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Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (tome 2p. 136-140).


CHAPITRE III


L’église, brillamment illuminée, était encombrée de monde, surtout de femmes : celles qui n’avaient pu pénétrer à l’intérieur se bousculaient aux fenêtres et se coudoyaient en se disputant les meilleures places.

Plus de vingt voitures se rangèrent à la file dans la rue, sous l’inspection de gendarmes. Un officier de police, indifférent au froid, se tenait en uniforme sous le péristyle où, les uns après les autres, des équipages déposaient tantôt des femmes en grande toilette relevant les traînes de leurs robes, tantôt des hommes se découvrant pour pénétrer dans le saint lieu. Les lustres et les cierges allumés devant les images inondaient de lumière les dorures de l’iconostase sur fond rouge, les ciselures des images, les grands chandeliers d’argent, les encensoirs, les bannières du chœur, les degrés du jubé, les vieux missels noircis et les vêtements sacerdotaux. Dans la foule élégante qui se tenait à droite de l’église, on causait à mi-voix avec animation, et le murmure de ces conversations résonnait étrangement sous la voûte élevée. Chaque fois que la porte s’ouvrait avec un bruit plaintif, le murmure s’arrêtait, et l’on se retournait dans l’espoir de voir enfin paraître les mariés. Mais la porte s’était déjà ouverte plus de dix fois pour livrer passage soit à un retardataire qui allait se joindre au groupe de droite, soit à quelque spectatrice assez habile pour tromper ou attendrir l’officier de police. Amis et simple public avaient passé par toutes les phases de l’attente ; on n’avait d’abord attaché aucune importance au retard des mariés ; puis on s’était retourné de plus en plus souvent, se demandant ce qui pouvait être survenu ; enfin parents et invités prirent l’air indifférent de gens absorbés par leurs conversations, comme pour dissimuler le malaise qui les gagnait.

L’archidiacre, afin de prouver qu’il perdait un temps précieux, faisait de temps en temps trembler les vitres en toussant avec impatience ; les chantres ennuyés essayaient leurs voix dans le chœur ; le prêtre envoyait sacristains et diacres s’informer de l’arrivée du cortège, et apparaissait lui-même à une des portes latérales, en soutane lilas avec une ceinture brodée. Enfin une dame ayant consulté sa montre dit à sa voisine : « Cela devient étrange ! » Et aussitôt tous les invités exprimèrent leur étonnement et leur mécontentement. Un des garçons d’honneur alla aux nouvelles.

Pendant ce temps, Kitty en robe blanche, long voile et couronne de fleurs d’oranger, attendait vainement au salon, en compagnie de sa sœur Lwof et de sa mère assise[1], que le garçon d’honneur vint l’avertir de l’arrivée de son fiancé.

De son côté, Levine en pantalon noir, mais sans gilet ni habit, se promenait de long en large dans sa chambre d’hôtel, ouvrant la porte à chaque instant pour regarder dans le corridor, puis rentrait désespéré et s’adressait avec des gestes désolés à Stépane Arcadiévitch, qui fumait tranquillement.

« A-t-on jamais vu homme dans une situation plus absurde ?

— C’est vrai, confirmait Stépane Arcadiévitch avec son sourire calme. Mais, sois tranquille, on l’apportera tout de suite.

— Oui-da ! disait Levine contenant sa rage à grand’peine. Et dire qu’on n’y peut rien avec ces misérables gilets ouverts. Impossible ! ajoutait-il, regardant le plastron de sa chemise tout froissé. Et si mes malles sont déjà au chemin de fer ? criait-il hors de lui.

— Tu mettras la mienne.

— J’aurais dû commencer par là.

— Attends, cela s’arrangera. »

Lorsque, sur l’ordre de Levine, il avait emballé et fait porter chez les Cherbatzky, d’où ils devaient être expédiés au chemin de fer, tous les effets de son maître, le vieux domestique Kousma n’avait pas pensé à mettre de côté une chemise fraîche. Celle que Levine portait depuis le matin n’était pas mettable ; envoyer chez les Cherbatzky était trop long ; pas de magasins ouverts, c’était dimanche. On fit prendre une chemise chez Stépane Arcadiévitch ; elle parut ridiculement large et courte. En désespoir de cause, il fallut envoyer ouvrir les malles chez les Cherbatzky. Ainsi, tandis qu’on l’attendait à l’église, le malheureux marié se débattait dans sa chambre comme un animal féroce en cage.

Enfin le coupable Kousma se précipita hors d’haleine dans la chambre, une chemise à la main.

« Je suis arrivé juste à temps, on emportait les malles », s’écria-t-il.

Trois minutes après, Levine courait à toutes jambes dans le corridor, sans regarder sa montre pour ne pas augmenter ses tourments.

« Tu n’y changeras rien, lui disait Stépane Arcadiévitch qui suivait à loisir en souriant. Quand je te dis que tout s’arrangera. »

  1. La personne chargée de remplacer sa mère.