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Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (tome 2p. 325-329).


CHAPITRE XIV


Vers dix heures du matin, après avoir fait sa ronde à la ferme, Levine frappait à la porte de Vassinka.

« Entrez, dit celui-ci, excusez-moi, mais je termine mes ablutions.

— Ne vous gênez pas. Avez-vous bien dormi ?

— Comme un mort.

— Que prenez-vous le malin, du café ou du thé ?

— Ni l’un ni l’autre, je déjeune à l’anglaise. Je suis honteux d’être ainsi en retard ! Ces dames sont sans doute levées ? Ne serait-ce pas le moment de faire une promenade ? vous me montrerez vos chevaux ? »

Levine y consentit volontiers ; ils firent le tour du jardin, examinèrent l’écurie, firent un peu de gymnastique, et rentrèrent au salon.

« Nous avons eu une chasse bien amusante, dit Weslowsky s’approchant de Kitty installée près du samovar. Quel dommage que les dames soient privées de ce plaisir ! »

« Il faut bien qu’il dise un mot à la maîtresse de la maison », pensa Levine, déjà ennuyé de l’air conquérant du jeune homme.

La princesse causait avec la sage-femme et Serge Ivanitch sur la nécessité d’installer sa fille à Moscou pour l’époque de sa délivrance, et elle appela son gendre pour lui parler de cette grave question. Rien ne froissait Levine autant que cette attente banale d’un événement aussi extraordinaire que la naissance d’un fils, car ce serait un fils. Il n’admettait pas que cet invraisemblable bonheur, entouré de tant de mystère pour lui, fût discuté comme un fait très ordinaire par ces femmes qui en comptaient l’échéance sur leurs doigts ; leurs entretiens, aussi bien que les objets de layette, le blessaient, et il détournait l’oreille comme autrefois quand il devait songer aux préparatifs de son mariage.

La princesse ne comprenait rien à ces impressions, et voyait dans cette indifférence apparente de l’étourderie et de l’insouciance ; aussi ne lui laissait-elle pas de repos ; elle venait de charger Serge Ivanitch de chercher un appartement, et tenait à ce que Constantin donnât son avis.

« Faites ce que bon vous semble, princesse, je n’y entends rien.

— Mais il faut décider l’époque à laquelle vous rentrerez à Moscou.

— Je l’ignore ; ce que je sais, c’est que des millions d’enfants naissent hors de Moscou.

— Dans ce cas…

— Kitty fera ce qu’elle voudra.

— Kitty ne doit pas entrer dans des détails qui pourraient l’effrayer ; rappelle-toi que Nathalie Galizine est morte en couches ce printemps, faute d’un bon accoucheur.

— Je ferai ce que vous voudrez », répéta encore Levine, d’un air sombre, et il cessa d’écouter sa belle-mère ; son attention était ailleurs.

« Cela ne peut durer ainsi », pensait-il, jetant de temps en temps un coup d’œil sur Vassinka penché, vers Kitty, et sur sa femme troublée et rougissante. La pose de Weslowsky lui parut inconvenante, et, comme l’avant-veille, il tomba soudain des hauteurs du bonheur le plus idéal dans un abîme de haine et de confusion. Le monde lui devint insupportable.

« Comme tu descends tard, dit en ce moment Oblonsky, étudiant la physionomie de Levine, à Dolly qui entrait au salon.

— Macha a mal dormi et m’a fatiguée », répondit Daria Alexandrovna.

Vassinka se leva un instant, salua et se rassit pour reprendre sa conversation avec Kitty ; il lui parlait encore d’Anna, discutant la possibilité d’aimer dans ces conditions extralégales, et, quoique l’entretien déplût à la jeune femme, elle était trop inexpérimentée et trop naïve pour savoir y mettre un terme et dissimuler la gêne à la fois et l’espèce de plaisir que lui causaient les attentions du jeune homme. La crainte de la jalousie de son mari contribuait à son émotion, car elle savait d’avance qu’il interpréterait mal chacune de ses paroles, chacun de ses gestes.

« Où vas-tu, Kostia ? lui demanda-t-elle d’un air coupable en le voyant sortir d’un pas délibéré.

— Je vais parler à un mécanicien allemand venu en mon absence », répondit-il sans la regarder, convaincu de l’hypocrisie de sa femme.

À peine fut-il dans son cabinet qu’il entendit le pas bien connu de Kitty descendant l’escalier avec une imprudente vivacité. Elle frappa à sa porte.

« Que veux-tu ? Je suis occupé, dit-il sèchement.

— Excusez-moi, fit Kitty entrant et, s’adressant à l’Allemand : j’ai un mot à dire à mon mari. »

Le mécanicien voulut sortir, mais Levine l’arrêta.

« Ne vous dérangez pas.

— Je ne voudrais pas manquer le train de trois heures », fit remarquer l’Allemand.

Sans lui répondre, Levine sortit avec sa femme dans le corridor.

« Que voulez-vous ? lui demanda-t-il froidement en français, sans vouloir remarquer son visage contracté par l’émotion.

— Je… je voulais te dire que cette vie est un supplice…, murmura-t-elle.

— Il y a du monde à l’office, ne faites pas de scènes », dit-il avec colère.

Kitty voulut l’entraîner dans une pièce voisine, mais Tania y prenait une leçon d’anglais ; elle l’emmena au jardin.

Un jardinier y nettoyait les allées ; peu soucieuse de l’effet que pouvait produire sur cet homme son visage couvert de larmes, Kitty avança rapidement, suivie de son mari, qui sentait comme elle le besoin d’une explication et d’un tête-à-tête, afin de rejeter loin d’eux le poids de leur tourment.

« Mais c’est un martyre qu’une existence pareille ! pourquoi souffrons-nous ainsi, qu’ai-je fait ? dit-elle lorsqu’ils eurent atteint un banc dans une allée isolée.

— Avoue que son attitude avait quelque chose de blessant, d’inconvenant ? lui demanda Levine, serrant sa poitrine à deux mains comme l’avant-veille.

— Oui… répondit-elle, d’une voix tremblante, mais ne vois-tu pas, Kostia, que ce n’est pas ma faute ? J’avais voulu dès le matin le remettre à sa place… Mon Dieu, pourquoi sont-ils tous venus ! nous étions si heureux ! » Et les sanglots étouffèrent sa voix.

Le jardinier, quand il les revit peu après avec des visages calmes et heureux, ne comprit pas ce qui avait pu se passer de joyeux sur ce banc isolé.