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Anna Karénine (1873-1877)
Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (Tome 1p. 526-530).


XXV


Il n’y avait dans le district de Sourof ni chemins de fer ni routes postales, et Levine partit en tarantass avec ses chevaux. À mi-chemin, il fit halte chez un riche paysan ; celui-ci, un vieillard chauve, bien conservé, avec une grande barbe rousse grisonnant près des joues, ouvrit la porte cochère en se serrant contre le mur pour faire place à la troïka ; il pria Levine d’entrer dans la maison.

Une jeune femme proprement vêtue, des galoches à ses pieds nus, lavait le plancher à l’entrée de l’izba ; elle s’effraya en apercevant le chien de Levine et poussa un cri, mais elle se rassura quand on lui dit qu’il ne mordait pas. De son bras à la manche retroussée elle indiqua la porte de la chambre d’honneur, et cacha son visage en se remettant à laver, courbée en deux.

« Vous faut-il le samovar ?

— Oui, je te prie. »

Dans la grande chambre, chauffée par un poêle hollandais, et divisée en deux par une cloison, se trouvaient en fait de meubles : une table ornée de dessins coloriés, au-dessus de laquelle étaient suspendues les images saintes, un banc, deux chaises, et près de la porte une petite armoire contenant la vaisselle. Les volets, soigneusement fermés, ne laissaient pas pénétrer de mouches, et tout était si propre, que Levine fit coucher Laska dans un coin près de la porte, de crainte qu’elle ne salît le plancher, après les nombreux bains qu’elle avait pris dans toutes les mares de la route.

« Bien sûr, vous allez chez Nicolas Ivanitch Swiagesky, dit le vieux paysan en s’approchant de Levine, lorsque celui-ci sortit de la chambre pour examiner la cour et les dépendances. Il s’arrête aussi chez nous en passant. »

Pendant qu’il parlait, la porte cochère cria une seconde fois sur ses gonds, et des ouvriers entrèrent dans la cour, revenant des champs avec les herses et les charrues.

Le vieillard quitta Levine, s’approcha des chevaux, vigoureux et bien nourris, et aida à dételer.

« Qu’a-t-on labouré ?

— Les champs de pommes de terre. Hé ! Fédor, laisse là ton cheval près de l’abreuvoir, tu en attelleras un autre. »

La belle jeune femme en galoches rentra en ce moment dans la maison avec deux seaux pleins d’eau, et d’autres femmes, jeunes, belles, laides ou vieilles, avec ou sans enfants, apparurent.

Le samovar se mit à chanter ; les ouvriers, ayant dételé leurs chevaux, allèrent dîner, et Levine, faisant retirer ses provisions de la calèche, invita le vieillard à prendre le thé. Le paysan, visiblement flatté, accepta, tout en se défendant.

Levine, en buvant le thé, le fit jaser.

Dix ans auparavant ce paysan avait pris en ferme d’une dame 120 déssiatines, et l’année précédente les avait achetées ; il louait en même temps 300 déssiatines à un autre voisin : une portion de cette terre était sous-louée ; le reste, une quarantaine de déssiatines, était exploité par lui avec ses enfants et deux ouvriers.

Le vieux se lamentait, assurait que tout allait mal, mais c’était par convenance, car il cachait difficilement l’orgueil que lui inspiraient son bien-être, ses beaux enfants, son bétail et, par-dessus tout, la prospérité de son exploitation. Dans le courant de la conversation il prouva qu’il ne repoussait pas les innovations, cultivait les pommes de terre en grand, labourait avec des charrues, qu’il nommait « charrues de propriétaire », semait du froment et le sarclait, ce que Levine n’avait jamais pu obtenir chez lui.

« Cela occupe les femmes, dit-il.

— Eh bien, nous autres propriétaires n’en venons pas à bout.

— Comment peut-on mener les choses à bien avec des ouvriers ? c’est la ruine. Voilà Swiagesky par exemple, dont nous connaissons bien la terre : faute de surveillance, il est rare que sa récolte soit bonne.

— Mais comment fais-tu, toi, avec tes ouvriers ?

— Oh ! nous sommes entre paysans ; nous travaillons nous-mêmes, et si l’ouvrier est mauvais, il est vite chassé : on s’arrange toujours avec les siens.

— Père, on demande du goudron », vint dire à la porte la jeune femme aux galoches.

Le vieux se leva, remercia Levine, et, après s’être longuement signé devant les saintes images, il sortit.

Lorsque Levine entra dans la chambre commune pour appeler son cocher, il vit toute la famille à table ; les femmes servaient debout. Un grand beau garçon, la bouche pleine, racontait une histoire qui faisait rire tout le monde, mais principalement la jeune femme, occupée à remplir de soupe une grande écuelle où chacun puisait.

Levine emporta de cet intérieur de paysans aisés une impression douce et durable, qu’il garda pendant le reste de son voyage.