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Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (tome 2p. 226-230).


CHAPITRE XXIII


La comtesse Lydie avait été mariée fort jeune ; d’un naturel exalté, elle rencontra dans son mari un bon enfant très riche, très haut placé, et fort dissolu. Dès le second mois de leur mariage, son mari la quitta, répondant à ses effusions de tendresse par un sourire ironique, presque méchant, que personne ne parvint à s’expliquer, la bonté du comte étant connue et la romanesque Lydie n’offrant aucune prise à la critique. Depuis lors, les époux, sans être séparés, vécurent chacun de leur côté, le mari n’accueillant jamais sa femme qu’avec un sourire amer qui resta une énigme.

La comtesse avait depuis longtemps renoncé à adorer son mari, mais elle était toujours éprise de quelqu’un et même de plusieurs personnes à la fois, hommes et femmes, généralement de ceux qui attiraient l’attention d’une façon quelconque. Ainsi elle s’éprit de chacun des nouveaux princes ou princesses qui s’alliaient à la famille impériale, puis elle aima successivement un métropolitain, un grand vicaire et un simple desservant ; ensuite un journaliste, trois slavophiles et Komissarof, puis un ministre, un docteur, un missionnaire anglais et enfin Karénine. Ces amours multiples, et leurs différentes phases de chaleur ou de refroidissement, ne l’empêchaient en rien d’entretenir les relations les plus compliquées, tant à la cour que dans le monde. Mais du jour où elle prit Karénine sous sa protection, qu’elle s’occupa de ses affaires domestiques et de la direction de son âme, elle sentit qu’elle n’avait jamais sincèrement aimé que lui ; ses autres amours perdirent toute valeur à ses yeux. D’ailleurs, en analysant ses sentiments passés, et en les comparant à celui qu’elle ressentait maintenant, pouvait-elle ne pas reconnaître que jamais elle ne se serait éprise de Komissarof s’il n’eût sauvé la vie de l’empereur, ni de Ristitsh si la question slave n’avait pas existé ? tandis qu’elle aimait Karénine pour lui-même, pour sa grande âme incomprise, pour son caractère, pour le son de sa voix, son parler lent, son regard fatigué et ses mains blanches et molles, aux veines gonflées. Non seulement elle se réjouissait à l’idée le voir, mais encore elle cherchait, sur le visage de son ami, une impression analogue à la sienne. Elle tenait à lui plaire, autant par sa personne que par sa conversation ; elle ne s’était jamais mise en frais de toilette. Plus d’une fois elle se surprit réfléchissant à ce qui aurait pu être s’ils eussent été libres tous deux ! Quand il entrait, elle rougissait d’émotion, et ne pouvait réprimer un sourire ravi lorsqu’il lui disait quelque parole aimable.

Depuis plusieurs jours la comtesse était vivement troublée : elle avait appris le retour d’Anna et de Wronsky. Comment épargner à Alexis Alexandrovitch la torture de revoir sa femme ? Comment éloigner de lui l’odieuse pensée que cette affreuse femme respirait dans la même ville que lui, et pouvait à chaque instant le rencontrer ?

Lydie Ivanovna fit faire une enquête pour connaître les plans de ces « vilaines gens », comme elle nommait Anna et Wronsky. Le jeune aide de camp, ami de Wronsky, chargé de cette mission avait besoin de la comtesse pour obtenir, grâce à son appui, la concession d’une affaire. Il vint donc lui apprendre qu’après avoir terminé leurs arrangements ils comptaient repartir le lendemain, et Lydie Ivanovna commençait à se rassurer, lorsqu’on lui apporta un billet dont elle reconnut aussitôt l’écriture : c’était celle d’Anna Karénine. L’enveloppe, en papier anglais épais comme une écorce d’arbre, contenait une feuille oblongue et jaune, ornée d’un immense monogramme ; le billet répandait un parfum délicieux :

« Qui l’a apporté ?

— Un commissionnaire d’hôtel. »

Longtemps la comtesse resta debout sans avoir le courage de s’asseoir pour lire ; l’émotion lui rendit presque un de ses accès d’asthme. Enfin, lorsqu’elle se fut calmée, elle ouvrit le billet suivant, écrit en français :

« Madame la comtesse,

« Les sentiments chrétiens dont votre âme est remplie me donnent l’audace impardonnable, je le sens, de m’adresser à vous. Je suis malheureuse d’être séparée de mon fils, et vous demande en grâce la permission de le voir une fois avant mon départ. Si je ne m’adresse pas directement à Alexis Alexandrovitch, c’est pour ne pas donner à cet homme généreux la douleur de s’occuper de moi. Connaissant votre amitié pour lui, j’ai pensé que vous me comprendriez : m’enverrez-vous Serge chez moi ? préférez-vous que je vienne à l’heure que vous m’indiquerez, ou me ferez-vous savoir comment et dans quel endroit je pourrais le voir ? Un refus me semble impossible lorsque je songe à la grandeur d’âme de celui à qui il appartient de décider. Vous ne sauriez imaginer ma soif de revoir mon enfant, ni par conséquent comprendre l’étendue de ma reconnaissance pour l’appui que vous voudrez bien me prêter dans cette circonstance.

« Anna. »

Tout dans ce billet irrita la comtesse Lydie : son contenu, les allusions à la grandeur d’âme de Karénine, et surtout le ton d’aisance qui y régnait.

« Dites qu’il n’y a pas de réponse » ; et, ouvrant aussitôt son buvard, elle écrivit à Karénine qu’elle espérait bien le rencontrer vers une heure au Palais ; c’était jour de fête : on allait féliciter la famille impériale.

« J’ai besoin de vous entretenir d’une affaire grave et triste ; nous conviendrons au Palais du lieu où je pourrai vous voir. Le mieux serait chez moi, où je ferai préparer votre thé. C’est indispensable. Il nous impose sa croix, mais Il nous donne aussi la force de la porter », ajouta-t-elle pour le préparer dans une certaine mesure.

La comtesse écrivait de deux à trois billets par jour à Alexis Alexandrovitch ; elle aimait ce moyen, à la fois élégant et mystérieux, d’entretenir avec lui des rapports que la vie habituelle rendait trop simples à son gré.