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Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (tome 2p. 115-120).


CHAPITRE XXIII


La blessure de Wronsky était dangereuse, quoiqu’elle n’eût pas atteint le cœur ; il fut pendant plusieurs jours entre la vie et la mort. Quand pour la première fois il se trouva en état de parler, sa belle-sœur, Waria, était dans sa chambre.

« Waria ! lui dit-il en la regardant sérieusement, je me suis blessé involontairement. Dis-le à tout le monde ; sinon ce serait trop ridicule ! »

Waria se pencha vers lui sans répondre, examinant son visage avec un sourire de bonheur ; les yeux du blessé n’étaient plus fiévreux, mais leur expression était sévère.

« Dieu merci ! répondit-elle, tu ne souffres pas ?

— Un peu de ce côté-ci, dit-il en indiquant sa poitrine.

— Permets-moi alors de changer ton pansement. »

Il la regarda faire, et quand elle eut fini :

« Tu sais, dit-il, que je n’ai plus le délire ; fais en sorte, je t’en supplie, qu’on ne dise pas que je me suis tiré un coup de pistolet avec intention.

— Personne ne le dit. J’espère cependant que tu renonceras à tirer sur toi accidentellement ? dit-elle avec son sourire interrogateur.

— Probablement, mais mieux aurait valu… »

Et il sourit d’un air sombre.

Malgré ces paroles, Wronsky, lorsqu’il fut hors de danger, eut le sentiment qu’il s’était délivré d’une partie de ses souffrances. Il s’était, en quelque sorte, lavé de sa honte et de son humiliation ; désormais il pourrait penser avec calme à Alexis Alexandrovitch, reconnaître sa grandeur d’âme sans en être écrasé. Il pouvait, en outre, reprendre son existence habituelle, regarder les gens en face et se rattacher aux principes dirigeants de sa vie : ce qu’il ne parvenait pas à s’arracher du cœur, malgré tous ses efforts, c’était le regret, voisin du désespoir, d’avoir perdu Anna pour toujours, fermement résolu d’ailleurs, maintenant qu’il avait racheté sa faute envers Karénine, à ne pas se placer entre l’épouse repentante et son mari. Mais le regret ne pouvait s’effacer, non plus que le souvenir des instants de bonheur trop peu appréciés autrefois, et dont le charme le poursuivait sans cesse. Serpouhowskoï imagina de lui faire donner une mission à Tashkend, et Wronsky accepta cette proposition sans la moindre hésitation. Mais, plus le moment du départ approchait, plus le sacrifice qu’il faisait au devoir lui semblait cruel.

« La revoir encore une fois, puis s’enterrer, mourir », pensait-il ; et en faisant sa visite d’adieu à Betsy il lui exprima ce vœu.

Celle-ci partit aussitôt en ambassadrice auprès d’Anna, mais rapporta un refus.

« Tant mieux, pensa Wronsky, en recevant cette réponse : cette faiblesse m’aurait coûté mes dernières forces. »

Le lendemain matin, Betsy arriva chez lui elle-même, annonçant qu’elle avait appris par Oblonsky qu’Alexis Alexandrovitch consentait au divorce, et que, par conséquent, rien n’empêchait plus Wronsky de voir Anna.

Sans plus songer à ses résolutions, sans s’informer à quel moment il pourrait la voir, ni où se trouvait le mari, oubliant même de reconduire Betsy, Wronsky courut chez les Karénine. Il enjamba l’escalier, entra précipitamment, traversa, en courant presque, l’appartement, entra dans la chambre d’Anna, et, sans même se demander si la présence d’un tiers ne devait pas l’arrêter, il la prit dans ses bras et couvrit de baisers ses mains, son visage et son cou.

Anna s’était préparée à le revoir et avait pensé à ce qu’elle lui dirait ; mais elle n’eut pas le temps de parler : la passion de Wronsky l’emporta. Elle aurait voulu le calmer, se calmer elle-même, mais ce n’était pas possible ; ses lèvres tremblaient, et longtemps elle ne put rien dire.

« Oui, tu m’as conquise, je suis à toi, parvint-elle enfin à dire en serrant la main de Wronsky contre sa poitrine.

— Cela devait être ! et tant que nous vivrons cela sera ; je le sais maintenant.

— C’est vrai, répondit-elle palissant de plus en plus, tout en entourant de ses bras la tête de Wronsky. Cependant ce qui nous arrive a quelque chose de terrible après ce qui s’est passé.

— Tout cela s’oubliera, nous allons être si heureux ! Si notre amour avait besoin de grandir, il grandirait parce qu’il a quelque chose de terrible », dit-il en relevant la tête et montrant ses dents blanches dans un sourire.

Elle ne put lui répondre que par un regard de ses yeux aimants ; puis, lui prenant la main, elle s’en caressa le visage et ses pauvres cheveux coupés.

« Je ne te reconnais plus avec tes cheveux ras. Tu es bien belle ! Un vrai petit garçon ! Mais comme tu es pâle !

— Oui, je suis encore très faible, répondit-elle en souriant ; et ses lèvres se reprirent à trembler.

— Nous irons en Italie, tu te rétabliras.

— Est-il possible que nous puissions être comme mari et femme, seuls, à nous deux ? dit-elle en le regardant dans les yeux.

— Je ne suis étonné que d’une chose, c’est que cela n’ait pas toujours été.

— Stiva dit qu’il consent à tout, mais je n’accepte pas sa générosité, dit-elle, regardant d’un air pensif par-dessus la tête de Wronsky. Je ne veux pas du divorce, je n’y tiens plus. Je me demande seulement ce qu’il décidera par rapport à Serge. »

Comment dans ce premier moment de leur rapprochement pouvait-elle penser à son fils et au divorce ? Wronsky n’y comprenait rien.

« Ne parle pas de cela, n’y pense pas, – dit-il, tournant et retournant la main d’Anna dans la sienne pour ramener son attention vers lui ; mais elle ne le regardait toujours pas.

— Ah ! pourquoi ne suis-je pas morte, cela valait bien mieux ! » dit-elle, et des larmes inondaient son visage ; elle essaya pourtant de sourire pour ne pas l’affliger.

Autrefois Wronsky aurait cru impossible de se soustraire à la flatteuse et périlleuse mission de Tashkend, mais maintenant, sans hésitation aucune, il la refusa ; puis, ayant remarqué que ce refus était mal interprété en haut lieu, il donna sa démission.

Un mois plus tard, Alexis Alexandrovitch restait seul dans son appartement avec son fils, et Anna partait avec Wronsky pour l’étranger en refusant le divorce.