Ouvrir le menu principal

Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (tome 2p. 314-320).


CHAPITRE XI


Levine et Oblonsky trouvèrent Weslowsky déjà installé dans l’izba où ils devaient souper. Assis sur un banc, auquel il se cramponnait des deux mains, il faisait tirer ses bottes couvertes de vase, par un soldat, frère de leur hôtesse.

« Je viens d’arriver, dit-il, riant de son rire communicatif ; ces paysans ont été charmants. Figurez-vous qu’après m’avoir fait boire et manger ils n’ont rien voulu accepter. Et quel pain ! quelle eau-de-vie !

— Pourquoi vous auraient-ils fait payer ? remarqua le soldat, ils ne vendent pas leur eau-de-vie. »

Les chasseurs ne se laissèrent par rebuter par la saleté de l’izba, que leurs bottes et les pattes de leurs chiens avaient souillée d’une boue noirâtre, et soupèrent avec un appétit qu’on ne connaît qu’à la chasse ; puis, après s’être nettoyés, ils allèrent se coucher dans une grange à foin où le cocher leur avait préparé des lits.

Ln nuit tombait, mais l’envie de dormir ne leur venait pas, et l’enthousiasme de Vassinka pour l’hospitalité des paysans, la bonne odeur du foin, et l’intelligence des chiens couchés à leurs pieds, les tint éveillés.

Oblonsky leur raconta une chasse à laquelle il avait assisté l’année précédente chez Malthus, un entrepreneur de chemins de fer, riche à millions.

Il décrivit les immenses marais gardés du gouvernement de Tver, les dog-cars, les tentes dressées pour le déjeuner.

« Comment ces gens-là ne te sont-ils pas odieux ? dit Levine se soulevant sur son lit de foin ; leur luxe est révoltant, ils s’enrichissent à la façon des fermiers d’eau-de-vie d’autrefois, et se moquent du mépris public, sachant que leur argent mal acquis les réhabilitera.

— C’est bien vrai ! s’écria Weslowsky. Oblonsky accepte leurs invitations par bonhomie, mais cet exemple est imité.

— Vous vous trompez, reprit Oblonsky ; si je vais chez eux, c’est que je les considère comme de riches marchands ou de riches propriétaires, qui doivent la richesse à leur travail et à leur intelligence.

— Qu’appelles-tu travail ? Est-ce de se faire donner une concession et de la rétrocéder ?

— Certainement, en ce sens que si personne ne prenait cette peine, nous n’aurions pas de chemins de fer.

— Peux-tu assimiler ce travail à celui d’un homme qui laboure, et d’un savant qui étudie ?

— Non, mais il n’en a pas moins un résultat, — des chemins de fer. Il est vrai que tu ne les approuves pas.

— Ceci est une autre question, mais je maintiens que lorsque la rémunération est en disproportion avec le travail, elle est malhonnête. — Ces fortunes sont scandaleuses. Le roi est mort, vive le roi ; nous n’avons plus de fermes, mais les chemins de fer et les banques y suppléent.

— Tout cela peut être vrai, mais qui peut tracer la limite exacte du juste et de l’injuste ? Pourquoi, par exemple, mes appointements sont-ils plus forts que ceux de mon chef de bureau, qui connaît les affaires mieux que moi ?

— Je ne sais pas.

— Pourquoi gagnes-tu, disons cinq mille roubles, là où, avec plus de travail, notre hôte, le paysan, en gagne cinquante ? Et pourquoi Malthus ne gagnerait-il pas plus que ses piqueurs ? Au fond, je ne puis m’empêcher de croire que la haine qu’inspirent ces millionnaires tient simplement à de l’envie.

— Vous allez trop loin, interrompit Weslowsky ; on ne leur envie pas leurs richesses, mais on ne peut se dissimuler qu’elles ont un côté ténébreux.

— Tu as raison, reprit Levine, en taxant d’injustes mes cinq mille roubles de bénéfice : j’en souffre.

— Mais pas au point de donner ta terre au paysan, dit Oblonsky qui, depuis quelque temps, lançait volontiers des pointes à son beau-frère, avec lequel, depuis qu’ils faisaient partie de la même famille, ses relations prenaient une nuance d’hostilité.

— Je ne la donne pas parce que je ne saurais comment m’y prendre pour me déposséder, et qu’ayant une famille j’ai des devoirs envers elle, et ne me reconnais pas le droit de me dépouiller.

— Si tu considères cette inégalité comme une injustice, il est de ton devoir de la faire cesser.

— Je tâche d’y parvenir en ne faisant rien pour l’accroître.

— Quel paradoxe !

— Oui, cela sent le sophisme, ajouta Weslowsky. Hé, camarade, cria-t-il à un paysan qui entr’ouvrait la porte en la faisant crier sur ses gonds : vous ne dormez donc pas encore, vous autres ?

— Oh non, mais je vous croyais endormis ; puis-je entrer prendre un crochet dont j’ai besoin ? dit-il en montrant les chiens et se glissant dans la grange.

— Où dormirez-vous ?

— Nous gardons nos chevaux au pâturage.

— La belle nuit ! s’écria Vassinka, apercevant dans l’encadrement formé par la porte la maison et les voitures dételées, éclairées par la lune. D’où viennent ces voix de femmes ? »

— Ce sont les filles d’à côté.

— Allons nous promener, Oblonsky ; jamais nous ne pourrons dormir.

— Il fait si bon ici !

— J’irai seul, dit Vassinka se levant et se chaussant à la hâte. Au revoir, messieurs ; si je m’amuse, je vous appellerai. Vous avez été trop aimables à la chasse pour que je vous oublie.

— C’est un brave garçon, n’est-ce pas ? dit Oblonsky à Levine quand Vassinka et le paysan furent sortis.

— Oui, — répondit Levine, suivant toujours le fil de sa pensée : comment se faisait-il que deux hommes sincères et intelligents l’accusassent de sophisme alors qu’il exprimait ses sentiments aussi clairement que possible ?

— Quoi qu’on fasse, reprit Oblonsky, il faut prendre son parti et reconnaître soit que la société a raison, soit qu’on profite de privilèges injustes, et, dans ce dernier cas, faire comme moi : en profiter avec plaisir.

— Non, si tu sentais l’iniquité de ces privilèges, tu n’en jouirais pas ; moi du moins, je ne le pourrais pas.

— Au fait, pourquoi n’irions-nous pas faire un tour ? dit Stépane Arcadiévitch, fatigué de cette conversation. Allons-y, puisque nous ne dormons pas.

— Non, je reste.

— Est-ce aussi par principe ? demanda Oblonsky, cherchant sa casquette à tâtons.

— Non, mais qu’irais-je faire là-bas ?

— Tu es dans une mauvaise voie, dit Stépane Arcadiévitch ayant trouvé ce qu’il cherchait.

— Pourquoi ?

— Parce que tu prends un mauvais pli avec ta femme. J’ai remarqué l’importance que tu attachais à obtenir son autorisation pour t’absenter pendant deux jours. Cela peut être charmant à titre d’idylle, mais cela ne peut durer. L’homme doit maintenir son indépendance ; il a ses intérêts, dit Oblonsky ouvrant la porte.

— Lesquels ? ceux de courir après des filles de ferme ?

— Si cela l’amuse. Ma femme ne s’en trouvera pas plus mal, pourvu que je respecte le sanctuaire de la maison ; mais il ne faut pas se lier les mains.

— Peut-être, répondit sèchement Levine en se retournant. Demain je pars avec l’aurore et ne réveillerai personne, je vous en préviens.

— Messieurs, venez vite ! vint leur dire Vassinka. Charmante ! c’est moi qui l’ai découverte, une véritable Gretchen », ajouta-t-il d’un air approbateur.

Levine fit semblant de sommeiller et les laissa s’éloigner ; il resta longtemps sans pouvoir s’endormir, écoutant les chevaux manger leur foin, le paysan partir avec son fils aîné pour garder les bêtes aux pâturages ; puis le soldat se coucha dans le foin, de l’autre côté de la grange, avec son petit neveu. L’enfant faisait à voix basse des questions sur les chiens, qui lui semblaient des bêtes terribles : l’oncle le fit bientôt taire, et le silence ne fut plus troublé que par ses ronflements.

Levine, tout en restant sous l’impression de sa conversation avec Oblonsky, pensait au lendemain : « Je me lèverai avec le soleil, je saurai garder mon sang-froid ; il y a des bécasses en quantité ; en rentrant peut-être trouverai-je un mot de Kitty. Oblonsky n’a-t-il pas raison de me reprocher de m’efféminer avec elle ? Qu’y faire ? » Il entendit, tout en dormant, ses compagnons rentrer, et ouvrit une seconde les yeux pour les voir éclairés par la lune dans l’entrebâillement de la porte.

« Demain avec l’aurore, messieurs », leur dit-il, et il se rendormit.