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Anna Karénine (1873-1877)
Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (Tome 1p. 416-422).


CHAPITRE V


Après le déjeuner, Levine, en reprenant l’ouvrage, prit place entre le grand vieillard facétieux, qui l’invita à être son voisin, et un jeune paysan marié depuis l’automne, qui fauchait cet été pour la première fois.

Le vieillard avançait à grands pas réguliers, et semblait faucher avec aussi peu de peine que s’il eût simplement balancé les bras en marchant ; sa faux, bien affilée, paraissait travailler toute seule.

Levine se remit à l’œuvre ; derrière lui marchait le jeune Michel, les cheveux attachés autour de la tête par des herbes enroulées ; son jeune visage travaillait avec le reste de son corps ; mais aussitôt qu’on le regardait, il souriait, et aurait mieux aimé mourir que d’avouer qu’il trouvait la tâche rude.

Le travail parut à Levine moins pénible pendant la chaleur du jour ; la sueur qui le baignait le rafraîchissait, et le soleil dardant sur son dos, sa tête et ses bras nus jusqu’au coude, lui donnait de la force et de l’énergie. Les moments d’oubli, d’inconscience, revenaient plus souvent, la faux travaillait alors toute seule. C’étaient d’heureux instants ! Lorsqu’on se rapprochait de la rivière, le vieillard, qui marchait devant Levine, essuyait sa faux avec de l’herbe mouillée, la lavait dans la rivière, et y puisait une eau qu’il offrait à boire au maître.

« Que diras-tu de mon kvas, Barine ? il est bon, hein ? »

Et Levine croyait effectivement n’avoir rien bu de meilleur que cette eau tiède dans laquelle nageaient des herbes, avec le petit goût de rouille qu’y ajoutait l’écuelle de fer du paysan. Puis venait la promenade lente et pleine de béatitude, où, la faux au bras, on pouvait s’essuyer le front, respirer à pleins poumons, et jeter un coup d’œil aux faucheurs, aux bois, aux champs, à tout ce qui se faisait aux alentours. Les bienheureux moments d’oubli revenaient toujours plus fréquents, et la faux semblait entraîner à sa suite un corps plein de vie, et accomplir par enchantement, sans le secours de la pensée, le labeur le plus régulier. En revanche, lorsqu’il fallait interrompre cette activité inconsciente, enlever une motte de terre, ou arracher un bouquet d’oseille sauvage, le retour à la réalité semblait pénible. Pour le vieillard, ce n’était qu’un jeu. Quand une motte se présentait, il la serrait d’un côté avec le pied, de l’autre avec la faux, et l’enlevait à petits coups répétés. Rien n’échappait à son observation ; c’était un petit fruit sauvage qu’il mangeait ou offrait à Levine, un nid de cailles d’où s’envolait le mâle, une couleuvre qu’il enlevait de la pointe de sa faux comme sur une fourchette, et jetait au loin après l’avoir montrée à ses compagnons. Mais pour Levine et le jeune paysan, une fois entraînés, c’était chose difficile que de changer de mouvements et d’examiner le terrain.

Le temps passait inaperçu, et déjà le moment du dîner approchait. Le vieillard attira l’attention du maître sur les enfants, à moitié cachés par les herbages, accourant de tous côtés, et apportant aux faucheurs du pain et des cruches de kvas, qui semblaient lourdes à leurs petits bras.

« Voilà les moucherons qui arrivent », dit-il en les montrant ; et, s’abritant les yeux de la main, il examina le soleil.

L’ouvrage reprit pendant un peu de temps, puis le vieux s’arrêta et dit d’un ton décidé :

« Il faut dîner, Barine. »

Les faucheurs regagnèrent l’endroit où étaient déposés leurs vêtements, et où les enfants attendaient avec le dîner ; les uns s’assemblèrent près des télègues, les autres sous un bouquet de cytises où ils avaient amassé de l’herbe. Levine s’assit auprès d’eux ; il n’avait aucune envie de les quitter. Toute gêne devant le maître avait disparu, et les paysans s’apprêtèrent à manger et à dormir ; ils se lavèrent, prirent leur pain, débouchèrent leurs cruches de kvas, pendant que les enfants se baignaient dans la rivière.

Le vieux émietta du pain dans une écuelle, l’écrasa avec le manche de sa cuiller, versa du kvas, coupa des tranches de pain, sala le tout, et se mit à prier en se tournant vers l’orient.

« Eh bien, Barine, viens goûter ma soupe », dit-il en s’agenouillant devant l’écuelle.

Levine trouva la soupe si bonne qu’il ne voulut pas rentrer chez lui. Il dîna avec le vieux, et leur conversation roula sur les affaires de ménage de celui-ci, auxquelles le maître prit un vif intérêt ; à son tour, il raconta de ses plans et de ses projets ce qui pouvait intéresser son compagnon, se sentant plus en communauté d’idées avec cet homme simple qu’avec son frère, et souriant involontairement de la sympathie qu’il éprouvait pour lui.

Le dîner achevé, le vieillard fit sa prière, et se coucha après s’être arrangé un oreiller d’herbe. Levine en fit autant, et, malgré les mouches et les insectes qui chatouillaient son visage couvert de sueur, il s’endormit aussitôt, et ne se réveilla que lorsque le soleil, tournant le buisson, vint briller au-dessus de sa tête. Le vieux ne dormait plus ; il aiguisait les faux.

Levine regarda autour de lui sans pouvoir s’y reconnaître ; tout lui semblait changé. La prairie fauchée s’étendait immense avec ses rangées d’herbes odorantes, éclairée d’une façon nouvelle par les rayons obliques du soleil ; la rivière, cachée naguère par les herbages, coulait limpide et brillante comme de l’acier, entre ses bords découverts ; au-dessus de la prairie planaient des oiseaux de proie.

Levine calcula ce que ses ouvriers avaient fait et ce qui restait à faire ; le travail de ces quarante-deux hommes était considérable ; du temps du servage, trente-deux hommes travaillant pendant deux jours venaient à peine à bout de cette prairie, dont il ne restait plus que quelques coins intacts. Mais il aurait voulu faire plus encore ; le soleil descendait trop tôt, à son gré ; il ne sentait aucune fatigue.

« Qu’en penses-tu ? demanda-t-il au vieux : n’aurions-nous pas encore le temps de faucher la colline ?

— Si Dieu le permet ! le soleil est encore haut, il y aura peut-être un petit verre pour les enfants ? »

Lorsque les fumeurs eurent allumé leurs pipes, le vieux déclara « aux enfants » que, si la colline était fauchée, on aurait la goutte.

« Pourquoi pas ! En avant, Tite, nous enlèverons cela en un tour de main. On mangera la nuit. — En avant ! » crièrent quelques voix ; et, tout en achevant leur pain, les faucheurs se levèrent.

« Allons, enfants, courage ! dit Tite en ouvrant la marche au pas de course.

— Allons, allons ! répéta la vieux, se hâtant de les rejoindre : si j’arrive le premier, je coupe tout ! »

Vieux et jeunes fauchèrent à l’envi, et, quelque hâte qu’ils fissent, les rangées se couchaient nettes et régulières, sans que l’herbe fût abîmée. Les derniers faucheurs terminaient à peine leur ligne, que les premiers, mettant leurs caftans sur l’épaule, prenaient déjà la route de la colline. Le soleil descendait derrière les arbres, lorsqu’ils atteignirent le petit ravin ; l’herbe y venait à la ceinture, tendre, douce, épaisse et semée de fleurs des bois.

Après un court conciliabule pour décider si l’on prendrait en long ou en large, un grand paysan à barbe noire, Piotr Ermilitch, un faucheur célèbre, fit en long le premier tour, et revint sur ses pas. Tous alors le suivirent, montant du ravin à la colline pour sortir sur la lisière du bois.

Le soleil disparaissait peu à peu derrière la forêt ; la rosée tombait déjà ; les faucheurs n’apercevaient plus le globe brillant que sur la hauteur, mais dans le ravin, d’où s’élevait une vapeur blanche, et sur le versant de la montagne, ils marchaient dans une ombre fraîche et imprégnée d’humidité. L’ouvrage avançait rapidement. L’herbe s’abattait en hautes rangées ; les faucheurs, un peu à l’étroit et pressés de tous côtés, faisaient résonner les ustensiles pendus à leurs ceintures, entre-choquaient leurs faux, sifflaient, s’interpellaient gaiement.

Levine marchait toujours entre ses deux compagnons. Le vieux avait mis sa veste de peau de mouton, et conservait son entrain et la liberté de ses mouvements. Dans le bois, on trouvait des champignons cachés sous l’herbe ; au lieu de les trancher avec la faux comme les autres, il se baissait dès qu’il en apercevait un, le ramassait et le cachait dans sa veste en disant : « Encore un petit cadeau pour la vieille. »

L’herbe tendre et douce se fauchait facilement, mais il était dur de monter et de descendre la pente souvent escarpée du ravin. Le vieux n’en laissait rien paraître, montant à petits pas énergiques, et maniant légèrement sa faux, quoiqu’il tremblât parfois de tout son corps. Il ne négligeait rien sur sa route, ni une herbe, ni un champignon, et ne cessait de plaisanter. Levine, derrière lui, croyait tomber à chaque instant, et se disait que jamais il ne gravirait, une faux à la main, ces hauteurs difficiles à escalader, même les mains libres, il n’en monta pas moins, et fit comme les autres. Une fièvre intérieure semblait le soutenir.