le bonheur d’un autre ; elle doit être belle, brillante, pleine d’intérêt pour toute chose, comme par le passé. » Un sourire effleura les lèvres de Dolly poursuivant en pensée un roman analogue à celui d’Anna, dont elle serait l’héroïne ; elle se représenta le moment où elle avouait tout à son mari, et se mit à rire en songeant à la stupéfaction de Stiva.